MESSAGE PRÉSIDENTIEL
dans un fond stagnant qu'on ne sait comment décrire et qui semble n'être autre chose que le sentiment et la visibilité du rien. Ce n'est pas de l'eau, ce n'est pas du sable, ce n'est pas de la fange : avec tout cela, on ferait peut-être quelque chose; mais ils sont quelque chose avec quoi on ne peut rien faire et qui n'est rien. Ils 3ont une apparence qui produit un bruit confus. On entend sans comprendre; on voit sans pouvoir définir; on touche, et on ne saisit pas. La révolution a tiré cet être des ruines qu'elle a faites, et cet être est le néant. Que sortira-t-il de ces ébats stériles et souvent furieux? Rien, rien, rien! -Rien partout; rien toujours! Toute œuvre humaine de ce temps, ou plus tôt ou plus tard, prend rapidement la même pente et gagne l'immense avec des riens. Depuis un siècle, le monde y tombe et n'a pu le combler; les doctrines, les armées, les institutions, les hommes, les peuples même ont disparu dans l'abîme, et il est plus profond que le premier jour. Si avant qu'on y jette la sonde, on n'y trouve que des fumées, et l'on ne peut même plus dire de quel corps, jadis puissant et énorme, ces fumées sont le reste.
Cette fumée qui disparaîtra sans laisser une trace dans les airs, atteste combien le monde est périssable, privé d'un certain élément qui n'est pas à lui et qu'il n'est pas en son pouvoir de mettre en lui. Or, qui écartera du monde ce principe de mort totale? Qui recomposera ces fumées qui ne sont plus même des poussières? Qui créera de nouveau la vie? Dans les journaux, dans les livres, dans les assemblées politiques et dans les entr'actes des cafés chantants nous discutons là-dessus. Nous discutons profondément, chaleureusement, sensément, nous reconnaissant, en vertu de la loi, très aptes à creuser la question et à la résoudre. Suivant la parole dite à notre premier père, nous sommes devenus un peuple de dieux, et nous nous sentons vivre par nous-mêmes. Seulement, nous nous voyons mourir.
Année 1875
Arcachon, 14 janvier 1875.
« Ma mission est de tuer la révolution et je la tuerai. » Voilà le signe royal, le programme politique du roi futur. Cette parole peut ne pas faire triompher immédiatement le prince qui vient de la dire si à propos, si noblement et avec tant de hardiesse; mais elle lui assure une place particulière et, jusqu'à présent, incomparable parmi les chefs de nation. Sa parole ne tombera pas de la mémoire du genre humain, ne s'obscurcira pas comme tant d'autres. Lui-même l'oublierait qu'il ne pourrait la faire oublier. Elle donne une forme saisissante à la vérité qui gémissait captive dans toutes les consciences qui ont le sens, l'amour et le besoin du vrai. Parole de délivrance, parole abrégée mais féconde, et qui sera victorieuse sur la terre, à moins que le monde ne doive bientôt finir et que le reste misérable et hideux de son cours n'appartienne irrévocablement à la destruction déjà bien avancée.
La Révolution est l'impiété radicale, le principe absolu du mal, l'orgueil de l'intelligence perverse et l'orgueil de la brute, Bismarck et Marat, non moins sourds et têtus l'un que l'autre, non moins incapables de s'éclairer, de s'attendrir et de reculer. « J'ai mission de tuer la Révolution et je la tuerai », cela veut dire : j'ai mission de tuer la mort, et, autant qu'un homme le peut, je la tuerai. Je ferai respirer au genre humain un air meilleur, je l'entourerai de remparts, j'assainirai la terre, je détruirai l'industrie des loups, j'éteindrai la peste, et désormais l'on vivra où l'on ne fait à présent que se lamenter et mourir 1 Voilà quelle grande chose c'est qu'un prince chrétien. Il peut dire de ces mots plus forts qu'une armée, qui font reculer la mort et rouvrent les sources de la vie. Jusqu'à présent, don Carlos avait pu se faire une armée; aujourd'hui, vraiment, par cette parole de roi, il se donne un sacre, il jette les fondements d'un trône, et parmi tous les peuples, il se conquiert des alliés.
