LE CHEYALIBB DE MERE
matiqaes, et j'ai appris de M. Des Billettes , ami de M. Pascal , excellent dans les méchaniques, ce que c'est que cette découverte dont ce chevalier se vante ici dans sa lettre : c'est qu'étant grand Joueur, il donna les premières ouvertures sur l'estime des paris ; ce qui fit naître les belles pensées de aleâ de MM. Fermât , Pascal et Huyghens... »
Et Leibniz finit par conclure que le chevalier, dans ce qu*il dit contre la division à Vinfini, se juge lui-même, et qu'un tel homme, évidemment, était beaucoup trop occupé des agréments du monde visible pour pénétrer fort avant dans ce monde supérieur que régit la pure intelligence (i). Si Ton cbercbe maintenant ce que Pascal a pu penser de ce chevalier qui le régentait si rudement, il est difficile de ne pas croire qu'il a eu en vue M. de Méré dans la définition qu'il donne des esprits fins par opposition aux esprits géométriques, de ces « esprits fins qui ne sont que fins, qui, étant accoutumés à juger les choses d'une seule et prompte vue, se rebutent vite d'un détail de définition en apparence stérile, et ne peuvent avoir la patience de descendre jusqu'aux premiers principes des choses spéculatives et d'imagination, qu'ils n'ont jamais vues dans le monde et dans l'usage. » On retrouve presque en cet endroit de Pascal les termes mêmes du chevalier et sa prétention perpétuelle à dénigrer la géométrie, sous prétexte qu'un coup d'oeil habile suffit à tout (2) . •
Si le chevalier s'est fort compromis par sa manière de traiter Pascal en écolier, il ne fut guère plus d'à-propos avec M™« de Maintenon, qu'il avait plus de motifs d'ailleurs d'appeler son écolière. Il l'avait connue jeune, lorsqu'elle était M "« d'Aubigné, et l'avait aussitôt estimée à son prix. Il s'était même ap-
(1) Leibnitii Opéra omnia, au tome II, page 32.
(2) « Outre que cette méthode est lassante, et que jamais ce n'a été le langage d'aucune cour du monde, il me semble que tout ce qu'on dit de beau, de grand et de nécessaire, saute aux yeux quand on le dit bien. » (Seconde Conversation du chevalier de Méré avec le maréchal de Qérembant.)
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pliqué à la former au monde, car c'était évidemment la vocation de ce galant homme et son goût dominant d'avoir toujours, comme dit M"* de Launay, à instruire et à documenter quelqu'un sur les grâces. Là jeune Indienne, comme il l'appelait, lui dut sa première réputation dans le beau monde. Plus tard, après des années, il rappelait cela un peu pédantesquement à M^'^'de Maintenon, déjà poussée dans les grandeurs et à la veille d'enchaîner Louis XIV :
« En vérité, madame^ lai écrivaiMl, il seroit bien malaisé d'avoir tant d'amis d'importance au milieu de la cour, et d'estimer constamment ceux qui n'y sont de rien , quand ce seroit les plus honnêtes gens qu'on ait Jamais vus. 11 ne faut attendre que d'une vertu bien rare une faveur si extraordinaire. Mais, du temps que j'avois l'honneur de vous approcher , je m'apercevois que vous saviez toujours distinguer le vrai mérite parmi de certaines choses brillantes qui ne dépendent que de la fortune , et cela me fait espérer que vous ne désapprouverez pas la liberté que je prends de vous écrire. Je pense avoir été le premier qui vods ai donné de bonnes leçons (l)... Je me souviens que je vous instruisois à vous rendre aimable, et que dès lors vous ne l'éUez que trop pour moi.«. »
On a voulu voir dans ta suite de la lettre une façon détournée de demande en mariage ; c'est infiniment trop dire : le chevalier badine là-dessus et ne veut que recommander à son ancienne amie un honnête homme qui a besoin de protection. Il faut pourtant avoir bien du contre-temps pour aller faire la
(1) Le cheralier oublie Ici un de ses préceptes les plus essentiels, car il a dit : « Un jeune homme, pour apprendre à chanter, à danser, à monter à cheval, à voltiger ou à faire des armes, peut choisir de ces maîtres qui ne cachent pas leur science, parce que, s'ils excellent dans leur métier, ils s'en peuvent louer hardiment et sans rougir. 11 n'en est pas ainsi de eette qualité si rare ; on se doit bien garder de dire qu'on est honnête homme, quand on le seroit du consentement des plus difficiles... On ne trouve que fort peu de ces excellents maîtres d'honnêteté, et l'on n'ea volt point qui se vantent de l'être. » ( Discours d$ la vrai^ Hotmêlcté^ O&uvret posthumes.)
