IV. — HOMMAGE DE L'ÉQUATEUR A GARCIA MORENO
11 octobre 1875.
Dernièrement un correspondant prétendu équatorien du Times parlait de joie universelle dans l'Equateur, à l'occasion du meurtre de Garcia Moreno, et un journaliste soi-disant Français, joyeux personnage, nous dédiait « respectueusement » ce témoignage dont il appuyait son propre sentiment. Il appartient à l'espèce vertueuse qui n.e manque guère l'occasion de dire que le régicide est un crime spécialement catholique et qui sait prouver que Ravaillac, jésuite, fut l'assassin du duc de Berry. Mais ici il s'est laissé emporter par la joie universelle.
Nous le croyons très sincère, et rien ne nous fait mettre en doute son parfait contentement. Mais dans l'Equateur ce n'est point la joie qui éclate. On pleure, et personne n'ose insulter à la douleur publique. Ceux qui se réjouissent, s'il en est, se cachent bien. Aucun ne vient, même à la dérobée, essayer de jeter une tache de boue sur le linceul du père de la patrie. Nulle part dans notre siècle, où les catastrophes de toutes sortes ne sont pas rares, un chef d'Etat n'a été si unanimement honoré et pleuré. Ce petit peuple de l'Equateur est vraiment admirable par l'hommage qu'il rend à celui qui l'a su gouverner dans la justice et dans la grandeur. Ce n'est pas assurément une chose ordinaire que nous voyons là : un peuple reconnaissant envers le chef qui ne l'a point spolié; qui n'a trahi ni son corps ni son âme; qui au contraire a audacieusement voulu le délivrer de l'ignorance, des menteurs, des hommes de proie; qui l'a conduit de-
vaut Dieu dans la lumière, clans l'innocence et clans la paix, et qui enfin a donné sa vie pour son salut!
Il y a aujourd'hui sur la terre un lieu petit et obscur, mais pourtant visible, où la louange du juste est partout proclamée. Là, le juste était chef du pouvoir, et on le pleure non seulement devant l'autel, mais en pleine rue ! Nous en concluons qu'il y a une justice parmi les hommes, qu'elle parle tout haut, et que Dieu ne veut pas perdre le monde. Quand la justice parle quelque part au milieu du monde, c'est assez pour que le monde ne soit pas perdu. La justice qui parle dans l'Equateur est un grand service rendu au genre humain, le plus grand peut-être que l'Amérique lui ait rendu jusqu'ici.
Parmi les pièces abondantes et toutes remarquables où la population de l 'Equateur, livrée à elle-même, exprime sa vénération pour Garcia Moreno, nous avons déjà cité les manifestations unanimes de l'armée, et celles du Corps législatif; les municipalités y joignent les leurs ; nous reproduisons aujourd'hui une éloquente adresse du clergé de l'archi diocèse de Quito. La beauté des sentiments y égale celle du langage, et peut être donnée en exemple à l'Europe, qui commence à se demander où en est sa civilisation.
Garcia Moreno, en quelques années, par ses actions vigoureuses et -sages, toutes filles de son grand caractère et de sa foi, avait ainsi formé l'âme de son peuple. Il n'a pas eu besoin d'un vaste théâtre, ni d'une longue carrière, ni de l'assistance et des secours que peut fournir une société nombreuse et savante. Tout cela n'existait pas, il le préparait pour des grandeurs futures. Il était à lui seul, en quelque sorte, ses ancêtres et sa postérité. Mais il avait avec lui la religion catholique, qui est tout à la fois l'expérience du passé, l'intelligence du présent et le juste pressentiment de l'avenir, et par elle il a tout fait. Il a donné à sa patrie Un grand homme, de grandes œuvres, une grande gloire. Il lui a donné quelque chose à croire, quelque chose à aimer, quelque chose à espérer et à
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garder. Il a donné un exemple aux républiques de l'Amérique espagnole, une leçon à l'Europe. Quand il viendra des hommes, ils sauront ce qu'ils peuvent faire, avec quoi et comment l'on peut tenter ce qui mérite d'être fait, et ce que Dieu et les peuples veulent que l'on fasse. Car ce ne sont pas Dieu ni les peuples qui demandent que l'on propage les incendies et que l'on multiplie les assassins. Dieu finit par punir terriblement ces crimes, et les peuples gémissant sous le joug d'un petit nombre de fous let de pervers aspirent à en être délivrés. Garcia Moreno, qui a voulu payer ce qu'il devait au peuple et à Dieu, n'a pas perdu sa noble vie. Il a travaillé quarante ans pour mériter de vivre et de servir une dizaine d'années. Il a vécu et servi^ et les assassins n'ont pu le tuer qu'laprès qu'il uut fini sa tâche et laissé son souvenir piarmi ceux qui d'âge en âge forment le patrimoine le plus précieux du genre humain. Combien d'hommes dans notre siècle et de nos jours ont été plus retentissants et dont le cercueil, déjà couvert de toiles d'araignées, ne sera pas protégé dans la tombe, même par la malédiction? Bios no se muere! Ecoutons la n;,oble parole du clergé de Quito:
Sentiments du clergé dit vicariat central de Varchidiocèse, au sujet de Vattentat du 6 du mois actuel.
