PAS DE SÉRIEUX
disait d'un cousin qu'elle avait, que ses poches étaient « pleines de péripéties. » Il y fourrait toutes sortes de papiers, jamais il n'en tirait un qui répondît à son attente, quoi qu'il fût sûr de l'y avoir mis. Ce n'était jamais cela. Ainsi se moquait de nos attentes cette terrible boîte de scrutin. Comment faire? M. Corne parut. Eurêka! J'ai trouvé! M. Corne propose de donner au vote une ceinture de chasteté, c'est-à-dire une enveloppe. Que d'aventures funestes cette ceinture ne devait-elle pas empêcher, selon lui! On crie que l'idée était merveilleuse; l'enveloppe de M. Corne est votée. Voilà tout le système social en sûreté sous l'enveloppe de M. Corne. Mais huit jours après, l'enveloppe est déchirée, on la rejette, et voilà de nouveau le système social en péril. Ainsi de tout. Lois, règlements, institutions, rien ne tient, rien ne dure, et pourtant que de Cornes partout! Mais il y a pour le moins autant de Cornes pour défaire que de Cornes pour créer.
On vit à Paris pendant quelque temps deux serruriers célèbres, tous deux grands inventeurs de serrures inviolables. L'un se nommait Huret, l'autre Fichet. Ils étaient vraiment très forts en serrurerie. Huret, avec une barbe de plume, étourdissait toutes les serrures de Fichet; mais Fichet, pour démoraliser entièrement les serrures de Huret, n'avait besoin que d'un rayon de la lune ou même de l'air du temps. En sorte que les voleurs, comme autrefois, continuèrent de passer partout. A mesure qtie les serruriers perfectionnent les coffres-forts, les voleurs perfectionnent les fausses clefs. C'est dans la conscience du voleur qu'il faudrait mettre l'obstacle. Point de Huret ni de Fichet qui s'en soit encore avisé. C'est pourquoi le sérieux manque à leurs serrures.
On a fait assez aisément un Sénat, et cela parut au premier abord une assez bonne machine pour arrêter ce grand et fort voleur qu'on appelle la Révolution. C'était le coffre-fort, disait-on. Il s'agissait d'y mettre en sûreté tout ce que la société a de plus
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précieux : titres de rente et de propriété, papiers de famille, etc., etc. On l'a muni par avance de serrures Huret et de serrures Fichet. Cette fois, dit-on, voilà du sérieux. Il ne s'agit plus que de nommer des sénateurs.
Mais il se trouve que c'est justement le point difficile.
La matière sénatoriale ne manque pas. Elle est même abondante. On a pris soin de la répandre partout. En quelque lieu que l'on jette le regard, elle existe, elle s'offre elle-même, très préparée, très compatible, même là où sont marquées les incompatibilités, et surtout là. M. Crémieux en est, M. Jules Favre en est, tous les Jules en sont, mais voici la difficulté.
Presque tous sont élèves de Huret ou de Fichet, et l'on se dit tout bas : Gare aux serrures!
Et l'on pense que le Sénat ne sera peut-être pas assez sérieux.
Et s'il semblait assez sérieux, peut-être penseraiton qu'il le serait trop.
Ce qui paraîtrait sérieux serait de n'avoir qu'un sénateur, qu'un député, qu'une république...
Mais tout cela n'est pas possible, parce qu'il faudrait encore n'avoir qu'un Dieu.