SA VIE ET SA MORT
27 septembre 1875.
Saluons cette noble figure. Elle est dign'e de l'histoire. Les peuples sont accablés d'éphémères fastueux et chiches dont la mintite semble ne s'épuiser jamais. Des séditieux, des intrigants, des avortés, des fantômes vides viennent insolemment tromper les disettes publiques. Devant chacun 'd'eux on a crié : Voici l'homme providentiel! On le pèse, il n'a pas le poids; il n'y a point d'homme ! L'oubli le dévore, et lorsqu'il a par hasard laissé qtielque trace, une semblable poussière vient aisément recouvrir ce vil et aride sillon. Telle est l'histoire commune des présidents de république : quelques crimes plats, infiniment de sottises plates, rarement l'honnête et plate vulgarité. Rien piour le présent, rien pour l'avenir. Point d'ambur pour ces particuliers sans flamme et sans idée. Ils font les affaires, surtout leurs affaires ; ils s'ennuient, ils ennuient. Va,-t'-en! C'est ainsi que T'on parle à ceux qtii ne déplaisent pas trop. Dernier des métiers. Métier sans fruit, sans fierté, sans force, et dont les suites les plus louables et les plus heureuses ne peuvent être que les suites ordinaires d'un négoce adroit : du pain, de l'oubli, et,
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si l'on a de la conscience, des remords. Garcia Moreno était d'une autre espèce, et la postérité le connaîtra. Il a été admiré de son peuple. Il a échappé au crime, à la vulgarité, aux remords, à l'oubli; il aurai t échappé même à la haine, si Dieu pouvait permettre que la haine ne suivît pas la vertu. On peut dire qu'il a été le plus antique des modernes, un « homme qui faisait honneur à l'homme ». Non pas un homme de Plutarque, ce ne serait pas assez. Sur Un petit théâtre, il a fait tout ce que Plutarque raconte de ses meilleurs héros. Il l'a fait par un mouvement naturel de son caractère et par un engagement irrécusable de la règle qu'il avait embrassée. Il se fût indigné contre lui-même de n'être qu'un homme de Plutarque. Il avait une notion plus vaste de la grandeur. Suivant son grand et saint devoir, s'élevant sans cesse, il osa tenter ce que l'époque estime impossible, et il- y parvint. Il fut dans le gouvernement du peuple un homme de Jésus-Christ.
Voilà le trait marqué et suprême qui le met hors de pair : homme de Jésus-Christ dans Ja vie publique, homme de Dieu! Une petite république du Sud nous a montré cette merveille : un homme assez noble, assez fort et assez intelligent pour persévérer dans le dessein d'être, comme on dit, un « homme de son temps », d'en étudier les sciences, d'en accepter les mœurs, d'en connaître et d'en suivre les usages et les lois, et cependant de ne pas cesser d'être un homme de l'Evangile exact et fidèle, c'est-à-dire un exact et fidèle serviteur de Dieu: bien i:)lu3. de faire de son peuple, pareil, lorsqu'il en prit la conduite, à tous les peuples de la terre, 'un peuple exact et fidèle dans le service de Dieu.
Et il a fait cela tout le temps de son administration, disons mieux, tout le temps de son règne. Un de ses concitoyens nous en a tracé là sereine peinture. Sous hii la jeune et sage république de l'Equateur a vécu son âge d'or. Il fut obéi, non sans labeur de sa part, mais sans résistance et sans mauvaise volonté de ceux
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q^i'il gouvernait. Son règne au rebours des prétendues idées courantes, fut aussi tranquille que fécond. Conduit par cette main, qui voulait être dirigée du ciel, le peuple de l'Equateur se laissait former pour être Un grand peuple et pour avoir de grandes destinées. Il honorait et il aimait celui qui, l'ayant pris à l'état de peuplade disséminée et tourmentée, en dix années, sans lui enlever une liberté et sans le charger d'un impôt, par la bienfaisante action de l'ordre intérieur, de la justice et du bon exemple, lui avait donné une ntagistrature, une armée, une fortune publique, des écoles en abondance, des établissements scientifiques, des édifices, des routes, une agriculture, tous les biens, et par surcroît l'honneur, qui passe tout bien. L'Equateur de Garcia Moreno était devenu le modèle envié des républiques du nouveau monde. Que ne pouvait pas faire, dans un temps prochain, ce peuple laborieux, industrieux et chrétien, formé par un tel homme?
