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V. — LETTRE d'un PRÊTRE ABONNÉ AU FiçarO

1^^ avril 1.875.

Voici la lettre d'un prêtre abonné au Figaro, publiée dans ce journal. Elle nous a intéressé. Jusqu'à présent, les ecclésiastiques en petit nombre qui nous ont marqué un dissentiment, avaient allégué un motif doctrinal quelconque et choisi une feuille plus ou moins sérieuse. C'est la première fois qu'un prêtre prend parti contre nous uniquement par goût pour M. de Villemessant et chez M. de Villemessant. Cette nouveauté nous étonne, et puisque nous devions la voir, nous nous félicitons de l'heure avancée. Il y a trente-cinq ans, au matin de notre longue garde, elle aurait pu ,nous déranger. Ecoutons donc les raisons, les idées et la langue du prêtre amateur de ]\I. de Villemessant. Il ne signe pas et l'autre en paraît importuné. Il offre de nous montrer l'original avec le tiinhre de la poste. Quelle simplicité I Est-ce que son indiscrétion nous autoriserait à voir ce qu'il n'a pas le droit de montrer? Plus fin, M. de Villemessant comprendrait qu'un prêtre, même abonné du Figaro, ne croit pouvoir le lire qu'entre chien et loup, et le défendre qu'en pleine nuit. Ceci suffit à lui donner la vraie note de l'opinion. Quand cette opinion sera générale, comme elle doit l'être, il périra.

« Monsieur le directeur du Figaro,

« Ancien abonné de VUnivers, lorsqu'il m'était possible d'avoir un co-abonné, j'ai payé pendant plusieurs années et sans regrets la prose de M. Louis Veuillot à raison de 64 francs par an. Depuis plusieurs mois, comme un certain nombre de mes confrères dont le budget est assez maigre (M. Veuillot ne nous en fera pas un crime!) sans déprécier la prose de VLhiivers, j'ai cru po avoir accepter en sûreté de conscience un abonnement à prix réduit du Figaro. C'est donc comme membre d'un fort troupeau d'ecclésiastiques que je me crois permis de répondre deux mots aux impertinences pour ne rien dire de plus, contenues dans le numéro de VUnivers du mercredi 3 mars, et signées L. Veuillot.

« Qu'y faire si le traitement d'un pauvre curé de campagne n'égale pas à beaucoup près les émoluments d'un des rédacteurs de VUnivers et ne lui permet pas de payer un abonnement à ce journal!

« Faut-il mépriser le clergé parce qu'il est pauvre et le traiter de troupeau? Comme vous qualifiez les prêtres, monsieur Veuillot, vous, rédacteur en chef d'une feuille catholique! Il est vrai que telles sont vos habitudes et, au moins sous ce rapport-là, pourri ez-vous prendre des leçons de convenance dans la feuille que nous recevons !

« Voudri ez-vous, par hasard, nous apprendre à lire le journal, et ne savons-nous pas que, même dans vos colonnes, il faut en prendre et en laisser? Les prêtres ne lisent pas tout, parce . qu'ils ne doivent pas tout lire; mais, de grâce, supposez-leur la sagesse du choix! Supposez encore qu'ils ne vont pas chercher leur préparation à la lecture du bréviaire dans les feuilles pubhques, pas mêrtie dans les Odeurs de Paris!

« Vous vous désolez qu'on abandonne VUniversprédicateur pour Figaro-Taharin! Franchement, vous n'auriez pas la prétention d'être le prédicateur du clergé! Nous sommes vos pères, après tout!... A au-

cun journaliste, pas même à vous, Jésus n'a dit : « Enseignez les nations... qui vous écoute m'écoute!... »

« yous avez eu beaucoup d'esprit, monsieur; vous ne prétendez pas avoir accaparé l'Esprit-Saint? et vous n'êtes, somme toute, qu'un journaliste. Or, tous les journalistes du monde sont bien petits à côté du plus modeste curé de campagne qui commande à Jésus-Christ! Tous réunis, vous êtes incapables de faire la plus petite goutte d'eau bénite!

