DEUX RÉVOLUTIONNAIRES
Broglie ni d'autres, ne sont des pierres de taille ; et M. Rouher, et M. Gambetta, je les appelle tout au plus des vents. Ce sont les vents d'aujourd'hui. Ils se tourmentent inutilement; inutilement ils tourmentent nos inconstantes poussières. Demain ou ce soir, d'autres vents se lèveront, se tourmenteront, soulèveront les poussières, tomberont à leur tour toujours sans fruit. Dante nous a laissé cette image des âmes punies d'une perpétuelle stérilité pour n'avoir songé dans la vie qu'au succès de leurs intérêts misérables, sans souci du mal ou du bien : Sous un ciel éteint, réduites à l'état de sable, toujours battues par la changeante rafale, elles crient, sans trouver de langage, à la porte de l'enfer où elles n'entreront pas. EUes gâteraient. Fidèle peinture de nos soi-disant partis politiques, qui ne sauront jamais faire que des journaux.
Dans tout ce monde politique, inexorablement agité, inexorablement divisé et inexorablement mort, il n'y a qu'un caractère commun, et c'est le trait le plus marqué de l'agitation, de la division et de la mort. Tous haïssent dans leur âme la république, que beaucoup prétendent aimer; tous chérissent dans leur âme la Révolution, que beaucoup prétendent haïr; tous sont poussés par l'amour de la révolution dans ce gouffre de la république, qui les engloutira et qui leur mentira.
On croit à l'existence d'un combat entre les républicains et les conservateurs. La vérité est qu'aucun révolutionnaire n'est républicain et que tous les conservateurs sont (révolutionnaires. Les exceptions no méritent pas d'être comptées.
'Réjmhlique est un mot vague entre tous ceux du vocabulaire moderne. Il n'a aucun sens déterminé et généralement admis; il n'exprime aucune chose voulue de ceux qui se disent républicains. C'est l'expression d'un délire de crimes ou d'un délire de vertus également impraticables. Ici la manie du désordre, là celle de la réglementation, l'une comme l'autre poussée à des excès qui suppriment radicalement la li-
berté. Pour le grossier communard, la république est un lundi perpétuel dans un cabaret sans police, présidé par une Aspasie de billon; pour les autres, une Salente encore plus chimérique. L'une suppose que les hommes sont des brutes, l'autre imagine que les hommes sont des anges. Personne ne veut sincèrement essayer de ces démences. Les républicains eux-mêmes craignent de briser le sabre qui les protège contre la république. L'Athénien a pear du Spartiate, le Spartiate a peur de l'ilote, du soudard et du franc gredin, et l'ilote, le soudard et le franc gredin, qui ont peur l'un de l'autre, ont peur du fou. Mais la peur n'y fait rien; tous auront leur jour et tous auront leur compte, grâce à la sagesse du conservateur.
La sagesse du conservateur leur donnera la république.
Lui aussi a peur, incomparablement peur. Lui non plus ne veut pas briser l'épée qu'il a choisie pour le protéger contre la riépublique. Mais il est révolutionnaire, et cette vertu suffit. Le révolutionnaire sert la révolution. *
îl forge des épées pour se défendre, et il ne les brise pas, mais elles s'ébrèchent, se rouillent et s'usent. Le métal dont il les forge a cette qualité particulière de s'ébrécher, de se rouiller et de se dissoudre. Pourquoi? Parce que la révolution n'en fournit pas d'autres et ne permet pas d'en employer un autre. De ce métal traître furent faits successivement Napoléon I.e'^, Louis XVIII, Louis-Philippe, Napoléon III ; de ce même métal seront faites toutes les épées que la révolution fera ou laissera faire : elles seront ébréchées, rouillées, promptement usées.
Et comme cependant elles pourraient durer, vu le besoin qu'on a d'elles, on a prévu l'accident; on leur assigne un maximum de durée. C'est la dernière invention de la France politique.
Si nous n'avions pas toute honte bue, assurément nous n'oserions le dire : ces épées se dissolvent parce qu'elles ne peuvent être bénies.
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L'a bénédiction de l'épée ! C'était un privilège du peuple chrétien, et surtout d'u peuple franc, qui l'avait eu le premier, et plus amplement et noblement que les autres, de Vouloir et de ne pouvoir obéir qu'à une épée légitime et bénie, trempée dans les eaux du baptême, ointe du chrême, transmise au chef et représentant du peuple par l'homme de Dieu pour faire des œuvres légitimes et bénies.
La révolution a changé cet ordre ancien; elle prétend même l'avoir aboli, et elle a créé une France politique (Jui se réjouit d'en être délivrée, en attendant de savoir ce qu'elle y gagnera. C'est très bien! Seulement cette France est en république, et elle en meurt. Elle n'a point de pouvoir, et rien n'y tient debout, et la poussière tourbillonne et crie stérilement, et le tombereau passe et repasse. Il emportera la France politique et parlementaire.
La première fois qu'il est question dans l'histoire d'un parlement, c'est à Babel. On est porté à penser qu'il y en avait un aussi avant le déluge. L'es bons discours qui se tenaient alors doivent avoir été prononcés à la tribune, et la résolution de ne pas entrer dans l'arche a toute la physionomie d'un plébiscite unanime provoqué et obtenu par des discours éloquents. Il y a bonne apparence que les orateurs populaires ne manquaient pas, autrement le sentiment public n'aurait pas ,été si absolu contre Noé. Quoi qu'il en soit, le genre humain se trouvant rassemblé et se souvenant du déluge, probablement à la suite de quelques grandes pluies, ils résolurent dans leur sagesse, non pas de mieux vivre, chose à quoi l'on ne peut se résoudre en parlement, mais de faire quelque chose pour se mettre à l'alD^i en cas d'un déluge nouveau, et ils commencèrent à bâtir la tour de Babel. Quelque plébiscite encore paraît avoir décidé cela. Malgré l'abondance de bras et de matériaux, l'œuvre fut interrompue par la confusion des langues. Tout le monde parlait, et personne n'entendait personne. Ils avaient perdu le sens net des mots; les mêmes paroles ne signi-
fiaient plus les mêmes choses, par quelque rupture générale et particulière de leur entendement. Cette maladie est restée dans les parlements. Elle "sévit aujourd'hui d'une façon cruelle. Les uns ne savent pas ce que disent les mots qu'ils prononcent, et les autres, qui écoutent, vont où ils ne veulent pas aller. Il en résulte ce qu'ils font, ce que nous voyons et ce que nous sommes. Il est en même temps très difficile de s'intéresser à tout cela et de n'en avoir pas peur.