‹ Derniers momens de Napoléon (volume 2)Chapitre 5 sur 38 · TOUS II · texte numérisé non relu

TOUS II

&â DERNIERS MOMENS

dant toute la soirée et une partie de la nuit. — Nouvel accès de fièvre.

10 heures p.m. — La fièvre diminue, et est suivie d'une sueur visqueuse abondante.

6 Avril.

La nuit n'a pas été mauvaise ; cependant la pilule n*a produit aucun effet, et la fièvre a reparu avec une nouvelle violence. Le sommeil a souvent été interrompu par une soif ardente. Le malade demandait sans cesse à boire, et ne pouvait Tetancher ; les sueurs visqueuses qui se manifestaient ordinairement à la tête, sur Tépine du dos, à la poitrine et aux extrémités supérieures, ont été plus abondantes que précédemment. Ce matin, la fièvre a considérablement diminué, le pouls donne de soixante-dix à quatre-vingts pulsations par minute, la chaleur est presque naturelle ; le malade refuse toute espèce de nourriture et de médicament.

Midi. —Napoléon est plongé dans une

I>£ i^APOLEOK.

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espèce d*assoupîssement ; il refusé toiijoul'k de prendre de la nourriture. Je le pi*ésse de se refraîchir la bouche. — ^* Laiàsez^ docteur, laisser ; ne troublez pas lé repos dont je jouis.'*

1 heure j?. M. — L'Emperetu- a pris deux pilules purgatives. Nous lui proposons Tusage des cordiaux, de la décoction de quinquina surtout.

9 heures p. m. — Exacerbation de la fièvre accompagnée de froid glacial aux extrémités inférieures, de douleur à la tète, au foie, à Testomac, et d'une tension douloureuse au bâs-vëtitre. Le malade paraît très-agité, et vomit de la pituite épaisse et filamenteuse.

Lés pilules purgatives produisent enfin uttfe évacUationabondarite de tnatières jaunâtres, muqueuses et mêlées dé beaucoup de glaires.

H y avait une vingtaine dé jours qu'il était horà d'état de se faire la barbé ; il l'avait laissé croître au point d'en être incommodé. Je l'avais plusieurs fois engagé à la

faire faire par un de ses domestiques ; mais il avait toujours éludé. A la fin, la gêne devint tellement insupportable, que lui même témoigna le désir d'être rasé. Je lui proposai d'appeler Cursot ou quelqu'un de sa suite ; il ne repondit pas d'abord^ réiSéchit quelques momens et me dit: *^Je me suis toujours fait la barbe moi-même^ jamais personne ne m'a mis la main sur le visage. Aujourd'hui que je suis sans force, il faut bien que je me résigne, que je me soumette à une chose à laquelle ma nature s'est toujours refusée. Mais non, docteur, ajouta-t-il en se tournant vers moi, il ne sera pas dit que je me serai ainsi laissé toucher j ce n'est qu'à vous que je permettrai de me faire la barbe.*' — Je n'avais jamais fait que la mienne, je me retranchai sur mon inexpérience, et fis tous mes efibrts pour que l'Empereur eût recours à une main plus exercée. — ** A la bonne heure j il en sera ce qu'il vous plaira ; mais, bien certainement, aucun autre que vous ne se vantera jamais de m'avoir porté les mains sur la figure. Au re»te, je verrai*"

7 Avril.

L'Empereur a passé la nuit dans une agitatioa continuelle. — Borborygme. — Forte douleur de tête. — A deux heures du matin^ la fièvre a commencé a perdre de son intensite par l'effet de quelques sueurs visqueuses partielles assez abondantes. Ce matin, il éprouve une légère pesanteur de tête et un malaise général, le pouls est petit, fréquent, et irrégulier. .

S heures p. m. — Deux lavemens consécutifs ont été rendus avec des matières en état de dissolution. L'Empereur est d'assez bonne humeur. A quatre heures, il prend une cuillerée de gélatine et une pomme cuite.

