‹ Derniers ossais de critique et d'histoireChapitre 4 sur 11 · Journal des Débats · texte numérisé non relu

Journal des Débats

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trente ans. Un grand pas a été fait; le point de vue a été déplacé, et Taspect général des choses s'est trouvé différent. Désormais il faut laisser aux écoles de rhétorique les vieilles thèses de Descartes et de Leibniz, plus ou moins reyernies par l'enseignement officiel ; pareillement il faut laisser aux écoles d'anatomie les vieilles thèses de Cabanis et de Broussais, plus ou moins rajeunies par les découvertes du microscope. Ni le spiritualisme ordinaire ni l'ancien matérialisme ne sont aujourd'hui des positions tenables. On ne peut plus discuter en philosophie la question des substances ; on ne s'occupe que des phénomènes, c'est-à-dire des faits ou événements. J'ose même dire que, dans la nature, il n'y a pas autre chose. Du moins, et de l'avis des plus éminents penseurs contemporains, il n'y a pas autre chose qui puisse être atteint par la connaissance. Cela posé, les barrières infranchissables, qui semblaient séparer à jamais les différents êtres, tombent pièce par pièce et une à une ; une série de découvertes positives montre la continuité de la nature et la parenté des choses. La principale de ces découvertes est

celle qui ramène les uns aux autres les phénomènes cérébraux et les phénomènes mentaux.

Trois points sont acquis. Le premier est que les sensations, souvenirs, désirs, etc., dont nous avons conscience, sont composés d'éléments dont nous n'avons pas conscience, que le moi visible n'est que l'extrémité et l'affleurement de ce moi obscur, que des milliers et des myriades d'événements latents s'assemblent et se combinent en nous pour construire nos événements manifestes, à peu près comme les vibrations obscures d'un boulet qui s'échauffe parviennent, en s'accumulant, à produire la lumière du même boulet incandescent; par cette longue superposition d'échelons souterrains, lé monde mental va rejoindre le monde physiologique. En second lieu, il est prouvé que chacun de nos événements intérieurs, même le plus compliqué, même le plus délicat, une pensée abstraite, un sentiment fugitif, a pour correspondant et pour condition un mouvement moléculaire qui se propage dans les cellules de l'écorce grise cérébrale, ce qui établit une liaison originelle entré le phénomène mental et le phénomène physio-

logique. En dernier lieu, il est très probable que les deux phénomènes n'en sont qu'un, vu du dedans et vu du dehors, par Tendroit et par l'envers, par la conscience et par les sens, ce qui explique à la fois pourquoi notre esprit les conçoit comme hétérogènes, et pourquoi notre expérience nous les montre comme inséparables. M. Ribot manie ces hautes théories avec une grande sûreté de main; il a l'esprit critique, distingue soigneusement ce qui est certain, ce qui est probable, ce qui est simplement conjectural, marque les limites de la pleine lumière, de la demi-clarté, de la pénombre. Bien mieux, il a l'esprit philosophique. Ses résumés rapides et clairs conduisent tour à tour le lecteur aux divers points de vue de la spéculation contemporaine; il faut s'y transporter pour savoir combien le simple point de vue scientifique est restreint, quels espaces s'étendent au delà, ce que valent les grosses affirmations qui réduisent tout à des développements de cellules et à des conflits d'atomes, quel aspect nouveau prennent les choses lorsqu'on étudie nos idées-mères en psychologue et en critique. Eu tout ceci, Herbert

Spencer est son guide préféré ; on en pouvait prendre un pire; très hardi et très sceptique, fécond en hypothèses prudentes, nourri des sciences positives et habile à faire un ou deux pas, sans plus, au delà des certitudes acquises, décidé tout à la fois à étendre autant que possible et à limiter autant qu'il le faut la connaissance humaine, on peut le considérer comme une sorte de Darwin en philosophie. Nul n'a exposé plus complètement la théorie de l'évolution; il l'a tirée du cas spécial où d'abord on l'a étudiée, et qui est la zoologie jointe à la botanique; par des considérations très abstraites, et pourtant très précises, il l'a étendue à l'ensemble des choses. On doit remercier M, Ribot de nous familiariser avec une doctrine si compréhensive, si haute, et cependant si peu connue en France que beaucoup d'hommes instruits, parmi nous, ignorent encore aujourd'hui le nom de son auteur.

Quand on dit qu'un individu, animal ou homme, reçoit tous ses caractères, physiques et moraux, par héritage, on ne veut point dire qu'il n'hérite que de son père ou de sa mère, ou de

tous les deux réunis. Le magasin où il les puise est plus vaste et comprend tous ses ascendants mâles ou femelles en remontant à l'infini ; encore faut-il ajouter que tel caractère qu'il possède aujourd'hui ne s'est point manifesté dans ses ascendants directs, mais dans quelqu'un de leurs collatéraux, et qu'après être demeuré latent pendant plusieurs générations, il reparait tout d'un coup en lui par atavisme ; de même dans les animaux dont la génération est alternante : par exemple chez les méduses, le fils ne reproduit pas son père, ni son grand-père, ni son aïeul, mais son bisaïeul. Selon M. Ribot, l'hérédité ainsi conçue est la loi stricte ; s'il y a des exceptions, elles sont l'œuvre de l'accident. Sauf accident, c'est-à-dire sauf perturbation, tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes est un legs de nos ascendants. On peut le prouver rigoureusement pour les caractères physiques, et, grâce à la correspondance établie entre le physique et le moral, on peut conclure de même pour les caractères moraux ; l'hérédité physiologique nous garantit l'hérédité psychologique. « Toutes les formes de l'activité mentale sont

