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L'ESPAGNE CATHOLIQUE

6 avril 1874.

Quelles hontes, quels dégoûts, quelles risées, quels affreux malheurs! Quelles abominables fortunes de giedins, de sacripants, de cuistres partis du journal, de la taverne et de l'alcôve! Quelles têtes couronnées, quels favoris, quelles âmes flibustières ! Quelles fredaines de la trahison, de l'ineptie, de la jactance! Quelle ruine et quel pillage de l'un des plus beaux passés du genre humain! C'est l'Espagne depuis près de cent ans. L'Espagne révolutionnée et empoisonnée ; l'Espagne de Godoy à Serrano. Quel ressort, quels retours, quel beau combat contre le poison révolutionnaire; quelle vitalité immortelle, quels sacrifices permanents pour affirmer Dieu, l'Eglise, la patrie et la liberté! C'est encore l'Espagne! mais l'Espagne catholique, indomptable à la révolution comme elle le fut à l'islamisme, et qui, sans regarder si elle est revenue à Pelage ou au Cid, ou si elle se rapproche de Ximénès, à bout de force souvent, jamais à bout de foi, sait trop qu'elle veut être martyre pour craindre d'être jamais vaincue.

Sur les hauteurs de Bilbao, l'Espagne du Cid nous apparaît pour consoler la conscience humaine. Ne parlons pas" de ses vieilles gloires, si riches et si éclatantes. Dans ce siècle même, au sein de la commune

décadence, elle a par les mains de son peuple et de son clergé, cueilli deux palmes durables et pures. Elle a forcé Napoléon à descendre du faîte; elle a été, au Vatican, la nation la plus entière dans la confession de la vérité. Jln paysan espagnol a porté le premier coup au colosse de l'empire, un évêque espagnol a terminé le concile.

L'Espagne, disait un grand évêque de France, a plus de théologie que les autres nations. Nous comprenons maintenant cette parole. Le peuple théologien a fourni l'armée que nous voyons à Bilbao. Il y a moins de "deux ans, cette armée se composait de quinze hommes et avait contre elle toute la force militaire du pays, toute la complicité des gouvernements, toute l'opinion du monde. Aujourd'hui, rangée autour de la croix, elle tient i'épée d'avant-garde qui empêcha l'islamisme d'envahir l'Europe. Regardez-moi, je suis la vieille Espagne, le dédain de l'autre Espagne, l'amusement de vos politiques et de vos gens de lettres. Je suis l'Espagne du crucifix!

Noble peuple î Peuple de la vérité et de l'espérance ! De la gloire qui l'enveloppe, il fait une gloire pour, son indigne frère, le peuple ennemi. En face de lui, ces forbans et ces traîtres, ne pouvant rien acheter, ne pouvant rien vendre, meurent du moins en soldats. Ne pouvant être grands, ils se montrent braves. Ils succombent en Espagnols sur leurs canons prussiens. La vraie Espagne, qu'ils veulent assassiner avec des armes prêtées à leur apostasie, n'aura pas à rougir de n'avoir immolé que des lâches. Devant les rochers où la justice de Dieu les appelle, ils viennent se briser avec une fureur héroïque. Le vainqueur doit les décorer de la pourpre de son sang.

On voudrait oser se livrer à l'espérance. En donnant à Dieu tous les délais qu'il voudra demander, la foi ne peut s'empêcher de trouver dur l'ajournement qui sera peut-être imposé au plein succès de tant de sacrifices. Néanmoins ces grands combats assurent le triomphe de la cause qui les livre. On meurt pour

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elle, donc elle ne mourra pas. Les défenseurs du droit ne seront pas frustrés. Morts, ils combattront toujours; leur cause est vivante. Elle vit de leur sang'. Devant Dieu, le martyr n'est jamais mort. Le combat de l'Espagne contre l'islamisme a duré sept cents ans. Est-ce que la Vendée est morte, est-ce que les vaincus de Castelfidardo sont morts? Ces Navarres sublimes qui n'avaient, il y a dix-huit mois, que seize hommes à opposer à la Révolution, elles vivent; leurs armées sont ressuscitées en âge d'hommes. Le roi d'Espagne a donné à sa terre un baiser q;ui lui a suscité des enfants. Il y a un autre baiser plus fécond, le baiser de la croix. Le martyr est un ressuscité perpétuel. Il se repose dans la tombe, et la tombe se rouvre au moment opportun. Le prêtre, la vierge et le martyr sont d'institution divine; le monde obéit à ces crucifiés. Ceux de l'Espagne catholique, comme les autres, imposeront leur volonté auguste. Ils veulent que l'Espagne ait un roi chrétien, c'est-à-dire un chef qui fasse le serment sacré de garder Dieu au peuple et le peuple à Dieu, de gouverner suivant le droit et la justice, de chasser les ribauds, les ruffians et les traîtres, et de purger enfin leur noble pays de ces races de luxure. Ils en viendront à bout. Ils laisseront à leurs fils ce roi justicier et craignant Dieu, qui est l'attente et qui fera l'admiration du monde. Ils en ont tracé l'ébauche, ils achèveront l'œuvre, ils la signeront de leur sang et se croiseront les bras après avoir légué au genre humain l'exemple qui vaincra la Révolution.

