‹ Derniers ossais de critique et d'histoireChapitre 3 sur 11 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Nous avons rassemblé dans ce volume un certain nombre cie morceaux dispersés dans des Revues ou journaux, et que M. Taine n'avait pas encore recueillis. Ils sont postérieurs aux Nouveaux E$sais de Critique et d*Histoirej sauf un article sur M. de Sacy, daté de 1858 : l'auteur l'avait sans doute oublié ; il nous a paru cependant offrir de l'intérêt et nous avonscru pouvoir le joindre à des œuvres beaucoup plus récentes.

• M. Taine avait manifesté l'intention de réunir lui-même ces derniers articles en un

VllI AVANT-PROPOS.

volume dédié à son ami Léon Bonnat ; ses autres travaux, qui ne lui laissaient aucune trêve, ne lui ont pas permis de donner suite à ce dessein ; nous nous efforçons de nous y conformer aujourd'hui.

Mars 1894.

DE

Littérature, Variétés Littéraires, Morales et Historiques.

« Le même travail a rempli toute ma vie; j*ai fait des articles de journaux, je n'ai pas fait autre chose; encore n'ai-je travaillé qu'à un seul journal, le Journal des Débats. J'y travaille depuis trente ans. En quatre mots, voila toute mon histoire.

« Parmi les articles de critique et de littérature que j'y ai publiés, j'ai choisi ceux qui

m'ont paru les moins indignes d'être remis sous les yeux du public; je les ai revus avec tout le soin dont je suis capable, sans rien changer pour le fond des choses, et j'en ai formé ces deux volumes.... Du moins, puis-je dire qu'ils expriment très fidèlement mes sentiments, mes goûts et mes opinions en toute matière. Si peu de valeur qu'ait le cadeau, c'est moi-même que j'offre au public. Je ne pouvais pas faire autrement, je ne pouvais pas faire mieux, je suis là tout entier. »

Ces mots indiquent au critique sa tâche.

Puisque M. de Sacy est dans ce . livre, il s'agit de l'en dégager. Je citerai beaucoup; il y a des hommes que leurs paroles font aimer.

Peu de vies ont été plus laborieuses et plus passionnées que la sienne. Conservateur et libéral, il est entré dans la polémique en 1828 à l'aurore d'une révolution; il l'a quittée en 1848 au plus fort d'une révolution : il Ta exercée dans tout l'intervalle parmi les souvenirs et les menaces d'une révolution. Toutes les passions politiques l'ont traversé, et sans

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relâche. « Dans l'espace de ces vingt années, il n'y a pas eu à la tribune ou dans la presse une discussion de quelque importance à laquelle je n'aie pas pris part; le cours des événements n'a pas soulevé une question qui ne m'ait passé, pour ainsi dire, sous la plume.... Il fallait aller aux Chambres, et, pendant de longues heures, l'esprit tendu, le cœur brûlant, assister, l'arme au bras, à ces joutes héroïques de la tribune; puis, le soir, prendre la plume à la hâte, retracer la séance en traits rapides, et en reproduire, pour le public, le sens politique et l'effet oratoire. Des nuits agitées suivaient des jours d'émotion. Jamais je n'ai pu assister de sang-froid à un grand débat parlementaire. Je frémissais d'indignation avec Casimir-Périer. Un discours de M. Guizot, de M. Thiers ou du duc de Broglie me remuait jusqu'au fond de l'âme. Même après avoir écrit, le calme ne me revenait que lentement. Il fallait répondre aux journaux, et nous les avions presque tous contre nous. Pas un jour de relâche, pas un moment de repos. Nos mains ne quittaient pas la plume. Je m'étais promis de rester

sur la brèche. J'y suis resté jusqu'à la fin. » 11 y est encore. Quand on veut le trouver, il faut monter en face Saint-Germain-l'Auxerrois, dans la vieille maison sombre, patrie du journal. Le luxe moderne ne l'a point transformée; elle a gardé l'aspect de ces antiques et sérieux ateliers de travail et de pensée, où l'on s'occupait des choses de l'esprit sans se soucier d'autre chose. Une cour étroite, humide ; des escaliers en bois et en briques poudreux, remplis des odeurs de l'imprimerie; des ouvriers noircis, les yeux fatigués, qui sortent ou rentrent; de vieux employés assidus et doux qui, depuis trente ans, en conscience, font derrière la même grille le même ouvrage; partout un air d'honnêteté et de mesure; rien n'est donné à l'apparat et à l'étalage. Au second est une chambre carrelée, meublée d'un paravent, de deux tables tachées d'encre, d'une carafe et d'un verre. Vous voyez là des hommes d'État, des banquiers, de grands écrivains, des savants, des musiciens célèbres : on entre, on sort, on cause de toutes choses avec une liberté» une égalité, une franchise étranges; l'argent,

les rangs restent* à la porte; on n'y cherche que le plaisir de discuter et de penser. Personne n'y joue un rôle ; on aurait horreur des phrases ; il s'agit d'y dire son opinion avec preuves et anecdotes, de la manière la plus courte et la moins ennuyeuse possible; c'est la conversation en déshabillé. On n'exige, pour vous admettre, que deux points : vous devez croire ce que vous dites, et tolérer ce que disent les autres. Cela établi, vous entrez, et vous trouvez un musée d'opinions. En fait de goût, de sciences, de philosophie et de religions, tout s'y rencontre et tout s'y choque; il n'y a point d'endroit où l'on puisse mieux voir et tant apprendre : la contradiction ouverte, multiple et polie, les mots révélateurs et rapides des hommes spéciaux et des hommes illustres, les souvenirs précis des témoins oculaires, les petits détails caractéristiques des grands événements, le jour vrai répandu sur l'histoire défigurée par l'ignorance ou la légende, les impressions personnelles exactes et crues, les observations rapportées de tous les coins de l'Europe, la biographie attestée de tous les personnages

importants du siècle, voilà la mine- tous les jours ouverte oii tout le inonde peut puiser. Tout au fond, près de la fenêtre, est assis un petit homme d'une figure souriante et fine. La vivacité, la bienveillance, voilà les deux premiers traits qu'on remarque en lai; et plus on l'écoute, plus cette impression se fortifie. Une nature délicate, nerveuse, féconde en impressions rapides et profondément senties, c'est là son fond; pour s'en convaincre, on n'a pas bé*soin de l'écouter, il n'y a qu'à le lire. Quoique imbu des classiques, adorateur des formes graves et du ton régulier dont on ne s'écartait jamais au xvii*' siècle, il a tous les abandons et tous les mouvements dans son style. Il entre en scène, il nous fait des confidences, il s'épanche, il s'attendrit, il s'irrite. Au xvii*^ siècle, l'écrivain parlait comme une idée, celui-ci parle comme un homme. Les exclamations, les souvenirs, les regrets abondent. Au milieu d'un jugement sur M. Janin, vous l'entendez qui s'écrie : « Jamais début a-t-il été entouré, de circonstances plus heureuses? Depuis ce temps, hélas! quel vide s'est fait

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autour de nous ! que d'illusions détruites ! que de révolutions dans l'État!... Pardon, mais ces souvenirs tout personnels se sont si vivement emparés de moi, qu'il m'a été impossible de n'en pas dire ici quelques mots. » Souvent, c'est un retour sur lui-même : après avoir conté que Huet passait six ou sept heures sur les livres et ne s'en trouvait que plus dispos, il ajoute tristement : <c Hélas ! je connais des gens qui seraient bien heureux de pouvoir lire sans trop de fatigue une heure seulement de suite. Ils ont des livres, ils les voient, ils les aiment, et c'est à peine s'ils peuvent les ouvrir. Il est vrai qu'ils ne les en aiment que plus. Consolonsnous. Peut-être, n'ayant pas leur paradis dans ce monde, ces gens-là l'auront-ils dans l'autre. » Vous voyez ici un subit changement de ton, un sourire de gaieté voulue, un eflfort pour ne pas nous laisser sur une idée triste, comme d'un malade qui voudrait nous distraire de son mal. Cette sensibilité si aimable et si prompte n'en est que plus véhémente. Quand il rencontre un ennemi, c'est un combat à toutes armes, sans relâche, ni pitié, ni pardon. Il est comblé

d'émotions, il en déborde; lui, si retenu, si classique, il se lance dans toutes les audaces du style : contre les terroristes, il ose tout, jusqu'aux figures de Bossuet; il est hors de lui; il semble qu'il ait vu les têtes plantées au bout des piques et que ses nerfs, bouleversés par l'horreur, en aient gardé le frémissement.

«. Hors de la Convention, des échafauds, rien que des échafauds ! Ce sont des fous furieux qui gouvernent, ce sont les sages qui obéissent et qui servent. L'esprit se rebute, et il se détourne avec dégoût de ces scènes non interrompues de massacres et de sang. Y a-t-il une Providence? Y a-t-il un Dieu? Ce que nous appelons la justice, n'est-il pas un mot? Ce misérable mDnde, qui se croyait l'œuvre d'une intelligence bienfaisante, n'est-il pas le jouet du hasard, la victime de la force? Après le 9 Thermidor, la réaction commence. Venez et admirez le doigt de ce Dieu que vous étiez sur le point de méconnaître! Confondez-vous devant cette implacable justice qui éclate, je ne .dis pas dans le supplice de quelques misérables, dans la terreur renvoyée aux terroristes, dans

réchâfaud faisant couler le sang de ceux qui en ont tant fait couler! Non, non! Je dis dans l'obligation imposée aux chefs du mouvement révolutionnaire, à ces hommes que la France salua un moment comme ses libérateurs, à un Tallien, à un Bourdon de l'Oise, à un Legendre, de dénoncer de leur propre bouche les crimes et les horreurs auxquels ils avaient pris tant de part, de flétrir le régime dont ils avaient été les fauteurs fanatiques ou les lâches complices, de traiter de scélérats et de monstres leurs anciens frères en jacobinisme, leurs anciens amis de la Montagne, de soulever l'opinion, cette opinion qu'une longue habitude de stupeur tenait presque muette encore après la mort de Robespierre, et qui ne pouvait se réveiller cependant sans leur dire tôt ou tard à eux-mêmes : Vous aussi vous étiez de ces hommes-là. »

Cette impétueuse éloquence a sa source dans l'humanité révoltée; un naturel humain est plus blessé qu'un autre par le vice des actions cruelles. Ceci est le second trait de ce caractère. « Aucun fiel, dit-il avec Crébillon, n'a

jamais empoisonné ma plume. » À le lire ou à l'écouter, on en est bien vite convaincu. Une affabilité soutenue, un air accueillant, engageant, une aménité visible au milieu de la discussion la plus vive, et devant la contradiction la plus radicale un sourire amical toujours prêt et toujours sincère, voilà ce qu'il a conservé parmi les aigreurs de la vie militante. De là le charme de sa morale, qui est l'âme de son livre; il fallait cette sorte d'esprit pour la faire accepter. Je ne sais rien de plus difficile que de prêcher les hommes. Quand nous voyons un écrivain entreprendre de nous donner des conseils, nous commander la générosité et la justice, blâmer notre égoïsme et notre sécheresse, ne manquer aucune occasion de nous rabattre par le contraste des dévouements anciens et des tiédeurs modernes, ordinairement nous nous révoltons; nous grondons qu'un homme semblable à nous ose prendre sur nous cet empire. Nous nous demandons tout bas s'il est irréprochable, et s'il ne ferait pas mieux de s'appliquer ses maximes avant de nous en accabler. Nous cherchons secrètement dans son discours des

raisons de méfiance; nous notons ses meta* phores pour savoir si elles ne sont pas apprêtées; nous sommes disposés à croire qu'il parle ainsi par métier ou du moins de parti pris, qu'il a le style moral comme d'autres ont le style lyrique, qu'il y cherche de beaux développements et un air d'autorité, qu'il s'y complaît, que le ton grondeur lui tient lieu d'images ou d'antithèses, et qu'il fait de l'éloquence sur le dos de son prochain. Ici, l'accent personnel, la tendresse, l'émotion vraie, écartent ce danger; on sent que l'auteur aime les choses honnêtes, comme un autre aime les beaux tableaux ou les belles fleurs. A l'aspect des nobles sentiments, il dit son plaisir; il le dit comme il le sent, involontairement; ses leçons sont des confidences. Il n'est point aigre contre l'homme, censeur et pédagogue; il n'aime pas à châtier, à humilier. xVu contraire, il voudrait nous relever; il nous veut du bien, il nous parle avec intérêt et confiance ; il pense tout haut, et en homme qui ne voit dans les autres hommes que des égaux et des amis. « Je tiens, dit-il, les maximes de La Rochefoucauld pour un mauvais livre. J'éprouve

en le lisant un malaisé, une souffrance indéfinissable. ... Je sens qu'elles me flétrissent l'âme et me rabaissent le cœur. Est-ce mon amourpropre qui souffre? J'ai beau m'examiner, je ne le crois pas.... Je lis les moralistes anciens, Sénèque, Cicéron, Épictète, Marc-Aurèle : ils m'enchantent. Les plus sévères me plaisent le mieux ; la rigidité de tous les principes m'élève et me fortifie l'âme. Que de fois, par un beau jour de printemps ou d'automne, lorsque tout me souriait, la jeunesse, la santé, le présent, l'avenir, ai-je relu dans mes promenades le Traité des Devoirsl J'étais stoïcien avec Sénèque; j'aurais voulu être le parfait citoyen avec Cicéron. Ces grands hommes ne dissèquent pas le cœur pour y aller chercher, dans quelque coin obscur, un motif honteux à une bonne action. Ils ne chicanent pas le courage, le dévouement.... Pourquoi La Rochefoucauld seul m'inspire-t-il une répugnance invincible? Pourquoi cette souffrance en le lisant? Ah! le voici, je crois : la morale de La Rochefoucauld, c'est tout ce qui peut humilier et abattre le cœur dans la sévère doctrine de l'Évangile, moins ce

qui le relève; c'est la morale chrétienne, moins, si je puis m'exprimer ainsi, le christianisme lui-même. » Et nous aussi, nous comprenons maintenant Tattrait de ces pages; elles renferment ce qu'il y a de plus touchant dans le christianisme, les effusions et la bonté.

