BENJAMIN CONSTANT
ET
MADAME DE CHARRIÈRE d).
^ Bien de plus intéressant que de pouvoir saisir les personnages célèbres avant leur gloire, au moment où ils se forment, où ils sont déjà formés et où ils n'ont point éclaté encore ; rien de plus instructif que de contempler à nu Thomme avant le personnage, de découvrir les fibres secrètes et premières, de les voir s'essayer sans but et d'instinct, d'étudier le caractère même dans sa nature, à la veille du rôle. C'est un plaisir et un intérêt de ce genre qu'on a pu se procurer en assistant aux premiers débuts ignorés de Joseph de Maistre ; c'est une ouverture pareille que nous venons pratiquer aujourd'hui sur un homme du camp opposé à de Maistre, sur un étranger de naissance comme lui, parti de l'autre rive du Léman, mais nationalisé de bonne heure chez nous par les sympathies et les services, sur Benjamin Constant.
Il en a déjà été parlé plus d'une fois et avec développement dans cette "Rwue. Un écrivain bien spirituel, dont la littérature regrette l'absence, M. Loève-Veimars, a donné sur l'illustre
(1) Ce morceau a paru pour la première fois dans la "Revue des Deux Mondes du 15 avril 1844, et U a été joint depuis à une édition de Caviste, ou Lettres écrites de Lausanne, roman de M")e de Charrière (Paris, 1845).
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publiciste (i) une de ces piquantes lettres politiques qu'on n'a pas oubliée. Un autre écrivain, un critique dont le silence s'est iiait également sentir, M. Gustave Planche, a publié sur Adolphe (2) quelques pages d'une analyse attristée et sévère. Plus d'une fois Benjamin Constant a été touché indirectement et d'assez près, à l'occasion de notices, soit surM"' de Stac!, soit sur M°»«* de Krùdner ou de Charrière; mais aujourd'hui c'est mieux, et nous allons l'entendre lui-même s'épanchant et se livrant sans détour, lui le plus précoce des hommes, aux années de sa première jeunesse. -
Dans l'article que cette Revue a publié, si l'on s'en souvient, sur M"* de Charrière (3), sur cette Hollandaise si originale et si libre de pensée, qui a passé sa vie en Suisse et a écrit une foule d'ouvrages d'un français excellent, il a été dit qu'elle connut fienjamin Constant sortant de l'enfance, qu'elle fut la première marraine de ce Chérubin déjà quelque peu émancipé, qu'elle contribua plus que personne à aiguiser ce jeune esprit naturellement si enhardi, que tous deux s'écrivaient beaucoup, même quand il habitait chez elle à Colombier, et que les messages ne cessaient pas d'une chambre à l'autre ; mais ce n'était là qu'un aperçu, et le degré d'influence de M"^ de Charrière sur Benjamin Constant, la confiance que celui-ci mettait en elle durant ces années préparatoires, ne sauraient se soupçonner en vérité, si les preuves n'en étaient là devant nos yeux, amoncelées, authentiques, et toutes prêtes à convaincre les plus incrédules.
Un homme éclairé, sincèrement ami des lettres, comme la Suisse en nourrit un si grand nombre, M. le professeur Gaullieur, de Lausanne, se trouve possesseur, par héritage, de tous les papiers de M™« de Charrière. En même temps qu'il sent le prix de tous ces trésors, résultats accumulés d'un
(1) Jtevue des Deux Mondes^ \^^ février 1833.
(2) lievue des Deux Mondes, \" août 183'i.
