INUTILES PROVOCATIONS DU " FIGARO
22 novembre 1875.
Je prie mon jeune collaborateur et ami M. Lapeyre de me laisser fermer ses entretiens avec les six rédacteurs du Figaro qui se prétendent plus ou moins insultés et ses insulteurs (1). Je connais le débat et les interlocuteurs, et j'y suis suffisamment intéressé.
M. Lapeyre rencontre pour la première fois ces vieilles troupes bien mises e t criardes. Etonné de leurs prétentions et de leurs propos promptement devenus peu littéraires, il a pu n'y pas répondre assez brièvement; le style des procès-verbaux a dû le surprendre davantage. Il ignore que c'est l'usage du métier. On est raffiné dans le costume et dans la pose, mais on ne rougit pas à l'occasion de porter les dernières guenilles. C'est l'habit de guerre, particulièrement en usage contre les gens qui ne se battent pas. On leur dit qu'ils sont lâches, jaunes, mal vêtus, crasseux, qu'on brûle de leur tirer les oreilles. Rhétorique pure.
1. M. Lapeyre avait une polémique avec le Figaro. MM. Magnard et Périvier, rédacteurs à ce journal, à court de réponses, éiaient venus aux bureaux de l' Univers demander à M. Lapeyre une réparation par les armes. Ayant parlé un peu trop vif, ils avaient finalement été congédiés par M. Eugène Veuillot et, le lendemain, dans leur feuille, ils avaient conté l'histoire à leur façon, C'esc à ce moment que Louis Veuillot prit l'affaire en main.
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Tout cela est pour vexer le chrétien qui ne se bat pas, et qui ne répond pas de la même façon. On aime à passer pour le plus fort, mais on évite les moyens qui feraient surgir un autre plus fort. Il faut rester calme, ne point signer les petits papiers que ces messieurs tiennent en poche à tout hasard, et ils vont dissiper leur colère au grand air. Ils la dissipent comme il leur plaît sur d'autres petits papiers qui font gémir la presse et qui amusent diversement le public. Je connais cela. J'ai passé par là, non pas un jour ni une fois, mais tous les jours et souvent plusieurs fois par jour depuis quarante ans. Je puis avouer que j'en ai été ennuyé longtemps et que c'est un ennui plus terrible que la peur. J'avoue aussi que je ne m'en porte pas plus mal. Même quand je m'ennuyais d'être appelé crasseux, pleutre, jaune, assassin, animal mal habillé qui ne se bat pas, et le reste, mon métier de joiurnaliste m'a toujours semblé susceptible de quelque estime de la façon dont je le faisais et dont M. Lapeyre et tous ceux qui sont avec moi le font. Le laurier militaire y manque. Mais, quand on n'a nulle affaire avec les princes, grands ducs, grandes duchesses et grandes compagnies, et qu'on ne porte sur son dos ni or, ni clinquant, ni guenilles, on peut braver toutes sortes de cris et d'écrits et laisser se panader les écrivains qui portent rapière pour se faire respecter. Les écrivains cléricaux étudient l'art de se faire respecter sans rapière, sans décoration et sans cosmétiques. Si M. Lapeyre était inquiet des dédains de ces messieurs qu'il a vus, je le trouverais encore bien innocent. Il écrit beaucoup mieux que la plupart d'entre eux, il pense mieux et plus juste, et il a obtenu d'un juge compétent certain ton pour mourir qu'il peut opposer avec confiance à n'importe quel hoii de M. de Villemessant.
J'ajoute que, dans cette circonstance, il s'est, à mon avis, fort bien comporté. L'un d'eux l'accuse d'avoir tremblé à son aspect. J'en doute, et ce ne peut être que l'effet d'une erreur. Pour moi, je me soucie
fort peu que l'on tremble pourvu que l'on ne recule pas.
Un autre (ceci ne regarde plus M. Lapeyre) s'est permis de dire une parole que je trouve fort irrégulière dans |S'on rôle de témoin. Il aurait exprimé qu'il était « peut-être regrettable, sous prétexte qu'on tenait le drapeau religieux, de se retrancher derrière des sentiments chrétiens après les avoir oubliés dans la polémique. » Je me permets à mon tour de demander en quoi le témoin d'un duelliste se connaît aux sentiments chrétiens? Celui-ci avait accepté une commission; elle était faite : il n'avait qu'à se retirer, emportant la réponse qu'il venait de recevoir. Le surplus ne le regardait pas. J'adresse cette observation aux deux signataires. S'ils disent qu'ils ont leurs usages, nous avions les nôtres dont nous ne leur devons pas compte, et dont ils n'ont pas à s'occuper. L'un des deux m'a dernièrement traité d'assassin. Est-ce que par cette folie il a prétendu m 'insulter, et croit-il que mon honneur et mes sentiments chrétiens m'obligeaient de lui proposer de nous couper la gorge, à moins que son honneur et ses sentiments ne l'obligeassent de me signer un papier? Il en fera ce qu'il voudra, mais je me contente de penser qu'il est sujet à ne pas savoir ce qu'il dit.
En somme les rédacteurs du Figaro se livrent à un tapage peut-être filial, mais fort inutile. Ils ne tireront pas de nos mains ce qu'ils en veulent tirer. Ils sont sur un bateau mal dirigé. On ne dit pas que ce soit eux qui le dirigent, dès lors qu'ils nous laissent tranquilles; ce n'est pas d'eux qu'il s'agit. Chacun d'eux ne répond un peu que de sa part de manœuvre, et cela est entendu. Celui qui serait attaqué pour cette part de manœuvre pourrait réclamer; le cas ne se présente point ici. Tout au plus le chef, l'homme du grand gouvernail, en qui se personnifie l'œuvre, pourrait se plaindre. Qu'il se plaigne ! Il a assez d'usage de l'écriture et il n'ignore pas qu'il y a des juges.
Nous faisons observer aux rédacteurs du Figare