transmissibles : instincts, facultés perceptives, imagination, aptitude aux beaux-arts, raison, aptitude aux sciences et aux études abstraites, sentiments, passions, énergie du caractère; et les formes morbides aussi bien que les autres : folie, hallucination, idiotie. » — De là plusieurs conséquences importantes et des vues à longue portée sur l'histoire humaine; car la persistance des aptitudes et tendances léguées y joue un rôle prépondérant. La ténacité du caractère héréditaire et transmis explique les obstacles qui empêchent telle civilisation, telle religion, tel groupe d'habitudes mentales et morales de se greffer sur une souche différente ou sauvage. De jeunes Chinois adoptés en bas âge par la Société des Missions, élevés en Europe, retournent en Chine, très résolus à propager la religion chrétienne; « à peine débarqués, l'esprit de leur race les ressaisit; ils oublient leurs promesses, perdent leurs croyances chrétiennes; on dirait qu'ils n'ont jamais quitté la Chine. » Aux Philippines, un petit noir de trois ans, enlevé dans une battue, élevé par un Américain, conduit à New-York, Paris et Londres, était

devenu un gentleman, parlait le français, l'anglais, l'espagnol, ne chaussait que de fines bottes vernies. De retour à Manille, il disparut; un naturaliste allemand le retrouva quelques années après parmi les petits noirs de la montagne. En Australie, des indigènes qu'on avait pris à la mamelle, nourris dans les écoles, instruits dans les mathématiques et les humanités, se sont enfuis à vingt ans pour aller vivre nus avec leurs anciens camarades, marauder, vagabonder et manger des lézards crus. L'instinct primitif, en vain recouvert par notre vernis, fait éruption, comme chez les petites hirondelles, qui, mises en cage au sortir de l'œuf, se brisent les ailes contre leur barreaux quand arrive la saison du grand vol et de l'émigration. — Voilà une des plus grandes forces historiques, et elle est d'autant plus efficace que chaque peuple, par la sélection qu'il pratique sur lui-même, travaille incessamment à l'augmenter, en refusant l'existence ou le développement aux individus dont le caractère ne s'accorde pas avec le sien. On peut admettre que, dans une nation livrée à elle-même, les traits nationaux tendent

à s'approfondir, et que, partant, le caractère national tend à s'exagérer. « Par une suite de supplices et de persécutions, dit Galton, la nation espagnole a été vidée de libres-penseurs, à raison de 1000 personnes par an pour les trois siècles entre 1471 et 1781, une moyenne de iOO personnes ayant été exécutées, et de 900 emprisonnées chaque année durant cette période. Pendant ces trois siècles, il y a eu 32 000 personnes brûlées, 17 000 brûlées en effigie (la plupart sont mortes en prison ou ont quitté l'Espagne), et 291 000 condamnées à la prison ou à d'autres peines. Il est impossible qu'une nation résiste à une politique pareille sans qu'elle amène une grave détérioration de la race ; elle a eu pour résultat notable la formation de la race inintelligente et superstitieuse de l'Espagne moderne. » — La France porte au cœur une plaie moindre, mais analogue; sans la Saint-Barthélémy et la révocation de l'édit de Nantes, nous aurions aujourd'hui le gouvernement parlementaire, libéral et régulier. D'une façon générale, il faut poser que toute grande amputation, toute destruction ou expulsion, celle de l'aristocratie

en 1793, comme celle des protestants en 1685, est funeste, non seulement parce qu'elle ôte à l'arbre une de ses branches, mais encore parce que la sève, manquant d'un de ses écoulements naturels, va s'engorger et moisir dans le reste de l'économie. La morale de ceci est qu'il faut tolérer nos adversaires, vivre avec eux, profiter de leur opposition, les regarder dans le corps social comme des organes aussi essentiels que nous-mêmes. — D'autres conséquences non moins curieuses portent une vive lumière sur le développement de l'humanité. Car l'hérédité transmet non seulement le fonds primitif, mais encore les acquisitions ultérieures; l'Européen aujourd'hui « possède vingt ou trente pouces cubes de cerveau de plus que le Papou ». On a mesuré une collection de crânes parisiens du xii^ siècle et vérifié que leur capacité moyenne, comparée à celle des crânes contemporains, était à peu près comme quarante à quarante et un. Ce quarantième de capacité ajouté au vase indique le perfectionnement du contenu. Si aujourd'hui l'enfant d'un Européen naît doux et civilisé d'avance, au lieu d'être poussé par une

force irrésistible à se sauver dans les bois comme le négrito des Philippines, ou à vivre, comme le gitano, en vagabond et en voleur, c'est que, par un progrès insensible, les habitudes raisonnables et sociables accumulées par les générations antérieures se sont emmagasinées dans Torganisme et sont aujourd'hui innées dans les descendants. Voilà comment « il arrive que, de sauvages, incapables de compter le nombre de leurs doigts et qui parlent une langue où il n'y a que des noms et des verbes, sortent à la longue nos Newton et nos Shakespeare ».

Ainsi chaque vie intelligente ou vertueuse ajoute un petit accroissement aux bons instincts ou aux belles facultés de l'humanité future, comme une torche qui, ayant brillé, laisse après elle une pincée de cendres pour fertiliser le champ qu'elle a d'abord éclairé et réchauffé; c'est ce monceau de cendres qui, grossi de siècle en siècle, fournit la substance aux pensées vraies comme aux actions nobles, et, par degrés, change en une riche moisson la maigre récolte des anciens jours. — On aurait de la peine à prétendre qu'une théorie qui conduit à

ces conclusions soit immorale; on Ta prétendu cependant, ou du moins on a feint de le craindre. C'est un honneur pour la philosophie contemporaine que de n'avoir point cette crainte. M. Ribot s'est fié à la science, et la science aboutit à la morale, en ne cherchant que la vérité.

23 novembre 4873.

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