Notre pauvre Napoléon III, dans ses commencements, avait eu quelque souffle quasi machinal de cet instinct qui fait les rois. Il est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent. On sait quel fut l'effet immense de ces mots si simples et si fiers ; on vit apparaître le fantôme de la royauté et le mouvement fut irrésistible non seulement en France, mais dans toute l'Europe. On reconnut soudain l'existence d'une majorité conservatrice. Los défiances tombèrent, toutes les résistances se sentirent vaincues. Les méchants voyant la réalité de leur petit nombre, déjà plus qu'à moitié convertis, voulurent passer dn côté des bons. Ce ne fut qu'un gain momentané. Le maître n'en demandait pas tant, n'en désirait pas tant. Il n'avait annoncé qu'une velléité, nommant vaguement le mal, sans en spécifer le caractère, sans en dire le nom; sans dire le nom et sans spécifier le caractère du bien. Ceux qui tremblaient, par un instinct trop juste et trop sûr reconnurent qu'il
n'y avait pas de quoi trembler^ que c'était duperie de se convertir, et que ce gendarme inconnu qui faisait la grosse voix était tout simplement le chef de la bande qu'ils allaient déserter : on sait la suite : comment les mauvais se rassurèrent; comment les bons, dont le nombre décrut rapidement, recommencèrent à trembler non sans raison. Napoléon avait agi en partisan habile; une ruse lui avait acquis le pouvoir. On l'en laissa jouir vingt ans sans grand souci, tant ceux qu'il avait un moment effrayés voyaient qu'il faisait bien leurs affaires et tant leur espèce, sentant le peu de crédit qu'elle possède, a naturellement peur. Mais il ne s'était pas fondé pour toujours, et, s'il n'était pas mort sous l'effort de la Prusse, une émeute l'aurait piétiné, le Lanternier y aurait suffi.
Don Carlos d'Espagne n'a pas à redouter ce vil destin. Il 's'annonce autrement. Il commence aujourd'hui comme un homme qui veut mériter plus de gloire pour avoir plus de durée. Il ne veut pas flatter la révolution, ni la tromper, ni composer avec elle : il veut la tuer, et il le lui dit. Elle lui a offert de s'accommoder, il refuse. Il veut bien être sa victime, Dieu en décidera, mais il ne veut pas être son roi,, parce qu'elle est l'impiété. Son âme chrétienne l'a juré. De tels serments sont déjà une œ'uvre de roi. Quoi qu'il en arrive, ils rendent à la conscience publique le service dont elle a le plus besoin. Il dit à l'Espagne : Je ne consentirai pas à mentir; je ne sais si la justice triomphera, comme je l'espère, mais je sais que je veux mourir pour elle. Cette déclaration sera plus éloquente et plus durable que la voix victorieuse de ses canons. L'humanité vit de ces paroles augustes et rien ne s'élève dans le monde audessus de l'homme de bien qui dit : Je crois!
Par cette parole. Don Carlos a constitué son Espagne, et c'est elle qui est l'Espagne avec honneur.
L'autre Espagne ne pourra faire qu'elle ne reste FEspagne de monsieur Serrano.
Arcachon, 15 janvier 1875.
Je pense que mes réflexions sur le discours du prince qui veut tuer la révolution, pourraient bien paraître inhumaines, outrées, sauvages, féroces, sanguinaires et le reste, aux gens de lettres comme moi qui parlent sans cesse de tuer la monarchie, la famille, la propriété et la religion; ils font même plus que d'en parler, et le souvenir de leurs derniers essais en ce genre n'est pas éloigné. La Commune tuait, en vertu de leurs principes et par obéissance à leurs dogmes et à leur Syllabus ; car ils ont aussi un Syllabus, iquoiqu'ils ne paraissent pas s'en douter, et ils devraient même convenir que c'est leur Syllabus qui a dicté le nôtre. Mais il leur est si commode d'oublier et id'ignorer qu'ils sont très' capables de raisonner en dehors de ces faits et de soutem'r qu'ils n'ont jamais tué ni voulu tuer, ou que ce sont les rois et les prêtres iqui ont commencé, et qu'enfin ils sont dans leur droit lorsqu'ils tuent, tandis que don Carlos et ses volontaires, et son peuple, et ceux qui les approuvent, nous particulièrement, se promettent simplement de les assassiner. Tel est leur Syllabus.