S'ils doivent encore attendre, s'ils sont encore écrasés et si leur Charles VII, qui s'annonce digne du grand rôle qu'ils veulent lui faire, n'est encore qu'un précurseur, néanmoins dès à présent, ils peuvent descendre au sépulcre lumineux où Dieu retrouve ceux qui porteront son nom dans l'éternité.. Ils ont accompli leur grande part du plan de miséricorde qui empêche les nations catholiques de périr. La postérité humaine elle-même ne les oubliera pas. Ce siècle tout souillé

des néfastes succès de la force brutale pourra ne pas laisser d'autre souvenir de victoire que le leur. En somme, c'est l'Espagne catholique qui s'est défendue victorieusement contre les armes et contre le génie de la Révolution; c'est elle qui a conservé sa foi, son sol, son roi, sa liberté, son honneur. Trahie et vaincue, elle n'a pas accepté sa défaite. Elle a vu ses armées couchées sur les champs de bataille, elle ne les a pas vues en prison. Qui sait si le canon krupp, le preneur de villes et de peuples, aujourd'hui même, ne rencontrera pas son premier échec sur les rives du Sommorostro, où il arrive en traversant la France plus humiliée qu'aux jours de Gambetta?

Hélas! la France! Nous espérions que ce serait elle qui donnerait le signal. Baissons la tête devant les paysans de l'Espagne catholique. Ceux-là qui combattent an nom du Christ sont plus dignes que nous de vaincre l'engin qui fait la force de l'hérésie.

7 avril 1874.

Nous n'avons point d'enseignement. Lia France est une vaste école où des maîtres, généralement ignorants, ont des élèves généralement ignares. On dit que nous ne manquons pas de chimistes, de physiciens, de mathématiciens, c'est possible. Il est certain q:ae nous ne manq;uons pas non plus de polygraphes, de paléographes, de photographes et d'avocats. Mais des hommes, cela manque. La France en a fait l'aveu, et elle en donne, hélas! la preuve. Elle attribue à ses écoles toute cette immense misère. L'Université, source du mal, auquel d'ailleurs elle ne croit ni ne veut voir aucun remède, le dit comme tout le monde : Nous ne faisons pas d'hommes, il semble fîue l'espèce s'en va!

Le génie humain se relève et se concentre en Allemagne : la grande, la seule fabrique d'hommes est à Berlin. Berlin donne des savants et des soldats. Berlin est l'astre du monde :

C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière,

parole de Voltaire, parole d'évangile!

Parole aussi de M. Paschal Grousset, que l'on doit aujourd'hui citer parmi les hommes de l'avenir, puisqu'il s'est échappé du bagne. Avant la révolution qui

nous donna les Jules et nous fit perdre l'Alsace au prix de cinq ou six milliards, ce Paschal fit un pamphlet prophétique où il nous recommandait la Prusse, centre de la civilisation et des lumières. Mais, enfin, nous n'avons pas d'enseignement et nous ne sommes pas forts.

A quoi tient cette ignorance commune? M. Simon, le plus intellectuel des Jules susnommés, en accu^ le vice des méthodes. Il vient même de publier un livre pour les réformer. Je crois bien que les méthodes de l'Université sont mauvaises. Mais ce que l'Université a de plus mauvais, c'est elle-même. Elle est faite pour avoir trop de maîtres et nourrir trop d'enfants. Voilà le vice.

En tout le génie de Napoléon tournait à la caserne. Il créa son Université pour être une caserne; elle ne fut pas autre chose. Tout en voulant détruire la Prusse, de fait, il a été, avec Voltaire, le véritable créateur de la Prusse, qui n'existerait pas sans l'un et sans l'autre. Napoléon oublia simplement que tout le monde n'est pas fait pour donner l'instruction secondaire ou supérieure; pas plus que tout le monde n'est fait pour la recevoir. On prétend remplacer la vocation par la fabrication. L'avortement général punit cette insolence générale.

