LA *« JEANNE D'ARC" DE M. WTALLON
23 décembre 1876.
La Jeanne d'Arc de M. Wallon est un livre sérieux et solide, au fond duquel était caché, mais bien caché, un livre vivant. M. Wallon est ce qu'on appelle un écrivain estimable. Avant de confectionner sa république, il avait produit quantité de choses honnêtes tirées de travaux déjà connus, an moins de nom, mais généralement longs, lourds et mêlés. De beaucoup de volumes il en faisait un plus court, où l'on trouvait en ordre à peu. près tout ce que les autres contenaient d'essentiel. Il n'y mettait rien de brillant, rien de neuf, surtout rien d'enlevant. Un écrivain estimable n'est pas un de ces écrivains qui écrivent, ni non plus précisément un de ces écrivains qui copient : c'est un de ces écrivains qui rangent et qui balayent. Ils désobstruent les magasins, enlèvent les articles vieillis, en introduisent d'autres, mettent tout en place avec une certaine logique qui est en eux ou qu'ils ont entendu conseiller,, donnent un coup d'époussetoir; et on se promène plus commodément dans ces anciens fouillis. Telle est la besogne des écrivains estimables. On n'en admire pas l'agrément, ni le pittoresque, ni la fraîcheur, mais l'utilité, la patience et la propreté. Ils écrivent proprement et ennuyeusement, dit La Bruyère. Voilà M. Wallon, propre et
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ennuyeux. Sa politique, puisqu'il fait de la politique à présent, n'a pas au suprême degré les qualités de sa littérature. On ne peut dire qu'elle manque, dans son intention, de toute propreté; néanmoins, c'est plus négligé, et elle est spécialement ennuyeuse. Il a eu tort de passer à la politique : c'était descendre ; il était écrivain estimable; quelques-uns de ses livres s'étaient poussés jusqu'à la seconde édition; nous croyons que sa politique n'ira pas là. Il a donné une bien mauvaise édition de la république; ses retouches à la colle ne tiendront pas.
Mais parlons de la Jeanne d'Arc, C'était son meilleur ouvrage. Sans doute, ce bon travail, patient, probe et soigné comme tout ce qu'il fait (en littérature) avait le défaut d'être bien morne encore. Cela semble une chose difficile et impossible de parler de Jeanne d'Arc et de rester morne. M. Wallon y avait réussi, moins qu'à l'ordinaire il est vrai, assez cependant. Jeanne d'Arc, cette Jeanne d'Arc si belle, si naïve, si agissante; cette belle illuminée des champs, cette fleur de lis si svelte, si robuste, si fraîche et si franche, et d'un si grand parfum, elle ne vivait pas dans son livre, c'était une pierre, non pas même un marbre. Un grand artiste est venu, a soufflé sur la pierre et Ta transformée, c'est-à-dire ressuscitée. Le morne livre est devenu un chef-d'œuvre.
Ce grand artiste est la maison Didot. Avant Jeanne d'Arc, elle avait déjà ressuscité bien des livres. Nous en pouvons parler, nous l'avons vue à l'œuvre. Mais jamais elle n'avait réussi comme en cette occasion. Jeanne d'Arc est ressuscitée avec toute son époque. Elle est vivante, elle porte son armure, elle tient son épée; son noble étendard flotte au vent. Elle est dans sa maison, dans son champ paternel, sur ses champs de bataille, dans ses oratoires, sur son bûcher; elle a son monument impérissable, qui peut s'appeler vraiment une illustration. Le nom existait déjà, mais maintenant nous en avons le sens.
M. Wallon l'a reconnu. Nous le reconnaissons à
notre tour pour un autre ouvrage de la même maison et de la même main. L'habile directeur des ouvrages illustrés par la maison Didot, M. Dumoulin, nous a rendu l'an passé le même service qu'il vient de rendre à M. Wallon. Nous avons cela de commun avec le créateur de la république de 1875. En profitant de l'occasion pour rendre à M. Dumoulin un hommage si mérité, nous sentons presque aussi vivement le bonheur d'avoir précédé M. Wallon dans la librairie illustrée que celui de ne l'avoir pas suivi au Sénat.
Ainsi donc M. Wallon, grâce à la maison Didpt et à M. Dumoulin, a donné au public non-seulement un bon livre, comme il y était accoutumé, mais un livre attachant, enlevant et même amusant.