Dans l'Equateur Garcia Moreno n'avait pas d'ennemi. Il jouissait d'une popularité respectueuse et incomparable, d'une confiance et d'un crédit sans bornes. Généralement, là-bas, nous disait un républicain du Midi, les présidents amassent, placent et s'en vont visiter leurs fonds en Europe. On le sait; ils ne trouvent pas à emprunter. Tout le monde voulait prêter à Garcia Moreno. On avait sa parole. Les bourses lui étaient ouvertes comme les cœurs, et il pouvait ce qu'il voulait. Les riches l'appelaient le grand, 1q petiple l'appelait le juste ; personne n'essayait plus de jeter Une ombre sur sa vertu, aussi reconnue que son génie. D'humbles artisans l'arrêtaient dans les rues pour lui faire juger leurs, différends; il mettait en passant la paix parmi les voisins et jusque dans les ménages. Ses sentences étaient admises par les detix parties, iqui louaient également sa pénétration et son éqtiité. On en cite des traits qui font penser an plus beau temps des juges d'Israël. Certes, sa mémoire sera en bénédiction, et les Equatoriens dé-
sireront longtemps un autre Garcia Moreno ! Mais quelle était la base de cette popularité universelle, de ce pouvoir et de cette bonne gloire? Il avait réglé toute sa conduite sur le précepte divin : Quœrite primum regnu7n Dei, et c'est là le grand secret de régner.
Le prêtre qui aura l'honneur de faire son oraison funèbre pourra se borner à commenter ce texte des livres saints : « Parce que vous ne m'avez pas de- » mandé des richesses, ni la gloire, ni la vie de » ceux qui vous haïssent, ni même une longue vie, » et que vous avez demandé la sagesse et la science » afin que vous puissiez gouverner mon peuple, la » sagesse et la science vous sont données. » Da mihi sapientiam et intelligentiam ut ingrediar et egrediar coram populo tuo. C'est la prière du clergé, ce fut la prière constante et fervente de ce grand homme. Ainsi il avait prié à Paris, durant ses années d'exil et d'étude; car déjà il sentait venir sa destinée et voulait en remplir les devoirs; ainsi il continua de prier avec plus d'ardeur lorsqu'il fut au pouvoir, non qu'il l'eût cherché, mais parce qu'il ne pouvait pas le refuser.
Il était vraiment de la grande race des pasteurs de peuple, laborieux, appliqué, résolu jusqu'au mépris de la vie, intègre, par-dessus tout amant de la justice. Il sentait que Dieu le donnait au peuple pour être tout cela et pour faire dominer sa loi. De là, cette constance de la \ne, ce dédain de ses aises et de sa fortune. — Je veux sortir du pouvoir, disait-il, plus pauvre que je n'y suis entré. Je ne suis pas le chef pour faire mes affaires et pour prendre du loisir. On lui "disait qu'il se fatiguait trop. Il répondait : Dieu peut s'imposer l'attente, mais je n'ai pas le droit de le faire attendre. Lorsqu'il voudra que je me repose il m'enverra une maladie ou la mort.
