LE « JOURNAL DU LOIRET » ET LA BÉNÉDICTION DU PAPE
prendrons soin de dire que si les opinions de ce monsieur superbe sont très scandaleuses, elles ont du moins l'avantage de lui être propres, et partant de ne signifier rien.
Il n'est béni par personne et pas même par son caissier. C'est lui qui bénit le pauvre caissier.
LA CREDULITE
3 avril 1874.
L'a crédulité la plus niaise est un des caractères de ce temps. Dans le monde des philosophes et des savants, pourvu qu'on ne croie pas à l'existence de Dieu, de son Christ et de sa Providence, on croit tout; dans le monde politique de même, pourvu qu'on ne croie pas à la justice. L'es politiques comme les savants n'ignorent pas qu'ils mentent, mais ils n'en sont pas moins soumis aux nécessités vengeresses de l'acte de foi. L'acte de foi étant la base de tout, il faut faire comme si l'on croyait le faux, et l'on finit par le croire. Ainsi se forment ce que nous voudrions appeler les saints du diable. Il y en a, et beaucoup. Ils se persuadent le faux qu'ils ont inventé, ils le servent, ils l'adorent. Ils ont des vertus à l'envers, comme leur foi, qui simulent la vraie vertu ; ils font des sacrifices austères et terribles, non seulement des autres, mais d'euxmêmes. On pourrait dire qu'ils prient. Ils demandent à leur erreur de produire des miracles, ils en attendent, ils les annoncent avec une obstination fervente et que rien ne décourage. Ils assurent que le bien est le mal, ils prophétisent que le mal deviendra le bien.
Nous voyons tous les jours ce prodige contre le sens commun. L'histoire du siècle n'est pas autre chose qu'un cours de mystique diabolique en paroles et en
œtivres. Est-il rien d'affreux et d'incroyable comme la foi des peuples envers les chimères de la révolution? Tant d'hommes qui se lèvent sans cesse pour nous livrer aux guerres, aux dévastations, aux ruines matérielles et morales, ne se proposent pas résolument des forfaits dont on ne peut désormais attendre que des immolations de plus en plus vastes et de plus en plus stériles. Ces hommes ne sont pas originairement plus mauvais que d'autres; ils ont de la science, de l'esprit, du génie, plusieurs ont eu même de la conscience. Mais l'ignorance et le mépris de Dieu les prédisposant au mal, le courant mystique les a emportés : ils ont enfin embrassé l'idole, et ils sont devenus les fanatiques incurables que l'on voit. Il y a des fanatiques de différentes allures et de différentes couleurs. Tous ne roulent pas les yeux, ne font pas des phrases ampoulées et n'ont pas des gestes de démoniaques. M. Guizot, par exemple, est fort calme, et M. Thiers a horreur des grands mots. Ce sont des fanatiques pourtant, et ils ne le sont pas moins que M. Lédru-Rollin ou M. Challemel- L'acour.
Qui a été plus révolutionnaire, plus ardent, plus tenace, plus laborieux, plus rusé, plus sourd, plus imipitoyable que ce petit homme, le phylloxéra de la politique depuis cinquante ans? Que n'a-t-il pas fait, de quelle vigne, de quel blé, de quelle pomme de terre n'a-t-il pas rongé la racine ou le bourgeon? Qui n'a-t-il pas trompé, et même q;ui n'a pas voulu plus ou moins être trompé par lui? Mais la raison de tant de travail? Il est fanaticfue, il est crédule. On le suppose sceptique. Il est donc fanatique de scepticisme. C'est une foi, cela; la foi au rien et à lui-même. Cette foi constitue l'unité et la persévérance de la vie; elle a produit le miracle de sa fortune et de ses travaux tant admirés; elle a dicté ses prophéties, qui sont sans nombre et toutes fausses, et qui toutes ont été crues. Il a proclamé que tout vient du rien, que le néant est l'être, que pour avoir
la grandeur il faut tout rapetisser, qu'on restituerait l'être complet en réduisant tout au néant, et que la justice est la première chose dont on doit se moquer dans le monde. Comment prouver qu'il n'a pas fini par le croire? Ce qui est certain, c'est que toute la politique en a été persuadée par lui, sinon avec lui.
