LE EAPPEL DE L' " ORÉNOQUE
nous ne pouvons méconnaître la chose), par laquelle celui-ci informait le Pape que la mission de VOrénoque est terminée.
Si M. de Corcelle est parti sans bruit, son arrivée fera éclat et même fera date.
C'est dans le courant de la semaine dernière qu'il a eu audience du Saint-Père et qu'il lui a remis la lettre dont l'avait chargé M. le maréchal de Mac-Mahon, catholique et soldat, protégé de Dieu dans vingt batailles, excellent homme, élevé par le choix des représentants du pays au rang suprême (pour sept ans); le seul d'entre nous qui ait fait ce grand chemin politique sans passer par la tribune, c'est-à-dire par le mensonge, mot qui comprend beaucoup de vices, sinon tous les vices; bref, l'homme d'aujourd'hui qui a le plus de titres officiellement reconnus à dire qu'il est la France.
Maurice, marquis de Mac-Mahon, d'une famille antique, catholique de tout temps, gentilhomme sous la monarchie, duc d'un nom de bataille et maréchal de France sous l'empire, président de France sous la république pour une autre bataille, pour sa bonne renommée et pour le talent et la vertu d'être devenu nécessaire et d'avoir su se taire à propos ; cet homme, dans les mains duquel la Providence avait mis une couronne illustre entre toutes celles de la terre, pour la donner, ce qui est plus que la porter; Mac-Mahon, disons-nous, au nom de la France dont il est l'expression civile et militaire actuellement la plus honorable et la plus honorée; Mac-Mahon à qui personne dans le monde ne reproche aucune félonie et qui a l'immense honneur d'être avec Pie IX l'homme public le plus honnête de son temps; Mac-Mahon enfin dans sa vieillesse, dans sa splendeur et dans sa force, a donc écrit à Pie IX, Chef de l'Eglise du Christ, désarmé, dépouillé et environné d'ennemis furieux, qu'il retirait d'auprès de lui la dernière ombre visible de la main de la France, placée là par Adolphe Thiers.
En sorte que de notre temps, M. Adolphe Thiers
a été le dernier protecteur officiel de la Papauté en France et dans le monde. A présent, c'est fini.
Cela est arrivé dans le même mois que M. le maréchal de Mac-Mahon reconnaissait le gouvernement de M. le maréchal Serrano.
Nous ignorons encore la teneur de la lettre remise par M. de Corcelle, mais ce message mémorable ne peut tarder à être connu.
Le Saint-Père l'a reçu avec sa magnanimité ordinaire, d'une âme tranquille et comme accoutumée à de pareils présents. Il a témoigné sa reconnaissance à la France, qui, sans provocation de sa part, aussi malheureuse alors que lui-même, lui avait ainsi marqué de sa bonne volonté. Il a ajouté qu'il aurait regret si le gouvernement français s'était fait quelque mauvaise affaire ou engagé dans quelque sorte d'embarras en lui continuant ce genre de secours, et que ses bénédictions suivraient les braves marins de VOrénoque à leur départ, comme elles les avaient accompagnés à leur arrivée.
M. de Corcelle s'est retiré l'âme en deuil, sans dolite. C'est le sentiment que nous éprouvons comme lui. S'il reste pourtant, consolé de se voir encore à Rome et encore ambassadeur, nous avons une consolation non toute semblable, mais analogue. Nous restons à Rome par le cœur et par la foi, consolés de n'être pas ambassadeurs du tout, de n'en avoir pas du tout besoin et de nous sentir toujours catholiques. Il nous reste Dieu et Pie IX, et nous disons à Dieu ce que Pie IX lui disait en son cœur, pendant l'audience de M. de Corcelle : « Quare fremuerunt gentes... » et la » suite, jusqu'à la fin : « Lorsque, dans peu de temps » la colère de Dieu sera embrasée, heureux tous ceux » qui mettent en lui leur confiance! »
Le Pape a toujours de grandes choses à dire à Dieu, et Dieu de grandes choses à lui répondre. Ce dialogue a duré dix-neuf siècles et n'est pas près de finir.
13 octobre 1874.
Le Journal officiel publie la note suivante en. tête de sa partie non officielle :
« L'Orénoque vient d'être rappelé à Toulon.
» Ce bâtiment, q;ui stationnait à Civita-Vecchia depuis le mois d'août 1870, avait pour mission de se tenir à la disposition du Saint-Père, pour le cas où, contrairement aux désirs de la France, Sa Sainteté se déciderait à quitter l'Italie.
» Le départ de VOrénoque n'implique aucun changement dans les sentiments de dévouement et de sollicitude de la France envers Sa Sainteté.
» Un nouveau bâtiment a été mis à la disposition du Saint-Père; maintenu avec cette destination, dans un des ports français de la Méditerranée, il sera prêt en tout temps à se rendre à l'appel qui lui serait adressé sur l'ordre du Souverain Pontife.
» Ces mesures nouvelles, dont la libre application ne saurait rencontrer d'obstacles, ont été portées à la connaissance de Sa Sainteté, qui a daigné les accueillir avec confiance.
» Le Kleber, affecté à une mission spéciale, a reçu l'ordre de quitter le port de Toulon et de partir pour la Corse. »
Il y a dans cette note un accent d'excuse et presque de repentir, dont on ne peut s'empêcher d'être touché. Ce n'est pas autrement beau ni glorieux.
UOrénoque servait de protestation muette contre les faits accomplis, mais accomplis suivant les passions des hommes, non suivant la justice et suivant l'honneur de la France. La France était là impuissante, devant le fait brutal, non consentante à l'iniquité. Elle avait la situation d'un fils à la porte de la prison de son père. Elle prend aujourd'hui celle d'un ami compatissant et résigné. Ce n'est pas la même chose. Son gouvernement le sent et il a le mérite d'en rougir.
Le ministre ose avouer des sentiments de dévouement et de sollicitude de la France envers Sa Sainteté. Quel petit français ! « Sentiments de sollicitude envers Sa Sainteté nous semble une rédaction du ministre de l'instruction publiq^ue. Il nous paraît difficile de trouver là-dedans tout le vieil attachement de la France AU Saint-Siège, et c'est ce qu'il y faudrait. Que le gouvernement prenne intérêt à la personne vénérable de Jean Mastaï Feretti, Mastaï Feretti en sera sans doute personnellement touché et reconnaissant; mais c'est ce que l'on veut faire pour le Vicaire de Jésus- Christ qui intéresse surtout Pie IX et Dieu.
Nous craignons que l'envoi mystérieux du Kléber à Ajaccio (silence !) ne remplace pas suffisamment VOrénoque à Civita-Vecchia, où l'Italie s'empressera d'envoyer autant de Kléber qu'elle jugera en avoir besoin.
Pour sauver la personne de Mastaï Feretti, Pie IX et Dieu ne demandent ni vaisseau ni barque. Dieu peut étendre son manteau sur la mer; Pie IX ne craint pas et veut bien q;ue Simon soit noyé. Que leur importe un vaisseau de la France à Ajaccio? Mais il leur importe pour la France que la France soit catholique et veuille agir en catholique. C'est ce que le monde ne démêle pas bien sur le bateau qui va séjourner en Corse. Ce bateau porte-t-il la croix ou l'étendard philanthropique de Genève, tendre aux blessés de tous les partis?
Dieu lit au fond des cœurs. Puisse-t-il voir dans