5 heures p. m. — 11 se lève, se rase, fait sa toilette. '^ Eh bien ! docteur, ce n'est pas encore cette fois ? — Je vous le disais, sire ; votre heure n'est pas venue." J'approchai son fauteuil ; il s'assit, demanda les journaux, et les parcourait avec complaisance

lorsqu'il rencontra je ne sais quelle anec* dote offensante pour deux de ses généraux, qu*on disait avoir recueillie de la bouche de l'un de nous. Son front devint sévère, son œil prit du feu. " C'est vous, monsieur, qui répandez de telles infamies I c'est sous mon nom que vous les débitez ! qui vous pousse, qui vous excite ? que vous proposez-vous ?

Est-ce pour me faire tenir école de diffamation que vous vous êtes attaché à mes pas ? Quoi ! mes amis, les miens, ceux qui ont couru ma fortune, c'est moi qui les flétris ! moi qui les déshonore ! Que tardezvous ? qui vous arrête ? Courez en Europe ; voijs y ferez des lettres du Cap, de la Méditerranée, que sais-je moi? on n'est jamais embarrassé en fait de libelle. L'émigration battra des mains, je ne serai pas là pour vous démentir; vous jouirez de vos mensonges ; allez." Il se retira. Napoléon reprit : •'* Sans doute il y a eu des fautes ; • mais qui n'en fait pas ? Le citoyen, dans sa vie facile, a ses momens de faiblesse et de force ; et l'on veut que des hommes qui ont vieilli au milieu des hasards delaguerre, qui ont été constamment aux prises avec

tous les genres de diflSçultés, n'aient jamais été au-dessous d'eux -mêmes^ aient toujouj^a touché juste au but.

6 heures p. m. — Il prend une pilule purgative ; nous lui proposons de nopve^u Tusage de la décoction de quinquina.

7 heurçs p. m.— Il preipid une soupe d'ar-

row-rooty deux cuillerées de gélatine, et up

peu d'eau mêlée avec du clairet.

9 heures p. m, — Paroxisme accompagné des symptômes accoutumés.

11 heures p. m. — Sueurs partielles et visqueuses ; elles sont plus at^onclantes que îamais.

jamaii;

3 AvriL

, 7 heures a. m. — La nuit a été tout-a-fait mauvaise. Le pouls, sans être précisément fébrile, est petit, fréquent çt iiu'égulier.

L'Empereur accepte q^elques cuillerées dç soupe à^arroW'foot et de gélatine. A midi

88 DBRNIERS MOHENS

il prend encore de la gélatine avec deux biscuits à la cuillère, et un peu de vin muscat de Frontignan.

3 heures p. m. — ^Le malade consent à faire usage d*une once de décoction de quinquina, mêlée avec quelques gouttes de teinture spiritueuse du même médicament. U prend encore, sur le soir, de la gélatine et une soupe de vermicelle.

8 heures p. m. — Pilule purgative. — Pouls normal.

9 Avril.

L'Empereur a passé une assez bonne nuit ; il a bu du thé acidulé avec du suc de citron. A trois heures du matin il a pris une once de la décoction de quinquina avec la teinture spiritueuse du même médicament, et au point du jour il a eu des vomissemens de matières glaireuses. Le pouls, sans être fébrile, est petit, irrégulier, et donne de soixante-douze à quatre-vingt-quatre pulsations par minute. Le malade est d*une hu-

meur inquiète et sombre ; il éprouve d*abondantes évacuations : ses forces sont dans un état de prostration extrême.

10 Avril.

Rien de bien particulier. Le malade éprouve toujours des nausées ; il rend presque tous les alimens dont il fait usage : ses forces diminuent de plus en plus. Le pouls est presque normal et donne soixante-douze pulsations par minute. L'Empereur cependant croit éprouver du mieux. *^ La crise est passée } me voilà retombé dans Tétat où je languis depuis huit mois, beaucoup de faiblesse, point d'appétit et puis . . ." Il porta la main sur Thypocondre droit:

" C'est là, c'est le foie, docteur. A quelle latitude on m'a livré :" Il laissa tomber sa tête, et resta immobile jusqu'au moment où le chirurgien du SO^, qui lui avait demandé la permission de palper, voulut lui persuader que l'organe dont il se plaignait était en bon état. Il lui jeta un coup d'oeil qui n'était assurément pas celui de la conviction, secoua la tête, parut un instant

pensif, et lui dit avec une espèce de rire sardonique : " C'est bien, docteur ; je vous sais gré de Tespérance que vous voulez me rendre : allez.'* Nous nous retirâmes.

