‹ Derniers momens de Napoléon (volume 2)Chapitre 6 sur 38 · S DERNIERS MOMENS · texte numérisé non relu

S DERNIERS MOMENS

14 Jvrtl.

L*Empereur a passé une fort mauvaise nuit. — La fièvre a diminué à ]a suite d'abondantes sueurs visqueuses partielles. — La prostration des forces est toujours considérable^ moindre pourtant qu'elle ne Tétait hier.

7 heures a. m. — Le malade prend du thé acidulé avec du suc de citron ; à 8 heures du chocolat ; à 9 heures un peu de gélatine, à 9 heures et demie une soupe faite avec du vin chaud et des croûtes de pain rôti ; enfin, à lO heures un quart, il mange deux gauffres.

Midi. — Les symptômes morbifiques se sont adoucis, et le malade est d'assez bonne humeur ; il prend encore une soupe au vin chaud, et reçoit de la manière la plus aimable le Docteur Arnott ; il lui exp^^ie les sensations qu'il éprouve^ le questionne, l'interroge sur ce qu'il doit faire, et, passant toat à coup de la médecine à la guerre, îl se met à discourir sur les armées Anglaises,

les généraux qui les ont commandées, et fait un magnifique éloge de Marlborough.

Napoléon était mieux ; je renaissais à Tes^ pérance ; je ne fus pas maître d'un mouvement de gaîté, il s'en aperçut, me jeta un coup d'œil et poursuivit : " Ce n'était pa^^ un homme étroitement borné à son champ de bataille ; il négociait, combattait; il était à la fois capitaine et diplomate. Le SO^.

a ses campagnes? — ^Je ne le pense pas.-— Eh bien ! j'en ai là un exemplaire que je suis bien aise d'offrir à ce brave régiment.

Prenez-le, Docteur; vous le placerez de ma part dans sa bibliothèque." Le Docteur le prit, et se retira. ** Qu'aviez-vous donc,*' jne demanda ** Napoléon dès que nou^ fûmes seuls. — Rien, un souvenir, la chanson de Malbrouck^ dont j'ai été bercé dans mon enfance, m'est revenue à la mémoire ; je fusse parti d'un éclat, si je n'eusse été en présence de votre majesté. — Voilà pourtant ce xjue c'est que le ridicule ; il stigmatise tout jusqu'à la victoire." Il riait lui-mém^, et se mit à fredonner le premier couplet. Nous prenions Marlborough au plaisant ; son excellence n'était pas si facile ;

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elle l'aperçut sous le bras du Docteur, le repoussa, ne voulut pas qu'il communiquât avec le 20^. Amott, tout confus, craignit aussi qu'il ne lui donnât la peste à lui-même, et se hâta de le déposer chez Pofficier d'ordonnance, qui était capitaine de ce régiment Moins méticuleux, celui-ci le reçoit. Cette inconvenance révolte Hudson ; il accourt, menace, destitue : le Capitaine est remplacé ; il le méritait bien ; il avait accepté un ouvrage que lui remettait Ar* nott.

2 heures ^ p. m. — Vomissement glaireux.

S heures f p. m. — Violentes agitations convnlsives qui durent pendant près d'une heure et demie, le pouls est petit, vibratile et irrégulier. — Froid glacial. — Sueurs froides et visqueuses. — Tension douloureuse du bas-ventre. — ^Douleur de tête. — Profonds soupirs. — Oppression de Testomac.-r-Atonie générale ; Napoléon se lève deux fois dans le courant de la journée, mais avec beaucoup de peine, et reste peu de temps debout.

Sur le soir, la prostration des forces augmente encore.

7 heures p. m. — Le malade prend un bouillon avec des croûtes de pain rôti et un peu de gélatine. II passe assez tranquillement le reste de la soirée ; il goûte même quelques instans de sommeil.

1 1 heures p. m. — L'Empereur s*é veille avec de fortes nausées, et vomit un peu de glaires.

15 Avril.

L'Empereur a passé une mauvaise nuit ; il est assoupi, couvert de sueurs froïdes et visqueuses ; il éprouve un froid universel.

Son pouls, à peine sensible, fournit plus de cent pulsations par minute. La respiration est courte, profonde ; et donne souvent lieu à des soupirs prolongés. Fortes nausées.

5 heures a. m. — ^Vomissement de matières glaireuses. Pendant la nuit, le malade prend

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à diverses reprises un peu de gélatine, et une cuillerée de vin étendu d'eau.

7 heures a. h* — Le malade prend une soupe de vermicelle.

9 heures a. m. — L'Empereur se trouve un peu mieux, le pouls est devenu plus fort»

mais par fois intermittent. La chaleur du corps est naturelle. Une dose de la décoction de quinquina, avec la teinture du même médicament, semble avoir diminué

la disposition au vomissement.

10 heures a. m. — L'Empereur prend du chocolat, le pouls devient plus régulier, donne quatre-vingt-dix pulsations par minute, mais reste toujours petit et déprimé.