Il était au travail sans cesse, ou en inspection, ou au conseil, ou à son bureau, ne cédant rien à la nature qu'elle ne le prit impérieusement. Il exigeait l'assiduité de ses employés, mais il n'y avait pas
d'employés dans toute la République dont il exigeât autant que de lui-même. Son grand délassement était la prière. Dans sa maison, auprès de ses familiers, de sa garde et de ses doniestiqties, il faisait l'office d'un bon père de famille. Tous les jours la prière et le cliapelet, tous les dimanches et fêtes, selon l'usage d'Espagne, la dominicale. « C'était une joie et un exemple de le voir prier, nous disait un de ses parents, souvent témoin de cette scène. Sa noble voix, sonore et pénétrante, nous lisait le texte connu, mais parfois sa piété lui inspirait des paroles nouvelles qui avaient trait aux besoins du moment. Il demandait secours pour les nécessités pressantes de l'Etat, suppliant Dieu de lui dicter ce qu'il devait faire et d'agir lorsqu'il se sentait impuissant. » Ah! quel homme ils ont assassiné!
Avec cela, doux, aimable, joyeux dans son intérieur et avec ses amis; simple, accueillant, toujours prêt à obliger et à faire plaisir. Il aimait les petits, compatissait aux malades et aux affligés. On l'a vu prévenir contre sa justice même des méchants qu'elle devait frapper. Un homme, conspirateur dangereux et obstiné, coupable de traMson et d'autres crimes et qu'il avait dû enfin poursuivre, osa pénétrer secrètement près de lui, espérant le tromper encore une fois. Il lui dit : « C'est fini; je ne pîiis plus arrêter la justice, je ne peux plus voius voir. Je vous ai fait avertir, on votis cherche, cachez-vous, sauvez-vous! Si votis êtes pris, vous savez que j'ai la preuve de vos crimes, vous serez fusillé. » Cet homme put se dérober qtielque temps, mais il se laissa prendre. On le fusilla. Il était implacable contre les conspirateurs et les pillards, plaies du pays. Il fit justice à son petiple et l'en délivra. Sa dernière présidence fut tranquille. Six années de paix! L'Equateur naquit pendant ces années fécondes, et la paix n'a pas été troublée par sa mort.
On connaît son courage indomptable. Il en a donné des exemples dont toute T Amérique a parlé. Rien ne
lui coûtait moins que d'exposer sa, vie. Il tenait sincèrement qu'elle ne lui ,appartenait pas. Lorsque son devoir l'appelait, il était toujours prêt, il partait aussitôt. Nous avons dit comment il dompta la sédition d'Urbina, à Guayaquil. Dans une autre occasion, il partit absolument seul pour une ville insurgée à l'instigation d'un chef militaire. Il arriva seul dans la ville, pénétra seul chez le traître déconcerté. Il lui dit : Me voici. Rendez-vous en prison! Les bons étaient rassurés, les mauvais tremblants, la sédition vaincue. Le chef était ce même conspirateur relaps qtie le président fit plus tard fusiller, malgré l'intervention du corps diplomatique et les prières de tout le monde. Il répondit : Je le fais par conscience! Le lendemain de l'exécution il sortit seul dans la ville. A l'occasion de cet homme soudoyé du Pérou, il avait dit dans fune proclamation publique : Ceux que peut corrompre l'or seront châtiés par le plomb ! Aquellas gue corrompe el oro, reprimera el plomo. C'est ainsi que Garcia Moreno fut victorieux partout et affermit les lois, avant lui si complètement avilies. Il partait au premier avis, quels que fussent l'obstacle et la distance, il arrivait comme la foudre. Me voici ! « Une âme guerrière, dit Bossuet, est maîtresse du corps qu'elle anime. » Combien plus une âme juste!