(3) 15 mare 1839; et dans mes Portraits de Femmes»
commerce épistolaire qui a duré un demi-siècle, M. Gaul- ]ieur ne comprend pas moins les devoirs rigoureux de discrétion que dette possession délicate impose. En préparant Tintéressaut travail dont il nous permet de donner un avant-goût aujourd'hui, il a dû choisir et se borner : a 11 est, dit-il, dans « les papiers dont nous sommes dépositaires, des choses qui « ne verront jamais le jour; il existe tel secret que nous en- « tendons respecter. U est d'autres pièces au contraire qui « sont acquises à Thistoire, à la langue française, comme « aussi à la philosophie du cœur humain. Si la postérité n'a « que faire des faiblesses de quelques grands noms, elle a ce droit de revendiquer les documents qui la conduiront sur « la trace de certaines carrières étonnantes, qui lui dévoilece ront les vrais éléments dont s'est formé à la longue tel ca- « ract^e historique controversé. »
Au nombre de ces pièces que la curiosité publique est en droit de réclamer, on peut placer sans inconvénient (et sauf quelques endroits sujets à suppression) la correspondance de Benjamin Constant avec M*^ de Gharrière. Elle comprend un espace de sept années, 1797-1795; Benjamin a vingt ans au début, il est dans sa période de Werther el d'Adolphe: s'il est vrai qu'il n*en sortit jamais complètement, on accordera qu'à vingt ans il y était un peu plus naturellement que dans la suite. Pour qui veut l'étudier sous cet aspect, l'occasion est belle, elle est transparente; on a là l'épreuve avant la lettre^ pour ainsi dire.
Tout d'abord on voit le jeune Benjamin fuyant la maison paternelle, ou plutôt s'échappant de Paris, où il passait l'été de d787, pour courir seul, à pied, à cheval, n'importe comment, les comtés de l'Angleterre. Il est parti, pourquoi? il ne s'en rend pas lui-môme très-bien compte, il est parti par ennui, par amour, par coup de tête, comme il partira bien des fois dans la suite et dans des situations plus décisives. Des pensées de suicide l'assiègent, et il ne se tuera pas; des projets d'émigration en Amérique le tentent, et il n'émigrera
pas. Tout cela vient aboutir à de jolies lettres à M"»« de Charrière, à des lettres pleines déjà de saillie, de persiflage, de moquerie de soi-même et des autres. Puis, au retour en Suisse, pauvre pigeon blessé et traînant Taile, assez mal reçu de sa famille pour son équipée, il va se refaire chez son indulgente amie à Colombier près de Neuchâtel ; il passe là six semaines ou deux mois de repos, de gaieté, de félicité presque; il s'en souviendra longtemps, il en parlera avec reconnaissance, avec une sorte de tendresse qui ne lui est pas êlmilière. Voilà le premier acte terminé.
Le second s'ouvre à Brunswick, à cette petite cour où sa iàmille l'a fait placer en qualité de gentilhomme ordinaire ou plutôt fort extraordinaire, nous dit-il; il y arrive en mars i788, il y réside durant ces premières années de la Révolution; il s'y ennuie, il s'y marie, il travaille à son divorce, qu'il finit par obtenir (mars 1793) ; il s'est livré dans l'intervalle à toutes sortes de distractions et à un imiiroglio d'intrigues galantes pour se dédommager de son inaction politique, qui commence à lui peser en face de si grands événemenls. Placé au foyer de l'émigration et de la coalition, il est réputé quelque peu aristocrate par ses amis de France qui l'ont perdu de vue, et tant soit peu jacobin par ceux qui le jugent de plus près et croient le connaître mieux ; mais il nous apparaît déjà ce qu'il sera toujours au fond, un girondin de nature, inconséquent, généreux, avec de nobles essors trop vite brisés, avec un secret mépris des hommes et une expérience anticipée qui ne lui interdisent pourtant pas de chercher encore une belle cause pour ses talents et son éloquence.
L'astre de M"*» de Charrière n'a pas trop pâli durant tout ce premier séjour ; il lui écrit constamment, abondamment, et même de certains détails qu'il n'est pas absolument nécessaire de raconter à une femme. Il se reporte souvent en idée à ces deux mois de bonheur à Colombier, et il a l'air, par pioments, de croire en vérité que son avenir est là, Uu voyagQ
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qu'il fait en Suisse, dans Télé de 1793, dut contribuer à le détromper ; quelques années de plus, quelques derniers automnes avaient achevé de ranger M"« de Charrière dans l'ombre entière et sans rayons. Il retourne encore à Brunswick au printemps de 1794, mais il n'y tient plus, il revient en Suisse, il y rencontre pour la première fois M"^ de Staël, le 19 septembre de cette année. Un plus large horizon s'ouvre à ses regards, un monde d'idées se révèle; une carrière d'activité et de gloire le tente. Il arrive à Paris dans l'été de 1796, il y embrasse une cause, il s'y fait une patrie.