Accablés par la plus intense des douleurs, sentant les facultés de leur âme comme glacées d'effroi, les membres du clergé de l'archi diocèse n'ont su faire autre chose, depuis le jour à jamais néfaste du 6, que se prosterner devant le Très-Haut et lui dire, au milieu de leurs larmes et de leurs gémissements : Pardonnez, Seigneur, à votre peuple et ne le livrez 'pas à la destruction.
Hélas ! la douleur et les larmes du clergé n'ont pas été sans raison. Il ne s'agit pas simplement, comme en d'autres circonstances, de changer le chef de l'Etat: ce que l'on veut, c'est arracher du sol nos institutions
fondées dans le catholicisme, afin de les remplacer par les produits du libéralisme et des autres sectes acharnées contre la religion catholiq^ue.
La main robuste qui maintenait l'ordre, qui défendait la foi, qui comprimait des tendances odieuses, n'existe plus! Alors que l'âme de l'illustre président qtiittait la terre, la religion et la patrie ont poussé un cri de douleur, et les ministres du Seigneur ne savent plus que répéter ce cri lamentable.
Connaissant l'étendue immense du mal, le cœur en deuil, ils se sont laissés aller à la tristesse, non pas certes à cause des dangers personnels qu'ils peuvent courir, car, s'il plaît à Dieu, ils sont prêts à lui servir de victimes expiatoires; mais à cause de ce pauvre peuple qu'on se flatte de pousser dans la voie ténébreuse de l'irréligion, à cause de cette malheureuse patrie à qui on veut faire perdre en un instant tout ce qu'elle avait gagné, au prix de grandes fatigues, dans la. voie du véritable progrès.
Juste est donc la douleur du clergé, parce que terrible est le désastre arrivé au troupeau commis à ses soins. Cependant, une calamité si extraordinaire estelle irréparable?
Non! le Dieu tout-puissant vit et ne peut pas mourir. Le plus léger mouvement de sa droite suffit pour ébranler les cieux, la terre et les abîmes. Ce Dieu, outre qu'il est tout-puissant, il est clément, il est miséricordieux, il se laisse fléchir, il pardonne quand, avec des sentiments de pénitence, d'humilité et de foi, on implore sa miséricorde.
Voilà pourquoi le clergé, le front dans la poussière, l'a prié et le priera de conjurer la tempête, de retenir la main de ceux dont la volonté est de travailler au mal, de pardonner et de recevoir en sa grâce les malheureux qui, ne sachant ce qu'ils faisaient, perpétrèrent l'horrible crime, et, enfin, d'éclairer et de guider le gouvernement, pour que, entouré des bons, il continue à marcher d'un pas intrépide dans les sentiers de la justice, maintenant l'ordre, et sans jamais
perdre de rue qu'il n'y a pas de bonheur social hors la religion.
{Suivent les signatures).
Quito, le 11 août 1875.
Notis croyons utile de joindre aux documents que nous avons publiés sur Garcia Moreno le rapport officiel adressé par le consul général prussien à son gouvernement après l'assassinat de l'illustre président. Le voici :
Des nouvelles officielles annoncent que le vice-président a pris, en vertu de la loi, les rênes du gouvernement, imméidiatement après l'assassinat du président. L'armée et la majorité de la population, surtout les classes supérieures des villes de Quito (80,000 habitants) et de Ghiayaiquil (50,000 habitants), se sont déclarées pour le nouveau président. L'ordre n'a pas été troublé un seul instant. Le Congrès a été convoqué pour le 10 août. L'assassinat du président Garcia Moreno a soulevé une indignation générale, d'autant plus que la victime était d'un caractère sans tache, d'une vie exemplaire, estimé de tout le monde, et que le pays lui doit de longues amiées de prospérité et de paix auxquelles il était parvenu après des efforts inouïs.
Ceux qui ont voulu troubler à plusieurs reprises l'ordre public sont des étrangers, que le gouvernement avait appelés dans le pays pour avoir de bons .ingénieurs, et qui se faisaient renvoyer à cause de leur non-qualification. Comme ils ne se tenaient pas tranquilles, le gouvernement les a fait expulser, comme on le fait avec tous les aventuriers étrangers.
La longue durée du gouvernement de don Garcia Moreno prouve que la nation préférait ce gouvernement conservateur chrétien à celui d'aventuriers égoïstes et incapables. Le nouveau gouvernement paraît vouloir persévérer dans cette voie. Les nombreuses
maisons de commerce allemandes et les ouvriers allemands continueront par conséquent à jouir de leur prospérité actuelle.
Le consul général,
OVERLACK.