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leçon à Pascal sur la géométrie, et pour avoir Tair (ne fût-ce que cela) de s'offrir pour mari à M™« de Maintenon vers l'année 1680.
Quand Tabbé Nadal publia, en 1700, les Œuvres posthumes du chevalier, les choses étaient devenues autrement manifestes, et Thumble Esther siégeait sous le dais. Il faut voir •* aussi comme Thonnéte éditeur se met en frais au nom du chevalier, et comme celui-ci, pour cette fois, nous apparaît tout d'un coup aux pieds de son écolière. Les rôles sont complètement renversés. Après avoir nommé les personnes les plus considérables qui étaient de Tiniimité de M. de Méré, Tabbé Nadal continue en ces termes :
• G'étoit là tonte sa société, si on ose y ajouter encore nne personne illustre dont le nom emporte tontes les idées les pins sublimes de l'esprit, de la vertu, de la grandeur d'àme et de tant d'autres qualités qoi mettent encore au-dessous d'elle tout ce que la fortune a de plus élevé et de plus éblouissant. Aussi jamais ne flt-elle naître d'admirsUon pins vive que la sienne. Elle a été Vobjtt de ies méditations dans sa retraite; on la retrottve partout dans ses idées. Selon lui, ses derniers préceptes ne sont que Téloge et l'expression de ses vertus mêmes, et c'est dans l'honneur d'approcher M"** de Maiutenon qu'il a trouvé la source de ces bienséances si délicates , réduites ici en règles et en principes. >
C'est ainsi que les choses s'accommodent avec un peu de complaisance; cet abbé Nadal faisait le prophète après coup. Les Lettres publiées en 1682 montrent assez que le chevalier se posa jusqu'à la fin en maître plus disposé à donner qu'à recevoir des leçons (1).
(1) Ainsi, à travers les fatuités de cette lettre qui nous paraît si étrange de ton. Il savait très-bien indiquer le côté faible de M»* de Maintenon, loi dénoncer cet oubli où on raccusait de laisser tomber insensiblement ses relations du passé : « On s'imagine que vos anciens amis ne tiennent pas en votre bienveillance une place fort assurée. » 11 l'avertit qu'on lui reproehait à la cour de n'aimer à favoriser que des gens dijà élevés et
Je n'ai pas dissimulé les torts et môme les petits ridicules du chevalier, et j'ai le droit, ce me semble, d*en venir maintenant à ses mérites ; ils sont très-réels, très-fins, et ce m'a été un si sensible plaisir de les découvrir que je voudrais le faire partager. Il n'y a pour cela qu'une manière, c'est de le citer avec choix, car on ferait un délicieux recueil de ses pensées et de quelques-unes de ses lettres. N'était-ce pas, en effet, un homme de beaucoup d'esprit que celui dont on rencontre de telles pensées à chaque page ?
« On n'est plus du monde quand on commence à le bien connaître ; au moins le voyage est bien avancé devant que l'on sache le meilleur chemin. »
« Gomme la voix vient en chantant , et que l'on apprend à s'en bien servir quand on Texerce sous un bon maître , l'esprit s'insinue et se communique insensiblement parmi les personnes qui Tout bien fait. Il ne faut point douter que l'on en puisse acquérir lorsqu'un habile homme s'en mêle. »
« Ceux qui ont le cœur droit ont le sens de même, pour peu qu'ils en aient ; et prenez garde que de certaines gens qui ont tant de plis
par eux-mêmes en faveur. En même temps il reconnaissait son charme, qui faisait qu'on lui restait attaché malgré tout : « Si cela vous paroit peu vraisemblable à cause que vous m'avez extrêmement négligé, lui disait-il, je vous apprends qu'entre vos merveilleuses qualités qui font tant de bruit, vous en avez une que je regarde comme un enctiaotement : c'est que les gens de bon goût qui vous ont bien connue ne vous sauroient quitter, de quelque adresse que vous usiez pour vous en défaire, et j'en suis un fidèle témoin. » Tout cela est finement observé et n'est pas du tout ridicule. En somme, on ne connaîtrait pas bien M">« de Maintenon et surtout Mii«d'Aubigné, « belle et d'une beauté qui plail toujours f douce, secrète, fidèle, modeste, intelligente..., » si on ne recourait au chevalier. (Lettres 38*, 61*, 48*, etc.) Je serais étonné si ce n'était pas d'elle aussi qu'il veut parler : « Une personne, la plus charmante que je connus de ma vie... » (Page 152 des ŒuvYes posthumes,) La Beaumelle, ce chroniqueur si peu sûr, a romancé selon son usage le chapitre où figure le chevalier ; il est temps qu'un noble et grave historien, M. le duc de Noailles, vienne remettre l'ordre et la justesse dans les choses de sa maison.