Le reste est connu, et l'on a raison de dire avec M. Gaullieur que <t cette avant-scène de la biographie de Benjamin « Constant est la seule dont il soit piquant aujourd'hui de « s'enquérir : elle forme, dit-il, comme une contre-épreuve « delà première partie des Confessions de Jean-Jacques. C'est « le même sol et le même théâtre ; ce sont d'abord les mêmes tt erreurs et les mêmes agitations, presque les mêmes idées, tt mais passées à une autre filière et reçues par un monde « différent, m
On peut se demander avant tout comment une influence aussi réelle, aussi sérieuse que Ta été celle de M"^ de Charrière, n'a pas laissé plus de trace extérieure dans la carrière de Benjamin Constant ; comment elle a si corn-plétement disparu dans le tourbillon et l'éclat de ce qui a succédé, et par quel inconcevable oubli il n'a nulle part rendu témoignage à un nom qui était fait pour vivre et pour se rattacher au sien? M. Gaullieur n'hésite pas à reconnaître un portrait de M"^ de Charrière dans cette page du début d'Adolphe:
a J'avais, à Tàge de dix-sept ans, vu mourir une femme « âgée, dont l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, « avait commencé â développer le mien. Cette femme , « comme tant d'autres, s'était, à l'enirée de sa carrière, « lancée vers le monde, qu'elle ne connaissait pas, avec le « sentiment d'une grande force d'âme et de facultés vraiment.
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« puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'être pliée « à des convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu « ses espérances trompées, sa jeunesse passer sans plaisir, et « la vieillesse enfin Tavait atteinte sans la soumettre. Elle « vivait dans un château voisin d'une de nos terres, méconfc tente et retirée, n'ayant que son esprit pour ressource, et « analysant tout avec son esprit (1). Pendant près d'un an, « dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé « la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme « de tout ; et, après avoir tant causé de la mort avec elle» € j'avais vu la mort la frapper à mes yeux. »
Quoiqu'il y ait quelque arrangement à tout ceci, que Benjamin Constant, à Vège de vingt ans» n'ait peut-être pas trouvé d'abord M"*® de Charrière une personne aussi âgée qu'Adolphe veut bien le dire, et qu'il ne l'ait pas vue précisément à son lit de mort, l'intention du portrait est incontestable» et on ne saurait y méconnaître celle qu'on a une fois rencontrée. — « J'avais, dit encore Adolphe, j'avais contracté, « dans mes conversations avec la femme qui, la première» « avait développé mes idées, une insurmontable aversion « pour toutes les maximes communes et pour toutes les for- « mules dogmatiques. » On va voir, en effet, que les maximes communes n'étaient guère d'usage entre eux, et ce sont justement ces conversations inépuisables, ces excès même d'analyse, que nous sommes presque en mesure de ressaisir au complet et de prendre sur le fait aujourd'hui. Adolphe va en
(1) Un parent de Benjamin Constant, M. d'Hermenches, connu par la eorrespondance générale de Voltaire, était moins sévère ou plutôt moins injuste quand il écrivait à M^e de Charrière, plus jeune il est vrai : « Je voudrais, aimable Agnès, qu'avec la réputation d'une personne « d'infiniment d'esprit, on ne vous donnât pas celle d'une personne sin- « gnUère, car vous ne l'êtes pas. Vous êtes trop bonne, trop honnête, trop « naturelle ; faites- vous un système qui vous rapproche des formes re- « çaes, et vous serez au-dessus de tous les beaux-esprits présents et passés. « Ceit un conseil que j'ose donner à mon amie à l'âge de vingt-six ans. « Adieo, divine personne. » (Note de M. Gaullieur.)
