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LE RAPPEL DE L' " ORÉNOQUE

27 Septembre 1874.

Nous n'attendrons pas longtemps le dernier mot sur VOrénoque (1). Il n'est pas officiel, mais il est connu. Quand tous les journaux du monde le répéteront, personne n'apprendra rien. Il y aura de l'étonnement, pas de surprise. Puisqu'il y avait quelque chose à lâcher, il était évident qu'on lâcherait. Nous ne savons s'il reste un dernier pas à faire, mais, dans ce cas, nous savons qu'il sera fait. On se persuadera que le bon sens le conseille, que la raison l'ordonne, qu'il y a un certain héroïsme à céder, à reculer, à fuir. Ce n'est plus la faute des hommes, c'est la faute du temps. L'erreur commune fait le droit, fait le devoir. L'esprit public est à la fuite.

1. On sait que VOrénoque était stationné dans les eaux de Civita- Vecchia, à la disposition du Pape. (Voir l'article du 16 janvier 1873, tome I, p. 74.) Le gouvernement italien réclamait là-contre. Or, une note officieuse de la Correspondance franco-italienne venait d'annoncer que M. de Corcelle était parti pour Rome, avec mission de préparer le Pape au retrait de V Orénoque, pour cause diplomatique et politique.

Déjà VOrénoque n'est plus dans les mains de notre ambassadeur auprès du Pape. Il rentre, comme tous nos vaisseaux, sous les ordres du ministre de la marine; c'est-à-dire que sa mission politique est terminée. Sous sa quille, l'eau était encore romaine; là où tombait son ancre, c'était encore le sol pontifical. A présent, ce sol a cessé d'exister, sauf pour Dieu. La France ne le reconnaît plus. Quand M. de Montai gnac rappellera VOrénoque, ce ne sera qu'un vaisseau français éloigné des eaux italiennes pour une autre destination. L'ambassadeur de France auprès du Pape est un ambassadeur sans drapeau auprès d'un souverain sans territoire : ambassadeur d'une vieille habitude auprès d'une chimère antique.

M. de Montaignac, ministre de la marine, est le beaufrère de Lamoricière. C'est chez lui qu'un petit nombre de catholiques de Paris allèrent souhaiter la bienvenue au vaincu de Casbelfidardo sortant de la captivité. Nous étions quinze ou vingt. Nous devions Voir de plus tristes jours! Qui nous eût dit, qui eût dit au héros que son hôte et son parent signerait l'ordre constatant que la dernière molécule de territoire pontifical était dérobée sous la garde du drapeau français ! Ces petits traits imprévus qui se mêlent aux catastrophes leur donnent çà et là des saveurs plus cruelles. En même temps ils les expliquent. Ils font voir d'où viennent les décadences, et combien de choses sont tombées dans un pays qui s'en va.

Un autre homme doit sentir la dureté du fait. C'est le catholique qui réside présentement au palais Colonna sous l'écusson de la France. Lorsqu'il prit ce poste de grand honneur, il y avait encore VOrénoque. Il y va rester lorsque VOrénoque n'y sera plus. M. de Corcelle probablement ne s'est pas dit qu'il verrait ce départ. On est embarrassé pour certains hommes des situations qu'ils acceptent. Nous savons maintenant quel acte de vigueur presque inouïe a fait M. le comte de Bourgoing, lorsqu'il a donné sa démission à M. Thiers plutôt que de consentir à la visite

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de cérémonie que l'on voulait que les officiers de VOréîioque fissent à Victor-Emmanuel. M. Thiers probablement sut persuader à M. de Corcelle qu'il avait renoncé à cette fantaisie et lui fit remplacer M. de Bourgoing. Mais voilà qu'on en veut finir, et M. de Corcelle se résigne. Il lève l'ancre et demeure. Partez, ô vaisseau! Je reste pour vous pleurer.

On reste, l'âme bourrelée. Mais donner sa démission paraît plus insupportable que le remords.

Nessun maygiordolore !...

Et que d'ironies dans tout cela! Ce dernier abandon, cette rupture totale, plusieurs auraient donné beaucoup pour les voir et pour y participer. Mais la Providence poursuit son chemin et commence à distribuer ses vengeances. L'acte d'abandon se fait de telle sorte que le libéral libre penseur n'en a pas la joie, et .que le catholique libéral n'en évite pas la honte.

Que l'histoire donc prenne son burin et grave ces mots ineffaçables au temps, au sang et aux larmes : « Un vaisseau restait dans les eaux de Civita Vecchia » comme une dernière protestation de Ja France. Il » fut retiré et rien ne rappela plus que la France avait » eu depuis Clovis la gloire de protéger l'Eglise ca- » tholique. »

Ce sera probablement l'action la plus mémorable du septennat.

En 1870, il y a maintenant quatre ans, des vaisseaux partirent de Civita-Vecchia, ramenant la légion française qui était de garde auprès du Pape; ils ne retrouvèrent plus l'empereur ni l'empire, et presque plus la France.

Peu de jours après, Rome fut prise. Les volontaires français y laissèrent le Pape et la papauté qu'ils étaient venus défendre. Vaincus, ils abordèrent en France; ils y trouvèrent un champ de bataille où ils portèrent leur nom, leur uniforme et leur cœur. Parmi les coups

d'épée qui parent alors relever nos fronts, il n'en est point de plus illustre que celui de Patay, où cette poignée de chrétiens, qui avaient combattu pour le Pape et l'Eglise jusqu'à la dernière heure combattirent pour la France jusqu'au dernier soupir. On reconnut en eux l'âme de la patrie; leur sang nous sacra un drapeau dont le rôle n'est pas terminé. Ils sont morts comme ceux qui doivent revivre; ils auront des successeurs pleins d'un même amour à qui Dieu donnera une même fécondité. Voilà oe qu'il faut regarder pour ne pas désespérer de l'avenir. Qu'importe les œuvres d'une politique sans foi ? Elles seront éphémères, et Dieu ne leur laissera pas ravir le prix du sang !

30 Septembre 1874.

Il y a quelques jours M. de Corcelle, ambassadeur de France auprès du Souverain Pontife, a quitté Paris, plus tôt qu'on ne pensait, pour retourner à Rome. Son départ a été soudain, presque mystérieux, comme celui d'un homme qui ne voudrait pas que l'on sût ce qu'il va faire, et qui aimerait à manquer l'occasion d'en parler. On a remarqué que M. de Chaudordy, moins glorieusement placé, paraissait cependant plus à son aise. Nous avons le mot de l'énigme. C'est qu'en effet M. de Chaudordy va dans les Espagnes avec une certaine illusion d'agrandir son poste, tandis que M. de Corcelle retournait vers l'Italie avec la certitude de diminuer beaucoup et même de démeubler entièrement le sien. Il emportait une lettre de M. le président de la République française (prononçons le nom puisque

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