« Vous croyez, monsieur, que Jésus n'aurait pas lu le Figaro; mais celui qui a dit : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, aurait-il lu VUnivers?... Une bouche vénérable vous rappelait naguère à la pratique de la charité; je crains bien qu'elle ne soit prochainement obligée de vous rappeler à la pratique d'une vertu non moins belle, l'humilité.

« Si vous rencontriez, dites-vous, les abonnés ecclésiastiques du Figaro sur la^ route de Genève,^ vous ne seriez pas loin de croire qu'ils n'allassent voir l'épouse de M. Loyson!...

« C'est votre avis... voyons, un peu d'humilité; vous n'êtes heureusement pas infaillible! On vous a bien nommé le pape des Gaules!... L'avez-vous cru?... C'était par ironie!...

« Il n'y a que quelques mois, vous auriez pu rencontrer sur la route de Genève deux de nos malheureux frères que j'ai beaucoup connus; mais en fouillant leurs malles, vous eussiez trouvé leur petit bagage emballé dans les numéros de VUnivers dont ils étaient deux fanatiques lecteurs!...

«Un des abonnés ecclésiastiques du figaro. »

Or, monsieur l'abonné ecclésiastique du Figaro, si ce sont là vos vraies raisons, elles sont faibles.

Vous êtes prêtre, vous êtes pauvre, et cependant vous avez besoin de. recevoir un journal ; VUnivers coûte trop cher, la prose de M. Veuillot vous scandalise, il vous faut donc prendre un journal à bon

marché où M. Veiillot n'écrive pas. Tout cela est in discutable, vous êtes dans votre droit. Mais je dis à mon tour que de claires et rigoureuses convenances ont le droit de s'imposer à votre droit. Il faut que votre journal à bon marché vous entretienne beaucoup des affaires de l'Eglise et fort peu dès choses qui sont contraires à l'esprit sacerdotal, à l'esprit chrétien, à la bonne odeur de Jésus-Christ.

Ce journal existe, il en existe même plus d'un. Il y a le Monde, à 40 francs, il y a la France nouvelle, à 28 francs. Ces journaux catholiques sont bien informés et bien faits. Il y a probablement le journal catholique de votre province, il y ejri a d'autres encore, pour tous les goûts honnêtes, qui vous parleront à bon marché du Saint-Père, des confesseurs, des martyrs, de tout ce qui se passe à Rome et dans le monde de Jésus-Christ. Sans avoir la prose aimable et aristocratique de M., de Villemessant^ ils n'ont pas la prose roturière de M. Veuillot. Voilà votre lecture. Quelle erreur d'aller prendre, au lieu de ces feuilles marquées de la croix, ce Figaro où la croix ne paraît qu'entourée de pasquinades, de ripailles, de frivolités et d'indécences 1 Pour Figaro, point de Pape captif, point d'évêques prisonniers, point d'Eglise persécutée et martyre. On s'amuse comme en Prusse. Il n'y a que des viveurs et des bacchantes. Est-ce que ni ces absences ni ces présences ne sont sensibles a votre cœur? Rien ne vous manque, rien ne vous choque, la vie et les exercices spirituels de M. de Villemessant sont l'unique rosée dont vos aridités aient besoin tous les jours? Alors, monsieur, quel prêtre êtesvous? Et si vous dites que vous ne considérez pas ces spectacles, que vous passez, que vous payez quarante francs par an le plaisir d'ouvrir un journal que vous ne lisez point, alors quel pauvre êtes-vous?

Si le Figaro vous diminue ses prix, il vous diminue encore plus les vérités, il en diminue pour plus de vingt-quatre francs. Vous savez qu'un homme et sur-

tout un prêtre, ne vit pas longtemps de vérités diminuées. Mauvaise économie!

Les prêtres sont nos supérieurs et nos pères. Cette vérité est entière chez nous, et nous n'avons qu'une peur : c'est d'en être plus persuadés que vous, abonnés du Figaro. Nous consacrons nos labeurs, souvent onéreux et périlleux, à établir vos droits. Plusieurs parmi nous y ont consacré leur vie et sacrifié avec joie leurs ambitions et leur fortune.