Ce caractère est rare aujourd'hui et quelque peu antique. M. de Sacy, en effet, est presque un ancien parmi les modernes; il l'est par ses goûts, par ses convictions, par les traditions de sa famille, par son éducation. Il a peint ce vieux monde, et qui peut mieux en parler que lui?

« Je les ai vus bien souvent (les frères de Bure), dans ce magasin, ou plutôt dans ce salon de la rue Serpente, 7, où mon père allait tous les jours, où lesLarcher, les Villoison, les du Theil, les Sainte-Croix, s'étaient si souvent réunis. Comme ils représentaient bien cette vieille bourgeoisie de Paris enrichie par un honorable commerce, ces familles qui se transmettaient la même profession de père en fils comme une noblesse, avec le magasin souvent noir et enfumé de l'aïeul, et l'antique enseigne, armoirle qui en valait bien une autre. Quelle franche

et gracieuse bonhomie éclatait dans leur accueil ! Quel air de candeur et de loyauté parfaite était peint sur leur visage ! Point de prétentions, point de morgue ; rien qui sentit dans leurs manières Thumilité du gain, ou Torgueil de la fortune acquise. » La sévérité janséniste s'était conservée dans plusieurs de ces familles. Des personnes qui les ont vues m'ont conté que la vie y était régulière et sérieuse comme au couvent : on se levait de grand matin ; les mêmes occupations revenaient aux mêmes heures; on n'y sortait guère; on ne voyageait point; on ignorait entièrement ce que nous appelons les distractions; les seuls plaisirs étaient des lectures graves et pieuses; le dimanche, dans le salon sombre et d'une propreté recherchée, quelques vieux amis venaient s'asseoir, toujours les mêmes, en costume noir ou marron, aussi soigneusement brossé et aussi sévère que les meubles. On ne riait pas, tout au plus on souriait encore d'un air contenu; les demoiselles écoutaient, silencieuses, dans un coin, ne parlant que lorsqu'on les interrogeait, ayant passé leur après-midi à copier quelque sermon ou un

volume de Nicole; une vieille tante à lunettes, versée dans la controverse, laissait tomber de temps en temps une allusion, quelque souvenir des disputes sur la grâce ; les grands portraits en perruque, l'air serein et cérémonieux, regardaient leurs descendants qui leur ressemblaient, et l'austère salon qui n'avait point changé depuis leur mort. De ce monde était M. Larcher, l'helléniste, ancien universitaire; il avait conservé l'habitude de se donner congé tous les jeudis, et passait ce jour de congé dans le magasin de MM. de Bure « à causer avec eux des nouvelles de la République des lettres », ou à fureter parmi les livres. Les autres jours, on était sûr de le trouver, à la même heure, sous le même arbre, au Luxembourg, en compagnie de sa bonne, presque aussi vieille que lui. <c Les jours de jeûne et de pénitence, il avait inventé un moyen de se mortifier, qui ne pouvait être bon que pour lui seul. » Ces jours-là il ne lisait pas de grec, et se réduisait au vil latin.

Dé ces mœurs naissait une religion d'un tour particulier, que M. de Sacy a conservé, et qui.

en ce siècle, est sa marque disti active. Parmi des habitudes si réfléchies, si graves, ceux qui étaient chrétiens étaient bien sûrs de l'être; ils ne s'accrochaient pas à leur foi d'une étreinte violente et pénible; ils s'y reposaient comme dans un port tranquille. Ils pouvaient être équitables envers leurs adversaires; ils n'avaient pas cette croyance improvisée, inquiète et militante qui damne les opinions voisines pour être certaine de n'y pas tomber. M. de Sacy qui, en cent endroits, rabaisse les philosophes païens au-dessous de l'Évangile, sait cependant les honorer; il est respectueux et bienveillant envers la raison humaine. Il blâme les apologistes qui vilipendent Socrate et Marc-Aurèle; il ne veut pas qu'on reproche à Platon et aux autres de s'être enfermés dans la spéculation pure, et d'avoir restreint leurs enseignements à un petit nombre de disc^Jes choisis; il excuse les divisions et les erreurs des philosophes; il reconnaît que le christianisme répond par des mystères aux questions que la philosophie résout par des hypothèses, et que des mystères non plus que des hypo-

thèses De sont des raisons. « On a beau injurier la raison, l'appeler une folle et une orgueilleuse, se plaire à l'écraser, elle est la base de tout; et si la base est fragile, ce qu'on élèvera dessus en sera-t-il plus solide? Qu'on laisse donc à la philosophie sa liberté; qu'on ne s'effraye pas de ses hardiesses et de ses écarts. » Un autre signe d'antiquité, c'est le fondement sur lequel il asseoit sa religion : ce fondement, c'est la persuasion personnelle, et involontaire, antérieure aux raisonnements, instituée par la grâce. Il faut ignorer la foi pour essayer de l'imposer par la polémique. Les vrais chrétiens savent par expérience que leur conviction n'est point de l'ordre humain, que la logique n'en est point la source, qu'une émotion intérieure et inexplicable a tout fait. « Tâchez de mettre les Évangélistes en contradiction les uns avec les autres; expliquez par des conjectures ingénieuses ce que les auteurs sacrés racontent comme de fidèles et naïfs témoins; faites de l'Évangile une histoire ordinaire, cela ne me touche point du tout. Le caractère divin de rÉvangile est dans la suite même de l'Évangile

tout entier. C'est l'effet qu'il produit sur l'âme qui est sa preuve et son témoignage ; une difficulté de plus ne me le ferait pas plus rejeter qu'une difficulté de moins ne serait une raison de l'accepter. » Cette tolérance pour la raison et ce sens profond de la foi font un contraste étrange avec l'esprit persécuteur et la polémique étroite dont nous sommes assaillis : les gens qui ont lu les monuments du christianisme tirent de là une conséquence singulière : c'est que M. de Sacy est un des derniers chrétiens. Sur beaucoup d'autres points il s'éloigne des modernes encore davantage. Il n'aime pas les sciences qui traitent de la matière, ou qui améliorent la vie corporelle. Il se souvient d'Arnaud et de Nicole, qui se trouvaient bien dans une cellule, et ne voyaient dans les mathématiques qu'un moyen de former le raisonnement : « Je donnerais, dit-il, tous les vaisseaux à hélice pour une Enéide, » Un capitaine de vaisseau répondrait que M. de Sacy en parle bien à son aise, qu'apparemment il a fait peu de traversées, que lorsqu'on vit dans sa chambre parmi des livres, loin des machines, on reçoit plus de

plaisir des livres que des machines, et qu'on ne doit pas donner pour un argument solide un goût personnel. « Le genre humain, ajoute M. de Sacy, préfère les pages immortelles de Tacite et de Thucydide à tous les A-f-B du monde. » Ses collègues de l'Académie des sciences font partie du genre humain, et pourtant ne sont pas de cet avis. Ce spiritualisme me semble excessif; que l'homme soit le plus bel objet de science, on l'accorde; mais la beauté se rencontre ailleurs que dans l'homme, et il y a de la poésie partout. J'ai vu des jeunes gens qui apprenaient la géométrie analytique sortir transportés de la leçon, et parler avec enthousiasme de ces petits x si pleins de vérités inattendues. La guerre de Corcyre ou la mort de Tibère sont de grands spectacles; mais un chapitre de Herschel ou de Laplace en offre encore de plus grands. M. de Sacy n'est pas moins sévère contre l'histoire et la critique contemporaines. <c Le grand mérite, dit-il, le but suprême de la critique, c'est d'inspirer l'envie de lire et de relire les maîtres. » Si cela est, un critique n'est qu'un commentateur pané-

gyriste ; j'avoue que je serais fâché de voir des hommes comme M. Sainte-Beuve, M. Reoan, M. Carlyle, M. Weber, M. Macaulay, se réduire à provoquer des actes d'admiration envers les œuvres des autres; ce rôle de cicérones louangeurs ne les aurait point élevés au rang qu'ils occupent aujourd'hui. « Pour moi, dit M. de Sacy, je confesserai tout doucement qu'à l'aspect formidable de cette pile d'in-folio qui bouchent l'entrée de notre histoire, je me suis senti plus d'une fois prêt à maudire l'érudition et à regretter que nous ne nous soyons pas tenus grossièrement à notre origine troyenne et à notre bon roi Francien, fils d'Hector et fondateur de la monarchie française. » Et ailleurs : « En histoire, plus encore qu'en poésie et en éloquence, l'antiquité nous a vaincus d'avance. Quels historiens comparer parmi les modernes à Hérodote, à Thucydide, à Tite-Live, à Tacite, à Salluste!... Le mot de philosophie historique pour moi ne signifie qu'une chose : les leçons de morale et de philosophie que l'observation tire de l'histoire. C'est la philosophie des historiens de l'antiquité; ils n'en ont pas connu

d'autre. » C'est rayer d'un trait toutes les découvertes modernes ; je vais sans doute scandaliser M. de Sacy : à mon avis l'histoire «st née depuis cinquante ans.

Au fond, cependant, toutes ces condamnations sont plutôt des goûts que des théories; on s'en aperçoit au style si vif, si personnel, abandonné et persuasif comme une conversation et un épauchement. M. de Sacy nous avertit de ce qu'il préfère; il n'impose point un système au genre humain. « Je passe aux autres leurs goûts à condition qu'ils me passent les miens, et je trouve très bon qu'ils lisent et admirent tout ce qu'il leur plaira, pourvu qu'ils ne m'obligent pas à partager leurs admirations et leurs lectures.... C'est un malheur peut-être, mais malgré moi et par un instinct dont je ne suis pas le maître, ma main toute seule va chercher dans une bibliothèque les livres que les enfants savent déjà par cœur : un Boileau, un Corneille, un Racine, un La Fontaine, un La Bruyère, un Pascal, un Bossuet. Quand j'ai eu à rendre compte de quelques-uns des ouvrages de notre littérature moderne, c'est donc avec

mes goûts antiques que je les ai lus et appréciés. Un livre est plus ou moins bon à mon gré, selon qu'il s'approche ou s'éloigne davantage des vieux modèles. » Aussi quelle admiration que la sienne ! Elle fait plaisir à voir, tant elle est sincère, inépuisable, minutieuse; tant elle marque la jouissance intime et parfaite. On se figure l'auteur dans cette bibliothèque du pont des Arts, assis dans un fauteuil de maroquin vert, parmi les colonnes de bois sculpté, dans une tiède atmosphère sagement entretenue, où perce le soleil d'hiver qui fait miroiter les reliures et déploie une poussière lumineuse sur les panneaux des armoires comblées. Comme il goûte et savoure chaque période, sa structure, ses liaisons, ses ornements, son mouvement, son effet, sa richesse! Quelle diversité, quel intérêt il trouve en des ouvrages que nous ne pouvons plus lire qu'à titre de documents :

« Le Télémaqne est le comble et le chef-d'œuvre de l'esprit; c'est le livre d'un grand poète, d'un sage, d'un homme de génie. » De Massillon, il confronte les éditions, note les variantes, essaye de deviner le véritable texte, se hasarde avec

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scrupule parmi les plus légères corrections.