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être mieux connu ; ses origines morales vont s*en éclairer, hélas! jusqu'en leurs racines.
M. Gaullieur, dans son introduction, a eu le soin de s'arrêter sur quelques circonstances de labiographiede M"*«de Charrière, de développer ou de rectifier plusieurs points où les renseignements antérieurs avaient fait défaut. La notice de la Bévue des Deux Mondes avait dit d'elle qu'elle était médiocrement jolie; M. Gaullieur fournit des preuves très-satisfaisantes du contraire : « Son buste par Houdon, dit-il, et son portrait par ce Latour, que je possède dans ma bibliothèque, témoignent « de Vétincelante beauté de M«« de Charrière. L'épithète est « d'un de ses adorateurs (1). » On avait dit encore qu'elle avait eu quelque difficulté à se marier, étant sans dot ou à peu près, M. Gaullieur montre qu'elle reçut en dot 100,000 florins de Hollande et qu'à aucun moment les épouseurs ne manquèrent ; qu'elle en refusa même de maison souveraine, et que si elle se décida pour un précepteur suisse, c'est que sa sympathie pour le Saint-Preux l'emporta.
Mais, laissant ces minces détails, nous introduirons sans plus tarder le personnage principal. La situation est celle-ci : M"® de Charrière, auteur célèbre de Caliste^ et qui ne doit pas avoir moins de quarante-cinq ans, est venue passer quelque temps à Paris dans la famille de M. Necker, ou du moins dans le voisinage. Benjamin Constant y est venu de son côté; à ce moment, l'Assemblée des notables, les conflits avec le parlement, excitent un vif intérêt ; la curiosité universelle est en jeu, et celle du nouvel arrivant n'est pas en reste. 11 voit le
(1) Oserons-nous, après cela, faire remarquer qu'il ne faut pas toujours prendre exactement au pied de la lettre ce que disent les adorateurs? Dans un portrait d'elle par elle-même, M°>« de Cliarrière semble être un peu moins certaine de sa beauté : « Vous me demanderez peutêtre si Zélindetii belle, ou jolie, ou passable? Je ne sais; c'est selon qu'on l'aime, ou qu'elle veut se faire aimer. Elle a la gorge belle, ello le sait, et s'en pare un peu trop au gré de la modestie. Elle n'a pas la main blanche, elle le sait aussi et en badine, mais elle voudrait bien n'avoir pas sujet d'en badiner... »
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monde de M"* Suard, il suit les cours de La Harpe au Lycée, il dîne avec Laclos. Cette vie oisive et sans but déplaît au père de Benjamin : il veut que son fils, qui aura dans quelques mois ses vingt ans accomplis, embrasse un état ; il lui enjoint de quitter Paris et de venir le retrouver sur-le-champ dans sa garnison de Bois-]e-Duc (1), où le jeune homme sera sommé de choisir entre la robe ou Tépée, entre la diplomatie ou la finance. Voici quelques-unes des premières lettres, où le caractère éclate tel qu'il sera toute la vie. Quant au style, il est.ce qu*il peut, il n^est pas formé encore, mais Tesprit va son train tout au travers. Nous ne faisons qu'extraire le travail de M. Gaullieur, et y emprunter notes et éclaircissements.
« Douvres, ce 26 juin 1787.
« Il y a dans le monde, sans que le monde s'en doute, un grave auteur allemand qui observe avec beaucoup de sagesse, à Toccasion d'une gouttière qu'un soldat fondit pour en faire des balles, que l'ouvrier qui l'avait posée ne se doutait point qu'elle tuerait quelqu'un de ses descendants.
« C'est ainsi, madame (car c'est comme cela qu'il faut commencer pour donner à ses phrases toute l'emphase philosophie que), c'est ainsi, dis-je, que lorsque tous les jours de la semaine dernière je prenais tranquillement du thé en parlant raison avec vous, je ne me doutais pas que je ferais avec toute ma raison une énorme sottise ; que l'ennui , réveillant en moi l'amour, me ferait perdre la tête, et qu'au lieu de partir pour Bois-le-Duc, je partirais pour rAriglelerre, presque sans argent et absolument sans but.