D'ancienne date il aimait la justice. — Il connaissait l'infortune de son pays, et quelque pressentiment, qlii ne manque jamais aux grandes âmes, l'avertissait qu'il aurait quelque chose à faire. De bonne heure, pour que Dieu fût avec lui, il voulut être avec Dieu. A Paris, où il se trouva pour la seconde fois sénateur et exilé, il mena la vie d'un étudiant qui travaille parce que Dieu le veut et parce que son pays en a besoin. Renfermé dans une étroite chambre de la rue de la Vieille-Comédie, il étudiait particulièrement les sciences de la civilisation. Son goût était pour la chimie et l'histoire, mais il ne voulait rien ignorer du reste. Physique, mathématiques, industrie, commerce, législation, sa tête, non moins solide q^u 'ardente
et persévérante, absorbait tout, prenait de tout des notions justes et étendues. Il ne négligeait pas la littérature et le chant. Plus tard il a envoyé un professetir à Rome avec mission d'étudier le chant sacré, car il savait, comme Charlemagne, qtie le chant sacré est [un missionnaire. Quant à la littérature, la nature l'avait fait écrivain, et quoique son métier d'homme d'Etat ne lui permît pas de s'adonner aux lettres, ses rapports sont cités comme des modèles. Toute la semaine, il suivait des cours et rédigeait ce qu'il voulait retenir. Il s'était réservé le dimanche pour se reposer, servir Dieu et étudier son cœur. Il passait le dimanche en partie à l'église Saint-Sulpice, sa paroisse, en partie à la promenade dans les environs de la ville. Il dédaignait toute autre distraction, et tout le temps de son séjour ne visita pas un théâtre. C'était aussi le dimanche, jour libre, qu'il donnait, quand il était malade, quelques loisirs à sa santé. Les autres jours, il fallait suivre des cours; il n'avait jamais le temps d'être malade ces jours-là, ni le dimanche le temps de manquer aux offices religieux. Da mihi sapientiam et intelligentiam ut ingrediar et egrediar coram popitlo tuo. Le livre de messe est essentiel pour entrer dans le peuple et pour en sortir. A vivre ainsi, l'on apprend à connaître la vie et l'homme, et à ne pas les aimer ni les mépriser plus qu'il ue faut. Les sciences sont bonnes : elles sont les vases des Egyptiens, qu'il faut leur dérober pour y mettre un vin plus précieux. Mais qui apprend la science de Dieu sait vivre et mourir.
Ainsi Garcia Moreno, sur la terre étrangère, seul, inconnu, mais soutenu de sa foi et de son grand cœur, s'éleva lui-même pour régner, si telle était la volonté de Dieu. Il apprit ce qu'il devait savoir afin de gouverner un peuple autrefois chrétien, mais qui redevenait sauvage et qui ne pouvait plus être ramené à la civilisation de la croix qu'avec un frein brodé des verroteries de l'Europe. Dans ce but, Garcia Moreno avait voulu être savant. Paris, où l'amenait la Provi-
dence, était bien l'atelier convenable à cet apprenti. Paris, chrétien atissi, et en même temps barbare et sauvage, offre le spectacle du combat des deux éléments. Il a des écoles de prêtres et de martyrs; il est une vaste fabrique d'antéchrists, d'idoles et de bourreaux. Le futur président et le futur missionnaire de l'Eauateur avait là sons Iqs yeux le bien et le mal^ et l'indifférence du bien et du mal, et les voyait dans un même essor de vie, car -l'on peut dire qu'à Paris même l'indifférence est aussi une activité. Quand il Dut retourner dans son lointain pays, son choix était fait. Il savait où se trouvait la vraie gloire, la vraie force, les vrais ouvriers de Dieu. S'il fallait préciser le seuil d'où il partit, le dernier lieu où s'attacha son cœur et dont il voulut emporter le souvenir, nous nommerions sa chère église de Saint-Sulpice, ou peutêtre quelque humble chapelle de missionnaires où il avait coutume de venir prier pour sa patrie. A Saint- Sulpice, plusieurs d'entre nous, sans doute, l'ont vu souvent. Nous aimons à nous dire que peut-être, sans le connaître, nous avons uni notre prière à la sienne. En tout cas. il était des nôtres, et nous réclamons l'honneur d'être des siens.
