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L'ELECTION DES INAMOVIBLES

19 décembre 1875.

Puisque l'Assemblée avait décrété un Sénat et s'était réservé de créer les soixante-quinze premiers sénateurs en les frappant de la, perpétuité, il fallait bien les faire. C'est son excuse de les avoir faits. Elle ne savait pas à quoi elle s'engageait, quelle serait la manière ni la façon. L'œuvre a été laborieuse, elle n'est pas encore finie, mais elle paraît peu à la hauteur du dessein, et pour plusieurs elle est même tout à fait manquée. Nous ne parlons pas seulement des candidats renvoyés et des électeurs qui les ont ébauchés sans avoir souvent le moindre goût à les achever : il y a des mécontents et des chagrinés même parmi les élus. Depuis huit ou dix jours, tel s'était levé simple député qui s'est couché presque penaud d'avoir coiffé le bonnet de sénateur. L'Assemblée tout entière, voyant son ouvrage, ne le trouve pas bon.

En vérité, l'Académie elle-même, parfois si large et jusqtie si inconvenante, fait pourtant ses immortels aved plus de souci du qu'en dira-t-on.

Justement, s'étant trouvée en couches jeudi, elle a présenté M. Jules Simon dans le même moment ^qu'il sortait de l'urne aux sénateurs. Sénateur, M. Jules Simon fait faire la grimace; académicien, il peut passer. Auteur, professeur, discoureur, ne manquant peut-

être pas de grammaire, personnage pour l'époque, c'est quelque chose et même quelqu'un. Il est élu corlectement. Etre quelque chose ou seulement quelqu'un suffit à l'état-civil académique. On sait bien que tous les quarts de siècle ne fournissent pas leur complet de quarante machines à génie, rien que dans les lettres. Donc, rien à dire sur l'immortel Simon; mais le même M. Simon, homme du peuple et homme d'Etat perpétuel! Rumeurs.

Ainsi en est-il de presque tous les autres. Dans tous ces noms marqués pour le Sénat, il n'y a guère que celui de Changarnier qui n'ait pas été accompagné d'une rumeur désobligeante, soit dans le public, soit même dans l'Assemblée. Voilà un sénateur! Il a les services, le caractère, l'expérience, la gloire, l'assentiment général. Mais il devrait être l'exemple, et il est l'exception. On se demande, voyant quasi toute la compagnie, pourquoi il en est, et puisqu'il en est, pourquoi les autres en sont. A tant faire, il semble qu'un tel homme, tanfuomo, disent les Italiens, devait être laissé à l'écart.

On penserait que le principal, l'unique titre requis par l'Assemblée fût de n'être rien, ni personne ni chose, ou d'avoir commis quelque méfait, mais sans sortir de la foule et par occasion. L'origine et la provenance de ses élus ne sont indiquées et indicables que par des parenthèses hiéroglyphiques : (g) gauche, (cl) droite, et c'est tout. Qui est-ce? Qu'a-t-il fait? D'où sort-il? Les érudits, c'est-à-dire les reporters, seuls peuvent répondre, mais non à toutes les questions. Celui-ci est du Var ou de l'Ardèche, peut-être de l'Oise; celuici est (d), droite; ceux-là sont (g), gauche. Quelle droite? quelle gauche? Le savent-ils très bien euxmêmes? Ce qu'ils ont fait, on l'ignore généralement. Ils ont fait, sans le savoir peut-être, ce qu'il fallait surtout faire pour être sénateur : rien; et ils ont douté de leur réélection. Ce qu'ils feront. Dieu le sait, parce ■que Dieu sait tout. A présent, papa, allez jouer votre grand rôle et faites voir votre caractère et vos talents

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cachés par votre modestie. Vous êtes sénateur à perpétuité.