« C'est cependant ce qui est arrivé de la façon la plus singulière. Samedi dernier, à sept heures, mon conducteur et moi nous partîmes dans une petite chjaise qui nous cahota si
(1) Le père de Benjamin Constant était au service des Étuts-Généraux de UolUude.
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bien, que nous n'eûmes pas fait une demi-lieue que nous ne pouvions plus y tenir, et que nous fûmes obligés de revenir sur nos pas. A neuf, de retour à Paris, il se mit à chercher un Autre véhicule pour nous traîner en Hollande; et moi, qui me proposais de vous faire ma cour encore ce soir-là, puisque nous ne partions que le lendemain, je m'en retournai chez moi pour y chercher un habit que j'avais oublié. Je trouvai sur ma table la réponse sèche et froide de la prudente Jenny (i). Cette lettre, le regret sourd de la quitter, le dépit d'avoir manqué cette affaire, le souvenir de quelques conversations attenj]rissantes que nous avions eues ensemble, me jetèrent dans une mélancolie sombre.
« En fouillant dans d'autres papiers, je trouvai une autre lettre d'une de mes parentes* qui, en me parlant de mon père, me peignait son mécontentement de ce que je n'avais point d'état, ses inquiétudes sur l'avenir, et me rappelait ses soins pour mon bonheur et l'intérêt qu'il y mettait. Je me représentai, moi, pauvre diable, ayant manqué dans tous mes projets, plus ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de ma triste vie. Je me figurai ce pauvre père trompé dans toutes ses espérances, n'ayant pour consolation dans sa vieillesse qu'un homme aux yeux duquel, à vingt ans, tout était décoloré, sans activité, sans énergie, sans désirs, ayant le morne silence de la passion concentrée sans se livrer aux élans de l'espérance qui nous raniment et nous donnent de nouvelles forces.
« J'éljais abattu ; je souffrais, je pleurais. Si j'avais eu là mon consolant opium, c'eût été le bon moment pour achever en l'honneur de l'ennui le sacrifice manqué par l'amour (2).
(1) 11 s'agissait d'une demande en mariage faite quelques jours auparavant. M"e Jenny Pourrai, vivement recherchée par l^cnjamin Constant, avait répondu de manière à laisser bien peu d'espérances, ou du moins sa réponse décelait beaucoup de coquetterie et de calcul.
(2) Quelque temps auparavant. Benjamin Constant, contrarié dans une inclination, avait eu quelque velléité de suicide. Il en reparlera plus tard, il en repariera sans cesse. C'est la même scène qui se renouvellera bien des fois dans sa vie, et qui, toujours commencée au tragique, se
« Une idée folle me vint; je me dis : Partons, vivons seul, ne faisons plus le malheur d'un père ni Tennui de personne. Ma tête était montée : je ramasse à la hâte trois chemises et quelques bas, et je pars sans autre habit, veste, culotte ou mouchoir, que ceux que j'avais sur moi. Il était minuit. J'allai vers un de mes amis dans un hôtel. Je m'y fis donner un lit. J'y dormis d'un sommeil pesant, d'un sommeil affreux jusqu'à onze heures. L'image de M"« P..., embellie par le désespoir, me poursuivait partout. Je me lève ; un sellier qui demeurait visà-vis me loue une chaise. Je fais demander des chevaux pour Amiens. Je m'enferme dans ma chaise. Je pars avec mes trois chemises et une paire de pantoufles (car je n'avais point de souliers avec moi), et trente et un louis en poche. Je vais ventre à terre; en vingt heures je fais soixante et neuf lieues. J'arrive à Calais, je m'embarque, j'arrive à Douvres, et je me réveille comme d'un songe.
