‹ Derniers mâelangesChapitre 34 sur 208 · NI CATHOLIQUE, NI CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

NI CATHOLIQUE, NI CHRÉTIEN

acérées. Qui n'a-t-il pas vu passer? Non seulement Montalembert, comme lui ancien pair, mais Proudhon, comme lui ni catholique ni chrétien ,mais Altaroche, comme lui homme de lettres ; et ensuite tout le monde et tout Paris, et toute chose et toute littérature de Paris, et M. Lockroy, et M. Barodet, et M. Ranc, et des pétroleux, et jusqu'à ce nègre qui s'est sauvé l'autre jour. Lui, il est resté à la porte inexorablement, la moustache à jamais brûlée du seul de ses pétards qui n'ait pas fait long feu.

Après une dernière tentative sous l'empire contre M. Thiers, auquel il se croyait à tort supérieur en philosophie, en mérite et en popularité, il devint aveugle, resta sourd, n'essaya plus rien. En silence, il acheva de se conditionner pour le trou vers lequel il se dirigeait depuis longtemps, et où M. Gambetta l'a descendu avec un prieur de ses lèvres, car son œil n'en verse point. Ce borgne a recommandé cet aveugle au souvenir pieux des lugubres farceurs qui étaient là. Il leur a fait entendre que la République enterrait une victime de son ingratitude, n'ayant point accueilli comme il le méritait ce descendant de l'ancienne aristocratie qui avait eu « l'intelligence de se rallier à la » France nouvelle, à la France du travail et de la » science. » La péroraison de l'orateur est curieuse : Cette ancienne aristocratie (représentée par ce monsieur non catholique et non chrétien, mais savant) « peut servir encore la France. Elle contribuera par » son patriotisme fier et sa noble délicatesse à lui » donner cette fleur d'élégance et de distinction, qui » fera de la république française dans le monde mo- » derne ce qu'était la république athénienne dansl'an- » tiquité. » Belle imagination de M. Gambetta!

J'ai un souvenir personnel de l'Alcibiade que pleure Gambetta-Périclès.

En 1836, à l'âge de vingt- trois ans, j'arrivai démon journal de province à Paris pour travailler à la Charte de 1830, journal ministériel fondé par M. Guizot et rédigé par Nestor Roqueplan et Malitourne. L'Alci-

biade dont on parle hantait cette rédaction. Il y vint un jour, en compagnie d'un autre athénien, comme lui familier de la maison, et se mit à causer pendant gu'on corrigeait les épreuves. Il remarqua un enfant de quinze à seize ans, apprenti imprimeur, d'une mine intelligente, qui attendait que le travail fût achevé, et lui adressa des questions cyniques, dont Roqueplan lui-même parut importuné. L'enfant répondit avec une honnête timidité, mais le jeune pair de France poursuivit ses interrogations. Il finit par lui jeter un louis, l'engageant à en user pour commencer son éducation d'homme. Hélas! l'enfant ramassa l'argent et personne ne s'y opposa. J'y étais, je l'ai vu. Ce fut un des épisodes qui me portèrent à réfléchir sur le monde libre penseur.

Lorsque, quelques années plus tard, l'illustre mot : Ni catholique, ni chrétien, fut prononcé par le même homme, j'étais, grâce à Dieu, chrétien et catholique, et je ne me demandai pas ce q^ue pouvait être celui qui l'avait dit, ni ensuite comment le pair de France pouvait passer à la république. Je ne me demande pas aujourd'hui comment cet ami du peuple a pu passer au trou.

Puisqu'on le pleure et puisqu'il laisse des Mémoires, je lui consacre deux mots d'oraison funèbre.

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