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III. — LA PRESSE

2 octobre 1875.

La presse s'est peu occupée du président Garcia Moreno, mort assassiné. Il avait de grandes idées, assurément, et ses œuvres étaient belles. Il répandait l'instruction, diminuait les impôts, payait la dette, augmentait les revenus, faisait fleurir les travaux publics, la justice et la paix. De plus, il avait du style. Mais la comparaison ne laisserait pas de nuire à M. Thiers, et enfin, il était clérical, on ne peut le nier. Un clérical ne doit pas être donné en exemple. Il est mort, qu'on l'enterre! Cette ombre a je ne sais quoi qui rapetisse des tas de vivants.

Sans partager ce sentiment général, nous le comprenons très bien. Avec ses vertus et ses qualités, Garcia Moreno est embarrassant. Sa mort même embarrasse. S'il avait fini dans son lit tranquillement.

on pourrait mieux se tirer d'affaire. Ses adversaires loueraient ses ennemis de l'avoir laissé vivre et se moqueraient de lui qui les soupçonnait d'en vouloir à ses jours. Assassiné, on ne sait que dire. On craint de manquer d'égards pour les meurtriers en faisant trop d'honneur à la victime. Ne perdons pas de vue que c'était un clérical, même un jésuite. « Les jésuites disait Calvin, il faut les tuer. »

. Que deviendraient les belles destinées du monde moderne, qui sont en si bon train, si tous les souverains du monde allaient se régler sur l'exemple de Garcia Moreno, donner nos mathématiques, notre astronomie et nos sauvages aux jésuites, peut-être se faire jésuites eux-mêmes? Il n'y a pas de danger sans doute; mais on ne saurait prendre trop de précautions.

C'est ce que se sont dit notamment deux publi cistes français, rédacteurs d'un journal semi-rouge. Ces deux outils paraissent avoir gémi de la décence qu*i se bornait à se taire devant le cadavre mutilé de Garcia Moreno. C'était un vrai monstre, disent-ils; en Amérique, on l'a surnommé le fusilleur, il trahissait son pays, et « l'on trouve dans ce héros catholique » toutes les vertus du parti clérical et ultramontrain. » La douceur évangélique qui distingua les bourreaux » de la Saint-Barthélémy et de l'Inquisition, le pa- » triotisme et la probité politique si bien pratiqués » de notre temps par ceux qui mettent Rome au-dessus » de la patrie. » Cela leur est protivé par une lettre anonyme écrite de Guayaquil et par un extrait d'un journal anglais et protestant de Panama. On ignore pourquoi ils ne se sont pas également fortifiés d'une autre document de Guayaquil, où Garcia Moreno est accusé d'avoir mangé la cervelle d'une femme. Ce trait de couleur locale aurait obtenu quelque succès auprès de leurs lecteurs.

On voit le génie de ces messieurs. Nous n'insistons pas. -Leur cervelle n'ayant pas été mangée par Garcia Moreno, ils ont cependant l'esprit de ne pas

faire allusion aux documents officiels qui établissent pas faits et chiffres les résultats de l'administration du monstre let l'opinion du peuple qui venait de le réélire pour la troisième fois à l'unanimité. Ils ne peuvent croire que la correspondance de Guayaquil et l'extrait de Panama.

On parle des reptiles de la Prusse, et on a bien raison; mais si l'on croit que le monde n'a pas partout l'équivalent des plumitifs prussiens, on s'abuse. Ils n'exercent pas peut-être leur profession avec un égal succès, mais assurément les dispositions sont les mêmes; ni l'audace à se moquer du public, ni l'ingéniosité, ni le parti-pris d'être ce qu'ils sont, ni même l'impossibilité d'être autre chose ne leur manquent. Ils sont seulement trop nombreux pour vivre plantureusement.

Il y a longtemps que nous avons parlé pour la première fois de la Mte d'encre. M. de Bismarck nous a pris le mot, il en avait le droit après avoir tant perfectionné la chose et la manière de s'en servir. Voici un mot qui peint l'espèce. « Espérons que nous n'entendrons » plus parler de Garcia Moreno et que les cléricaux ne » nous en rebattront plus les oreilles. » C'est cela! Non que la bête d'encre rougisse d'injurier toujours tant d'hommes de bien, qui n'ont fait de mal à rien de bon, mais elle finit par les haïr pour son compte et par se fatiguer de les voir toujours dans l'honneur, où elle n'est jamais. Elle en éprouve un certain malaise. Ils lui assurent de quoi vivre, pourtant, mais cette chair irrite ses gencives. Que c'est dur à mordre l'homme de bien! Que cela résiste! Que ce nom blesse nos oreilles !

Ainsi, ces pauvres diables sont persécutés et demandent qu'on les délivre. Mais comme nos moyens nous permettent ce plaisir et ce devoir, nous continuerons .de parler de Garcia * Moreno ; devant d'autres nous nous taisons. Devant ce nom c'est à d'autres qu'il appartient de se taire.

Il nous sert à prouver qu'un président de répubhque

GARCIA MOEENO 537

potirrait être le modèle des rois, si des républicains pouvaient faire une république pour un tel président.

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