L'INSTINCT DE VIVRE
31 mai 1874.
Le capitaine Saint-Genest, impétueux comme le héros qui ne mangea point de bouillie, et loquace comme Nestor, tient volontiers au chef de l'Etat le discours des sorcières de Macbeth : Ttt seras roi ! Indirectement, c'est contre le septennat. Mais M. de Villemessant couronnerait volontiers ses gloires en faisant im gouvernement. La France n'a pas eu encore de barbier faiseur de roi. Dans ce but il a inventé le bon capitaine Saint-Genest, plein de courage et d'épouvante, et le bon capitaine chante naïvement sur un vieil air de Normandie le cantique de ses douleurs :
0 Magenta, nous lairas-tu, Nous lairas-tu mourir !
Autant en dit M. Challemel à M. Gambetta, sur l'air de Ça ira; autant M. Rouher au fils de Napoléon, sur l'air de la Reine Hortense ; autant le Journal de Paris à M. le duc d'Aumale ; autant M. Thiers à M. Thiers; autant vingt autres à cent autres; et tout cela est contre le septennat, à quoi cependant tout le monde promet six ans et six mois de fidélité.
Ce monde fidèle au septennat sans feindre d'avouer qu'il veut autre chose, se montre également unanime à déclarer qu'il ne veut pas du comte de Chambord. Tous affirment, comme le Journal de Paris, q^ue M. le comte de Chambord « a su trouver le secret de se
rendre impossible. » En ce point, même, ils paraissent sincères.
Il y a des nuances sur le septennat. Au fond, tons le refusent, même les Mac-Mahoniens, et surtout les Mac-Mahoniens flambants; exemple, l'innocent capitaine et le rusé barbier qui l'inspire. Sur la monarchie légitime, il n'y al point de nuance : le refus est unanime, profond, radical. A bas!
D'où il suit qu'il y a en réalité deux hommes décrétés impossibles : Mac-Mahon septennat, Bourbon vrai roi.
Ce serait ce double décret d'impraticabilité et d'impossibilité qui nous tenterait de croire : 1« à une certaine durée de Mac-Mahon, même à la durée de sept ans; 2« à une intronisation de Bourbon avec toutes les garanties de perpétuité que la condition présente peut fournir. Il y en a plus qu'on ne veut .en voir.
C'est quelque chose en faveur d'un régime, que tous ces fins et sagaces politiques ne puissent croire à sa durée et n'admettent pas même la possibilité de l'établir.. Qui requiert qu'une chose soit possible pourvu qu'elle se fasse, et qu'importe qu'on l'ait déclarée impossible lorsqu'elle est faite?
On en pourrait trouver des raisons; mais à quoi bon des raisons? et d'où tirez-vous le droit d'en demander? La meilleure des raisons est que vous n'en trouviez point. Vous vous gouvernez par la raison au mépris du bon sens, et vous finissez par céder à une contre raison que le bon sens vous impose et qui est tout bonnement l'instinct de vivre. Depuis cent ans ce qu'il vous plaît d'appeler la raison publique s'étudie et s'ingénie : elle n'a trouvé que des moyens de mourir. Mais par un miracle, l'instinct de vivre a survécu. Puisque cet instinct a pu tenir bon contre ces raisons et leur effroyable outillage, pourquoi cet instinct ne serait-il pas immortel; et s'il est immortel, pourquoi ne triompherait-il pas?
Il a fait le septennat, qui théoriquement, n'a pas le sens commun et n'est pas un septennat ni autre
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chose. On a trouvé des raisons pour le septennat; elles sont absurdes, et vous en convenez quand il s'agit d'organiser cette conception. Il n'a qu'une raison, victorieuse malgré rirnbécillité des autres : l'instinct de vivre. L'instinct de vivre rudimentaire, rien de plu?., et le septennat a duré et durera. Sept ans, ce serait beaucoup sans doute. Il fera néanmoins ses sept ans, si l'instinct de vivre l'exige.