Mais au-dessus de tous, au plus haut faîte de glojre, de génie, de vertu, il élève et il exalte Bossuet; il répand devant lui toutes les effusions de Tadmiration, du respect, de la tendresse. Il en est presque superstitieux, il a peur de le juger; il se reproche de n'avoir pas toujours compris telle oraison funèbre. « Dieu me le pardonne! je l'avais trouvée presque ennuyeuse. » L'ayant relue, il la met au niveau, presque au-dessus des autres; là-dessus, il se reproche cette préférence, comme si c'était déprécier celles qu'il n'a pas nommées. Voilà une vraie passion, et toutes les vraies passions sont séduisantes. Celle-ci, tout intellectuelle, se complète par un goût sensible; avec les bons auteurs, il aime les beaux exemplaires. Ses articles sur M. de Bure sont un chef-d'œuvre d'entrain, d'émotion, d'abandon et de vérité. Le bibliophile s'y trahit à chaque phrase par tous les éclats et toutes les nuances de la passion. 11 décrit « ce plaisir délicat, cette volupté secrète, qu'on ressent à lire un ouvrage excellent dans un exemplaire d'une condition parfaite, dans un

exemplaire qui rappelle par sa reliure ou par ses armoiries, si c'est un vieux livre, les contemporains de sa publication, le grand Condé ou Mme de Sévigné qui l'ont touché de leurs mains peut-être! Évidemment, à ce moment, Mme de Sévigné et Monsieur le Prince sont devant lui; c'est les voir, c'est causer avec eux que manier leurs livres. Il y a des mots de gourmet : « Une bible délicieuse; une bibliothèque simple, mais appétissante de propreté. » H y a des mots d'enthousiaste : « Un manuscrit admirable, un exemplaire merveilleux. ^ « Qui l'aura, ce manuscrit? qui mettra dans son écrin cet inestimable bijou? » Ailleurs il s'agit des Éleva-lions à DieUy « deux volumes de la reliure la plus délicate et qui me donnent des battements de cœur quand j'y pense! » Tout se transfigure, la lecture d'un catalogue est pour lui le voyage le plus poétique. « Lisez ce catalogue rédigé avec tant de soin et de goût ; si vous êtes vraiment bibliophile, jamais lecture ne vous aura fait passer une heure plus charmante! » Pour assembler de tels trésors, il faut une patience, un tact infinis; ce sont les divina-

tions, les émotions d'une chasse. « Quelles occasions n'ont-ils pas eues ! Quelles rencontres n'ontils pas dû faire! D'occasion, il n'y en a plus. De rencontres, on n'en fait que chez les libraires, et ces rencontres-là coûtent cher, je vous le jure. Les bibliophiles tranquillesr pères de famille, qui aiment les livres parce qu'ils aiment les lettres, ^ont vaincus par l'argent. C'était le bon temps après la Révolution ! On trouvait des livres précieux jusque sur les quais Quand on avait payé un beau volume relié en maroquin et doublé en maroquin vingt ou trente francs, cela paraissait excessif.... On y trouvait de beaux in-douze d'autrefois, reliés solidement en veau fauve ou en veau marbré. Pendant cinquante ans peut-être, M. Parison, d'une main sûre et heureuse, a écrémé journellement la boîte modeste des libraires en plein vent. » Des mots tristes et charmants achèvent ces confessions si aimables. En voici une qui rappelle le vieux Michel-Ange, qui, ne pouvant plus voir les statues, allait les palper pour en sentir encore les formes. « Je deviendrais aveugle que j'aurais encore, je le crois, du plaisir à tenir dans mes

mains un beau livre. le sentirais le velouté de sa reliure, et je m'imaginerais la voir. J'en ai tant vu ! mes chers livres ! un jour viendra aussi où vous serez étalés sur une table de vente, où d'autres vous achèteront et vous posséderont, possesseurs moins dignes de vous peut-être que votre maître actuel! Ils sont bien à moi pourtant ces livres; je les ai tous choisis un à un, rassemblés à la sueur de mon front, et je les aime tant! 11 me semble que, par un si long et si doux commerce, ils sont devenus comme une portion de mon âme ! » Hélas ! je copie ces touchantes paroles en barbare ; que ne suis-je bibliophile !

18 novembre 1858.

Hommes et Dieux, Études d'Histoire et de Littérature.

Lorsqu'on voyage en province, il arrive par fois qu'on est tenté de rompre le grand silence qui s'est fait dans l'esprit, et de secouer son âme engourdie par la tranquillité monotone qui s'exhale de toutes choses, comme la senteur vague d'une maison immobile et fermée. On entre dans un café; on feuillette une quantité de journaux, les grands, les petits, les plus scandaleux et les plus vulgaires ; le plus souvent, il n'en sort qu'un bourdonnement plat de dissertations politiques ou une criaillerie discordante de littérature romanesque, semblable aux voix sourdes ou aux disputes aigres des joueurs de dominos, des garçons, des consommateurs qui se remuent ou s'endorment autour du vieux marbre des tables. Parfois alors, au bas d'un

journal, on tombe sur une page qui fait disparate; au bout de trois phrases, on est surpris et saisi; c'est l'œuvre d'un de ces écrivains qui, nés pour faire des livres, font des articles; il y en a trois ou quatre à Paris. Je me souviens que, l'an dernier, dans un endroit à demi désert de Nancy, je lus ainsi, après avoir parcouru dix journaux, un feuilleton sur Shakespeare. Au milieu de toutes ces voix à demi formées ou détonnantes qui balbutiaient au jour le jour une pensée incertaine, celle-ci me sembla le chant d'un clairon embouché et rempli à pleine poitrine par un son tendu, vibrant, superbe, et qui pourtant amollissait parfois son accent mâle en inflexions nuancées, en modulations capricieuses d'une charmante douceur.

M. Paul de Saint- Victor vient de rassembler en un premier volume quelques-uns de ses articles retouchés et disposés avec art. Presque tous sont beaux; deux ou trois seulement sont moindres; plusieurs, sur la cour de Charles II, sur Boccace, sur les Bohémiens, sur don Quichotte, sur Marc-Aurèle, sont admirables; un d'entre eux*, sur les grandes déesses, me semble

un chef-d'œuvre. Le tout forme une sorte de Panthéon, comme le Romancero d'Henri Heine; et, à vrai dire, aux yeux d'un artiste ou d'un poète, c'est ainsi que se présente l'histoire. Les grands partis pris, qui font les civilisations différentes, s'expriment pour chaque peuple par des dieux, par des héros, par des poèmes, par des statues, et ces images glorifiées de la nature humaine renferment, dans l'immobilité de leur vie sereine ou dans les déchirements de leur vie tragique, toutes les beautés auxquelles se sont suspendus les cœurs des hommes, et toutes les souffrances auxquelles les cœurs des hommes ont été assujettis. De cette hauteur, l'enceinte dans laquelle les générations mortelles sont entrées tour à tour pour combattre, tomber et faire place à d'autres, ressemble à ces cirques romains où sous un voile de soie, parmi des colosses dorés, entre des murailles de marbre, les captifs de tout l'univers défilaient les uns après les autres pour étaler sous la lumière pourprée la sauvagerie de leurs accoutrements barbares, l'or et les perles de leurs costumes asiatiques, la fierté de leurs membres nus,

l'adresse et Temportement de leurs massacres, et pour couvrir à la fin de leurs cadavres le sable impérial qui avait bu leur sang. Un pareil cortège et un pareil spectacle sont, entre toutes les œuvres d'art, les plus grandes ; il n'y a point de tragédie peinte qui vaille la tragédie réelle, et l'on comprend pourquoi, par delà les historiens de profession qui s'enferment dans l'exacte analyse, Heine, Gœthe, Rûckert, Victor Hugo, ïennyson et tant d'autres poètes en vers ou poètes en prose, ont employé leur génie ou leur talent en divinations historiques, et trouvé la poésie dans la vérité.

Par le fond de l'esprit, celui-ci est un classique. On s'en aperçoit à sa passion, je dirais presque à son adoration pour la noble antiquité grecque. On s'en aperçoit mieux encore à la structure de son style. Il ne procède point par de petites phrases saccadées et haletantes, par brusques élans désordonnés, par soubresauts irréguliers et violents comme les vrais romantiques et les visionnaires de race germanique, mais par longs morceaux dont tous les membres sont liés, et qui, d'une marche continue, vont

jusqu'au coup final. Il lie ses idées; il redouble ses expressions ; il mesure et prolonge les crescendo., il construit les périodes; il équilibre sa phrase; il atteint naturellement au rythme et à l'ampleur; il est orateur dans le vrai et noble sens du mot; car il démontre et il explique, et quoiqu'on le considère le plus souvent comme un esprit foncièrement moderne et foncièrement coloriste, j'ose dire que par la logique naturelle, par le développement progressif, par les symétries involontaires de ses idées et de son style, il est Latin, Italien, Français si l'on veut, en tout cas partisan et admirateur involontaire de cette grande école de rhétorique et d'éloquence qui, née à Athènes et à Rome, s'est transmise à travers le xv!!** siècle jusqu'à nous.

Ce qu'il a en propre et ce qu'il ajoute aux enseignements de la tradition, c'est le talent de voir les formes colorées, et de transformer sans effort les idées abstraites en images sensibles. Au milieu d'un développement raisonné surgissent en lui tout d'un coup et coup sur coup des visions éclatantes. L'œil du peintre et du

poète a été subitement frappé par une lumineuse apparition. Un de ces spectacles grandioses qu'on aperçoit dans les chœurs des tragiques grecs, un défilé de nations et d'armures, une douloureuse ou héroïque procession de fantômes tumultueux ou menaçants s'est levée devant lui parmi des rougeurs et des magnificences d'éclairs. Il dit, en déprivant la servitude romaine : « Quel vertige un pareil monde devait-il produire sur l'adolescent eflFréné qui le dominait du haut d'une toute-puissance sans obstacle et sans garde-fou? Au-dessous de lui, une terre avilie, sur laquelle a passé le niveau de la servitude; des peuples humiliés, prosternés, vautrés; rien qu'une vague mosaïque de tètes aplaties. Au-dessus, des dieux lointains et indifférents dont il est l'égal, et parmi lesquels l'aigle envolé de son bûcher funèbre le transportera de plein droit.... La nation n'est plus qu'un troupeau marqué du stigmate uniforme de l'esclavage et parmi lequel le maître tire au hasard ses hécatombes quotidiennes. Les vies illustres s'éteignent sur tous les points du monde^ comme les mille flambeaux d'une fête qui finit. »

Le plus haut accent de la poésie ne dépasse pas cette dernière phrase ; tout homme qui a tenu une plume tressaille en la lisant, et de pareilles phrases ne sont pas rares» Quelquefois une pure image, qui semble détachée d'un bas-relief athénien, sort en pleine lumière du milieu d'un récit funèbre. « Pendant la peste de Florence, dit-il, après la sieste de midi, les dames et les cavaliers, groupés en cercle sur la pelouse du jardin, se racontent tour à tour des histoires galantes. Le glas des agonies sonne dans le lointain ; mais on peut le prendre de loin pour une sonnerie de fête. La brise qui souffle dans les orangers est peut-être pestiférée ; qu'importe le poison caché dans la coupe, si le breuvage est exquis? Il fait bon de s'endormir bercé par ces jeunes voix émues ou rieuses, au son des violes, à l'écho des joies de ce monde qui semble finir...» Ainsi quelques années suffisent à détourner le cours des siècles et le penchant des esprits. Imaginez-vous Dante témoin de la peste du xiv® siècle et survivant à ses hécatombes. Quel terrible chant des morts il aurait entonné sur les générations abattues! De

quel souffle puissant il aurait poussé ces grands essaims d'âmes vers leur destination éternelle! C'est de la vallée de Josaphat qu'il aurait comtemplé ce grand carnage de l'humanité ; Boccace a choisi pour point de vue le Tibur d'Horace. On dirait que la sombre mise en scène de son livre n'est qu'un artifice d'artiste, un cadre de cyprès destiné à rehausser la volupté de ses contes et la beauté de ses femmes.... Quelle joie de vivre au fort de la mort! Quelle rieuse vendange au milieu de cet automne de la race humaine! Si la peste surprenait une de ces conteuses pendant son récit, elle descendrait aux enfers comme Proserpine, une poignée de fleurs à la main. ^

Si étrange que soit le spectacle, si bizarre et si composée que soit l'émotion, il aboutit presque toujours aux images nobles; son style est pittoresque jusqu'à être sculptural; comme un artiste de la Renaissance promené dans l'Espagne catholique, dans le moyen âge fangeux^ dans la barbarie sanglante, dans l'Asie hallucinée, il trouve, pour exprimer les raffinements ou les horreurs des civilisations excentriques ou

maladives, des figures que le ciseau d'un sculpteur ou le pinceau d'un peintre pourraient transporter sur le marbre ou la toile. « Lorsque la bohémienne est belle, dit-il, sa beauté est un enchantement. Son teint, cuit au soleil, a la saveur de ces fruits qui sollicitent la morsure; ses yeux félins, où jamais ne passe une lueur de tendresse, fascinent par leur magique clairvoyance. Elle traîne, dans des babouches éculées, des pieds dignes de s'appuyer sur un socle; elle étale cette chevelure compacte et solide par laquelle on liait autrefois les captives au char du vainqueur,,.. Son corps vivace s'entortille à ravir dans des étoffes rayées et voyantes : les verroteries, les amulettes, les sachets, les perles fausses, les baies rouges, les monnaies turques, voilà les écailles qui font reluire ce seipent, » Plus on regarde cet esprit, plus on lui trouve une trempe singulière et forte, italienne et même un peu espagnole, appliquée, à force de chaleur et de flamme, sur un métal massif, rigide, lustré, semblable à ces miroirs d'acier poli qui réfléchissaient les objets dans leur noirceur profonde et encadraient leurs

reflets métalliques dans une nielle de figurines d'or.

