‹ Derniers portraits littérairesChapitre 18 sur 60 · MADEMOISELLE AÏSSÉ · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE AÏSSÉ

Voltaire à d'Argental, qu'on rangea la date du 2 février 1761, indique que sa mort n'eut lieu en effet que sur la Un de 1760» Voltaire parle avec sa vivacité ordinaire des calomniateurs et des délateurs qu'il l^ut pourchasser, et il ajoute en courant : « Le chevalier d'Aydie vient de mourir en revenant de ]a chasse : on mourra volontiers après avoir tiré sur les bêtes puantes. » C'est ainsi que la mort toute fraîche d'un ami, ou, si c'est trop dire, d'une connaissance si anciennement appréciée, de celui qu'on avait comparé une fois à Couci, ne vient là que pour servir de trait à la petite passion du moment. Celui qui vit ne voit qu'un prétexte et qu'un à-propDs d'esprit dans celui qui meurt (M).

Cependant la postérité féminine d'Aïssé prospérait en beauté et en grâce ; je ne sais quel signe de la une race circassienne continuait de se transmettre et de se refléter à de jeunes fronts. M"« de Nanthia n'eut qu'une fille unique qui fut mariée au comte de Bonneval, de l'une des premières familles du Limousin (N) ; mais ici la tige discrète^ qui n'avait par deux fois porté qu'une fleur, sembla s'enhardir et se multiplia. U s'était glissé dans mon premier travail une bien grave erreur que je suis trop heureux de pouvoir réparer : j'avais dit que la race d'Aïssé était éteinte, elle ne l'est pas. Deux filles et un fils issus de M"*« de Bonneval, à savoir, la vicom^ tesse d'Abzac, la comtesse de Calignon et le marquis de Bonneval, qu'on appelait le beau Bonneval à la cour de Berlin pendant l'émigration, continuèrent les traditions d'une famille en qui les dons de la grâce et de l'esprit sont reconnus comme héréditaires; la vicomtesse d'Abzac fut la seule qui mourut sans enfants, et les autres branches n'ont pas cessé de fleurir. M"* d'Abzac (0), au rapport de tous, était une merveille de beauté. Parlant d'elle et de sa mère, ainsi que de son aïeule, un témoin bien bon juge des élégances, M. de Sainte- Aulaire, nous dit : « Un de mes souvenirs d'enfance les plus vifs, c'est « d'avoir vu ces trois dames ensemble : les deux dernières « (M"" d'Abzac et de Bonneval), dans tout l'éclat de leur

« beauté, semblaient êlre des sœurs, et M"* de Nanthia, « malgré son âge de plus de soixante ans, ne déparait pas le « groupe. » Un autre témoin bien digne d'être écouté, une femme qui se rattache à ces souvenirs d*enfance par la mémoire du cœpr, nous dit encore : « M°«de Nanthia était trèsci belle, fort spirituelle et d'un aspect très-fier. Sa fille, la « marquise de Bonneval, qui n'était que jolie, était Tune des « femmes les plus délicieuses de son temps. Sa grâce était « incomparable; à soixante-dix ans, elle en mettait encore « dans ses moindres actions, dans ses moindres paroles. Elle « contait à ravir, et sa conversation était si attrayante, son « esprit si charmant, que je quittais tous les jeux de mon « âge pour l'aller entendre quand elle venait chez ma mère. «c Quoique j'aie bien peu de mémoire, j'ai encore sous mes « yeux ce type de femme aussi présent que si je l'avais quittée « hier. Je l'ai cherché partout depuis, mais sans jamais le « retrouver. Elle était à la fois si majestueuse et si affable, si « bonne et si gracieuse à tous!... Aussi, petits et grands, tous « l'adoraient. M"« Aïssé devait lui ressembler. M"« de Cali- « gnon était peut-être plus capable de dévouement, car sa « nature était plus exaltée. Elle avait autant d'esprit, beau- « coup plus d'instruction, des qualités aussi solides. C'était !« aussi une très-grande dame dans toute sa personne. Dans m toute autre famille elle eût passé pour fort jolie, et je l'ai « vue encore charmante. Mais ce n'était plus ce je ne sais « quoi de sa mère, qui captivait au premier instant et gagnait « aussitôt les cœurs. Elle avait traversé la Révolution encore « fort jeune; elle était moins femme de cour. W^^ d'Abzac> « sa sœur aînée, morte à quarante ans dans notre petit Saint- « Yrieix, vers l'époque, je crois, du Consulat, était d'une si « prodigieuse beauté, que bien peu de temps avant sa mort, « alors qu'elle était hydropique, on s'arrêtait pour l'admirer « lorsqu'on pouvait l'apercevoir. Je n'ai vu d'elle que ses por- « traits : c'est l'idéal de la beauté. » Voilà une partie des réparations que je devais à la vérité ; j'en ai d'autres à faire