Le fléau du monde est la crédulité à ce qui n'est pas croyable. Crédulité contre Dieu, contre son Fils, contre la Providence et contre sa justice; crédulité de l'ignorance, du mensonge et de l'orgueil.
La foule des chrétiens, protégée encore par une ombre au moins de la vérité, de l'humilité et de l'obéissance, ayant au moins le nom et la notion de Dieu, le respect inné de l'autorité et le sentiment de la justice, s'est mieux défendue contre le succès général de l'imposture. Néanmoins, les triomphes insolents du mal l'ont entamée, et il est bon d'y pourvoir. La foi aussi peut être ravagée par la crédulité.
Quelques personnes en ont peur. On craint les faux miracles, les faux mystiques, surtout les fausses prophéties. Ce péril de vieille date, connu dans l'Eglise, est particulièrement sensible dans les temps troublés. L'esprit humain, de lui-même toujours inquiet, est comme sollicité par l'état du monde à sortir de ses gonds pour se jeter dans l'inconnu. Quand la justice est violée, l'espérance trahie, le désordre au comble et tout-puissant, les âmes cherchent naturellement un secours que la terre semble ne pouvoir plus offrir, et les plus justes le demandent à Dieu. En cela, certes, elles ne se trompent pas; mais elles sont sujettes à ne pas le demander et à ne pas l'espérer selon la sagesse, avec cette patience qui constitue la meilleure part du mérite de la foi. Par le malheur des temps, l'instruction religieuse n'a pas la solidité désirable. En nos jours, les chrétiens n'ont pris que négligemment les enseignements trop abrégés de l'Eglise; ceux de l'épreuve publique leur ont manqué. C'est la raison providentielle des persécutions, lesquelles sont plus encore des grâces que des châtiments. Lies chré-
tiens paraissent l'oublier. An lieu de se préparer à profiter de la grâce, ils s'en épouvantent, et se bercent volontiers de l'espoir d'écarter le châtiment. De là leur facile croyance aux merveilles qu'ils sentent nécessaires pour rétablir l'ordre social, et leur crédulité aux prétendues prophéties qui les promettent à bref délai, presque sans combat.
L'es miracles sont abondants. Ils attestent que Dieu est toujours là. Mais dans l'oppression et dans la terreur où ils entrent, tous les fidèles ne les comprennent pas. Leurs alarmes en demandent davantage, plus frappants et plus prompts. On oublie qu'il y a une loi générale du miracle, évidente quoique inconnue. Dieu fait tout avec ordre, poids et mesure; il ne se dispense en rien des lois que sa sagesse éternelle a posées. Les miracles sont destinés à soutenir la foi; ils prouvent la vérité, et c'est par là surtout qu'ils sont autant de bienfaits pour nous; mais il n'y a point de miracle de fantaisie ni qui dérange la loi générale du gouvernement de Dieu. Le bien est le bien, et il a ses récompienses ; le mal est le mal, et il a son châtiment. La scène du monde est un combat où le mal sera vaincu par ses triomphes, et le bien victorieux par ses défaites. En cela consiste le grand miracle du temps. Lé fruit acquis par la vertu sera maintenu durant l'éternité, où Dieu n'admettra plus les contestations de la terre. La faiblesse humaine voudrait changer cet ordre; elle a une pente obstinée à ne pas se reconnaître le libre arbitre, à ne pas faire crédit à Dieu; l'erreur des Juifs reste en elle et demande à Dieu d'être vainqueur, conquérant et roi à la manière humaine. Qu'il prenne l'attirail de la puissance, qu'il fasse rouler son tonnerre, qu'on voie sa justice et sa vengeance, tout de suite, comme nous le voulons; autrement nous allons périr I
Mais Dieu ne l'entend pas ainsi. Il garde sa justice, sa vengeance et son heure. Sa miséricorde, qui ne veut pas nous ôter le mérite de l'épreuve, se contente de nous donner ce qu'il faut pour la subir. Il
nous dit bénignement : Hommes de peu de foi! Et, calmant la tempête, il nous laisse pourtant sur la mer.
L'homme de peu de foi persiste. Sans vouloir douter, il s'effraye. Il invente ou il croit de prétendus miracles qui le rassurent, ou des prophéties qui le consolent.