Un trait reste à noter : comme tous les artistes, il est fantaisiste; il n'appartient pas à l'histoire, mais l'histoire lui appartient; il n'y entre pas pour portei* sous les yeux du lecteur l'image intacte et simple des hommes et des races qui ont vécu, il se sert des grands personnages du passé pour se donner de grands spectacles, et si la perspicacité de l'imagination puissante et flexible le fait pénétrer comme un historien jusque dans le sanctuaire des âmes éteintes et des civilisations évanouies, il n'en rapporte les empreintes vivantes que pour en former des groupes tragiques ou harmonieux.

Tel est ce morceau sur l'empoisonnement des Borgia : « Le poison agit sur le vieux pape avec la violence de la flamme; il tomba presque foudroyé. César avait dompté l'empoisonnement comme on apprivoise un reptile; il s'était fait un estomac de Mithridate, à l'épreuve des plus noirs venins. Là canlarella, cette poudre sucrée qui recelait un feu corrosif, entama pourtant ses entrailles. On dit que, pour guérir, il se fit

enfermer dans le corps d'un taureau fraiche-. ment éventré. Le conte, si c'en est un, a la beauté d'un mythe. Cet homme de meurtres et d'incestes, incarné dans l'animal des hécatombes et des bestialités antiques, en évoque les monstrueuses images. Je crois entendre le taureau de Phalaris et le taureau de Pasiphaé répondre de loin, par d'effrayants mugissements, aux cris humains de ce bucentaure. » Il est clair qu'ici le poète a oublié son lecteur pour jouir de son rêve; il ne s'efface plus devant son sujet, il le commente; et cet abandon à soi-même est fréquent chez lui. 11 va chercher, dans tous les cercles des idées et des histoires modernes ou antiques, des comparaisons et des métaphores capables d'illustrer sa pensée. Entre ses mains, les jeunes femmes de Boccace deviennent « les Schéhérazades du Sépulcre ». Il dira de l'Inquisition : « C'était une croisade à son début; bientôt ce ne fut plus, qu'une police; l'ange exterminateur se fît alguazil. » En parlant des contes de fées « dont les nourrices surtout perpétuèrent les récits », il ajoute : « C'est de leur sein rustique <ju'a

jailli cette voie lactée de la féerie qui sillonne d'une si vague clarté le ciel de Tenfance. » Des images courtes et puissantes, des résumés étranges et frappants, des alliances de mots hardies et inattendues viennent ainsi consteller et bosseler la trame du style; elles font une broderie composite et comme une orfèvrerie étalée sur une jupe du xvi* siècle. A mon sens, il y en a trop, et parmi tant de diamants on rencontre quelques pierres fausses. J'en ai noté une dans la description des grandes déesses, morceau parfait qui mériterait de n'avoir pas une seule tache. Tel était le style des maîtres en Angleterre, en Espagne et en Italie à la fin de la Renaissance; ils multipliaient l'ornement par surabondance d'imagination ; ils contournaient les formes par caprice d'invention; ils poussaient l'art jusqu'à cette limite extrême où commencent le raffinement, l'obscurité et l'affectation; Caldéron en est rempli, et Shakespeare en regorge. On peut accepter ces excès, et même s'y complaire, parce qu'au lieu d'indiquer une faiblesse, ils manifestent une force; quand la végétation est

luxuriante et entrelacée, c'est que le sol est trop profond et trop riche ; même dans les concetti de la grande époque, il y a des idées; la bizarrerie des mots, après nous avoir heurtés un instant, nous fait entrevoir des groupes, des formes, des couleurs, des rapprochements, des contrastes que nul autre procédé littéraire n'exprime; et quiconque nous donne une vérité neuve, petite ou grande, abstraite ou sensible, étrange ou simple, est un bienfaiteur de notre esprit. Accordons à un écrivain les licences que réclament son tempérament et sa fantaisie; permettons que le souffle véhément et vibrant par lequel il soulève et pousse devant nous les hommes et leurs œuvres l'emporte parfois luimême au delà du ton naturel; souffrons que cette voix virile retentisse de temps en temps comme une fanfare; consentons à ce que cette curiosité cosmopolite assemble volontiers dans une même page les disparates de plusieurs siècles et les contrastes de plusieurs civilisations. Une seule chose est nécessaire : la force et l'originalité du sentiment personnel, et ce double don éclate en celui-ci comme en peu

d'hommes. Je me trompe, une seconde chose est nécessaire, c'est que l'esprit à qui la nature l'a départi l'emploie tout entier sur la matière qui peut lui fournir son meilleur emploi. Quel homme serait plus capable que celui-ci d'écrire l'histoire de la peinture espagnole ou vénitienne, de représenter dans un ample tableau les mœurs de la Renaissance florentine ou de la croisade castillane? Il sait les deux langues comme pas un ; il a vécu ou Voyagé dans les deux pays ; il n'est pas de document historique ou littéraire, d'œuvre plastique ou poétique qu'il ne connaisse et ne juge avec la compétence exercée d'un critique et l'émotion primesautière d'un artiste. Les mots, les tours et tous les trésors du langage sont sous sa main; non seulement il égale les plus habiles maîtres dans l'art de décrire les formes extérieures des choses, mais l'âme intérieure des choses lui est aussi visible qu'au romancier et au psychologue qui font métier de démêler et de noter les nuances des sentiments. Par une rencontre encore plus rare, il a la faculté d'embrasser les ensembles, de saisir exactement les caractères généraux des époques, de

sentir et d'exprimer les différences profondes des races et des siècles ; c'est sans effort et toujours qu'il voit en grand et par masses. Nul autre ne serait plus capable de faire, après un recueil d'études, un livre proportionné et complet; et il y a deux ou trois livres que nul autre ne pourrait aussi bien faire. Des travaux quotidiens le détournent; il disperse en filets précieux un talent et une érudition qui, pour s'épancher et s'endiguer, auraient besoin d'un large lit. Si l'histoire pouvait parler, elle lui dirait comme Valentine de Milan à Dunois :

« Ah! tu m'as été dérobé! »

1S janvier 1867.

On me prie d'écrire la préface de ce livre; c'est que je suis né dans les Ardennes et que je les aime; pourtant je n'ai d'elles que des souvenirs d'enfance. Mais la rivière, la prairie, les bois qu'on a vus dans ses premières promenades laissent au fond de l'âme une impression que le reste de la vie achève et ne trouble pas. Tout ce que l'on imagine ensuite, part de là; même il semble que tout soit là, et que jamais le plein jout ne puisse égaler l'aurore. Quel fleuve renommé vaut le petit courant oii, pour la première fois, on a vu les remous de l'eau entrelacer leurs arabesques et se franger d'argent au contact d'une branche de saule qui pendait? Quel parc magnifique surpasse la grâce du pauvre pré où l'on s'est arrêté tout

1. Préface au livre do M. de Montagnac : les Ardennrs Illustrées.

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enfant pour cueillir des liserons et des boutons d'or? Ces émotions ont été en moi fort précoces et fort vives, parce que j'habitais sur a frontière de deux pays, l'un vert et beau, l'autre terne et laid, à Vouziers, limite de la terre blanche et de la terre brune. Là finit la vraie Champagne et commencent les vraies Ardennes.

Une lieue plus loin, vers Bourq, tout est craie. Je me rappelle encore le sentiment de tristesse morne que cette Champagne mettait en moi. On faisait alors le chemin dans une sorte de patache, et l'on relayait dans un village nommé Pauvres. Sur toute la route, nulle autre couleur que le blanc dur, cru, blessant, de la craie; la craie partout, émiettée sur les talus de la voie, taillée en moellons pour bâtir les chaumières, délayée dans les mares, amoncelée en petits murs; point d'arbres, sauf deux maigres lignes d'ormes bossues; point d'herbes, sauf un gazon troué, mince, qui à chaque instant laissait percer le squelette du sol; des ruisseaux blafards qui de loin en loin se traînaient entre deux haies d'arbustes; une campagne bariolée de cultures jaunâtres et de

jachères grises, rayée, salie comme un vieux manteau de roulier qu'on aurait crevé par places et raccommodé avec des lambeaux d'une autre étoflfe. La grosse patache descendait enfin la côte de Bourq en faisant sonner ses ferrailles; la terre devenait moins sèche et moins maigre; les blés poussaient plus haut, les arbres à fruits se serraient; la vallée s'ouvrait; on voyait au bas l'Aisne tortueuse sous sa bordure de peupliers et de saules, puis à droite une grande verdure gaie, une prairie qui s'enfonçait à perte de vue, ça et là sur la gauche d'autres verdures plus sombres, des coteaux boisés, une falaise noirâtre et les lointaines bosselures de terrain qui sont l'entrée de l'Argonne.

Depuis la campagne de Dumouriez, il n'est personne en France qui ne connaisse ce nom; Grandpré, La-Croix-aux-Bois, Longwy, les Mettes, le Chêne-Populeux, voilà les défilés qui ont arrêté l'invasion étrangère. Ils ne sont plus aussi sauvages qu'autrefois; le pays s'est défriché, peuplé; il reste une jolie contrée, verte, ombreuse, pleine d'accidents, sorte de parc

naturel qui repose les yeux lassés par la monotonie des champs trop bien exploités et des cultures tirées au cordeau. La nature s'y est adoucie, sans devenir esclave; les lignes des terrains ondulent et se mêlent capricieusement; les bois couvrent la croupe des collines, descendent jusqu'au bas des versants, poussent leurs colonies d'arbres jusqu'à l'entrée des villages; dans les creux sont de petits prés toujours arrosés d'eaux courantes; ils reluisent au soleil comme des émeraudes, et leurs ruisseaux vont serpentant et bruissant dans le dédale des vallées courtes et creuses. Si la grandeur manque, l'imprévu abonde, et parfois, dans une fondrière, encombrée de débris végétaux, rouge de fraises, on trouve le dernier vestige de la forêt primitive, une bande de chênes énormes et silencieux.

Pour* la voir encore à demi intacte, il faut aller du côté de Dun, et remonter vers le nord. J'ai fait maintes fois ce voyage en automne avec mon père, et je me souviens du long silence où nous tombions lorsque, lieue après lieue, nous retrouvions toujours les têtes

rondes des chênes, les files d'arbres étages et la senteur de Téternelle verdure. Aucun bruit; presque aucun passant; l'herbe mouillée envahissait les deux côtés de la route; la colonnade des troncs s'enfonçait à perte de vue et ne laissait passer aucun jour ; les gouttes de la pluie récente tombaient de feuille en feuille; sauf les coups de bec du pic et le cri des grives, on se serait cru dans un désert vide de toute créature vivante ; mais la fraîcheur incomparable de la végétation épandue suffisait pour peupler l'espace, et les chênes lustrés, épanouis, qui, par myriades, couvraient le dos des collines, semblaient des troupeaux paisibles abreuvés par l'air moite où voguaient les nuages blancs. — Dans ces vieilles forêts vit une race encore à demi sauvage; tous sont bûcherons.