Un enfant ne naît pas pour être élevé dans un collège, loin de ses parents. Il naît pour être élevé par ses parents ou sous leurs yeux, selon la condition à laquelle sa naissance paraît l'astreindre et communément le destine. S'il est appelé à une condition supérieure, la vocation le pousse. L'instinct se manifeste et se fait obéir. La plupart des grands hommes ont donné de ces signes; la vocation a triomphé. Il y a une vocation pour enseigner, comme il y en a une ^otir être enseigné. La fabrication du maître détruit en lui la vocation plus qu'elle ne la seconde et le pousse à détruire la vocation de l'élève plus qu'à la seconder.

Tout marquis veut avoir des pages

et tout bourgeois veut avoir des bacheliers. Un père quelconque, qui se saignant aux quatre veines a pu faire les frais de l'alimentation universitaire, est compté à MM. ses fils pour une vocation d'avocat, de médecin, d'ingénieur, d'homme de lettres, de professeur, de fonctionnaire quelconque; et voilà l'enfant lancé dans les chemins qui vont aux diplômes. Pour suffire à ces ^multitudes d'aspirants, il faut des multitudes d'instituteurs. Ce n'est plus une vocation, c'est un métier, et un métier misérable. L'artisan ne travaille pas pour remplir son devoir, mais pour se faire une situation. La vocation serait de donner la vie, la profession est de gagner sa vie. On la gagne comme on peut, au meilleur marché. Des guides mercenaires ne peuvent chercher d'autre progrès que celui de leur fortune. Ils suivent péniblement le chemin battu, étant la plupart incapables d'en apercevoir un autre. Leur devoir est même de rester dans ce chemin, qu'il a fallu battre et aplanir davantage, pour que la masse lourde et paresseuse de leurs élèves les pût suivre. Le petit nombre des esprits plus alertes qui se trouvent enfermés dans cette cohue, doivent traîner le pas commun et perdent souvent ce qu'ils tenaietit de la vocation.

Nous ne pouvons pas être moins aptes au latin, au grec, à la dialectique, à toutes les sciences intellectuelles, que nous ne l'étions autrefois. Au seizième et au dix-septième siècle, la France était pleine d'humanistes. Dans la moindre petite ville, un certain nombre de bourgeois étaient latinistes, hellénistes, même hébraïsants. Plus anciennement encore, Gerson, grand écolâtre de son diocèse, signalait des villages où il avait compté, servant à la charrue, dix, douze et vingt jeunes garçons sachant bien le latin. C'étaient des clercs qui attendaient de l'emploi. Communément, dans les Parlements et cours de justice, des juges et des avocats étaient docteurs en l'un et l'autre droit, souvent docteurs en théologie. La vocation l'emportait sur la fabrication. On était instruit suivant la disposition'

qu'on avait à l'être, et alors on l'était bien. Il y avait moins d'appelés et plus d'élus. Aujourd'hui que tous sont appelés, on peut dire que les élus manquent absolument. Ils ont péri dans cette foule où tout le monde court et se presse, mais où personne n'arrive.

L'Eglise seule peut donner de bons instituteurs. Là on trouve la vocation secondée par la grâce, ou la grâce supplée et souvent crée la vocation. Dans une corporation religieuse vouée à l'enseignement, premièrement tout le monde n'entre pas, secondement tous ceux qui entrent n'enseignent pas. Il y a un premier choix et un second choix : choix d'aptitudes générales, choix d'aptitudes spéciales. On veut avoir d'abord de bons religieux; ensuite, parmi les bons religieux, on choisit ceux qui peuvent faire de bons maîtres. Canisius et Corneille de Lapierre, qui ont laissé de si savants et de si saints livres, ont été longtemps attachés aux classes inférieures. Combien les congrégations ne comptent-elles pas de ces hommes éminents qui vieillissent dans les petits emplois, mais non pas petits à leurs yeux, et qui ont passé les uns des années entières, les autres toute leur vie à enseigner le rudiment pour se sanctifier, c'est-à-dire avec l'application constante de remplir leur gyave devoir le mieux qu'ils pouvaient! De tels maîtres, dans la classe qu'ils conduisent, ne perdent aucune aptitude, ne laissent avorter aucun mérite. On comprend ce que peuvent des hommes constamment animés de ces trois mobiles : la gloire de Dieu, le bien des âmes, l'honneur de leur corporation.

