LA RECEPTION DE LITTRE
9 juillet 1875.
Hier, pendant q'ue l'Assemblée discutait en troisième lecture la loi sur l'enseignement, M. Littré, député de la Seine et membre de l'Institut, se faisait recevoir franc-maçon en grande pompe. Quantité de profanes assistaient à la cérémonie, mêlés aux frères, parmi lesquels figuraient beaucoup de députés. Mais on ne remarqtiait qu'un profane et qu'un frère, c'était M. Gambetta. On voit par le compte rend^ solennel de la République française, que M. Gambetta faisait à lui selil la cérémonie, la pompe, l'événement. Il a parlé; rencontre fâcheuse pour le compagnon qui dans le moment s'escrimait à la Chambre pour défendre « la société moderne » contre « les passions des ultramontains ». Voyant M. Gambetta, les francs-maçons ont voulu l'entendre. Il ne s'est pas fait prier, et il a prononcé «une allocution»; la fameuse allocution « dont personne parmi ceux q^ui l'ont entendue ne perdra le souvenir». On ne nous la donne pas encore. Elle a charmé les oreilles, mais il faut prendre le temps de l'improviser pour le papier. Nous en jouirons plus tard. Aujourd'hui,
nous pouvions seulement tenir pour certain que M. Gambetta, « en quelques paroles, a placé ses auditetirs ,a:u vrai point de vue où doivent se mettre tous ceux qui prennent part au travail d'affranchissement définitif de la démocratie française, et tous ceux qui suivent ce travail avec attention et sympathie »; car « à côté de Fexposé des doctrines » qui Venait d'être fait par le récipiendaire, « on a VU, pour ainsi dire, l'application pratique, l'action à côté de la science et de la pensée ».
Et « c'était un noble et fortifiant spectacle. »
Le thuriféraire qui parle ici nous paraît s'avancer beaucoup ! Si M. Gambetta n'a eu besoin que de quelques paroles pour montrer tout ce que l'on annonce là, ce sont de mei^vieilleuses paroles, et il est lui-même un homme merveilleux. Nous venons de lire le discours de M. Littré, que la République a Voulu écouler tout de suite. C'est un morceau modéré et même débonnaire, mais à la lecture duquel il paraît absolument facile de ne Comprendre rien.
M. Littré voulait « exposer les devoirs de l'homme envers Dieu. » 11 ne peut pas se flatter/d'y être parvenu, vu qu'il ne sait pas ce que c'est que Dieu, ni ce que c'est que l'homme, comme il l'a très bien expliqué, par les vertus de la science positiviste, laquelle, suivant l'aperçu qu'il en a tracé, non sans labeur, n'explique rien positivement.
Cependant M. Littré reconnaît un Dieu. Positivement la science positiviste dit cela. « Cette notion s'impose ^ux intelligences, ,sous deux formes. » Ainsi on est sûr de la chose. Sous la forme historique. Dieu a parlé aux hommes, il s'est révélé, c'est un fait. SoUs la forme philosophique, le monde est Un effet, un ouvrage; il a une cause, un ouvrier.
Ainsi le sage et savant Villemot, en son temps charivariste chez M. de Villemessant, disait d'une façon plus simple : « Le monde est une montre, donc il y a un horloger. »
Mais après cela, il y a la science qui ajoute toutes
sortes de choses, desquelles il résulte qu'au positif l'existence de Dieu n'est pas matériellement sûre, et qu'en somme on ne le connaît pas.* — Pour moi, poursuit l'excellent maçon, je ne nie rien, je n'affirme rien, et même ie Vois tant de choses que je ne vois plus rien, et je vous donne ma parole d'honneur que je ne suis ni déiste ni athée.
Pour l'homme, c'est bien autre chose, c'est peutêtre bien pire. L'homme existe, c'est encore positif. Mais après cela, on ignore quand il a commencé et rien ne prouve qu'il soit fini. Il y a des êtres contingents et des choses contingentes qui se gouvernent indépendamment de l'homme, qUi ont peut-être besoin'de lui, et desquels je ne prendrais pas la responsabilité de le séparer. Où commence l'homme? ou finitil? Le savez-vous? Moi, je l'ignore. Je ne suis sûr que d'être positiviste et républicain, et peut-être membre de l'Académie française, dont le métier est de vous apprendre à parler clairement et correctement.
C'est ainsi que M. Littré a défini les devoirs .de l'homme envers Dieu.
On juge de l'intérêt palpitant avec lequel nous attendons « le vrai point de vue » de M. Gambetta.
Ce sera un noble et fortifiant spectacle!
Quant à M. Vacquerie, auteur de Tragaldahas, il triomphe, car il sait déjà tout cela, et personne n'en doute.
Ce qui nous a fait dire, un jour,, du temps que l'empereur Napoléon nous défendait de parler en prose :
Vacquerie est en France un des noms de l'absurde.