11 AvriL

Pendant la nuit dernière, il y ^ çu une évacuation s^vine de matières biUeusea^ fé* tides et un vomissement de glaires mêlées à des substances alimentaires. Ces voinissemens deveiistiçnt alarmans. ; j*essay^i de les arrêter, et lui proposai une mixture antiémétiqu?^ anodine, opiac^ç. Il la refusa, s'impatienta : je ne dus pas insister. J'étais rentré dans mpn appartement ; il me fit chercher. — " Docteur, me dit-il lorsque je parus, votre malade veut dorénavant obéir à la médecine ; il est résolu de prendre vos remèdes.'* Puis fixant avec un léger sourire ceu:f de ses serviteurs qui étaient rangés autour de son lit : " Droguez-moi d'abord tous ces coquins-là, drogue?-vous vousmême, vous en avez tous besoin.'* — Nous espérions le piquer d'araour-propre, nous goûtâmes à la potion. — ** ^jSh bien 1 soit, je

nç veux pas être le seul qui n*ose afironter une drague. — Allons, vite;" — ^JeU lui donnai; il la porta brusquement à sa bouche, et l'avala d'un trait. Malheureusement elle fit peu d*efFet, et le vomissement cqntinua.

Le pouls est dans le même état que les jours précédens. Trois vomissemens ont eu lieu à cinq heures et demie, six heures et dçmie et sept heures du matin.

11 heures a. m. — L'Empereur soçt de son lit, et reste dans son fauteuil pendant une heure entière. Il a pris une cuillerée d'eau distillée de cannelle mêlée avec de l'eau commune.

1 heure p. m. — Froid glacial aux extrémités inférieures. Je veux le dissiper j j'essaie des fomentations. ^^ Laissez ; ce n'cist pas là, c'est à l'estomac, c'est au foie qu'est le mal. Vous n'avez point de remèdes contre Pardeur qui me consiune, point de préparations, de médicamens pour calmer les feux dont je suis dévoré ?" Arnott voulut

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encore lui persuader que le foie était intact. *' Il le faut bien, puisque Hudson Ta décrété/

1 heure p. m. — ^Vomissement glaireux accompagné de grands efforts. — Rots insipides. — Hoquet incommode. — Sommeil léger et souvent interrompu par un sentiment de suffocation qui provient de la grande quantité de glaires qui se sécrètent dans le gosier et dans le larynx. — La langue est dépouillée de Tenduit blanchâtre et visqueux qui la recouvrait ; mais en revanche elle est enveloppée d'une couche transparente de pituite.

^ heures p. m. — Plein une cuillère à café de mixture anti-émétique.

5 heures p. m. — Le malade prend de la gélatine, deux cuillères de vin muscat de Frontignan et deux biscuits à la cuillère.

9 heures p. m. — Pilule purgative accoutumée. L'Empereur s'en plrfint long-temps, dit qu'elle l'incommode beaucoup et lui

cause dans Testomac un sentiment de pe* sauteur insupportable. Vomissement abondant de matières glaireuses vers le milieu de la nuit. Le pouls est presque toujours apyrétique, petit, fréquent et irrégulier. A.

minuit le malade prend un peu de gélatine avec deux cuillerées de vin de Bordeaux.

Il ne peut jouir d'un moment de sommeil.

Tension abdominale douloureuse.

12 Avril.

L'Empereur a passé une nuit fort agitée ) il a vomi des glaires à trois et quatre heures du matin. Il continue à perdre ses forces.

7 heures a. m. — Napoléon prend un peu de gélatine et trois cuillerées de clairet.

8 heures a. m. — Il prend deux cuillerées de gélatine.

11 heures a. m.— Vomissement de pituite épaisse.

1 1 heures i a. m.— Il prend un peu de gé-

$4 DClEiS'iEks uolHieNS

latine, mie cufllerée de clairet, et un peu de flioupe au vin chaud, dans lequel on a fkit tremper quelques croûtes de pain rôti.