1 heure p. m. — Vomissement glaireux présentant la couleur du chocolat.

1 heure ^ p. m. — L'entrée de Tappartement de l'Empereur est interdite à tout le monde, excepté au Général Montbolon et à Marchand, qui restent auprès de lui jus-

qu'à six heures. J'entre ; le tapis est cou* vert de papiers déchirés ; tout est étiqueté^ muni d'une adresse. Napoléon a fait le recensement de son nécessaire, et donné à chacune des pièces qui le composent une destination spéciale. ^* Voilà mes apprêts.

Docteur; je m'en vais, c'en esl fait de moi." Je lui représentai qu'il avait encore bien des chances, que son état n'était pas désespéré ; il m'arrêta. '^ Plus d'illusion»

me dit-il ; je sais ce qui en est, je suijs résigné."

6 heures p. m. — Violente agitation convulsive qui dure pendant deux heures.— Tension douloureuse du bas-ventre.— Douleur profonde du foie. L'Empereur se plaint, dans la soirée, d'une extrême faiblesse ; il est fatigué ; il a trop écrit. — ^^11 a pris deux lavemens. — Alimens variés et légers.

16 ÂvriL

L'Empereur a passé une nuit assez tran*quille, quoiqu'il ait été constamment couvert de sueurs froides et visqueuses, et que

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son sommeil ait été fréquemment inter* rompu par des serremens spasmodiques à la gorge^ accompagnés d'un violent sentiment de sufFocation. — Pouls irr^ulier, petit) déprimé, et variant de quatre-vingts à cent pulsations par minute. — Chaleur audessous de Tétat naturel. — Couleur cadavéreuse. — Peau humide et visqueuse. Quoique l'illustre malade continue à prendre de la nourriture, les forces vitales s'éteignent à vue d'oeil.

1 heure p. m.^ — ^La porte de son appartement est de nouveau interdite ; le Général Montholon et Marchand restent avec lui jusqu'à cinq heures. J'entre, je trouve Napoléon accablé, je laisse percer mon inquiétude. " — Cest que je me suis long-temps occupé ; j'ai trop écrit." Et portant la main sur Thypocondre droit et la région épigastrique, " Ah ! Docteur, quelle souffrance! quelle oppression! Je sens à l'extrémité gauche de l'estomac une douleur qui m'accable.'^— Froid glacial aux extrémités inférieures. — Anxiété générale. Dans la soirée cependant, il y a un mieux sen-

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sîble. Un peu trop de nourriture ; digestion extrêmement pénible. — Respiration difficile et laborieuse. — Pouls de plus en plus irrégulier et déprimé. — Lavement rendu presque aussitôt que pris. Le malade passe le reste de la soirée dans un état d*agitation et de somnolence qu'il ne peut vaincre ; je cherche à le soulager, il s*y refuse ; je lui présente de nouveau la potion, il l'éloigné, retourne la tête et me dit : ^* il faut vous marier, je veux vous marier, Docteur. — Moi, Sire ! — Vous." Je ne savais où il voulait en venir, j^attendais, il reprit : *• Vous êtes trop bouillant, trop vif, vous avez besoin d'un calmant. Ëpousez une Anglaise, son sang à la glace modérera le feu qui vous dévore: vous serez moins tenace. — Je voulais soulager votre Majesté, et ne cherchais pas à lui déplaire. — Je le sais.

Docteur ; aussi votre malade va-t-il être désormais plus docile ; donnez la potion." Je la lui passai, il la prit, et l'avala d'un trait. " Quand on est coupable d'irrévérence envers Galien, voilà comme on Texpie."

17 AvriL

Le pouls s'est maintenu dans le même état de dépression, de vitesse et d'irrégularité, jusqu'à une heure et demie du ma-^ tin* Il est survenu à cette époque un vomissement abondant de matières glaireuses, mêlées avec des substances alimentaires non digérées.

2 heures a.m. — Vomissement de même nature, mais plus abondant encore que le premier. Le malade a été fort agité pendant le reste de la nuit ; il éprouvait un frmd universel, des sueurs visqueuses, et un sentiment pénible de suffocation ; le sommeil était fréquemment interrompu; le pouls, de plus en plus faible^ irrégulier, est devenu presque insensible au point du jour. Adynamie excessive.

6 heures a. m.— L'Empereur a pris la dose accoutumée de décoction et de teinture de quinquina. Ce médicament a paru le spulager, il s'est trouvé beaucoup mieux le

reste de la journée; il a mangé plus qu'à Tordinaîrey et s'est levé deux fois.