Comme il doit être étonné! et comme il devrait, laissant la politique, recommencer aU plus tôt un livre qu'il confierait à M. Dumoulin et que tout le monde voudrait voir! ' ! i
MONSIEUR PENNELLI (1)
24 décembre 1875.
Après cinq ans de prison dans une infirmerie de vieilles ferrailles à Montrouge, l'empereur de la gloire et de la colonne retourne à sa colonne et à la gloire. On l'a nettoyé, retapé, recollé, reboulonné. Il règne. Aujourd'hui recommencent les Cent Jours ou l'éternité. N'y regardons pas de si près; au fond, c'est la même chose, puisqne les. cent jours des empereurs sont suivis d'un cent et unième jour qui appartient à un faquin et l'éternité des hommes d'un lendemain qui appartient à Dieu. Mais enfin, aujourd'hui est à Napoléon. Il revient d'Austerlitz, de Moscou, de Sainte-Hélène, du second empire, de Montrouge, où l'avaient mis, très endommagé, Rochefort et Courbet. Quel vainqueur incomparable, si la Prusse n'était pas revenue d'Iéna! A présent, c'est Courbet qui est le vaincu. Voilà Courbet et Napoléon manche à manche.
Cependant la lutte continue, les paris sont ouverts; certes, Courbet ne peut désespérer. Donnez-lui quelques centaines de mille francs pour payer le dégât qu'il a fait, il reparaîtra sur la place Vendôme, et pourra d'en bas montrer le poing au maître du monde ; mais d'en haut le maître du monde pourra pendant
1. Le restaurateur de la colonne Vendôme qui venait d'être relevée.
quelque temps lui faire un pied de nez. C'est quelque chose d'avoir, pour commencer, gagné la bataille des Pyramides; ce n'est pas rien d'avoir fini par être Courbet. Il est à croire qu'aujourd'hui le peuple crierait : Vive Courbet! Mais qui peut dire que demain le même peuple ne criera pas : Vive Napoléon! A qui cet avenir-là? Nous ne parierions point. Courbet et Napoléon sont des ornements du monde. Dieu, dit Bossuet, donne à qui bon lui semble l'empire du monde, comme un présent de nul prix.
En somme, cette restauration signifie-t-elle quelque chose, ne signifie-t-elle rien? Il y a du doute. Ce n'est pas la première fois qu'on restaure Napoléon sur la colonne, ce n'était pas la première fois qu'il était tombé. Puisque ce n'était pas la première fois, pourquoi serait-ce la dernière? On dira que le peuple a fait cela? Qu'est-ce que le peuple? Il y a bien des individus dans Un peuple et bien des caractères dans tous les individus et dans chaque individu. Il y a le caractère du matin, le caractère du soir et encore un caractère entre les deux. Nous doutons qu'il y ait un peuple. Ce n'est pas souvent qu'on le rencontre. Il y a des lois bien ou mal faites par quelques individus à gages qui les gardent ou ne les gardent pas, suivant qu'ils ont de la conscience ou qu'ils n'en ont pas. Voilà le vrai peuple. Le reste, la masse, la vile multitude, disait M. Thiers, fait tout, laisse tout faire, supporte tout. Il lui plaît qu'on boulonne et qu'on déboulonne. Au fond, elle n'a de goût et de pente qu'à détruire les lois et à vivre sans lois et sans art. Elle tolère le bien et chérit le mal. Elle prend en rechignant le bon pain et se repaît plus volontiers d'infâmes brioches. — « Suis le vent, disait un grand Barbare au pilote qui lui demandait où il devait conduire sa flotte, suis le vent, il nous mènera vers ceux que Dieu veut punir. » Tout peuple est plein de ce vent-là et ceux qui veulent lui plaire sont assurés d'obtenir son obéissance et de faire le mal : ils le mèneront au meurtre, à la destruction, à son propre châtiment; mais surtout ils
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trouveront le leur. Pauvre chose qu'un peuple débordé! Plus pauvre chose qtie le chef élu et choisi d'un tel peuple! Généralement, ce chef fabrique et institue des eunuques et laisse son pays en leurs abominables mains. Il faudra du temps pour en sortir. Napoléon a inventé V Administration et lui a légué la France. L'Administration, à son tour, a inventé les Bureaux. Eunuques nouveaux, eunuques terribles. Ils se reproduisent! La France est livrée à ces dynasties blafardes et tenaces. Ils l'ont prise partout, imbibée dans les moindres fibres. Par leur nombre, ils sont le peuple dirigeant; par leur puissance, ils sont le pouvoir absolu; par leur imperceptibilité, ils sont irresponsables; par leur misère relative, ils sont révolutionnaires par leurs âpres instincts d'origine et de tyrannie, ils sont impérialistes. Le grand trait de Napoléon, nous dirions son trait de génie, si la force des choses et la nature n'en étaient pas les inventeurs plus que lui-même, c'est d'avoir fait de la tyrannie, non plus une chose personnelle ni même populaire, mais une institution, une utilité, presque une bienfaisance et surtout un gagne-pain. En fondant l'administration centrale et universelle, il a fondé la tyrannie la plus générale, la plus assise, la plus persévérante, la plus commode, la plus inconsciente, la plus inoffensive en apparence et en même temps la plus subtile, la plus sotte et la plus implacable qui fut jamais. C'est elle qui, sans mauvaise intention peutêtre, et même sans reconnaissance, a voulu cette restauration de la statue de son auteur.
