LA DAME INCONNUE D'ALEXANDRE DUMAS
I. — IDÉES RELIGIEUSES D'UNE DAME INCONNUE, DE M. ALEXANDRE DUMAS ET DU R. P. DIDON
29 juin 1874.
On a pu s'apercevoir depuis assez longtemps que M. Alexandre Dumas désire remuer le monde par quelqtie chose de plus haut que les pièces ordinaires de son métier. Il semble aujourd'hui avouer son dessein. Quoique peut-être les mesures n'en soient pas bien arrêtées, il paraît que cet homme d'esprit va faire "un dieu.
Le système religieux qu'il propose avant de l'avoir terminé, sans doute afin de prendre date contre la concurrence, est esquissé dans une lettre écrite à l'occasion d'une production similaire et anonyme dont elle forme la préface en même temps qu'elle en fait la critique. On y voit ce qu'il a en tête pour rapprocher de Dieu le monde qui va mal. Rien n'est plus simple : il élimine la sainte Vierge et Jésus; mais il garde le christianisme.
« Je vais droit à Christ. Je salue Marie en passant, parce qu'elle est la mère de Dieu et qu'elle est pleine
de grâce, si vous voulez; mais nous n'avons rien à nous dire, et la preuve, c'est q\ie, lorsque son Fils ressuscite, je ne la rencontre pas au tombeau (?). « Prenons garde à Marie... »
Et après quelques raisons de cette force et quelques phrases de ce style, ou pire, il conclut :
« Tout cela n'^emipêchera point le catholicisme de périr et le christianisme de triompher ».
M. Dumas est donc en train d'inventer un protestantisme qui manquera totalement de nouveauté et de gravité, et qui n'aura pas un nombre infini de représentations.
L'écrit anonyme où il a trouvé ces vues, n'entre pas plus que lui-même dans les explications et dans la pratique. L'auteur paraît être quelque espèce de dame qui, à la suite de lectures mal digérées, s'est convertie par un motif quelconque à une religion ou à une irréligion quelconque, sans avoir jugé nécessaire d'ouvrir un catéchisme ni de recevoir le moindre sacrement. Cela lui est venu comme cela. Elle n'a soigné que son style. C'est ronflant, ronflant! On y retrouve tour à tour et simultanément Bitaubé, Lamennais, Michelet et notamment Mickiévicz. Elle pourrait être Slave ou Serbe. Mais l'on y reconnaît surtout l'aveugle qui joue de l'accordéon sans musique. L'accordéon est un instrument périlleux, avec lequel il est plus facile de massacrer le bon sens que de flatter l'oreille. M, Dumas, plus praticien du fifre et de la grosse caisse, est séduit par ce moelleux. « C'est écrit, dit-il, par un poète, par un peintre, par un prophète peut-être. » Tout ce qu'il voudra, mais ce n^'est pas écrit par un écrivain. Cette vocalisatrice ingénue a des chais et des canards plein le gosier. N'en déplaise à M. Dumas, son fifre vaut mieux, sa grosse caisse, moins trempée d,'eaux de senteur, a des bruits plus francs, les tire-
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bouchons de ses fausses queues sont mieux attachés. Elle est tirebouchonnée excessivement, cette dame.
Ce n'est pas qu'elle manque d'idées; elle en revendrait à son admirateur, un peu aride. Elle en a de plus louches, elle en a de plus justes. Elle ne renvoie pas la sainte Vierge; au contraire, elle la prie de prêter main-forte à « la Femme », laquelle sent le besoin d'écarter Jésus poar trouver Christ, thème de ses vocalises. Il n'est pas de complimenls qu'elle ne fasse à Marie, à travers des impropriétés et même des impropretés d'expression qui révèlent plus de boulevard que de théologie.