Dans ce pêle-mêle il y a des rencontres drôles. Mgr Dupanloup, voulant donner un exemple mémorable, était sorti de l'Académie, parce que M. Eittré y était entré. Un jeu du suffrage univeisel ignorant les avait, peu de temps après, mis l'un et l'autre dans l'Assemblée nationale. L'Assemblée, à son tour, comme une autre académie, moins généreuse et moins scrupuleuse, les secoue dans le même scrutin et les jette dans le même sac : M. Littré, le premier, avec un petit surcroît de suffrages ; Mgr Dupanloup, le second, avec le strict nécessaire, et seulement parce que c'est lui. Pourquoi ce choix chiche et tardif? Mystère.

En revanche, elle écarte M. de Belcastel. M. de Belcastel se fût laissé faire. Pourquoi M. de Belcastel, dont l'esprit et le caractère élevés ont en d'autres occasions recueilli tous les suffrages, ne les a-t-il plus? Caprice. Papa Wallon reparaît et l'emporte. Son échec était une de nos petites consolations. En somme, il y avait trois sénateurs désignés par leur situation propre et par l'emploi : M. le général Changarnier, M. de Belcastel, Mgr l'évêqUe d'Orléans. Des trois, l'un demeure. Si nous félicitons M. Changarnier, M. de Belcastel trouvera bon que nous ne le plaignions pas.

Enfin, voilà le Sénat composé, du moins la maquette est sur pied. Si le pays l'achève comme on l'a commencé, ce sera, il faut le dire, un étrange mulet; et s'il vit et produit quelque chose qui vive, on pourra s'en étonner. De même que nos Assemblées passées, plus qu'aucune autre, ce sera un enfant de trente-six pères, ^et chacun de ses pères est lui-même un hybride. Toutes ces Assemblées ont été stériles^ filles de plusieurs esprits très divers qtii ont su se mêler, jamais se fondre, et encore moins se perpétuer. La fécondité n'est pas donnée aux monstres. La nature est fidèle. Ces choses d'art faites comme un obus, par le même esprit qui fait les obus, se proposent en vain d'être

des arrosoirs. Elles éclatent, détruisent, et aucune ne peut servir deux fois.

Nous savons bien que les inventeurs du Sénat et ceux des sénateurs s'étaient proposé beaucoup d'autres choses, non pas semblables à celles qu'ils ont faites, ni semblables entre elles. 11 y en a eu de bonnes et de plausibles. Mais la révolution est une enragée fabrique d'obus. Elle n'a cessé d'en fabriquer, elle en fait encore, elle en fera toujours, même lorsqu'elle voudrait n'en plus faire. Elle ne sait pas faire autre chose. Elle détruira tout, et ses œuvres seront des œuvres de destruction, jusqu'à ce qu'elle se soit détruite elle-même totalement. Le moment approche où elle en sera là, et cette machine du Sénat éclatera, détruira et se dissoudra comme les autres. C'est une pièce de l'atelier révolutionnaire, composée des mêmes ingrédients et faite à la révolutionnaire, encore que tous ses ouvriers croient et veuillent n'être pas les fils et les serviteurs de la révolution.

Déjà tous sont punis d*y avoir mis la main. L'extrême droite et la droite, malgré les raisons qui les excusent, ont failli à des principes qui leur valaient mieux qtie toutes les habiletés, et qu'elles verront se retourner contre elles ou se trouver moins puissants dans leur main. Le centre droit est culbuté; il se retoettra peut-être de la ctilbtite, mais il s'en ressentira longtemps. La gauche triomphe; mais en faisant voir sa discipline, elle a fait voir mieux encore sa parfaite nullité. Les radicaux, qUi ont tous les profits et tout rhonneur de la bataille, qui ont été tacticiens et qui ont paru désintéressés, sauront bientôt ce que l'on gagne par Une tactique qui n'a point de munitions et par un désintéressement qui ne se propose pas d'être invincible. Quant aU Sénat, on peut dire qu'en moyenne, jusqu'à présent, il s'appelle Picai^d, Crémieux et Wolowski. Que peut-on en tirer? Que peut-on espérer en bien ou en mal de MM. Picard, Crémieux et Wolowski? Ces messieurs ont oublié une chose dont tout le monde s'aperçoit : ils sont

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