Il faut dire néanmoins que les faux miracles sont peu nombreux et obtiennent peu de foi. La liberté de la presse, qui d'un côté permet de les propager, d'un autre côté en arrête facilement le cours, et l'on ne voit pas que ces inventions fassent un grand tort aux miracles vrais. En ceci, par une admirable volonté de Dieu, force reste au bon sens catholique et aux décisions de l'autorité ecclésiastique.
Depuis quelques années, la dévotion ptiblique s'est portée vers trois pèlerinages nouveaux. Elle est autorisée, rien n'a pu l'empêcher ni même l'entraver. Nous n'avons pas entendu dire qu'il ait été fait même une tentative pour l'attirer là où les évêques n'auraient pas consenti. Nous sommes convaincus qu'aucun faux miracle ne résisterait à une censure épiscopale. Ici, grâce à Dieu, les évêques ni ne sont liés, ni ne peuvent l'être. Certainement, aucun édifice de fourberie, si bien bâti fût-il, ne pourrait tenir un instant contre un coup de crosse légitime. Pas un faux miracle qui soit ce qu'on peut appeler accrédité.
Il n'en est pas tout à fait de même des fausses prophéties. Elles abondent, et quelques-unes, malgré leur évidente absurdité, ont la vie dure. On en voit naître pour amsi dire tous les matins. Elles ont une histoire qui ne varie guère, un sens général et urî résultat final qui varient encore moins. Un prêtre, une religieuse habitant quelque couvent retiré, une jeune fille d'humble condition, toujours de saintes gens, ont vu Notre-Seigneur, la sainte Vierge ou quelque saint et ont reçu d'eux la révélation de l'avenir. Ils annoncent des malheurs prochains et terribles, des séditions, des massacres, des incendies, et puis tout
à coup le roi arrive, il délivre le Pape, et tout va bien. Rarement la « prophétie » en dit davantage. En un instant elle court partout. Mais si elle va vite, elle est vite essoufflée. Ou elle meurt de vieillesse au bout de quelques jours, ou un vent l'emporte. A une autre! et cette autre dit les mêmes choses et meurt aussi promptement. Pour celles qui prennent pied, l'écueil est l'événement prédit quand il a une date et quand il arrive. Voilà bien les malheurs, les incendies, les égorgements annoncés ; seulement le triomphe qui devait suivre ne vient pas, tout au contraire il recule, et l'espérance en paraît perdue. D'autres prophéties se lèvent, et la crédulité, si souvent déjouée, ne se lasse pas.
Cependant elle se fatigue. Présentement, les « prophéties » sont en baisse. Il est sans doute arrivé beaucoup de choses prédites, mais rien n'a été parfaitement conforme au programme, et plus de choses encore ont manqué ou sont venues sans aucune prédiction. Par exemple, la guerre et le septennat. A l'aurore subite du maréchal Mac-Mahon, les voyants, qui ne l'avaient pas vu, se sont hâtés de combler la lacune. Ils se sont trompés complètement; le septennat les a mis complètement en déroute. Il n'y a plus de prophètes pour le moment que M:, de Broglie et le Figaro, soupçonnés de se tromper comme les autres.
En somme, toute cette chiffonnerie fait quelque bruit dans les annonces des journaux, et les libraires qui savent jouer de la trompette prophétique écoulent une certaine quantité de leur denrée. Mais
Le bruit cesse, on se retire.
Rien ne passe la valeur et l'influence des écrits de la foire. En fussions-nous quittes au même prix des livres sibyllins de la libre pensée, dont le mérite intrinsèque est le même, ou moindre! Les deux pièces brillantes du négoce prophétiq^ue sont deux vieilles inepties inintelligibles. L'une est cette inexterminable mystification des Centuries de Nostradamus; l'au-
tre, cette niaiserie de 1830 qu'on appelle la « prophétie d'Orval », écrite en une langue qui n'a jamais été parlée ni sur les confins de la Belgique ni ailleurs. Faite pour M. le comte de Chambord et exploitée par les tenants de Louis XVII, elle pourrait servir aussi bien au fils de Napoléon III, après avoir passé par le comte de Paris, s'ils n'avaient les prophéties particulières, qui vont mieux à la crédulité de leurs dévots : « Hurlez, fils de Brutus! — Venez, jeune prin- » ce, quittez l'île de la captivité; unissez le lion à » la fleur blanche, etc., etc. » Quel régime n'a laissé un jetme prince dans « l'île de la captivité » on dans les environs, et lequel n'a im lion quelconque pour l'unir à la fleur blanche? Rien n'irait mieux, si l'on voulait, au roi de Belgique; il a son lion, il est du « vieux sang de la cap », et son ministère catholique ou libre penseur, figure très bien l'île de la captivité.
