VII. — l'évêque d'angers intervient
6 avril 1875.
Depuis un mois, quelque contestation s'est élevée entre VUnivers et le Figaro, sur le journal que ne doivent pas lire les ecclésiastiques.
L'Univers soutient que le Figaro est contraire à l'esprit sacerdotal; le Figaro prétendrait volontiers que c'est VUnivers. Nous avons exposé chacun nos raisons, qui n'ont fait qu'étendre et envenimer la querelle. Mais une démarche inopinée de M. de Villemessant, lequel ne doute jamais de lui-même, a provoqué une intervention qui va trancher le débat, au moins pour nous et pour le public.
Cet écrivain a eu la simplicité d'adresser à tous les évêques de France un article dans lequel il a ramassé tout ce qu'il a cru trouver de plus définitif contre nous, et, par conséquent, pour lui. Nous avons, dans le temps, parlé de ce plaidoyer, où il cite jusqu'à des mandements, en les forçant toutefois un peu pour les faire entrer dans sa thèse. Il y a ajouté la lettre anonyme d'un prêtre qui lui est abonné. Nos lecteurs la connaissent aussi. Nous avions même prévenu M. de Villemessant que cette pièce ne paraîtrait point respectable, mais il a voulu faire à sa tête. On voit par là qu'il croit aux vertus et mérites de son Figaro. Nous n'en prendrons pas sujet de nous moquer, puisque le résultat tourne à notre profit.
En effet, un illustre évêque, ne trouvant pas la cause indigne de son attention, a voulu répondre à M. de Villemessant. Nous reproduisons sa réponse ^ elle paraîtra bonne à tout le monde et ne surprendra personne, sauf peut-être celui à qui elle est ^dressée.
M. de Villemessant l'a en poche depuis plusieurs jours. On peut se demander comment il a manqué cette primeur lo^^squ'il savait qu'elle ne le manquerait pas. Se cacher comme l'autruche n'est pas le fait d'un journaliste gui se glorifie particulièrement d'être bien informé et de renseigner parfaitement ses lecteurs.
S'il nous permet de nous donner en exemple, nous qui ne sommes auprès de lui qu'un avorton toujours en retard, nous n'agissons pas ainsi. Toujours nous avons publié les premiers les pièces désagréables qui ont été faites contre nous. Nous avons voulu porter au public les objections et les reproches qu'on jugeait à propos de nous faire" et quelquefois cette publicité donnée par nous-même a été notre unique défense, laissant juge le public sérieux à qui nous parlons, et nos adversaires eux-mêmes. Ce procédé nous a réussi trente ans. Il est vrai que, pour s'en servir avec succès, il faut Vivre de façon à être jus-
tifié tôt OU tard ou par ses actes, o^u par des témoins' recevables, ou par son obéissance à de justes répréhensions. C'est gênant, mais très utile.
La lettj-e de Monseigneur révêque d'Angers finit le débat. Nous ferons remise au Figaro de ce (|ui nous resterait à dire. Il y en a long. Mais tout l'essentiel est dit, maintenant que cette grande voix a parlé. Nous ne pourrions ajouter que des cruautés contre lui ou des apologies pour nous, les unes et les autres superflues. Pour les cruautés, il faut qu'elles soient nécessaires; pour les apologies, à quoi bon? Les bonnes apologies sont celles qu'on ne fait pas soi-même, et elles ne sont pas complètes tant qu'on n'a pas fait son dernier acte et dit son dernier mot. Vivons de manière à les mériter. Nous voudrions être de la race de ces journalistes que les sots peuvent détester et les tyrans proscrire, mais qui ne font point de déshonneur à la presse, qu'un vil calcul n'arrête pas et que n'écrase pas le mépris des gens de bien.
Evêché d'Angers
Angers, le 6 avril 1875.
Mon cher curé,
Je crois devoir vous communiquer une lettre que j'ai adressée, le 1^"^ du mois courant, au rédacteur en chef du Figaro, en réponse à l'envoi qu'il m'avait 'fait d'un numéro de cette feuille. Il y a là Un point de morale et de discipline ecclésiastique sur lequel je suis obligé d'appeler votre attention. C'est en même temps une question d'honneur pour le clergé français auquel on voudrait faire, devant le monde entier, la triste réputation de compter plus de quatre mille de ses membres parmi les abonnés d'un journal qui ne devrait pas se trouver entre leurs mains.
Voici cette lettre :
Angers, le l^"" avril 1875.
« A monsieur de Villemessant, rédacteur en cJief du
Figaro.
« Monsieur le rédacteur en chef,
« Je n'avais pas l'intention d'intervenir dans ce que vous appelez « la querelle entre VUnivers et le Figaro », laissant à des voix plus autorisées que la mienne le soin de se prononcer à cet égard. Mais, en m'envoyant aujourd'hui un numéro de votre journal, vous m'autorisez par là même et vous me provoquez en quelque sorte à vous donner mon avis. Car c'est dans ce but apparemment que vous m'adressez le numéro du 29-30 mars, dans lequel vous avez voulu traiter la question à fond. Ne reconnaissant pas à M. Veuillot une autorité suffisante pour décider quelles lectures peuvent convenir ou non à des ecclésiastiques, vous vous tournez vers les évêques pour connaître leur jugement. C'est ainsi du moins que je dois interpréter un envoi auquel il me serait impossible d'assigner un autre motif. Si telle est, en effet, votre pensée, je ne puis que vous en louer, et vous me permettrez d'y répondre avec une entière franchise.
