UNE LETTRE DE BERANGER
31 décembre 1875.
Béranger avait une sœur religieuse, très sainte et très simple femme, environ de son âge, peu lettrée quoique son couvent le fût beaucoup, mais spirituelle et gaie, bonne autant qu'on peut Têtre. On l'appelait en religion la Mère Marie-des-Anges. Béranger se moquait d'elle en homme supérieur et affectueux ; il allait la voir de temps en temps. Elle le chérissait et priait pour lui, sans savoir à qUel point il était grand homme, ni bien au juste comUient, ce qui l'aurait désolée. Elle ne manquait pas de pitié. Elle lui faisait quelques bonnes remontrances sur le malheur de perdre sa vie. Il ne pouvait pas lui répondre par de bonnes raisons, voyant assez qu'elle ne perdait pas la sienne. Quand il hasardait un peu de son sel gris, elle no manquait pas de lui servir quelque pincée de son sel blanc, dont il sentait la pointe, parfois plus qu'elle. En somme, leur commerce était bon et confiant, surtout du côté de la religieuse.
Elle avait ouï parler des relations de son frère avec Lamennais. Lorsque ce dernier fut malade, elle en eut la nouvelle, qui inquiéta beaucoup dans les couvents. D'elle-même ou conseillée, elle essaya de faire profiter le prêtre apostat de l'amitié que le chansonnier incrédule avait pour lui. Par une lettre que d'au-
très probablement rédigèrent, elle lui demanda des nouvelles du malade, insinuant que peut-être il pourlait faire plus. On disait dans ce temps-là que si Lamennais se décidait à recevoir un prêtre, ce ne serait que par l'influence de Béranger, lequel un jour s'était senti le courage de l'avertir qu'il avait eu tort de se déclasser. La bonne religieuse avait cru cela tout simplement. Elle ne comprenait pas qu'on pût douter de Dieu, ni douter de sa miséricorde ou ïie point s'en soucier, ni laisser mourir im ami sans sacrement. Elle ne connaissait pas à fond son frère, ses amis, les incrédules et l'incrédulité. Mais les eût-elle connus, rien ne l'aurait empêchée d'essayer et d'espérer.
Je regrette de n'avoir pas cette lettre, au sujet de laquelle Béranger fit à sa sœur quelques compliments ironiques, mais j'ai sa réponse. La Mère Marie-des- Anges, qui n'était pas curieuse d'autographes, et qui voulait bien*m'honorer de son amitié, me la donna elle-même, avec permission d'en tirer la matière d'une nouvelle diverse, s'il y avait lieu. Je n'en ai rien fait dans le temps. Je ne crois aujourd'hui commettre aucune indiscrétion en livrant aux lecteurs ce document inoffensif sur deux hommes depuis si entièrement disparus. La Mère des Anges elle-même, il y a longues années, a quitté ce monde saintement comme elle y avait vécu, n'ayant cessé jusqti'au dernier soupir d'aimer son frère et d'offrir pour lui la surabondance de ses vertus.
« (Avec prière de n'en point faire usage par écrit.)
« 1er février 1854.
« Chère sœur,
« A l'instant où m 'arrivait ta lettre, je recevais des nouvelles plus rassurantes sur la santé de Lamennais. Je m*empresse de t'en instruire puisque tu lui portes un si vif intérêt; ce qtii m'étonne un peu, car je croyais que tu ne connaissais de lui que son nom. Ta lettre