Ce qu'il y a de plus net dans la fortune de ces supercheries, c'est le sentiment de justice qui les soutient en dépit du mépris qu'inspire leur platitude. Le trône a été volé, le roi a été assassiné, rien ne sera stable en France tant que le sceptre ne retournera pas au sang légitime. C'est l'idée si noblement exprimée par Shakespeare. Ce sentiment est beau et vrai, quoique répréhensible dans la forme. Mais tout en blâmant les auteurs qui osent supposer une inspiration directe de l'Esprit-Saint, on ne sera que juste en remarquant qu'ils ne se permettent d'ailleurs rien de contraire aux enseignements de la foi. Ils n'annoncent pas un nouveau Dieu et un nouvel Evangile. Ce crime n'est commun que dans les sciences, les arts, les lettres, la politique et le monde.
Qui n'a rencontré quelque obstiné déchiffreur des logogriphes de Nostradamus ou quelque interprète de la « prophétie d'Orval? » Ce sont en général de bons chrétiens qui, prétendant posséder la clef de l'avenir, restent fort éloignés du mouvement politique. Néanmoins, toute erreur a son péril, et chez les chrétiens
plus que chez les autres. Leur science propre et pour ainsi dire innée, et leur raison plus soumise à l'autorité les rendent infiniment supérieurs aux auditoires et aux professeurs des tavernes de science, où se fabriquent le Dieu et l'Evangile nouveau. Mais ils peuvent céder par un défaut de lumière sur la loi du vrai Dieu et s'abuser sur ce qui est permis ou défendu. Les prophètes actuels sont sots et relativement innocents; il en pourrait survenir qui seraient aussi sots avec moins d'innocence. « Prenez garde aux faux prophètes 1 » Loyson a été de ceux-là! Il disait des choses plus dangereuses, plus applaudies et plus publiques que la prophétie d'Orval, il avait d'autres croyants. La sainte Eglise a des mesures contre tous ces dangers, et des évêques pour les appliquer à tous. Personne n'osera contester à l'évêque, gardien et juge, le devoir d^ sauvegarder l'intégrité de la foi. Il a droit, il a grâce, et il trouvera les cœurs soumis. La foi des chrétiens est la ressource du monde, on sent qu'elle sauvera l'avenir.
Bien des causes de ruine travaillent la société française. La plus lamentable est la légèreté de l'instruction religieuse. Il en résulte une incalculable déperdition de force, de consolation, d'intelligence et de bon sens. Tous nos maux peuvent être ramenés à ce mal immense. Le formidable aveuglement qui nous fait manquer à tous nos devoirs, prendre le contrepied de tous nos intérêts, tomber et rester dans tous les périls ne s'explique pas d'une autre façon. Nous ne voyons pas la voie, nous n'entendons pas les avertissements, nous ne comprenons ni les menaces, ni les coups, ni les miséricordes, et nous n'avons plus l'abondance des consolations parce que la langue de Dieu nous est inconnue. La seule vertu de son nom bégayé et la grâce inépuisable de ses sacrements imparfaitement reçtis nous préservent du dernier abîme. Par son incompréhensible bonté, le Dieu infiniment saint ne permet pas que nous perdions ce reste de vie, mais la diminution en est sensible et peut faire
entrevoir à ceux qui réfléchissent encore quel épouvantable châtiment c'est que la vérité diminuée. Nos évêques le savent et nous remettront en possession de l'ampleur du vrai.
Quand la foi baisse dans l'intelligence humaine, immédiatement la crédulité prend sa place et va écouter ce que veut prophétiser la démence ou le crime.