UNE LETTRE DE BÉRANGER
contient, tu ne t'en doutes peut-être pas, une de ces accusations auxqueiles je suis habitué : Tu dis que moi seul ai le pouvoir de pénétrer jusqu'à son lit de mort, et tu ajoutes que son entourage l'empêche de se réconcilier avec l'Eglise. Vois donc de quel poids tu charges là mon âme, et à quoi tu exposerais mon corps dans un temps d'inquisition. As-tu donc oublié qu*tin accident qui me retient, chez moi depuis plus de vingt-cinq jours, a dû me priver d'aller voir le pauvre malade?
« Toutefois, je me suis fait transporter chez lui dimanche passé, pour savoir plus sûrement ce que déciderait son médecin, appelé trop tard, et qui l'eût été à temps si j'avais été sur pied. Eh bienl cette seule fois -même j'ai respecté les prescriptions du docteur et n'ai pas voulu voir mon vieil ami. Tous ceux qui se sont présentés chez Lamennais eussent dû faire comme moi, car la moindre émotion, la plus courte conversation pouvait briser cette frêle existence. Au reste, avant ce jour, Lamennais, par un pressentiment de mort qui lui est habituel, avait autorisé deux de ses amis, par un écrit de sa main, fait double, à défendre sa porte à tous les visiteurs quels qu'ils fussent ; c'est alors qu'est arrivé son neveu, chef de la famille, qtii a obéi et fait obéir aux ordres de son oncle. Ce neveu se soumettrait aussi ponctuellement aux volontés de Lamennais s'il en recevait en toutes choses des ordres opposés à ceux qu'il exécute à présent.
« Il s'en ferait d'autant plus une loi que le malade a tout son sang-froid, toute sa présence d'esprit; et ceux qui le connaissent savent que c'est un de ces hommes qu'on n'est pas tenté de vouloir influencer en quoi que ce soit.
« Tu vois, chère sœur, que tu es très mal informée de ce qui se passe autour du lit de mon pauvre ami; si j'avais pu connaître l'état de sa santé, je n'aurais pu faire que ce qui a été fait, si ce n'est d'aller chercher plus tôt son médecin habituel, ce qui eût écarté sans doute le danger où il est. Mais, je te le répète, ses
amis recouvrent quelque espoir. Si cette grande et belle intelligence nous est conservée, ce sera à elle de prouver qu'elle n'a jamais puisé ses inspirations qu'en Dieu et en elle-même.
« Adieu, chère sœur; dès que je pourrai faire une course un peu longue, compte que j'irai t'embrasser.