Ils connaissent à peine le pain ; un quartier de lard, des pommes de terre, du lait, font leur nourriture. J'ai passé la nuit dans des chaumières qui n'avaient point de fenêtres; le jour venait et la fumée sortait par une large cheminée où séchaient les viandes. Les enfants ne parlaient pas français; encore leur patois inin-

telligiblé ne leur servait guère; ils couraient tout le jour comme des poulains lâchés, ramassaient des champignons, des faînes; leur plus grande affaire était de garder la vache; à douze ans, on leur mettait une hachette entre les mains et ils ébranchaient les troncs coupés; devenus grands, ils abattaient les arbres. Vie muelte, animale, pleine d'étranges rêves, féconde en légendes. C'est qu'aux diverses heures du jour et de la nuit la grande forêt a des joies et des menaces inexprimables; il faut la voir dans la vapeur, pendant les semaines de pluie, ruisselante, morne, hostile, quand les chênes tranchés par la hache gisent saignants comme des cadavres, et que l'universel bruissement des feuillages fait rouler autour d'eux une lamentation infinie; mais il faut la voir aussi, riante, parée comme une belle fille, quand le matin le soleil oblique glisse des flèches entre ses troncs, s'étale en nappes lumineuses sur ses feuillages, et met des aigrettes de diamant à la cime de toutes ses herbes. — Néannioins, c'est lorsqu'elle avance au delà de Sedan, vers Bouillon et la frontière.

qu'elle atteint toute sa beauté et toute sa grâce. Là, une chaîne de petites montagnes escarpées la dresse et la déploie en précipices verdoyants ; un torrent de cristal, la Semois, met autour de ses rondeurs des colliers de pierreries mouvantes; des fumées bleuâtres flottent sur elle comme une gaze; et le matin, quand du haut d'un roc on regarde ses vallées emplies par la vapeur de la nuit, on la voit peu à peu se dégager de la brume, apparaître entre les molles blancheurs, sécher tour à tour ses sommets et ses pentes sous la caresse du jour qui fait sourire à la fois tous ses bouleaux et tous ses chênes.

18 novembre 1867.

Les amis personnels de M. Sainte-Beuve peuvent s'associer aux regrets qu'un de ses collègues de l'Académie Française a déjà manifestés dans le Jouimal des Débats; mais ils ont le droit de s'y associer à leur façon. Ce que les contemporains remarquent surtout chez un homme, c'est le parti qu'il a pris dans leurs querelles politiques ou religieuses; rien ne les intéresse plus vivement; ils le jugent d'après cette pierre de touche. L'inconvénient est qu'elle s'use vite; au bout d'un demi-siècle ou d'un siècle, la postérité en choisit une autre. Alors on estime l'homme d'après la qualité et l'étendue de son esprit, d'après l'originalité et l'importance de son œuvre ; c'est à ce point de vue qu'il faut se mettre pour apprécier l'écrivain et le penseur qui vient de mourir. Il fut impopulaire, il y a vingt ans, au Collège de France; il était

populaire, Tan dernier, au Sénat. Mais les actions qui tour à tour l'ont rendu populaire et impopulaire n'ont été pour lui qu'accessoires; il eût pu répéter ce que Lagrange disait de luimême et de son rôle politique sous le premier Empire : « Mes formules, à moi, sont plus générales que cela. »

Il a vécu pour penser ; du moins, tel a été son principal objet, surtout pendant les trente dernières années de sa vie. Il a aimé de tout son cœur la vérité vraie, et l'a cherchée de toutes ses forces. Quand on est poussé par cet instinct, le plus noble de tous, on est conduit à pratiquer bien des sacrifices; n'être dupe de rien ni de personne, ni surtout de soi-même; mesurer l'esprit humain et son propre esprit, se défier des beaux noms, des grands mots, de l'enthousiasme; ne pas prendre les aspirations et les exigences de notre sensibilité pour des preuves et des certitudes; démêler les lois de l'optique morale; « considérer le cœur humain comme un labyrinthe ainsi fait et avec un écho si bien ménagé qu'une seule et même voix peut se faire à elle-même la

SAINTE-BEUVE. *â

demande et la réponse » ; être en garde contre les illusions de la parole humaine, contre les thèmes tout faits de l'opinion, contre les entraînements de Tadmiration, contre les engagements de parti; démêler et noter toujours le point faible dans une époque, dans une nation, dans un homme, en autrui, en soi* même : voilà ce qu'il a voulu faire et ce qu'il a fait; telle est l'intention suivie et constante que dissimulent parfois, mais que n'étouffent jamais, les petites malices, les irritations passagères, les complaisances apparentes auxquelles il se laissait aller; le fleuve avait des flots, ça et là un remous, mais il a coulé uniformément, à la fin à pleins bords, et toujours sur la même pente. Pour qui sait voir le fond des pensées, il n'y eut pas d'esprit plus conséquent.

Sans doute jamais il n'a exposé un système; un critique comme lui a peur des affirmations trop vastes et trop précises; il craindrait de froisser la vérité en l'enfermant dans des formules. Mais on pourrait extraire de ses écrits un système complet. Il avait toutes les connaissances de détail qui conduisent aux vues d'en-

semble. En fait d'histoire, pour ce qui est de notre siècle et des trois siècles précédents, aucun renseignement ne lui manquait; il avait vu les hommes et pénétré à fond jusque dans leur plus intime biographie; son mérite supérieur est d'avoir étudié les événements humains dans les individus vivants qui les font ou qui les soufiFrent. A ces derniers siècles, les seuls dans lesquels on puisse observer avec certitude et suffisamment la personne humaine, il avait ajouté, autant qu'un connaisseur perspicace et très instruit peut le faire, les autres époques. Jusque dans les dernières années, il étudiait avec un Grec érudit les monuments de l'antiquité grecque. M. Poinsot lui avait fait faire le tour des mathématiques et expliqué l'analyse. Luimême, dans sa jeunesse, avait poussé loin dans la physiologie, et s'était trouvé interne dans un hôpital. Tout en sachant se cantonner dans son domaine propre, il jetait à chaque instant son regard dans les divers royaumes des savants spéciaux. Avec une promptitude de divination singulière, il en embrassait l'étendue, notait les acquisitions, les lacunes, les jalons, les mé-

SAINTE-BEUVE. ï>5

thodes; aujourd'hui Tesprit le plus laborieux est obligé de se restreindre à une ou deux sciences; c'est le propre de l'esprit compréhensif de suivre de loin les travailleurs dans les autres champs où il ne lui est pas donné d'entrer. Ainsi muni et curieux, il pouvait avoir des vues générales sur la nature et la condition de l'homme. Qu'on relise dans VHisloire de Port-Royal les chapitres sur Pascal et Montaigne ; dans les Nouveaux Lundis, un article sur les méditations de M. Guizot, un autre sur les méthodes de l'histoire naturelle appliquées à la critique; qu'on note çà et là, en cent endroits, de petites phrases qui semblent tombées presque sans intention de sa plume, et qui sont aussi profondes que les meilleurs mots épars dans les ouvrages légers de Voltaire, on y trouvera en raccourci une morale, une esthétique, une politique, même une théologie, en première ligne une psychologie, tout un corps de pensées secrètement unies et soudées, et qui, avec celles de Montaigne, de Molière, de La Rochefoucaud, de Voltaire, de Hume, de tous les analystes anciens et modernes, composent l'une des deux grandes

philosophies toujours vivantes, celle qui, rabattant beaucoup d'espérances, réduit Thomme au souci de son espèce, et n'admet que l'expérience pour établir la vérité.

Parmi ses œuvres, Volupté, les Poésies, les Premiers Portraits ne doivent être comptés, si on les compare aux autres, que comme des études et des promesses. Ses deux principaux ouvrages sont Y Histoire de Port-Royal et les vingt-six ou vingt-sept volumes qui forment les Causeries du Lundi, Le premier est unique en son genre; il y en a peu qui soient aussi riches, aussi pleins de faits, aussi instructifs dans la littérature contemporaine. D'ordinaire^ toute histoire est maigre et écourtée; les documents manquent ou ont été mal exploités; le lecteur ne voit que des faits, des actions, des résultats; mais leur préparation, le travail d'âme çt d'esprit, les fermentations et les conflits intérieurs qui les ont amenés à la lumière sont à jamais perdus; et cependant ce sont ces agitations de sentiments et d'idées qui sont la cause du reste et la vraie matière de l'histoire. L'Histoire de Port-Royal a cela de particulier, qu'elle est une

grande étude de psychologie ; elle est faite avec des portraits d'individus, portraits multipliés et changeants comme l'individu lui-même, sans cesse repris et retouchés avec une fertilité d'observation inépuisable, avec une conscience, une délicatesse, une minutie, une sympathie d'historien que personne n'a surpassées. Des personnes religieuses la lisent avec édification, et des curieux qui l'ont plusieurs fois lue y trouvent chaque fois de nouveaux documents sur le mécanisme de nos facultés et de nos passions. Dans ce sujet restreint, l'auteur s'est espacé ; c'est un connaisseur de l'homme qui, rencontrant un cas très significatif et très complet, en fait la plus copieuse monographie, y applique tous ses instruments, tire toutes les conséquences, et vous munit d'un indice d'après lequel vous pouvez entrevoir les lois des autres cas innombrables où nous n'avons pas accès. — Pour les Lundis, tout le monde les a lus, et, quand on les relit, ils- semblent neufs. Probablement, dans un siècle, ils seront ce que les Lettres de Voltaire, la Correspondance de Grimm et les meilleurs Mémoires du xvni® siècle sont pour nous aujour-

d'hui : un magasin et un trésor ie biographies, de renseignements et d'enseignements de toute sorte. Je ne parle pas du talent, de la souplesse et de la légèreté de main, du naturel et de la variété des tons, du style si nuancé et pourtant si coulant, du savoir-vivre charmant qui lui permet de tout dire, de parler de ses ennemis ou, ce qui est plus difficile encore, de parler de lui-même; aucun écrivain de notre siècle n'a eu cette aisance pour circuler autour des choses, pour les effleurer, les indiquer, et cependant les palper, les sonder, les mesurer, sans jamais manquer au bon goût ou manquer d'agrément. Mais lorsque le lecteur s'est amusé à suivre les fils ténus et les teintes ménagées de ce réseau de soie, il n'a qu'à en essayer l'étoffe; elle est solide, tissée avec un art original, et la méthode n'est pas moins précieuse que l'œuvre. En cela M. Sainte-Beuve a été un inventeur. Il a importé dans l'histoire morale les procédés de l'histoire naturelle; il a montré comment il faut s'y prendre pour connaître l'homme; il a indiqué la série des milieux successifs qui forment l'individu et qu'il faut tour à tour observer afin de

le comprendre : d'abord la race et la tradition du sang, que l'on peut souvent distinguer en étudiant le père, la mère, les sœurs ou les frères; ensuite la première éducation, les alentours domestiques, l'influence de la famille, et tout ce qui modèle l'enfant et l'adolescent; plus tard, le premier groupe d'hommes marquants au milieu desquels l'homme s'épanouit, la volée littéraire à laquelle il appartient. Vient alors l'étude de l'individu ainsi formé, la recherche des indices qui mettent à nu son vrai fond, les oppositions et les rapprochements qui dégagent sa passion dominante et son tour d'esprit spé-^ cial, bref, l'analyse de l'homme lui-même poursuivie dans toutes ses conséquences à travers et en dépit des déguisements que l'attitude littéraire ou le préjugé public ne manquent jamais d'interposer entre nos yeux et le visage vrai. M. Sainte-Beuve, un jour, a lui-même exposé cette méthode, et il y voyait son principal titre auprès de la postérité. A notre avis, il avait raison; cette sorte d'analyse botanique pratiquée sur les individus humains est le seul moyen de rapprocher les sciences morales des sciences

positives, et il n'y a qu'à l'appliquer aux peuples, aux époques, aux races, pour lui faire porter ses fruits. Si un jour l'histoire, approfondie et précisée, prend sur nos opinions et sur nos affaires l'autorité que la physiologie possède aujourd'hui en matière médicale, on placera son nom à côté de ceux des critiques spéciaux et des philologues érudits qui, en Allemagne, ont travaillé sur d'autres terrains à la même œuvre; ils apparaîtront tous ensemble comme autant d'architectes et d'ouvriers occupés, par un concert involontaire, à poser les bases d'un monument grand et durable; on ne s'inquiétera guère alors des incidents et des petites querelles qui auront traversé leur vie, comme elles traversent la vie de toute créature active et nerveuse; on prendra ces accessoires de l'homme pour ce qu'ils valent ; on jugera l'écrivain et le penseur d'après son but et la portée de son esprit. Aujourd'hui, autour de lui, il y a des contemporains, des rivalités, des brouilles, des picoteries, des rancunes de personnes, de salon, de parti, de journal, des souvenirs du Globe, du National, du Moniteur, du Constitutionnel, du Temps, de

rAcadémie française, du Collège de France, du Sénat. D'ailleurs, un critique est un buisson sur une route; à tous les moutons qui passent il enlève un peu de laine. Tout cela est éphémère. Mais quelque chose subsistera et peu à peu se dégagera. On verra qu'à travers plusieurs engagements il n'a servi qu'un maître, l'esprit humain ; pour le juger lui-même en critique et d'après ses propres préceptes, j'ose ajouter, en pesant exactement toutes mes paroles, qu'en France et dans ce siècle il a été un des cinq ou six serviteurs les plus utiles de l'esprit humain.