Nous avons pris cette carrière qui ne mène nulle part, ne demandant à l'Eglise ici-bas que de bénir notre cercueil, comme elle bénira, s'ils y consentent, le cercueil des ouvriers de M. de Villemessant. Vous êtes nos pères, messieurs, mais par la même raison^, nous sommes vos fils, et vous nous devez aussi quelque chose. Vous faites l'eau bénite que tous ensemble nous ne pourrions faire : c'est bon. Mais rien ne peut vous dispenser de la faire dignement et de nous apprendre à en user fructueusement. Tous ensemble les abonnés ecclésiastiques du Figaro ne sauraient tirer une goutte d'eau bénite d'une tonne d'encre de M. de Villemessant, et l'eau bénite correcte qu'ils feraient chez ce seigneur pourrait encore nous servir qu'elle ne lui servirait pas.

Vous nous devez l'exemple de fuir les entretiens qui corrompent les mœurs. Ne le donnez-vous par votre fréquentation du Figaro ?

C'est assez. Vos plaisanteries sont à pardonner; vos anecdotes sur les prêtres lecteurs de VJJnivers qui vont loysonner, auraient besoin de votre signature, que vous ne donnerez jamais. Si tel pouvait être l'effet de la lecture de VUnivers, quel serait le résultat de la lecture du Figaro ? Un évêque nous écrivait dernièrement qu'un séjour prolongé chez M. de Villemessant équivaut presque à un séjour à Genève. Nous le croyons, et c'est ce qui nous a fait parler.

L'estime profonde, la révérence et l'amour que nous avons pour tant de dignes -et admirables prêtres français qui sont l'honneur du clergé catholique

et l'élément peut-être unique du salut de la France, justifient assez nos combats. Quand nous avons vu que ce clergé incomparable pouvait être entamé par cette peste de la littérature frivole, et que le Figaro se vantait d'avoir 4.200 abonnés ecclésiastiques, sans croire à ce grand nombre, et sachant bien qu'il n'est pas réel, nous avons eu peur, et nous l'avons dit. Nous le dirons encore et nous ne cesserons tant que nous croirons au péril. Ce serait une victoire du mal pire que toutes celles de la Prusse et de la révolution. Le clergé français contaminé par l'hérésie de la ribotte, ajournerait l'espérance d'une résurrection sociale.

Voilà le fond de nos pensées et de notre opposition contre M. de Villemessant. Il peut l'attribuer à n'importe quelle basse pensée, et essayer de n'importe quelle diversion pour nous détourner. De notre droit de chrétiens et de notre droit de Français, nous irons en avant. A nos yeux, cette cause n'est pas légère: c'est une cause publique et pressante. Elle doit être soutenue, elle le sera et elle triomphera.

yi. — LA PETITE CORRESPONDANCE DU « NUMÉRO DES

FAMILLES DU Flgavo. »

5 avril 1875.

Hier, l'annexe morale et littéraire qui constitue le Figaro des familles (la mère en permettra la lecture à sa fille) contenait cette mention phénoménale :

« Les personnes qui ne trouveront pas leur petite correspondance dans le présent numéro du Figaro sont priées de passer ou d'écrire au bureau des petites Annonces du journal. On leur remboursera le

montant de leurs ,avis, dont la rédaction nous a paru choquante. »

Choquante? Comme cette même annexe destinée aux familles renferme néanmoins un petit courrier assez fourni de ces traits galants qu'on a coutume d^'y voir, et par-dessus le marché plusieurs morceaux de littérature morale, et en outre ane illustration du costumier Grévin, le plus renommé des couturiers en feuille de vigne, on se demande ce qu'ont bien pu faire les rédacteurs de la petite correspondance pour choquer le commissionnaire à ce point qu'il offre de rendre l'argent?

Cette note semble indiquer que dans le courant de la semaine, à la suite peut-être des honteuses dénonciations de VUnivers, il y a eu quelques pourparlers entre la pudeur publique et le Figaro, et que certaines concessions auraient été faites de part et d'autre.- Il nous ,semble voir la scène.