L'instinct de vivre, seul puissant en vous, seule croyance et seul sentiment qui nous reste en commun, seul mobile qui vous puisse commander une vertu et un sacrifice, le bas instinct de vivre a fabriqué ce radeau sur lequel on dispute et que chacun veut couler. On dit qu'il n'est bon à rien, c'est vrai; qu'il ne peut tenir la mer, c'est vrai; qu'on ne sème, ni on ne laboure, ni on ne bâtit sur un radeau, c'est parfaitement vrai. Mais c'est un radeau, il flotte, et tant qu'il flotte on vit. S'il ne satisfait pas tout l'amour de la vie, il a pour lui l'horreur de la mort, il laisse enfin l'espérance. Ce sentiment général suffit contre toutes les raisons particulières, et quand le choc des disputes et des appétits menace de disjoindre le radeau, un travail commun le répare et il dure.
Nous sommes de ceux qui voulaient passer par-desstis le septennat pour arriver tout de suite à quelque chose de solide, qui nous semblait aussi facile et plus facile à faire. C'est au septennat qu'on s'est arrêté, ou plutôt au mac-mahonnat. Car sans la probité personnelle du maréchal et la confiance qu'il inspire, personne n'aurait ni assez espéré ni assez craint pour que cette chose pût être essayée. Elle existe. Gardons-la dans les termes indéfinis où elle pouvait se former. C'est le meilleur pour les tous que nous som- ^?^.' .9^®^ ^^'^^ ^^^^' ^^ l>rovisoire vaut mieux qu'un définitif mauvais, et sera moins provisoire. Pour nous, nous sommes non pas fidèles, mais soumis.
Cependant cela finira. Quand et comment cela finira-t-il? Nous n'en savons rien. La chose durera par peur.de pire et finira par besoin. Puisse-t-il finir par
l'espérance de mieux! C'est là son danger et notre espérance, et sur quoi nous comptons pour faire admettre l'impossible, ou pour que l'impossible s'impose.
L'impossible c'est le roi. Mais qu'est-ce qui n'est pas ou ne deviendra pas immédiatement plus impossible que le roi? Tout ce qui n'est pas lui, et lui comme il veut être, n'a besoin que de s'installer pour ne pouvoir plus tenir. Tout peut avoir un jour, seul il peut avoir un lendemain. L'instinct de vivre nous l'apprendra.
Cet homme impossible est la préoccupation constante de ses rivaux. Il n'a pas un parti, ni un homme, ni un cheval, et sa seule arme est un drapeau que l'on dit universellement détesté. Avec cela, il fait peur à tous les autres. Pourquoi? Parce qu'il est le roi, parce qu'il est le droit, parce qu'il est l'ordre, parce qu'il est la liberté, parce qu'il est, à cause de tout cela, quelque chose de plus que tout cela : le commandement légitime, le commandement qui sera fécond.
Il ne bouge pas, il ne parle pas, il résiste à toute instance d'agir et de parler. Pourquoi parler? il a tout dit. Pourquoi agir? il ne peut rien faire. Il viendrait, s'il pouvait trouver un coup d'épée; il ne peut venir pour se faire mettre au violon. Soyez bien tranquilles. Il attend que vous n'en puissiez plus, ou qu'un mouvement qui lui sera inspiré lui ordonne de secourir vos misères. Alors vous le verrez paraître, et la vertu du commandement créera l'obéissance.
Vous savez déjà obéir; mais, à cette heure, il ne vous sera plus impossible d'obéir noblement, et la révolution sera finie.
Le Barbier renoncera à son industrie et ira jouir de ses rentes sous le drapeau blanc; et ainsi feront les autres, chacun à sa façon, mais pourtant d'une façon correcte, car la vertu sera^ l'ordre du jour, et le bon capitaine, voyant enfin tout le monde embrasser tout le monde, deviendra le plus heureux des retraités.