Il quitta la France en 1857. 11 fut d'abord professeur de chimie et recteur de l'université. En 1860, il était dictateur, puis président. Personne n'eut besoin d'attendre longtemps pour savoir ce qu'il ferait. C'était un chrétien tel que les postes souverains n'en paraissent plus comporter, un chef tel que les peuples ne paraissent plus dignes d'en avoir, un justicier tel que les séditieux et les consnirateurs n'en paraissent plas craindre, un roi tel que les nations en ont perdu le souvenir. On vit en lui du Médicis et du Ximénès; Médicis moins la fourberie, Ximénès moins la pourpre et l'humeur romaines. Il avait de l'un et de l'autre l'étendue du génie, la magnificence, l'amour de la patrie. Mais on retrouvait davantage dans sa physionomie, les traits admirables des rois justes et saints, la bonté, la douceur, la justice, le zèle de la cause de
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Dieu. Il demanda beaucoup au clergé, que les révolutions avaient appesanti vers la terre. Il ne demanda rien à l'Eglise que de le conduire et de lui donner ses lois. On sait ce qu'il fit pour elle et pour le Saint-Siège; ce fut toujours tout ce qu'il put et plus qu'il ne semblait pouvoir. 11 fit un concordat tel que le Pape le voulut, fonda des monastères, appela des congrégations enseignantes pour toutes les écoles, et fit payer par l'Etat le denier de Saint-Pierre. En ce qui concerne l'Eglise, il voulait obéir avec audace, comme en tout le reste il savait commander, et c'est ainsi qu'il suivait le grand conseil de Bossuet : Rois, gouvernez hardiment.
Dès qu'il fut connu, la secte, si puissante en Amérique, et dont il se déclarait hardiment l'ennemi, l;e condamna à mort. Il le sut, de nombreux passages de ses lettres privées en témoignent. 11 sut qUe l'arrêt prononcé en Europe avait été ratifié dans les conciliabules (d'Amérique et serait exécuté. Il s'en inqtiiéta peu, il le voulait bien; l'essentiel pour lui était dé ne pas se faire pardonner. Il était catholique et il avait résolu de l'être partout et toujours; catholique sans remède, de la race aujourd'hui quasi inconnue parmi les chefs officiels des peuples, qui se tourne d'abord vers notre Père qui est aux cieux et qui lui dit à voix haute : « Que votre règne arrive ! »
Cet homme de bien, ce véritable grand homme à qui ses ennemis ne reprochaient que de vouloir régénérer son pays et eux-mêmes par un indomptable amour de la lumière et de la justice, n'ignorait pas qu'il était guetté par les assassins. Il disait à ses amis : On me tuera, quand je serai assuré de l'assentiment public, et alors le poignard ne pourra plus attendre! On le suppliait de prendre ses précautions, il répondait: Comment se défendre contre des gens qui vous reprochent d'être chrétien? si je les contentais, je serais digne de mort. Du moment qu'ils ne craignent pas Dieu, ils sont maîtres de ma vie;
m'oi, je ne veux pas être maître de Dieu, je ne veux pas m'écarter du chemin qu'il m'a tracé.
Il stdvait son droit et rude chemin, qui allait à la mort d;u temps et à la vie éternelle; il répétait son propos accoutumé : Dios no se muere, Dieu ne meurt pas !
Ses ennemis politiques les plus honorables s'étaient convertis à son système de gouvernement, à sa personne et à son Dieu; il avait fait, en présence de son pays let avec son pays, des actes de foi éclatants et subhmes; on l'avait vu dernièrement, lui, président de la république, porter processionnellement la croix sur ses épaules, dans les rues de Quito; il avait rempli tous les emplois, donné tous les exemples qu'on pouvait attendre du patriotisme le plus ardent, du génie le plus éclairé, de l'âme la plus énergique et du cœUr le plus généreux; il avait été professeur, recteur de l'université', dictateur, général en chef, président; il avait cumulé, le premier et jusqu'ici le seul, les fonctions de président de la république et celles de directeur, non pas honoraire, mais effectif et gratuit, de l'hôpital de Quito, réformé et meublé à ses frais; il avait aussi joint à son titre de président de la république celui de membre de la congrégation des Pauvres, et il en remplissait les devoirs; il s'était montré partout dur à lui-même, sobre, chaste; il n'avait pas accru, mais diminué sa maigre fortune personnelle; il était économe des deniers publics, prodigue de ses biens, modeste, grand en toutes choses, investi de l'estime, de l'amour et de l'adhésion générale; on venait de le réélire pour la troisième fois à l'unanimité : le moment du poignard était venu.