17 octobre 1869.

Philosophie de l'architecture en Grèce.

Le petit livre que nous annonçons au public est très cligne de son titre. Il est l'œuvre d'un esprit éminemment philosophique, c'est-à-dire passionné pour les idées générales, habile à les enchaîner, à les ordonner en système, à suivre leurs conséquences jusque dans le détail minutieux et toute la technique d'un sujet.

M. Boutmy a pris pour type le Parthénon dans l'architecture grecque, et, parcourant tour à tour la géographie, l'histoire et la psychologie de la race, il a montré comment ces causes générales, jointes à des circonstances temporaires, avaient déterminé,, assemblé, distribué tous les traits du chef-d'œuvre dont nous pouvons encore contempler les restes. En cela, il a eu raison; cette sorte d'analyse compréhensive

et enveloppante est la vraie lumière. « Le Parthénon, dit-il, étudié isolément dans sa construction et dans ses formes, ne nous eût pas livré les secrets les plus profonds du style monumental dont il est l'exemplaire accompli. Pour prendre toute sa signification, il fallait qu'il se dessinât sur le vaste fond que déploie l'âme humaine, dans son développement d'ensemble. C'est pourquoi, de la même façon qu'on met une œuvre d'art au point et en perspective, afin de donner ton et relief à tous les traits essentiels, nous avons placé ['édifice type de l'architecture grecque au centre d'iin tableau de la civilisation générale et au grand jour d'une psychologie du temps et de la race. Jt — Peut-être un si grand admirateur du génie grec eût-il dû se rappeler les débuts des dialogues de ses maîtres, Platon et Xénophon, l'art antique qui consiste à commencer par de petits faits sensibles, à prendre les lecteurs tels qu'ils sont, avec leurs habitudes paresseuses d'esprit, à les conduire, par degrés et sans qu'ils s'en doutent, vers les vues d'ensemble et les déductions exactes. Il faut toujours un escalier pour

monter; l'Acropole avait le sien, très aisé et du plus beau marbre. Sauf cet oubli, personiie ne s'est montré plus fidèle sectateur des anciens Grecs, plus imbu de leur esprit, plus naturellement et invinciblement enclin à suivre leurs méthodes. Comme eux, il est analyste d'instinct, il excelle à découper et diviser les idées, ingénieux jusqu'à ne pas craindre l'apparence dé la' subtilité, aussi fin dans ses raisonnements que dans ses perceptions, dialecticien serré et capable de se confier jusqu'au bout à la logique. Si quelque jeune architecte, employé par Ictinus et élevé par le Socrate des Dialogues, eût voulu expliquer l'ensemble et les détails de son art, c'est avec cette minutie, cette justesse et cette dextérité qu'il eût tissé la trame de son discours. Seulement notre Grec est de Paris et a toute la culture moderne. A cet égard, les deux chapitres qui traitent des sens et de l'intelligence chez l'Athénien sont des morceaux du premier mérite. L'auteur a, au plus haut degré, le tact et la divination historiques, le talent et le goût de l'expression délicatement précise. Après une description du paysage grec, il

ajoute : « Tout concourait à fixer Tattention sur le dehors et à imprimer dans Toeil charmé une série de dessins et de formes dont le souvenir devait ensuite diriger la main de l'artiste. Le monde semble s'offrir tout naturellement à lui comme un musée de belles images dont les traits et la configuration précise se perdaient dans l'ombre de sa mémoire, tandis que leur style général et leur rythme restaient les modérateurs de son goût et les guides de sa main. » De là une première présomption, c'est que « l'ordre, la clarté, le goût des distinctions nettes, l'horreur de la complexité et de la surcharge, seront les qualités profondes et invétérées du génie hellénique. En ce genre, il n'y a pas de mesure absolue; chaque époque, chaque race a la sienne. Un profil qui nous parait rompu et refouillé à l'excès n'a que de la grâce et de la variété aux yeux de l'Hindou. Où nous croyons sentir une élégance sobre et une noble retenue, d'autres trouveront qu'il y a indigence et nudité. La même décoration est ici riche et substantielle, là surchargée et surabondante; ici elle est une écriture ornée où

Ton démêle aisément la pensée de Tartiste; là elle se présente comme un griffonnage indéchiffrable qui fait cligner les yeux du spectateur : les sens réclament une phrase mieux scandée, des lettres plus espacées, des syllabes plus distinctes. H y a donc pour chaque siècle et pour chaque peuple un étalon particulier du goût, et Ton peut dresser en quelque sorte une échelle indiquant le degré de tolérance relative des races en fait de complexité. Or la place des Grecs est au plus bas de cette échelle, leur tolérance est très faible. Tout ce qui ressemble à l'entre-croisement, au fractionnement, à la superposition, au fouillis, cause évidemment aux architectes grecs un malaise très vif; ils l'évitent avec une répugnance naturelle et toute spontanée. Ils recherchent les grands partis, les divisions larges, les contours arrêtés et précis, ils aiment, en un mot, le clair et le simple. » Et l'auteur développe ces principes en une infinité d'applications, examinant tour à tour les lignes extérieures, c'est-à-dire les profils qui se découpent sur le vide, les lignes intérieures, c'est-à-dire les joints et les moulures

qui séparent les divers membres solides, les jeux de lumière aux diflférentes hauteurs de rédifice, les ornements, leurs éléments, leur structure, leur place. Il y a là des détails exquis, notamment sur la transition de la colonne à l'architrave, sur le déversement de la colonne d'angle, sur la petite inclinaison des murs de la cella, sur la légère convexité de l'entablement. — D'autres considérations sur les tendances analytiques et distribu tives de l'esprit grec éclairent du jour le plus vif toute la structure du temple; en vertu de ces tendances, l'architecte grec « se propose en premier lieu de créer autant de parties distinctes qu'il y a de rôles différents dans son édifice; secondement..., de différencier ces parties pour l'œil du spectateur; troisièmement, d'écrire lisiblement la nature de chaque fonction dans les formes propres à chaque organe. Pour peu qu'on étudie un édifice comme le Parthénon, on sera doublement frappé, et de ce que les divisions y sont nombreuses, et de ce qu'il n'y en a pas une seule qui ne réponde à une différence dans les fonctions mécaniques.... » Par exemple,

que l'on compare la colonne grecque à la colonne égyptienne; l'une imite éternellement la tige végétale qui lui a servi de modèle; l'autre, partie du même point de départ, s'écarte de son type originel et prend un caractère nouveau. « Les cannelures ne sont plus les reliefs d'un tronc côtelé ou des nervures rondes représentant des tiges en faisceau; destinées à indiquer avec force par un même trait répété, et comme par un écho multiple, la direction verticale de l'efiFort, elles esquissent des creux où s'approfondit l'ombre, derrière des arêtes vives qui accrochent le jour. — Le dessous du chapiteau n'a plus l'aspect enrubanné qu'on observait dans la colonne égyptienne; le Grec se contente d'une suite de fines entailles qui n'ont aucune ressemblance avec des liens et qui n'ont d'autre rôle que de faire pressentir la terminaison des cannelures. — En redressant le profil de l'échinus, en le rendant camard, en le ramenant sur lui-même à la partie haute, le Grec est infidèle à l'analogie florale; mais c'est qu'il cherche à rendre plus net, plus dégagé, plus visiblement efficace, le geste que semble faire la colonne.

en s'approchant de l'architrave pour en diminuer la portée. — Jamais le Grec q'eût tracé de figures verticales sur l'architrave, à l'exemple de certains architectes égyptiens; il sait trop bien que le membre architectural est une sorte de soubassement supérieur, destiné à unir des membres espacés, et qu'une telle fonction ne comporte que des accents horizontaux. — Les ciselures verticales montrent dans le même sens la tension du triglyphe. — Partout enfin la direction des forces est marquée aussi nettement que lorsqu'on indique par des flèches, sur les cartes marines, la direction des courants. Toute l'organisation intérieure, et pour ainsi dire tout le jeu dynamique de l'édifice, devient visible au premier coup d'œil. L'artiste n'imite plus, il invente d'après certaines données; il n'est plus l'esclave d'une fantaisie aventureuse, il est le ministre d'une appropriation savante, il raconte à l'esprit dans un seul regard le rôle essentiel de chaque membre architecturaU »

Grâce à cette analyse, les divers organes du temple deviennent vivants, et le sentiment intime de l'architecte est l'âme qui les anime ;

au lieu de voir dans la créature architecturale un amas de pierres symétriques, on la sent telle qu'elle est, c'est-à-dire comme une sorte d'être intelligent, expressif, tout imprégné de la pensée intérieure qui le fonde et le soutient. Pour exprimer le rôle de la colonnade qui enserre la cella, l'auteur a trouvé des réussites d'expressions tout à fait neuves et vraiment supérieures. <( Du reliquaire simple qui entourait jadis la déesse, l'artiste fait un reliquaire à deux enveloppes : la plus intérieure, la cella, abritera, pour ne le découvrir qu'à certaines heures, le simulacre divin; l'autre, la colonnade périptère, le précédera et l'accompagnera de son magnifique et solennel cortège. Avec son unique élément toujours répété, sa puissante assiette, ses beaux jeux de lumière multipliés par les cannelures, sa vaste circulation d'air autour des fûts, et l'insensible évolution de ses ombres, la colonnade périptère ressemble à une lente et superbe procession arrêtée dans son cours ou marchant avec le soleil. Disposée en claire-voie, elle laisse apercevoir le mur cellaire; elle se double sur le devant et la partie postérieure du temple, mais

sans masquer la porte qui s'ouvre aux regards de la statue. Ainsi, elle ne fait que ceindre l'édifice de majesté et d'éclat, sans rien ajouter à l'idée d'une clôture ou d'un voile, et même en reportant cette idée sur le second plan avec la paroi pleine du sanctuaire. Il y a je ne sais quoi de magnifique et de singulier tout ensemble, de royal et pourtant d'accessible, dans cette disposition, qui permet à l'air et au regard de jouer librement entre ces admirables corps de colonne; ce n'est pas une garde, c'est un cortège d'honneur. La colonne n'écarte pas la procession des hommes; elle lui donne le ton et l'allure. Dans cet arrangement si favorable à la dignité et à la splendeur de l'édifice, l'artiste a trouvé moyen de ne pas ajouter un accent au cérémonial et à l'étiquette, à l'inquiétude et à l'impression du mystère. Que nous sommes loin des sept enceintes à murs pleins des pagodes hindoues, et de leurs portes décroissantes de hauteur jusqu'au sanctuaire écrasé où s'accroupit le dieu terrible! Ici la déesse ne se dérobe point; elle se montre, et les grandes colonnes vêtues de lumière, immobilisées dans leur marche et

dans leur effort vivant, semblent n'être que le premier rang de la théorie sacrée qui se déroule familièrement autour du génie national. »