On a détruit l'enseignement public, le jour où cette organisation admirable a été remplacée par le mercenariat universitaire. La destruction ira s'accomplissant de plus en plus et le remède sera de plus en plus loin, tant qu'on n'aura pas relevé la puissance scolaire de l'Eglise.

Cette puissance renaîtra par la liberté. La liberté seule y suffira et aucun autre agent que la liberté n'y peut suffire. L'instruction gratuite, et dans une cer-

taine mesure obligatoire, ne peut être que le don de l'Eglise. C'est l'Eglise seule qui peut multiplier assez les écoles pour que l'enseignement soit partout à la portée de tous. C'est l'Eglise seule qui peut faire que tout le monde contribue de bon cœur pour réaliser ce problème économique. C'est l'Eglise seule qui peut exiger et faire que tous les fidèles soient instruits dans la mesure nécessaire à chacun. En Amérique, il y a des évêques qui excommunient la mère ou le père dont les enfants ne fréquentent pas l'école catholique, et l'Eglise catholique seule a des maîtres capables d'enseigner le véritable esprit de liberté. Ceuxlà seulement apprennent aux hommes qu'il y a un juge vrai et tout-puissant de toutes les actions et de toutes les pensées humaines, que tous les hommes sont égaux devant lui, qu'ils sont réellement frères, qu'ils lont un commJun père, qu'ils doivent obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. L'Eglise est la mère du genre humain et aussi sa maîtresse d'école. Elle enseigne aux hommes ce qui manque le plus entre eux, c'est-à-dire le respect de l'homme. Je ne sais quel conventionnel s'écriait pompeusement, en style de Jean-Jacques Rousseau : Législateurs, apprenez à Vhomme le respect de Vhomme. Je défie tout législateur qui ne parlera pas au nom de Dieu de m'apprendre à respecter l'homme, ni la loi, ni moi-même, ni surtout le législateur.

Quand on me parle d'instruction gratuite, obligatoire et LAÏQUE, je crois entendre, et j'entends, en effet, les gens armés de torches et de poignards qui vont par les rues hurlant : Liberté, égalité, fraternité et la mort ! Ce sont les mêmes, et ils brûlent les murs sur lesquels ils ont la veille inscrit leur devise.

Mgr l'évêque d'Angers, parlant dernièrement dans un établissement catholique de son diocèse, en présence d'un grand nombre de laïques, instituteurs et autres, n'avait pas de peine à vanter les bienfaits et la nécessité de l'instruction. Il faisait des vœux pour un progrès que personne ne désire plus que lui, et que

personne n'est plus capable de procurer. Il ajoutait cette preuve : On prétend qu'il y a encore en France deux cent mille personnes, et peut-être plus, qui ne savent ni lire ni écrire. Qu'il y en ait tant que cela, qu'il y en ait moins, qu'il y en ait davantage, j'ose dire, messieurs, que tous ces ignorants, quel qu'en soit le nombre, sont tous des laïques, et personne de vous ne protestera.

Pour conclure, aujourd'hui comme à l'origine de notre civilisation, c'est l'Eglise qui sait, l'Eglise qui enseigne, l'Eglise qui aime à enseigner; c'est l'Eglise qui enseigne ce qu'il faut surtout savoir et qui enseigne bien ce qu'il faut savoir bien. L'a France a été, est et sera plus ou moins savante, selon que l'Eglise sera plus ou moins libre dans l'enseignement; et si l'Eglise cessait d'enseigner, on pourrait marquer le temps où la France cesserait de savoir lire. Au commencement de ce siècle, lorsqu'on rouvrit les écoles, après les derniers efforts de la Terreur, elles se remplirent de jeunes gens de quinze à vingt ans, des deux sexes, qui ne savaient pas lire, et ce fut un prêtre, Lanneau, qui donna dans Paris les premières leçons.

L'Eglise n'enseigne pas seulement les lettres et les sciences : elle enseigne la vie; elle fait des caractères, et c'est de là seulement que les sciences prennent leur essor, que les lettres tirent leur originalité, et que la politique reçoit sa pénétration, sa force et sa vie.

En dehors de l'Eglise, il n'y a point de culture des vocations. Il y a une fabrication stérile qui équivaut au néant et qui ne tarde pas à réaliser le néant dans la philosophie, dans les lettres, dans les arts, dans le gouvernement. En dehors de l'Eglise, tout ce qui se peut apprendre ne vaut rien. C'est la même chose que fait le maître mercenaire et que fait le potier : un vase dont le contenu se corrompt promptement, et qui se brise au premier choc.

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