Il a été tué dans la rue par un homme de rien, qu'il avait accueilli, obligé, et renvoyé comme indigne ou incapable; l'homme que les sectaires trouvent ordinairement pour ces coups-là! Cet homme l'a frappé par derrière avec une fureur bestiale, s 'acharnant comme un fou ou comme une bête féroce sur sa noble victime, s'est sauvé, a été écrasé par le peuple et traîné
aux gémonies. Il était de la Nouvelle-Grenade, on a retrouvé chez lui des billets de Banque du Pérou, repaire principal des francs-maçons.
C'était le 6 août, fête de la transfigtiration de Notre- Seigneur, Garcia Moreno sortait de l'église voisine, où il avait entendu la messe le matin, et rentrait à son travail dans le palais du gouvernement. Il a été tué sur le seuil et rapporté dans l'église, à la chapelle de Notre-Dame des Sept-Douleurs, objet de sa dévotion particulière. Il y est mort après quelques instants. Sa dernière parole a été : Dios no se mnere.
Nous osons dire que Dieu lui devait cette mort. Il devait mourir dans sa force, dans sa vertu, dans sa prière, aux pieds de la Vierge des Sept-Douleurs, martyr de son peuple et de sa foi, pour lesquels il a vécu. Pie IX a publiquement honoré ce fils digne de lui; son peuple, plongé dans un long deuil, le pleure comme l'ancien Israël a pleuré ses héros et ses justes. Que manque-t-il à sa gloire? Il a donné un exemple unique dans le monde et dans le temps au milieu des- 'qUels il a vécu. Il a été l'honneur de son pays. Sa mort est encore fun service, peut-être le plus grand; il a montré à tout le genre humain quels chefs Dieu pourrait lui donner et à quels misérables il se livre luimême par sa folie.
Voici Un bref résumé des principales œuvres publiques de Garcia Moreno pendant sa dictature et ses deux présidences, c'est-à-dire dans l'espace de onze ans:
— Refonte de la constitution.
— Recettes des douanes converties en revenus nationaux, et non provinciaux.
— Représentation nationale basée sur la population totale du pays, et non sur le privilège des villes.
— Etablissement d'an tribunal des comptes.
— Organisation des cours de justice.
— Fondation d*iine école polytechnique, confiée en partie aux religieux jésuites. Pour le moment l'école est trop grande; le pays ne fournit pas encore assez d'élèves.
— Création d'un observatoire astronomique dirigé par les jésuites et construit par eux. Cet établissement est Tun des plus beaux et des mieux meublés qu'il y ait au monde. A cause de la position de Quito, Garcia, très versé dans les sciences mathématiqties, voulait le rendre incomparable. Il a donné la plupart des instruments.
— Voies de communications et routes. Garcia a fait et presque achevé cinq grandes routes. La principale, celle de Guayaquil à Quito, s'étend sur quatrevingts lieues. Elle est pavée et compte cent vingt ponts. C'est un travail solide et admirable, dont les difficultés paraissaient invincibles.
— Fondation de quatre nouveaux diocèses.
— Concordat avec le Saint-Père.
— Réforme du clergé régulier, rétablissement de la vie commune et de l'état monastique.