J'avais remarqué que l'état de l'Ëuipereur était toiérable lorsqu'il avait le ventre libre» Je cherchai à l'entretenir au moyen de queK ques laxatifs. Napoléon était tourmenté par la soif; mais l'usage des sirops^ des boissooa faites avec la réglisse avait amené le dégoût ; il n'avait pas encore usé de la limonade ni de l'orangeade; ces préparations ne pouvaient que lui être avantageuses, je les prescrivis ; l'embarras était de se procurer des citrons et des oranges ; Tîle en fournit, mais si acides, si amers que je n'osais en faire usage. Il le fallut pourtant, je n'en trouvai pas un seul qui vînt du Cap.

J*eus beau choisir, monder, trier, tout était si détestable que l'Empereur se crut empoisonné. " Docteur, qu'est-ce cela ?

quel breuvage? quelle horrible préparation ! — De la limonade. Sire. — -De la limonade !'' — Il se tut, laissa tomber sa tête, ^^ Rassasié d'outrages, en butte à toutes les privatians ! dans quelles mains je suis tombé !" Il se calme, prend un lavement.

Je propose les pilules cathartiques, mais Napoléon refiise d*en faire usage. Le pouls est devenu plus régulier. Il donne 76 pulsations par minute; Turine est toujours bourbeuse ; la chaleur du corps diff^e peu de Tétat nature). Le malade mange un peu de faisan en hachis, et boit une cuillerée de clairet étendu du double d*eau.

8 heures p. m. — ^L'Empereur a pris la dose accoutumée de décoction de quinquina.

9 heures p. m. — Vomissement. Le malade rejette les substances qu^il avait prises.

il heures p. m. — Lavement.

18 Avfil.

L'Empereur passe une nuit des plus mauvaises. Il éprouve dans Fabdomen un sentiment de douleur et d'ardeur insupportable. Il est glacé, couvert de sueurs vis-

queuses; il a des nausées continuelles et des vomissemens qui se prolongent jusqu'à quatre heures et demie du matin. Il est triste, abattue, ne parle qu'avec difficulté. Il attribu la situation où il se trouve à la potion tonique de la veille. Urine bourbeuse ; pouls petit, irrégulier ; chaleur au* dessous de l'état naturel, peau légèrement visqueuse : PEmpereur a pris un peu de nourriture qu'il a gardée en partie. Il se lève, se couche, se relève encore, et éprouve une inquiétude qu'il ne peut vaincre,

Ô heures a. m. — lue pouls est toujours variable, petit et irrégulien II donne quatre-vingts à quatre-vingt-dix pulsations par minute.

â heures p. m. — Lavement. Je propose à Napoléon quelque médicamens que je crois utiles. — "Non, me dit-il du ton d'un homme qui a pris son parti; l'Angleterrre réclame mon cadavre^je neveux pas la faire attendre, et mourrai bien sans drogues."

*' Il n'en est pas là, nous dît Arnott.— Où en est-il donc, lui demandai-je ; vous répandez Tespérance autour de nous : quels sont vos motifs ? Exposez moi votre opinion ; faites que je la partage*' J'analysai les symptômes, je récapitulai les accidens ; le Docteur fut bientôt revenu d'une conviction qu'il n'avait pas. Nous nous éloignâmes ; la conversation devint sérieuse, médicale, roula sur la nature de la mala^ die. Arnott parlait de squîrres, d'affections héréditaires. Je lui observai qu'Hudson était sans doute le premier geôlier du monde, mais que ses conceptions physiologiques avaient besoin de la sanction du temps. Il se récria sur l'imputation ; je lui répondis qu'elle était juste, il n'insista pas. Mais Napoléon parlait sans cesse de squirres! il avait la conviction qu'il en était atteint ! -—Il confondait la nature avec la latitude j il attribuait à l'une ce qui n'était dû qu'à l'autre. — " La latitude est bonne, le climat tout-à-fait sain. Nous sommes aussi bien portant que si nous étions en Angleterre. — Vous surtout, Docteur; mais vous êtes si

rompu à la peine que vous ne tenez pas compte des maladies. Huit à neuf moiô de lit sont une bagatelle, vous n'y regardez pas de si près. — Il est vrai que j'ai payé tribut à la latitude, que j'ai même été mis à d'assez cruelles épreuves; mais un cas particulier ne décide rien. — Non plus que cette foule de soldats qui gisent dans vos hôpitaux. — Ils sont accablés de service ! le jour, la nuit .... Le climat • . . . — Non î Je vous le jure, le climat n'y est pour rien.

L'air est pur, tempéré ; nous jouissons de la plénitude de nos forces : nous ne serions pas mieux dans notre pays natal. — Ni nous non plus?— Je ne le pense pas. — Si nous souârons . . . • — C'est que vous avez à souffrir ; V0U9 éprouvez une de ces crises auxquelles les lieux ne remédient ni ne contribuent. — Napoléon 'Sans doute aussi ?— Aussi ; on vit, on meiirt partout. L'homme s'éteint comme l'heure sonne. Nous sommes des espèces de pendules qui oscillent pendant un temps déterminé, après quoi le balancier s'arrête sans que ni l'air ni la température puissent prolonger le

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