1 heure p. m. — L'Emperieur s'est lêf^é, et s^est ifait conduire sur son fauteuil ; mais au bout d*une demi-heut'e, il a éprouve Uû froid glacial aux exttétnités inférieures, et a été forcé de se remettre au lit.

2 heures p. M.-^-Lavement. Le malade a été fort agité pendant le reste de la journée, et n'a pu goûter qu*an sommeil léger iet long-temps înteïi-ompu p^r utl sentiment de suffocation. — Nausées suivies d*un vomissement abondant de matières glaireuses.

Sommeil. MôUvethëns convulsifs qui durent tout le teilips du repos. — Espèce de mastication continuelle.

S heures p. m. — Le malade à pHs àvéb plaisir quelques cuUlerées de crème de riz.

9 heures p.m. — Nouvel accès de fîèvît accompagné d*un froid glacial qui se reproduit sbUvent aux éitf&riiféâ inféifiéuiiés, et de

trS NAPOLÉON. 9â

tous les autres symptômes ûhM îl à éour tume de se compliquer. J-eisàyats de te dissiper : '^ Merci de vos soins. Docteur^ c'est peine perdue ; les secours de l'art n'y peuvent rîeu, l'heure est sdttnîée, ma ih&la^ die éit ttiortelle- Docîtéur Armrtt, 'est-ce qu'on né meurt pas de Êiîblesse? comrae'nt se fait-il qu'on puisse vivre en tnangeant si peu ?"

13 ^vril.

i hetfresA. M.— La nuit a été très*^^gitée.

ïjà crème de riz que Napoléon a prise est rejétëe par le vomissement avec une grande quiantîté de glaires. Là prostration des forces va toujours éù augmentaht.-^— L&veîûent simple; légèi'e évàcùuï^n. — Porte opprfessîon à l'estomac.

7 heùnes a. m,— Le ïiialade '{fteiid uh pe'a de gâatin^.

lOiiëares in. &. -^ Vômiififétneiit idë tnn-

Q6 derniers momens

10 heures | a. m. — Le malade prend encore un peu de gélatine avec une pomme cuite.

11 heures a. m. — Lavement. — Il est rendu bientôt après avec des matières fécales.

L'empereur ne veut plus faire usage des pilules purgatives. J'essaie encore de triompher de sa répugnance, je le presse de toutes mes forces, et l'engage à surmonter un léger dégoût. " Sont-elles bien 'enveloppées, bien couvertes? — Oui, Sire. — Elles ne m'empoisonneront pas la bouche ?

— V. M. ne s'apercevra pas même si elles sont sapides. — Tout de bon ? — Assurément.

— ^Eh bien à toi coquin avale-les," dit-il à Marchand. Marchand les avale siu-Jechamp, et lui proteste qu'elles ne sontp as mauvaises. " Je te l'avais dit : n'est-il pas vrai. Docteur, qu'il avait besoin d'être drogué, que mes pilules lui feront du bien ?

— Elles ne peuvent pas nuire. — ^Donnezlui-en donc encore : quant à moi je n'en veux plus } j^aime mieux prendre des lavêmens, ce sont là les meilleurs et les plus simples de tous les remèdes. Les Anglais,

àjouta-t-il en plaisantant, trouvent honteux d'en faire usage ; je suis moins susceptible^ et m'y soumets sans peine.

Midi. — Vomissement glaireux.

Midi^. — Autre vomissement glaireux.

1 heure p. m. — Il se lève, se fait conduire à son fauteuil, prend la dose accoutumée de décoction, de teinture de quinquina : à 1 heures J on le ramène vers son lit.

1 heure ^ p. m. — L'Empereur demande du papier, une écritoire, et défend son appartement. MM. Montholon et Marchand entrent seuls.

8 heures p. m. — ^Napoléon prend un peu de gélatine et quelques cuillerées de soupe à'arrow-rooL La fièvre continue toujours avec des rémittences et des paroxismes trèsirréguliers. Le malade dit qu'il devient de jour en jour plus faible, et qu'il sent que toutes ses forces l'abandonnent.

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