« Je regrette, monsieur le rédacteur, d'être obligé de vous dire que j'estime la lecture du Figaro peu convenable, j'ajouterai même dangereuse, pour un ecclésiastique. Vous consacrez toute une partie de votre journal à un ordre de matières auxquelles l'esprit et l'imagination d'un prêtre doivent rester complètement étrangers. Vous initiez vos lecteurs aux mœurs, aux habitudes, aux aventures d'un monde frivole et hcencieux, qui n'a rien de commun avec la gravité de la vie sacerdotale. Il est extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, que le cœur d'un prêtre.
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dans lequel tout doit être chaste et pur/ ne reçoive, quelque atteinte à un pareil contact, et qu'il ne sorte plus ou moins souillé de toutes ces descriptions et de toutes ces intrigues dont votre journal semble s'être fait une spécialité; et si vous dites à ce lecteur imprudent de passer outre et de ne pas tout lire, vous rendez par là même justice à votre feuille en avouant qu'elle n'est pas faite pour lui. Cela est si vrai que je n'ose même pas désigner davantage ce qui fait l'objet de mon blâme, tant il est des noms et des choses qui ne doivent pas se trouver sous la plame d'un prêtre ; et c'est là, paraît-il, votre thème habituel. Que dire, par exemple, de cette étrange correspondance, mise au service des plus mauvaises passions et dont VUnivers nous a révélé l'existence ? Permettez-moi de vous faire observer que, dans votre long plaidoyer, il n'y a pas un mot d'explication à cet égard; et c'est pourtant là un point capital, car je ne sache pas qu'il y ait e'u jamais dans la presse un exemple d'excitation aussi directe et aussi peu voilée au vice que saint Paul défend même de nommer parmi les chrétiens. Et voilà le journal que vous servez à des prêtres comme lecture quotidienne !
« Il ne saurait assurément, monsieur, entrer dans ma pensée de vouloir transformer les journaux en recueils d'homélies ou de méditations. Ce n'est point là ce qu'on leur demande, et il leur est bien loisible de viser à un autre but. Mais encore fau,t-il qu'un lecteur honnête puisse y jeter les yeux sans rougir de lui-même, surtout quand ils affectent la prétention d'avoir des abonnés ecclésiastiques. Or, dans le numéro même que vous avez cru devoir m'envoyer, comme spécimen, saQS doute, je trouve, au bas de la deuxième page, un roman profondément immoral, où il y a des détails d'une crudité tellement révoltante, qu'ils me semblent relever de la police correctionnelle, plus encore que de la conscience chrétienne. Et ce sont là, je le répète, les lectures qae vous offrez à nos prêtres! En vérité, monsieur, je
ne sais quelle idée vous vous formez du Scacerdoce catholique; mais en l'invitant à lire ou à favoriser par l'abonnement de pareilles productions, vous lui faites, à votre insu, sans doute et malgré voas, la plus sanglante des injures.
« Aussi ai-je besoin de votre affirmation pour me faire à l'idée que vous puissiez compter parmi vos abonnés 4.200 ecclésiastiques. Pour ma part, je pense bien que vous n'en avez pas un seul de mon diocèse; et, si, par malheur, il devait en être autrement, je n'hésiterais pas un instant à élever la voix et à remplir mon devoir pour l'honneur du sacerdoce et dans rint6rêt des âmes qui me sont confiées. Quelques ecclésiastiques, trop confiants dans vos promesses, ont pu s'abonner à votre feuille, par suite des avantages qu'elle offrait à leur bourse, malheureusement trop légère, et ils ont été à coup sûr fort excusables; mais ils cesseraient de l'être, après une expérience qui doit leur paraître complète. Il n'y a pas de réduction de prix qui puisse entrer en ligne de compte, lorsqu'il s'agit d'éviter le scandale, de sauvegarder la pureté et la délicatesse de la conscience.
« Ce serait de votre part, monsieur le rédacteur, un acte de justice et de loyauté que de vouloir bien faire connaître mon jugement à vos lecteurs. Vous pouvez bien récuser l'autorité de M. Veuillot, quoiqu'il use à votre égard du droit que le baptême confère à tout chrétien; mais il n'en saurait être de même des évêques que Dieu et l'Eglise ont constitués les juges naturels de vos lecteurs et abonnés ecclésiastiques. Ceux-ci ont le droit de savoir ce que nous pensons de leurs actes, et vous avez le devoir de les en instruire. Le débat a pris d'ailleurs un tel caractère de publicité, que le silence nous devient impossible, et, pour ma part, je suis bien décidé à le rompre, afin de décharger ma responsabilité. Mais j'aime mieux demander à votre impartialité l'insertion de cette lettre à laquelle vous avez dû vous attendre
ea me faiscant un envoi que je ne m'explicfuerais pas
autrement.
« Agréez, monsieur le rédacteur en chef, etc.
«t Ch.-Emile, « Evêque d'Angers ».
Comme vous le voyez, mon cher curé^ j'ai trop bonne opinion de mon clergé pour penser qu'un seiil de ses membres puisse se trouver dans le cas que je viens d'indiquer; sinon, il saurait ce qu'il devrait faire; et en tout état de cause, c'est mon droit et mon devoir de prémunir mes excellents collaborateurs contre une lecture que je regarde comme malsaine.
Agréez, mon cher curé, l'assurance de mon sincère attachement en Xotre-Seigneur.
t Ch. -Emile, Evêque d'Angers.