— Formation de l'armée. L'armée était un ramas qui n'avait ni organisation, ni obéissance, ni uniforme, ni chaussure. Elle est organisée à la française, habillée, chaussée, disciplinée et l'exemple et le salut du pays.
— Etablissement de phares à Guayaquil. Il n'y en avait pas sur toute la côte.
— Réforme de l'administration des douanes, moralité rétablie, revenus triplés.
— Collèges dans toutes les villes; écoles dans les moindres villages ; des Frères de la doctrine chrétienne partout.
— Ecoles de filles. Sœurs de la charité, du Sacré- Cœur, du Bon-Pastear, de la Providence, Petites-Sœurs des Pauvres.
— Hôpitaux. Pendant sa première présidence, M.
Garcia destitua le directeur de l'hôpital de Quito, qui avait refusé de recevoir un pauvre et qui était fort négligent. Il se fit nommer directeur à sa place. Il visitait l'hôpital tous les jours, réforma le service et le mit sur un bon pied. Il fit là plusieurs actes de charité héroïque.
— Maintien et accroissement des congrégations. Il était membre actif de la congrégation des pauvres.
— Création de quatre musées.
— Le protectorat catholique, vaste et magnifique école des métiers, à l'exemple de San-Michele de Rome, tenue par les Frères de la doctrine chrétienne.
— Conventions postales avec divers Etats.
— Embellissements et nettoyage des villes. Guayaquil, eit surtout Quito, sont absolument transformées.
— Lorsqu'il y avait une révolution, et c'était souvent, le gouvernement nouveau frappait arbitrairement de fortes contributions sur le parti vaincu. Garcia Moreno a aboli cette coutume. Pendant son pouvoir, il n'a imposé aucune contribution à personne, et celles que prélève l'Etat n'ont pas été augmentées.
Tels furent les actes principaux du président de la république de l'Equateur. Ce qu'il n'acheva pas, il l'a glorieusement commencé et avancé. Beaucoup de ces œuvres ont été faites à ses frais. Sous sa première présidence il n'a rien gardé de son traitement; sous la seconde, il en a donné une bonne partie. Il vivait sans luxe dans sa maison très modeste.
Des républicains des républiques voisines l'ont fait assassiner, pour procurer plus à l'aise le progrès matériel et moral du peuple selon leurs anciennes vues.
La lettre suivante a été adressée au Figaro, qui n'a pas su se faire l'honneur de la publier intégralement avec la signature de son honorable auteur. Il s'est borné à en donner une analyse.
Paris, 11 septembre.
Monsieur le Rédacteur,
L'anecdote relative à M. Garcia Moreno, défunt président de la république de l'Equateur, contenue dans le Figaro du 8 septembre, vous aura été contée par qtielqu'un qui n'a connu ni le pays, ni l'homme. Vous dites qti'il a un jour décimé de sa propre main une troupe révoltée.
J'ai l'honneur d'être le concitoyen, le parent et l'admirateur de M. Garcia Moreno, et j'ai longtemps vécu avec lui.
L'acte d'ailleurs invraisemblable qu'on lui attribue eût été possible à son extraordinaire intrépidité; mais les mœurs du pays ne l'ont pas rendu nécessaire, et surtout les siennes lui eussent fourni d'autres moyens de dompter une sédition.
Il voulait et il sut gouverner par son esprit droit et son âme juste et constante, plus que par l'énergie de son bras.
C'était un héros chrétien, non un héros barbare; et son pays, ayant mis à la tête des affaires un homme digne de commander, sut noblement obéir. Le président de l'Equateur offrit le rare spectacle d'un chef de gouvernement contre lequel ne s'élevait point de parti. Après deux présidences, l'une de quatre ans, l'autre de six, le suffrage universel venait de le réélire pour la troisième fois à l'unanimité. Nous le regardions tous comme un très grand homme, et le plus illustre, sans contredit, de l'Amérique du Sud. Nous le pleurons comme un père, nous le vénérons comme un martyr.