N'y cherchez pas malice, il n'y en a peut-être pas. Un homme de bureau quelconque, voyant que la statue de Napoléon n'était pas absolument détruite, aura eu cette idée de la restaurer, comme on restaure un vieux meuble et de la remettre à sa place, car où la mettre ailleurs? Il a soufflé cela à un autre, qui l'a soufflé à un autre. On a considéré que ce serait drôle, que l'opération ne coûterait pas grand'chose, que ce serait au moins un beau cas de thérapeutique ad-
ministrative. On avait l'ouvrier sous la main, on avait les fonds, point de discussion à soutenir, aucun empêchement à craindre : va donc! et c'est fait. Au milieu des disputes pour, contre et sur l'Empire, un beau matin, Bonaparte pousse sur sa colonne sans qu'on s'y soit attendu, comme nn ruban sur un revers d'habit; services exceptionnels! Dites oui, dites non, la question est tranchée.
Ce qu'il y a de plus curieux là dedans c'est l'histoire de M. Pennelli. M. Pennelli est un très modeste, très intelligent et très honnête ouvrier romain, attaché pour très peu de chose aux réparations des antiques du musée. Il est venu en France avec le musée Campana, dont il connaît le fort et le faible. En travaillant à ses réparations, moyennant six francs par jour, ce qui suffit bien juste pour nourrir une femme et des enfants, il s'est amusé à apprendre le grec et à lire Homère; car il faut atitant et plus de grec pour entrer dans une assiette étrusque que pour entrer à rAcadémie. Ayant appris le grec, il a aussi appris un peu d'hiéroglyphe, car il y a aussi des pots hiéroglyphiés qui peuvent avoir besoin de réparations. Tout cela toujours en gagnant ses six francs. Un beau jour, il a entendu parler du Napoléon, et il est allé voir ce malade. L'administration, malgré son zèle, le jugeait inguérissable au prix qu'elle y voulait mettre. Une statue de quarante pieds qui tombe la corde au cou du haut de quarante mètres se fait du mal. La tête était totalement aplatie, le crâne touchait au nez; le reste n'était guère en meilleur état. Tout était déformé, contourné, brisé; des morceaux graves manquaient, on avait volé la statuette de la victoire et enfin le bronze était mauvais, plein de trous comme un fromage de Gruyère. Pennelli fut épouvanté; mais la chose était si difficile qu'elle le tenta souverainement. Il se mit à l'œuvre. Pendant deux mois il crut qu'il n'en viendrait pas à bout. La sueur le trempe encore lorsqu'il y pense. Enfin il inventa des outils, imagina des procédés, souffla, rebomba, rempluma tout
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ce mauvais bronze d'empereur et remit son homme sur pied, sa victoire à la main. Le voilà tout neuf. Il n'y manque pas un pli, pas une feuille de laurier, pas un bout d'oreille. Il peut servir encore longtemps si Dieu le veut.
J'avoue que le succès de ce brave et honnête Pennelli eist ce qui me touche et ce qui me plaît davantage dans cette résurrection du grand empereur, et je ne cache pas que c'est le plaisir de lui adresser mon compliment qui m'en a fait parler. Gloire à Pennelli, pour qui seul en définitive a travaillé Courbet!