Passons-en par là pour faire court. Il n'y a pas grand mal en Espagne à ce que don Carlos se contente ide répondre par la bouche de son canon. Si son canon, chargé de bonne poudre et non de mauvaises paroles, continue de répondre assez fort, il continuera d'être plus éloquent, et ils seront bien plus convaincus. Uultima ratio regum ne résiste pas à la constance de la vérité; la foi enfante plus de martyrs que l'erreur et le crime ne peuvent payer de créanciers et de boulets. C'est une loi de Idinature. Mais, lorsqu'au lieu d'attaquer la vérité le canon la défend, l'ordinaire est qu'il triomphe. Par une autre
loi de la nature, les errants alors voient clair et aiment à se convertir. On est dans une fausse croyance pour se procurer de faux biens qui paraissent plus séduisants que les biens véritables. Qaand les faux biens paraissent décidément des chimères et de mauvaises spéculations, quand tout se réduit pour les peuples à voir les sergents avancer de plusieurs grades et un général sur dix mille parvenir à la dictature; quand les églises, les chaumières et les moissons qui brûlent font les frais de ces avancements sans services et de ces fortunes sans mérites et sans pudeur; quand l'incendie a longtemps dévoré les restes de l'incendie, quand les banqueroutes ont longtemps dévoré les banqueroutes, quand le sang a coulé sur le sang, quand il n'y a plus rien à dilapider et toujours plus de journalistes, d'avocats, de professeurs, de soudards, de pillards et de paillards à pourvoir, — c'est l'é tat de l'Espagne et de- quelques autres nations en core, — s'il y vient un homme de bonne race et de bon cœur qui dise : Je suis la légitimité, je suis la justice, je veux en finir et j'ai du canon, il se ma- ^nifeste une disposition générale à lui donner raison; et un bon suffrage (universel, secret et intérieur, se porte vers lui.
Il faut tuer la révolution pour sauver les honnêtes gens et les révolutionnaires eux-mêmes. H y a toujours des révolutionnaires qui le sont moins que d'autres. Jamais ils ne l'avoueront, mais c'est leur avis que la révolution va trop loin, et que d'être pillés, brûlés, ruinés et battus, pour finir par le plomb, par la corde ou par l'enfer, est en somme un jeu fort sot.
Tenez vos mains pures, chef de l'Espagne chrétienne, et votre cœur libre et haut, pour mériter de tuer la révolution, et tuez-la. Le peuple généreux qui vous a donné soixante ou quatre-vingt mille volontaires pour accomplir cet ouvrage, est sans doute aujourd'hui de tous les peuples le plus malheureux; mais, aux yeux de Dieu, il est le plus grand, il sera
le plus libre, et l'histoire s'inclinera devant lui. 11 sera le peuple qui n'a pas voulu périr dans la fange sous la loi des menteurs. Il dit comme sainte Thérèse : Je suis enfant de l'Eglise, je veux mourir enfant de l'Eglise ! Oui, ce peuple restera grand et libre et ne subira pas les ignobles dominations contre lescfuelles il s'est perpétuellement insurgé. A cause de sa foi. Dieu lui donnera de dignes maîtres, il Jui rendra le soleil de sa gloire qui s'étendait sur deux mondes, il lui ajoutera des mondes nouveaux, et sa première et prochaine récompense sera de trouver sur son propre sol, à l'heure de sa délivrance, plus de gens de bien et de bon sens qu'il ne croyait en posséder.