Nous avons beaucoup cité; il le faut, afin que le lecteur puisse juger par lui-même; pour beaucoup d'auteurs, l'épreuve est dangereuse; tant mieux pour ceux qui écrivent bien. Nous le devions d'autant plus que cet ouvrage est un maiden-book, un premier livre. M. Boutmy, je crois, n'a encore écrit que des articles de journaux et de revues, tous remarquables et remarqués. Il a une qualité rare chez les écrivains et les artistes, la conscience ; même cette conscience est chez lui scrupuleuse et méticuleuse : il ne s'abandonne pas, il ne croit jamais avoir assez étudié et réfléchi, il ne suit pas le premier jet vif et spontané de son impression et de son émotion. De tels débuts sont pleins de promesses ; il faut commencer par être trop attentif, trop serré, trop retenu; qui d'abord se livre et se lâche finira par le désordre et la négligence ; la réserve est un bon point de départ, car elle conduit à l'aisance et à la liberté. Plus il écrira, plus il verra qu'on écrit pour autrui ; il s'agit

d'être compris, aisément, du premier coup ; il faut qu'un livre, non seulement soit digne d'être lu, mais qu'il soit lu involontairement, avec attrait, et que, pour cela, il s'accommode à la paresse et à l'inattention humaines. Il n'est point un être solitaire, un simple confident des réflexions que l'on a faites, un ami d'espèce supérieure et d'abord réservé qu'on garde pour soi et pour quelques intimes : il est un être agissant, sociable, public, actif, qui parle à tout le monde, de façon à être entendu, écouté, goûté de tout le monde. Du moins il doit être tel, et si c'est à l'avantage du lecteur, c'est aussi au profit du livre. Une pensée n'atteint sa forme achevée que lorsque, se faisant maniable et portative, elle devient presque populaire; elle comporte toujours des fragments de récits, des peintures, des anecdotes; tous ces petits faits sensibles que Stendhal prisait tant, et qui donnent une grande valeur à ses moindres notes, doivent intervenir dans le tissu du raisonnement, non pour en dénouer, mais pour en colorer les mailles. L'œil a besoin d'être arrêté, retenu, et, en somme, c'est par l'œil et les

autres sens que toutes les idées, même les plus abstraites, entrent dans l'esprit. Un philosophe qui a étudié l'antiquité et les débuts de l'intelligence sait tout cela; et il ne lui manque plus qu'une chose, c'est de mettre plus souvent en pratique une règle qu'en théorie il connaît si bien.

n janvier 4870.

Un homme, ayant donné sa procuration, se trouve tout d'un coup, par la faute de ses mandataires, engagé dans une opération désastreuse, bientôt demi-ruiné, en faillite; voyant sa caisse vide et les recors dans sa maison, il prend le meilleur procureur possible afin de pourvoir au plus pressant, et le charge de mettre de Tordre dans les comptes, d'équilibrer la recette et la dépense, d'éconduire au plus tôt tous les recors. Mais cela ne suffit pas; il est évident que, s'il n'est pas imbécile ou fou, il voudra profiter de son expérience, et désormais prendre pari à ses affaires, connaître son budget, comprendre ses procès, se mettre en état de raisonner avec ses mandataires, lire le Code, faire ses comptes, étudier le papier timbré.

Voilà à peu près où nous en sommes. Nous avons donné nos pouvoirs à un très habile homme d'affaires, et en ce moment il liquide en notre nom; mais nous serions bien sots si nous ne faisions pas davantage. Nous serons toujours obligés d'avoir recours à des procureurs; mais le paysan le plus obtus raisonne avec le sien, et, quand son notaire ou son avoué lui propose un acte, il s'en fait expliquer les conséquences. Tâchons de ne pas être plus obtus qu'un paysan; car il s'agit, pour nous comme pour lui, d'affaires personnelles et graves. Les intérêts publics de la France sont les intérêts privés de chaque Français; nous ne le savons que trop aujourd'hui ; chacun peut trouver une leçon dans l'aspect de sa maison effondrée ou pillée, de ses bois dévastés, de son commerce arrêté, de ses impositions accrues, de son revenu diminué, de son avenir compromis. En présence de pareils désastres, il ne suffît pas d'avoir des impressions et des préférences en politique; il faut y regarder de plus près, d'aussi près que pour faire une entreprise industrielle ou un placement de

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fonds; avoir une opinion motivée, fondée sur des faits, des chiffres et des documents sûrs. Il y en a en politique comme dans le reste; ce qui manque, c'est une institution qui les rassemble, les coordonne et les mette à la portée du public. Voilà le but d'une entreprise que le Journal des Débals annonçait il y a quelques jours : la fondation d'une École libre des sciences politiques .

Y a-t-il des sciences politiques? A tout le moins, il y a des groupes de renseignements positifs qui, en matière politique, servent a préciser la discussion, à diriger le jugement, à limiter le champ du rêve, de l'extravagance et de l'erreur. Nous avons conversé longuement et plusieurs fois avec les fondateurs de l'œuvre, MM. Boutmy et Vinet, et nous nous associons de toutes nos sympathies à l'esprit prudent et pratique dans lequel ils la conçoivent. Non seulement ils ne songent pas à soutenir un parti, mais ils veulent maintenir l'enseignement en dehors des théories; ce qu'ils souhaitent, c'est de contribuer à la connaissance des faits et documents statistiques, moraux, diploma-

tiques, militaires, commerciaux, législatifs, historiques de toute espèce, sans lesquels on ne peut avoir d'idée nette ou d'opinion autorisée sur les affaires publiques. Un Anglais, un Américain bien élevé les possède; nous ne les possédons pas, et c'est pour cela que nous nous abstenons ou nous décidons en aveugles. Républicains, absolutistes, partisans de la monarchie modérée, socialistes, quelles que soient nos préférences, nous en avons besoin, ne fût-ce que pour avoir confiance en notre jugement et ne pas mépriser notre choix. Le lecteur en jugera par cette analyse des dix cours que comprend le programme ; je ne fais que le commenter d'après les entretiens de M. Boutmy.

Un premier cours traitera des limiles et communications naturelles, des races , des langues et des religions dans les principaux Etats. Ceci est le dessin généi^l de l'échiquier politique. Les sept ou huit États qui ont une place importante dans le monde jouent un rôle qui, en grande partie, est déterminé d'avance par la nature de leur sol et de leur climat, par le caractère de la race ou des races qui les

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composent, par la religion qu'ils ont adoptée. Aujourd'hui, nous vivons en Europe sous la pression et sous les menaces d'un empire plus redoutable que celui de Napoléon P"" ou de Charles-Quint, et il n'est pas un Français qui ne regarde aVec espoir ou désir du côté de TAùtriche et de la Russie. Quelle est la cohésion de cet amas de races enchevêtrées des deux côtés du Danube et maintenues ensemble depuis quatre siècles par une organisation militaire, par une tradition historique, par l'ascendant héréditaire d'une famille souveraine? Qu'est-ce qiie cette immense plaine froide située au delà du Niémen, où des serfs du xnf siècle, conduits par des officiers nobles^ obéissent avec un enthousiasme religieux à un czar qui est presque leur Pape? Sans ces notions de géographie et d'ethnographie, il est impossible d'avoir une idée, même igrossière, dés questions qui peuvent surgir à propos de la Turquie et de l'Egypte, de l'Algérie et de l'Irlande, du Danemark ou des États-Unis.

Elles forment un cadre préalable, et c'est entre leurs vastes lignes que se distribue le reste»

D'fiutres lignes plus précises marquent les stations du mouvement historique que celles-là ont dirigé. Il s^agit des traités qui fixent la position et les droits respectifs des puissances. Un second cours exposera les antécédents et les conditions des traités conclus entre les grands États depuis la paix de Westphalie. Certainement on y lira les pièces elles-mêmes et la correspondance des ambassadeurs ; il n'y a pas de meilleure école. A cet égard, notre ignorance est déplorable ; les trois quarts des gens cultivés raisonnent sur les alliances et remanient la carte de l'Europe en politiques de café; ils croient que le rôle de diplomate est à leur portée, à la portée de tout le monde; nous avons eu l'an dernier la preuve de cette présomption et de cette insuffisance, et nous n'avons qu'à lire certains journaux ou la plupart des brochures pour les retrouver tous les jours. Ce caquet est vite rabattu par l'étude des documents originaux; ils sont en grand ce que sont en petit de bonnes requêtes d'avoué, de bons rapports auprès d'un conseil d'administration. On y voit la difficulté et les

L'ÉCOLE DES SCIENCES POLITIQUES. 83 complications des grandes affaires; on peut y adinirer le plus souvent des merveilles de logique, de tact, de science positive, de prévision ; on y devient modeste, et l'on y apprend le présent par le passé. Nous lisons en ce moment les dépêches qui ont précédé la dernière guerre; si les bavards et les imprudents qui poussaient alors la roue fatale avaient eu sous les yeux celles des ambassadeurs au Congrès de Vienne en 1814 et en 181 S, s'ils avaient pesé une à une les idées de M. de Hardenberg et de Guillaume de Humboldt, ils auraient réfléchi deux fois devant l'abîme de haine et de rancune toujours ouvert au delà du Rhin, et dans lequel ils nous précipitaient. Un tel cours est un antidote contre l'habitude de déraisonner dans la politique extérieure; et c'est par une étude de ce genre que tous^ Les diplomates éminents ou seulement compétents ont préparé leur aptitude, leur génie ou leur talent.

Revenons maintenant dans l'intérieur de

chaque État, et notamment de la France, Un

troisième cours a pour objet le travail et

la richesse, M. Thiers évaluait dernièrement la production totale de la France à quinze ou seize milliards par an; M. Dudley Baxter porte la somme de tous les salaires et revenus de l'Angleterre à une vingtaine de milliards. Voilà le résumé et le sommaire qu'il faudrait avoir approximativement pour les principaux États de l'Europe et pour les États-Unis. A côté de ce total, il faut avoir les sommes partielles.

Par exemple, quel est, d'après les statistiques officielles ou vérifiées, en France et dans les principaux États, le produit, compté en nature ou évalué en argent, de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, et de chaque branche du commerce, de l'industrie, de l'agriculture? Quel est le rendement du pays en céréales, en vin, en viande, en fer manufacturé, en tissus, en houille, en industries de luxe? Quel est le chifi^re de la population? quel est celui de la population adulte, valide, et qui travaille? Quelle est la proportion des différentes classes, agriculteurs, ouvriers, chefs d'exploitations agricoles, industrielles et commerciales, personnes adonnées aux professions

libérales, rentiers? Comment se distribue la richesse? Quel est le salaire moyen de l'ouvrier ou du laboureur? Quel est le prix dés objets de première nécessité, le pain, la viande, la boisson, le logement, le feu, la lumière? Des comparaisons de ce genre entre les diflFérents États sont infiniment instructives, surtout si Ton ajoute pour chaque État la comparaison des diverses périodes sucessives, si pour la France, par exemple, on note les progrès de la population et de la richesse depuis 1789 jusqu'à nos jours, si l'on met en regard les profits et les dépenses du journalier à la fin de l'ancien régime et aujourd'hui. Une telle enquête donne le budget de la nation et l'histoire du bienêtre, et ses conclusions sont les fondements de toutes les mesures que nous devons prendre, comme de toutes les espérances que nous pouvons former.

Depuis cent ans, une science nouvelle, l'économie politique, a pris cette question pour domaine ; elle y a répondu par diverses théories qui, lentement élaborées, aboutissent aujourd'hui, sur plusieurs points, à des conclusions

aniversellemeat admises. VHistoire des varialions et des progrès de ces théories depuis Adam Smith fera le sujet du quatrième cours. Làdessus il n'est pas besoin d'insister. Ces théories sont des forces, elles ont fait abolir en Angleterre la loi sur les céréales ; reconnues ou contestées dans leur application, elles interviennent aujourd'hui dans tous les débats qui concernent la production et l'échange. A tout le moins il faut les connaître, d'autant plus qu'elles ne peuvent manquer d'intervenir dans la lutte plus profonde qui divise aujourd'hui les classes. Qu'est-ce que le capital? Quels sont les services actuels qu'il rend et de quels services antérieurs est-il l'amas? A quel titre produit-il un intérêt? Dans ces derniers temps, un manuel d'économie politique a été rédigé pour nos collèges, et les questions de cette espèce sont considérées en Angleterre et en Amérique comme si importantes, que pas un homme un peu cultivé n'y est étranger. Il n'y a que trois cours d'économie politique à Paris, et je ne sais pas s'il y en a d'autres en France. Celui-ci a sa place obligée dans la Faculté dont nous parlons.