La pudeur publique, par exemple, aurait feint de rougir et menacé de se fâcher; le Figaro qui connaît tous les jeux, aurait feint de s'être mépris et d'avoir peur; et .après ces explications, la pudeur publique rassurée aurait détourné les yeux, et le Figaro se serait promis d'oublier sa peur. La paternité du gendarme et le repentir de Polichinelle ont de ces colloques tous les jours que Dieu fait. Les jeunes Français s'en amusent beaucoup. Ce gendarme est si bon, ce vieux: Polichinelle est si drôle, et ces jeunes Français, nés malins, :aiment tant la farce !

Néanmoins, il faudrait voir le fond des choses et prévoir la suite. Le fond des choses n'est pas propre, la suite ne sera pas gaie. Il est mauvais q'ue le gendarme soit toujours roué de coups par Polichinelle : ou l'on ne trouvera plus de gendarme ou il finira par s'insurger et par rouer et pendre à son tour quiconque lui paraîtra porter un bâton. Ce qui produirait^ dans la constitution française de notables changements! La presse a beaucoup l'humeur de Polichi-

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nelle. C'est fort bien, quant à présent. Elle va effrontément dans les hauts lieux et dans les mauvais lieux; elle y entre en plein jour, suivie de la foule énorme à qui elle semble commander. Le gendarme n'ose l'empêcher, craignant qu'on ne, le roue. Mais quand le gendarme s'insurgera et ne voudra plus qu'on le bafoue et qu'on le bâtonne, il verra tout de suite une autre foule derrière lui, une foule indignée de ces longs et sales désordres. Alors la presse et la foule seront rouées. Ce dénouement, quoique juste, nous effraye. Nous voudrions qu'on le prévînt. Polichinelle bâtonnant le gendarme, ou le gendarme bâtonnant tout le monde, cela ne fait pas un état social digne d'envie, d'autant que Polichinelle ne pouvant plas jouer le gendarme, se mettra de son côté et jouera de lui.

Parlant sans figure, nous sommes ennemis des concessions réciproques que pourraient se faire Figaro et l'autorité. La même loi pour tous, s'il vous plaît!

Figaro veut introduire chez nous des mœurs étranges et étrangères. Cette petite correspondance, dont on voit trop le but, est un élément de perdition et de dépravation qui réussit chez d'autres peuples, mais que nos mœurs, si mauvaises qu'elles soient devenues, refusent encore. Il a pris un grand développement en Allemagne, où quelques journaux le favorisent beaucoup et en tirent des profits aussi honteux qu'abondants. Figaro, le premier, en a signalé l'infamie, relevant, en présence de ce spectacle, la tenue et la dignité de la presse française. Ensuite, il a eu la malheureuse idée de l'exploiter, et il commence la mise en train avec son numéro des Familles.

Il y tient. Malgré les nombreuses réclamations qui se sont élevées de toutes parts contre cette peste exotique, il persévère dans le dessein de l'acclimater. A notre jugement, la plupart de ces petites correspondances ne sont pas réelles. Il les fabrique lui-même. C'est un besoin qu'il veut créer et il fournit les modèles. La France est encore trop honnête pour avoir inventé et pour accepter cela. Mais les professeurs

sont trouvés : si la magistratare n'y met ordre, les élèves et les imitateurs viendront. Il en naîtra à Paris et dans les départements.

Il est temps. Dans ce moment, les gardiens de la morale publique sont encore plus puissants que le mal à réprimer. Ils n'ont pas besoin de rigueurs, c'est assez qu'ils donnent un avis. Toute l'opinion, toute la presse, sans distinction de parti, les soutient contre l'industrie naissante. A l'exception du promoteur, personne ne leur demande d'épargner le chancre nouveau qui menace de déshonorer le triste visage français. On trouve que cette pauvre face porte assez de meurtrissures et de flétrissures. Après avoir payé des milliards à la Prusse, ne lui empruntons pas les vices les plus hideux de ses reptiles, qui nous coûteraient davantage.

Nous demandons formellement que la justice intervienne dans le commerce d'annonces du Figaro, ne fût-ce que pour protéger le monopole de la poste si l'on craint d'invoquer d'autres lois. ;

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