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encore au sujet du portrait et des sôntiments. « Jamais, me « dit le même témoin si bien informé, jamais la famille de « Bonneval n'a renié M"® Aïssé..- En recueillant mes souve- « nirs d'enfance, je reste persuadée que sa mémoire était « chère à sa petite>âlle. Ce fut elle qui prêta ses Lettres à « mon père, et son portrait, bien loin d'être relégué au gre- « nter, resta dans le salon ou la galerie de Bonneval, jus- « qu'au moment où cette belle terre fut vendue à un parent € d'une autre branche. Celui-ci se réserva les portraits des « ancêtres, et les plus notables de la branche aînée ; il eut « celui du Pacha, celui même de Marguerite de Foix, grande n alliance royale des Bonneval au xv® siècle, tandis que la « belle Aïssé, moins historique, suivit son arrière-petit-fils à « Guéret où elle était, je pense, bien affligée de se trouver. » Si de Guéret le portrait passa depuis à la campagne, ce fut pour être placé, non dans un salon, il est vrai, mais dans une chambre à coucher avec d'autres tableaux précieux. Je pourrais ajouter plus d'une particularité encore, toujours dans le même sens, notamment le témoignage que je reçois de M. Tenant de Latour, père de notre ami le poète Antoine de Latour : jeune, à l'occasion du portrait, il eut une longue conversation sur M"« Aïssé avec M"® de Calignon, qui s'y prêta d'elle-même. Enfin les lettres de la marquise de Créquy que nous donnons au public pour la première fois, et dont cous devons communication à la parfaite obligeance de la famille de Bonneval, prouvent assez que M"*« de Nanthia ne répugnait point au souvenir de sa mère, et que son cœur s'ouvrait sans effort pour s'entretenir d'elle avec les personnes qui l'avaient connue.

Gela dit, et cette justice rendue à une noble et gracieuse descendance au profit de laquelle nous sommes heureux de nous trouver en partie déshérités, on nous accordera pourtant d'oser maintenir et de répéter ici notre conclusion première ; car, comme Ta dit dès longtemps le Poète, à quoi bon tant questionner sur la race? « Telle est la génération des feuilles

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dans les forêts, telle aussi celle des mortels. Parmi les feuilles, le vent verse les unes à terre, et la forêt verdoyante fait pousser les autres sitôt que revient la saison du printemps : c'est ainsi que les races des hommes tantôt fleurissent, et tantôt finissent (1). » Tenons-nous à ce qui ne meurt pas.

Il enest des amants comme des poètes, ils ont surtout une famille, tous ceux qui, venus après eux, les sefitent, tous ceux qui, ne les jugeant qu'à leurs flammes, les envient. Le jeune homme à qui ses passions font trêve et donnent le goût de s'éprendre des douces histoires d'autrefois, la jeune femme dont ces fantômes adorés caressent les rêves, le sage dont ils reviennent charmer ou troubler les regrets, le studieux peutêtre et le curieux que sa sensibilité aussi dirige, eux tous, sans oublier Téditeur modeste, attentif à recueillir les vestiges et à réparer les moindres débris, voilà encore le cortège le plus véritable, . voilà la postérité la plus assurée et non certes la moins légitime des poétiques amants. Elle n'a point manqué jusqu'ici à l'ombre aimable d'Aïssé, et chaque jour elle se perpétue en silence. Son petit volume est un de ceux qui ont leurs fidèles et qu'on relit de temps en temps, même avant de l'avoir oublié. C'est une de ces lectures que volontiers on conseille et l'on procure aux personnes qu'on aime, à tout ce qui est digne d'apprécier ce touchant mélange d'abandon et de pureté dans la tendresse, et de sentir le besoin d'une règle jusqu'au sein du bonheur.

(1) IliadCf Ht. Y1^i46. Ces admirables paroles d'Homère devraient s'ins* crire comme devise en tête de toutes les généalogies.

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