A côté de ces cours qui exposent le budget de la nation, il en faut un autre qui explique le budget de l'État. 11 a pour titre les Finances. Quel est le chiffre total des recettes et des dépenses de rÉtat en France et chez les autres peuples civilisés? Comment se subdivisent cette recette et cette dépense? Combien pour la dette, pour l'armée, pour la marine, pour les travaux publics, pour la magistrature, pour l'instruction, pour l'administration, pour les cultes? Combien par l'impôt foncier, par les douanes, par l'enregistrement, par les droits sur le tabac et les spiritueux, par la poste? Pourquoi tels impôts dans tels États? A quelles conditions telle sorte de taxe est-elle supportable ou oppressive? Quelles sont les raisons et les expériences pour et contre l'impôt sur le revenu? Quelle est, dans chaque État, l'histoire de la dette, et de chaque sorte principale d'impositions? Rien de plus utile que de savoir comment l'Angleterre en 1818, comment les États-Unis depuis la défaite du Sud, comment la Hollande si chargée ont manœuvré sous un faix immense. D'autre part, si l'on veut juger

nos régimes successifs, il n'y a qu'à constater les surcroîts inégaux qu'ils ont ajoutés tour à tour à notre dette. Budgets, impôts, crédits, emprunts, organisations financières étudiées dans leur histoire et comparées chez les principaux peuples, tel est l'objet du cours; et, sans une étude de ce genre, personne, en matière de finances, n'a le droit d'avoir un avis.

Nous arrivons aux cours qui touchent de plus près la vie morale. L'un des plus essentiels, à mon avis, est celui de Droit comparé. Il n'y en a point dans nos Facultés de Droit : pourtant tous ceux qui s'occupent d'histoire savent par expérience que le document le plus instructif sur les mœurs et le caractère d'une nation est l'ensemble de ses lois civiles, car elles régissent la vie privée de chaque citoyen ; on a sous les yeux le tableau des mœurs, si aux lois écrites on ajoute les coutumes régnantes. Qu'est-ce. que le mariage en France, aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne? Quelle est l'autorité légale ou effective du mari et du père? On ne peut comprendre ni juger la loi de son pays si l'on ne connaît pas celle des autres ; pour conserver

OU pour corriger notre code il faut savoir comment des conditions différentes entraînent à l'étranger des règles et des pratiques différentes : pourquoi un Anglais ou un Américain peut déshériter ses enfants ; pourquoi il peut se marier sans le consentement de ses parents; pourquoi en son pays une femme peut se passer de dot ou n'en avoir qu'une très petite; comment cette dot, si elle est constituée, est mise à l'abri; quels sont là-bas et en Allemagne les effets du droit d'aînesse et les conditions du divorce. A cette histoire de la famrlle depuis 1800 dans les pays civilisés, le cours ajoutera celle de la criminalité et de la procédure. Comment juge-t-on en Angleterre et en Amérique? Quelles sont chez nous et là-bas les garanties de f accusé et les moyens d'assurer la répression? En quoi diffèrent les rôles d'un juge anglais et d'un juge français? Quels sont les avantages et les inconvénients de la caution en matière criminelle? En quels cas et avec quels effets l'institution du jury est-elle appliquée dans chaque nation? Si le professeur a vu la machine à l'œuvre, il saura qu'elle n'est qu'un organe dans

un corps vivant, que cet organe ne peut être transporté tel quel dans un autre corps, qu'on ne doit toucher à un organisme qu'après des réflexions et avec des précautions infinies; ici, comme en toute matière sociale, la science engendre la prudence, et l'étude minutieuse diminue le nombre des révolutionnaires en diminuant celui des théoriciens.

Ici s'ouvre le premier cours de droit politique; il a pour titre : De VAdministralion, et aura pour sujet « les différents systèmes d'administration locale et centrale appliqués chez les principales nations depuis le xvn'^ siècle ». La commune, le canton, l'arrondissement, le département, avec leurs magistrats et leurs conseils élus ou nommés par le pouvoir central, voilà les subdivisions et les pouvoirs en France, et il est utile de les comparer membre à membre à leurs correspondants d'Angleterre, d'Amérique, de Prusse, d'Italie et d'Espagne, en considérant tour à tour dans chaque pays la dimension des groupes locaux, leur degré de liberté et d'initiative, les attributions de chaque pouvoir, le mode d'élection, la façon d'assurer

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la responsabilité des autorités diverses, les habitudes et les traits de caractère national qui font marcher dans un pays une machine destinée à l'iinmobilité dans un autre. Si la Belgique est un pays libre, si l'Italie, dans ces dernier» temps, a pu traverser des secousses si rudes, cela tient en grande partie à leur antique organisation municipale. Il est très bon de songer à décentraliser la France; mais, pour concevoir les conditions du problème, il faut au préalable savoir exactement, outre Tétat des pays dans lesquels la centralisation est moindre, l'histoire détaillée de notre administration locale et centrale* en 1791, sous le Directoire, sous le premier Empire, sous la Restauration, sous le roi Louis-Philippe et jusqu'à nos jours.

Pour achever l'étude des grands organes sociaux, il reste à faire un cours sur l'armée; celui-là a pour titre Histoire comparée de roi'ganisation mililaire chez les principaux peuples depuis Frédéric IL Les différents modes du recrutement volontaire ou obligatoire, par conscriptions partielles ou totales, l'ordre de mobilisation des classes, l'éducation du soldai et de

Tofficier, Tadaptation de rarmement et de la discipline aux progrès de l'art militaire, ce sont là des matières qui exigent un homme spécial. Un pareil cours aura égard à ses auditeurs; il a pour but, non de former des officiers, mais de fournir à des citoyens les moyens d'avoir une opinion dans les questions militaires. Si désormais, en France, tout le monde doit être soldat, il est bon que librement et après enquête chacun soit convaincu qu'il doit l'être. L'organisation de l'armée en Allemagne est aujourd'hui la question qui nous intéresse le plus. Il nous importe aussi de savoir comment s'est improvisée et a vécu l'armée en Amérique, ce que valaient en 1792 et en 1793 les premières levées de la République française, à quoi mène l'élection des officiers par les soldats, ce que peuvent des institutions qui, comme celles de la Russie, de l'Angleterre, ou des Confins militaires en Autriche, font de l'homme un soldat pour vingt ans, pour toute la vie, parfois de père en fils, ce que comporte le caractère de chaque nation ou le degré de civilisation de chaque pays.

Tout cela aboutit à Y Étude comparée des con-

stitutions politiques en vigueur depuis la fonda^ lion de la République américaine en 1776. Plusieurs parties du sujet ont été exposées par M. Laboulaye au Collège de France; nous avons dans les ouvrages de M. de Tocqueville la meilleure description de l'Ancien régime chez nous et de la république démocratique aux États- Unis. Il s'agit de réunir ces études éparses pour en faire un corps. Presque tous les États depuis cent ans sont gouvernés par deux Chambres et par un Président, roi ou empereur. Exposer dans les différents pays les attributions de chaque pouvoir, les modes d'élection des députés, la composition de la Chambre basse et de la Chambre haute, les raisons qui ont soutenu ou fait tomber l'édifice, l'appropriation complète ou insuffisante de chaque édifice au caractère et à la position de ses habitants, éclairer l'histoire de nos dix Constitutions fragiles par le contraste des Constitutions analogues qui ont subsisté, examiner le gouvernement parlementaire en Belgique, en Hollande, en Italie, en Suède, en Angleterre, aux États-Unis, ce sont là autant d'études capables de modérer notre manie de

fabriquer à la volée une Constitution parfaite et notre habitude de mettre à bas, au nom d'un principe abstrait» celle que nous avons.

Les neuf cours précédents ne sont guère que des exposés de faits et des résumés de l'expérience ; le dernier fera le récit des utopies et des projets, car ces projets et ces utopies sont aussi des forces ; il sera Y Histoire des théoriçs contenir por aines relatives à V organisation des sociétés^ et marquera l'influence de ces théories sur la société moderne. Il est bon de connaître ses adversaires, leur mobile, leur principe et leur puissance. Depuis Babœuf jusqu'à Saint-Simon etFourier, depuis Proudhon, Louis Blanc etCabet jusqu'à l'Internationale, plusieurs sortes de milléniums ,ont été construits sur le papier, et nous savons quels ravages ils font dans des cerveaux incultes conduits par des cerveaux demi-cultivés, Si la religion vient les consacrer, ils peuvent aboutir à des constructions effectives, quoique partielles et peu durables: les sectes fanatiques de la Russie, les Mormons et les perfectionniste? des Étati^-Unis montrent quel est le mobile nécessaire pour les édifîei»,. — A côté des rêveries^

les théories soutenables ou du moins discutables fournissent le complément du cours; nous n'en manquons pas. Depuis celles de M. de Bonald et du comte de Maistre, de Benjamin Constant et de M. Laboulaye, de M. de Broglie, de M. Gui' zot, de M. Paradol et de M. Le Play, la monarchie paternelle et absolutiste, le régime de la liberté complète, le système constitutionnel avec toutes ses variétés et toutes ses nuances, ont trouvé des apologistes et des réformateurs conséquents, ingénieux, savants, et dont les idées méritent d'être exposées avec détail. Ici encore l'enseignement doit être surtout historique ; il ne s*agit point de professer une doctrine, mais de faire connaître des doctrines, et le premier devoir du maître est de ramener son cours à n'être qu'une source d'informations.

Telles sont les vues d'ensemble d'après lesr quelles a été conçue l'Ecole des Sciences politiques. Des conférences, ou cours accessoires, devront s'y adjoindre; à mon sens, il en est une entre autres dont on ne peut se passer, et qui aura pour objet l'histoire comparée .de l'ensei-? gnement public chez les principaux peuples de

l'Europe, notammeotea Allemagne et en France. Parfois uo voyageur qui aura étudié avec les yeuK quelques portions de ta vie d'un peuple étranger, un savant spécial qui pourra parler sur quelques questions actuelles et importantes, sera invité à faire deux ou trois leçons. — Dans les cours eux-mêmes, les maîtres s'attacheront surtout à fournir des cadres, à indiquer les sources, à suggérer les recherches, à enseigner l'art de travailler et de trouver. — Je ne pense pas que les auditeurs manquent ; sur trois mille étudiants en droit à Paris, on en compte dix-sept cents qui, ayant de l'aisance ou de la fortune, considèrent leurs éludes comme un complément d'éducation et ne veulent point devenir hommes de loi; ils ont du loisir, surtout pendant les deux premières années, et sans doute beaucoup d'entre eux, au lieu de prendre au hasard une opinion politique, voudront apprendre avant de croire et savoir avant de parler. — Les cours dureront deux ans ; chacun d'eux se composera de vingt leçons environ, en tout cent leçons par an; c'est assez et ce n'est pas trop. Voilà le cadre préalable;, au reste, un enseignement qui

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a pour fondement l'expérience consultera luimême l'expérience pour se développer s'il en a besoin. — Les professeurs sont désignés et ont accepté. — Notez surtout que l'École est libre sans aucune attache, fondée et soutenue entièrement par des souscriptions privées, et que, de compte fait, la somme nécessaire à son entretien annuel est modique : mille souscripteurs suffiront ; notre pays ne mériterait pas grande estime s'il ne s'y trouvait pas mille personnes disposées à donner quelques louis par an pour fonder l'instruction politique. — En ce moment, c'est au gouvernement que nous nous adressons, pour lui demander, non de l'argent, mais l'autorisation que la loi exige, pour obtenir de lui la permission de nous instruire de nos affaires, pour remplir de faits, de chiffres et de documents les têtes qui, si elles restent vides, ne logeront que l'indifférence ou les utopies, pour étudier sérieusement et silencieusement, sans aucun drapeau à notre porte, hors du bruit de la rue et des préjugés des partis. Les noms les plus honorables servent de répondants à l'entreprise, et je ne compte pas parmi les moindres

celui de Thomme désintéressé, dévoué, vraiment libéral et vraiment français, dont le zèle, le patriotisme, le tact délicat, le talent d'organisation, l'esprit actif et modéré, ont commencé, conduit et poussé presque à terme une œuvre aussi utile à la science qu'à son pays.

17 octobre 1871.

L'Hérédité (Étude Psychologiûue).

L'auteur de ce très remarquable ouvrage, M. Ribot, est un disciple des philosophes anglais contemporains, et notamment de M. Herbert Spencer. 11 a déjà publié sur la Psychologie anglaise contemporaine une étude très complète et très précise, que nous avons annoncée ici même*. Aujourd'hui, avec plus de liberté et d'originalité, il aborde une grande question qui, dans son cadre limité, résume les solutions les plus nouvelles et les plus curieuses de la science moderne. L'ouvrage est très suggestif; on peut le recommander à tous ceux qui veulent se faire une idée du progrès accompli en philosophie, en psychologie et même en' biologie, depuis

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