MESSAGE PRÉSIDENTIEL
par Sénèque, qui s'en indigne à tort : « Rendez mes mains débiles, mes pieds faibles et boiteux, élevez sur mon dos une bosse, ébranlez mes dents, tout ira bien si vous me laissez la vie ». Sénèque demande si c'est ainsi que Virgile mendiait la vie, lorsqu'il s'écriait : « Est-ce donc un si grand malheur que de mourir? » Mais le septennat répond qu'il ne mendie pas du tout la vie et qu'il saura fort bien la prendre et qu'il fera encore ses six ans. Il faut avouer que beaucoup de gens ne manquent pas de dire comme lui, trouvant que six ans, après tout, sont une fort bonne éternité. L'emporteront-ils ? C'est la question. Nous croyons qu'aujourd'hui personne n'est en état de la résoudre. A côté de ceux qui veulent les six ans, se rései-vant de voir après, beaucoup d'autres sont plus que résolus de laisser aller, en curieux fatigués ou résignés. Nous serions, pour notre part, de ce groupe qui n'a pas d'espérance, et qui ne croit plus pouvoir combattre. Quand des gens, par une raison ou par une autre, semblent vouloir mourir, qu'importe le temps et le ^enre de mort? C'est l'affaire de quelque accident qui arrivera dans plus ou moins de jours, probablement avant peu. Dans une autre fable, la mort, inutilement priée d'ajourner, donne ses raisons à un mourant qui se plaint de n'avoir pas été averti, et qui allègue ses besognes. Elle lui montre qu'il est à bout.
Ne te donna-t-on pas des avis quand la cause
Du marcher et du inouvement,
Quand les esprits, le sentiment, Tout faillit en toi !...
Qu'est ce que tout cela, qu'un avertissement ?
Il n'importe à la république
Que tu fasses ton testament.
On voit dans le message beaucoup de choses qui faillissent. On s'y réjouit trop, ce nous semble, de la patience et même du contentement de l'ennemi extérieur, et l'on prend trop vite sa complaisance comme
une marque de force en nous et de bonne volonté en lui; on se tait trop sur la situation intérieure qui s'est révélée par les dernières élections, et qui annonce de prochains et terribles orages; on se réjouit trop de la prospérité matérielle qui fourni!: tant à l'impôt et si peu à la sédurité morale. Mais que dire à l'illusion impérieuse qui croit vivre de tout cela?
Nous avons peut-être tort, mais ce message si confiant nous attriste plus qu'aucune chose que nous ayons encore vue depuis la guerre, en France et ailleurs. Ce n'est pas que l'illusion soit nouvelle, mais elle est effrayante par sa persévérance obstinée. Rien ne dit mieux qu'on ne voit rien à faire.
La scène fuyante de ce monde ramène implacablement les hommes toujours les mêmes et toujours semblables sous des habits différents. Il est affreux de voir sans cesse reparaître ces mêmes nuages sans eau. Des yeux jeunes et des oreilles inexpérimentées peuvent suivre avec intérêt les formes et les bruits quotidiens de la politique actuelle : ils croient à ses programmes et attendent toujours quelque chose des changements de ministère; mais nous qui, depuis près de quarante ans, avons vu passer quelques centaines de ministères, nous sommes bien forcés de nous apercevoir que nous n'avons pas encore vu un ministre nouveau, un homme qui eût la moindre miette de pain intellectuel à mettre sous la dent de l'humanité. Nous disons pas un, ni en France, ni ailleurs. Plus les temps sont périlleux, plus les hommes sont rares. Ils ne proposent que fadaises et ne font que simagrées, la plupart niaises, quelquefois horribles, toujours affreusement vulgaires et toujours ayant déjà servi. Les événements sont épouvantables, les hommes sont plats. Nous n'exceptons de ce caractère général de frivolité et de nullité finale aucun de ceux que nous avons entendu nommer habiles, heureux et vainqueurs. Ils sont plats, ils trahissent l'honnêteté qui les consulte, ils se trahissent eux-mêmes.
La politique, la philosophie et la littérature s'agitei\t