L'auteur et le préfacier, divisés sur la Vierge, s'entendent merveilleusement sur Jésus. Le Christ apparaît à « la Femme », loquace héroïne du livre. Ennuyé de ses interminables verbiages, il la presse de faire un souhait. Elle répond : « Reviens sur terre, mais Christ et non Jésus. » C'est le vœu de M. Dumas : « Voir périr le catholicisme et triompher le christianisme ». Cet accord final en Pressensé la charme autant que M. Dumas est charmé de son accordéon. En dépit des choses obligeantes qu'elle veut dire à la sainte Vierge, elle pardonne au préfacier de renouveler un de ses vieux effets en criant : Tue-la.
On pourrait être embarrassé de dire en quoi cet auteur et son préfacier diffèrent et en quoi l'un est supérieur à l'autre. L'an sait davantage, l'autre est jusqu'à un certain point plus compréhensible. En matière catholique, qui penche plus vers l'absurde ou celui qui nie tout, ou celui qui choisit? Nous ne sommes p,as en état de décider, et ce serait trop long pour l'importance de la chose. Dans le fond, nous croyons que la « dame inconnue », tout en voulant faire un livre, s'est plus occupée de son chapeau ; et que l'homme connu, tout en désirant sérieusement remuer le monde par des profondeurs philosophiques et théologiques, a l'esprit obstrué du nœud de quelque drame destiné à le mettre définitivement au-dessus de ses rivaux. L'un et l'autre, d'ailleurs, ont le boulevard
en vue, ce q;ui ne laisse pas de borner leur horizon. Ils croient que l'humanité étudie, pense et se meut du Gymnase à la Madeleine, et qu'après il n'y a plus que d'imbéciles faubourgs.
En somme, l'écrit et la préface sont de la famille de la Femme de Claude et de la Dame aux Camélias. Ils en ont tout juste la valeur littéraire, religieuse et sociale. M. Dumas a maintes fois marqué qu'il voudrait faire autre chose. Mais on finira par douter qu'il en possède les moyens. Les gens sérieux le plaindront d'avoir écrit cette lettre plus que médiocre par la pensée, plus qu'inconvenante par le style. On voudrait le croire capable de distinguer entre l'esprit et la grossièreté, et de s'arrêter sur la limite où Rochefort hésite à suivre Courbet. Le Figaro a donné la pièce; il eût craint de l'écrire.
Après tout, balivernes de boulevard, qui ne mériteraient pas par elles-mêmes qu'on se donnât le souci d'en parler. Qu'une dame sur le retour, probablement prêtresse de l'art, se dépite enfin contre les vices du genre humain, conçoive la pensée de régénérer le monde et prenne le passe-temps de pondre une apocalypse, ce n'est pas merveille, et il est assez dans les usages du temps qu'un littérateur léger, mûr pour le fauteuil, ait le caprice de couver ce que la dame a pondu. L'humanité ne mourra pas de ces amusements d'une frivole vieillesse. Mais il y a ici quelque chose de plus grave.
La dame prophète « peut-être », comme elle a consulté M. Dumas, a consulté aussi un prêtre, membre d'un ordre religieux et prédicateur assez renommé. Comme M. Dumas, le prêtre a répondu, et sa lettre, publiée en tête du livre comme celle de M. Dumas, fait le sérieux de la publication. La voici :
Mon cher ami.
Le manuscrit de la dame inconnue que vous m'avez soumis, a vivement frappé mon attention.
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En dépit de tout ce qu'il peut contenir d'hétérodoxe et que le Pharisien pourrait vertement relever, je ne saurais assez louer le vigoureux esprit de foi qui l'a inspiré, qui éclate à travers toutes les pages et qui semble un souffle nouveau en cette terre et en ce siècle usés.
Je crois que de telles pages sont en pleine opportunité, et qu'un tel cri (car ce livre est un cri de la conscience) portera coup non seulement en France,, mais en Europe.
Faites tout pour que ce cri s'étende loin. A vous en religieuse et forte amitié,
H. M. DiDON, de l'ordre de Saint-Dominique.
Le père Didon n'a voulu faire sans doute qu'un acte de complaisance. Mais la publicité et le voisinage de M. Dumas nous paraissent l'obliger à quelque explication .