Une idée l'a tué, parce qu'il était le représentant victorieux d'une idée supérieure. Il personnifiait lar religion, mais en même temps l'instruction, la science, le commerce, l'industrie, le bon ordre civil, la paix fi ère et honorée.
Il a couvert notre pays d'écoles, d'institutions, de routes et d'édifices magnifiques. L'ordre qu'il a éta-
bli était si parfait déjà et il y avait si bien rattaché tout le monde, qu'il a pu tomber, lui qui avait tout fait et qui semblait seul tenir tout, sans que rien s'ébranlât; mais il n'y est plus, et rien maintenant ne paraît solide.
Ses trois assassins n'étaient que des sicaires isolés dans la population. Celui qui l'a frappé par derrière venait de l'étranger; les deux autres sont des jeunes gens fanatisés qui n'avaient rien à lui reprocher personnellement. Leur haine ne vient ni d'eux ni de lui ; ils l'ont reçue toute faite. Dans l'histoire personnelle de M. Garcia Moreno on ne trouvera que des pardons répétés, souvent obstinés, souvent aussi victorieux; point de vengeances. Il n'en a exercé contre personne, personne n'avait à en exercer contre lui. Chef militaire, il avait son épée; chef civil, il protégeait l'action de la magistrature ; il n'a touché à l'arme du bourreau que pour récarter.
Je crois être l'interprète de mes concitoyens en vous adressant cette lettre, qui est surtout un hommage à la justice et à la vérité.
J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble serviteur.
J. M. Lasso, 21, rue Royale.
Ce qtii a pu donner lieu à l'anecdote du Figaro est un fait d'armes extraordinaire, qui montre mieux ce qu'était Moreno. Il allait achever sa première présidence, et rédigeait un mémoire sur son administration, lorsîqu'un exprès arrive de Guayaquil à Quito, lui apprenant que le général Urbina, l'un des plus mauvais séditieux du pays, venait de se mettre en insurrection et s'était emparé, par un coup de main, de plusieurs navires du gouvernement dans le port de Jambeli, où il organisait sa troupe. A l'instant, Moreno fit son plan, donna quelques ordres et partit.
De Quito à Guayaquil, le courrier met six jours. Moreno partit seul à cheval et fit le trajet en trois jours.
Il avait calculé qu'il arriverait à Jambeli au moment du passage d'un navire anglais qui fait le service des voyageurs. Le navire passait en effet. Il le requit pour le service de l'Etat ati prix de cinq cent mille francs, fit monter à bord cent vingt hommes choisis, entendit la messe, communia et marcha à la rencontre de l'ennemi. Déjà sa fermeté avait vaincu la résistance des amis et des alliés d'Urbina, parmi lesquels se trouvait Topete, capitaine d'un navire de guerre espagnol. Topete l'avait menacé de tirer sur lui. — Osez ! lui dit Moreno, en faisant arborer le drapeau équatorien sur son bateau de louage. S 'adressant ensuite à sa troupe, il leur montra son revolver. — Nous combattons pour les lois, leur dit-il, je tuerai celui qui ne fera pas son devoir.
L'ennemi se montra bientôt. Il parut sur cinq navires en ligne de bataille et tira dès qu'il se crut à portée. Moreno défendit de répondre avant son ordre et commanda d'aller droit au plus fort bâtiment. Lorsqu'il se vit assez près, il fit donner toute la vapeur, arriva comme la foudre, sauta sur l'ennemi avec tout son monde et le prit à l'arme blanche après un court combat. La bataille était gagnée. Les autres vaisseaux, déconcertés, se rendirent avec les douze cents hommes qui les montaient. Urbina, qui avait conspiré de loin, n'avait pas encore rallié ses forces et resta au Pérou. Vainqueur, Moreno arrêta les chefs secondaires de la trahison et les livra à la justice. Quelquesuns furent fusillés. Moreno ensuite rendit ses comptes, et, le moment étant venu, déposa le pouvoir.