ET MOI JE LES EVITE
9 décembre 1875.
Dernièrement, un peu à la cantonade, à propos de rien, Figaro nous accusait de le haïr. Nous ne prétendons pas l'assommer de nos sympathies; mais il exagère. Pendant un temps, il avait pris l'habitude de nous saluer en pleine rue : cela nous gênait; cependant nous ne le haïssions pas alors, et nous ne le haïssons pas aujourd'hui. Le mot est trop gros. Les vieilles pommes de terre, les rats, les puces, M. Sarcey, mille autres objets, sont désagréables, fâcheux, nuisibles : va-t-on les haïr? La haine est im grand sentiment. M. Sardou en a fait tme tragédie. Feronsnous quelque chose de semblable avec le Figaro'? Parlons congrument et baissons de plusieurs tons. La Fontaine, qui sait le français, dit :
On cherche les rieurs, et moi je les évite.
Voilà le mot. Eviter et haïr ne sont synonymes que chez Tabarin. C'est une pose de se prétendre haï, pourquoi prendre souci de haïr ce qu'on peut siffler et juger? Quant à nous, très peu de gens nous semblent dignes de haine. Nous ne nous comprendrions plus haïssant M. de Villemessant ou l'ancien
cavalier M. Saint-Genest. Nous ne iiaïssons, dans le monde présent, que les choses, et non toutes celles que nous refusons d'estimer.
A nos yeux, l'opinion du Figaro, qui est pour le moment d'avoir quasi toutes les opinions et d'y vouloir réduire tout le monde, n'est pas un crime inouï : ce n'est qu'une entreprise très commune pour rassembler beaucoup d'abonnés, et par suite beaucoup d'annonces qui le mènent à un autre dessein. La chose difficile serait d'avoir une opinion et de s'y tenir; il est bien plus commode de les avoir toutes et de n'y tenir pas. De tout temps Figaro a excellé dans cet art. Il lui doit d'enlever un premier prix d'abonnement qui vaut à lui seul tous les prix de littérature, science et vertu, que pourrait décerner l'Académie. Comme industriel, il se vante avec raison d'être sans pair. Si la presse était jugée dans les comices agricoles, il enfoncerait incontestablement la charrue, la betterave et le bétail engraissé. Nous l'aVouons comme lui. Pourquoi nous accuse-t-il de haine ? Mais s'il veut encore le prix de considération, il fait trop bien ses affaires, il emploie trop d'engrais, il cultive trop de plantes marchandes et malsaines. Que nous resteraitil à donner au pauvre ouvrier qui là-bas sur la roche ingrate, n'ayant que sa sueur, parvient à produire un peu de froment pur?
Pour obtenir la considération, la nôtre du moins, nous dirons au Figaro qu'il se livre trop à la cryptographie. C'est ainsi qu'il nomme le champ le plus cultivé de son vaste domaine. Il y fait trop de carottes à l'usage des mœurs; il y met trop de persévérance et de talent. Cette culture nuit à la considération du journal et du journaliste, elle lui donne une physionomie trop amphibie, elle empiète trop sur le négoce.
Il a reconnu que la carotte des mœurs, pastinaca immodesta, ne réussit pas dans le bruit qui convient au journaliste de race. Elle exige un certain silence. Figaro se plie à cette nécessité contraire au génie de la profession; il paraît même s'y complaire et se