.(( Mon père irrité, mes amis confondus, les indifférents clabaudant à qui mieux mieux ; moi seul, avec quinze guinées, sans domestique, sans habit, sans chemises, sans recommandations, voilà ma situation, madame, au moment où je vous écris, et je n'ai de ma vie été moins inquiet.
a D'abord, pour mon père, je lui ai écrit; je lui ai fait deux propositions très-raisonnables : Tune de me marier tout de suite ; je suis las de celte vie vagabonde; je veux avoir un être à qui je tienne et qui tienne à moi, et avec qui j'aie d'autres rapports que ceux de la sociabilité passagère et de Tobéissance implicite. De la jeunesse, une figure décente, une fortune aisée, assez d'esprit pour ne pas dire des bêtises sans le savoir,
terminera toujours en ironie. — « 11 avait Thabitude des menaces violentes sur lui-même, me dit quelqu'un qui l'a bien connu ; il menaçait de se tuer, de se couper la gorge. 11 flt ainsi auprès de M™« de ***, à l'origine de leur liaison ; il tenta ce même moyen auprès de M™e *** (1815) ; ou plutôt ce n'était pas chez lui calcul, mais violence fébrile et nerveuse. Une jeune enfant, qui se trouvait présente à certaines de ses visites, disait quelquefois lorsqu'il sortait : « Oh ! ma tante, comme ce monsieur- « là est malade aujourd'hui ! »
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assez de conduite pour ne pas faire des sottises, comme moi, en sachant bien qu'on en fait, une naissance et une éducation qui n'avilissô pas ses enfants, et qui ne me fasse pas épouser toute une famille de Cazenove, ou gens tels qu'eux (i), c'est tout ce que je demande.
« Ma seconde proposition est qu'il me donne à présent une portion de quinze ou vingt mille francs, plus ou moins, du bien de ma mère, et qu'il me laisse aller m'établir en Amérique. En cinq ans je serai naturalisé, j'aurai une patrie (2), des intérêts, une carrière, des concitoyens. Accoutumé de bonne heure à Tétude et à la méditation, possédant parfaitement la langue du pays, animé par un but fixe et une ambition réglée, jeune et peut-être plus avancé qu'un autre à mon âge, riche d'ailleurs, très-riche pour ce pays-là, voilà bien des avantages*
« Peu m'importe quelle des deux propositions il voudra choisir; mais l'une des deux est indispensable. Vivre sans patrie et sans femme , j'aime autant vivre sans chemise et sans argent, comme je fais actuellement.
« Je pars dans l'instant pour Londres ; j'y ai deux ou trois amis, entre autres un à qui j'ai prêté beaucoup d'argent en Suisse, et qui, j'espère, me rendra le même service ici. Si je reste en Angleterre, comptez que j'irai voir le banc de mistriss Calista à Bath (5). Aimez-moi malgré mes folies; je suis un
(]] C'est encore une tribulation matrimoniale. Benjamin Const^oit fait ici allusion à un mariage qu'on avait voulu lui faire contracter à Lausanne quelque temps auparavant. La famille Cazenove est aujourd'hui à peu près éteinte.
(2) Il est à remarquer que Benjamin Constant éprouva toujours une grande répugnance à s'avouer Suisse : cela tenait en partie, comme on le verra, à l'antipathie que lui inspirait le régime bernois, dont la famille Constant eut souvent à se plaindre. L'affranchissement du pays de Vaud fut une des premières idées de Benjamin. Il est vrai qu'il ne se rendait pas trop compte de la manière de l'opérer. Quand le canton de Vaud fut formé, il ne crut pas d'abord à la durée de cette création démocratique.
(3) C'est une allusion à un passage du meilleur des romans de M">« de Charrière, Calisie, ou Lettres écrites de Lausanne: « Un jour, j'étais assis f Bur un desbapos de la promenade ;,,, une fcmrne que je me souvio^
BBNJÀMIN CONSTANT ET MADAME DE CHABBIÈBE. 191
bon diable au fond. Excusez-moi près de M. de Charrière. Ne ▼eus inquiétez absolument pas de ma situation : moi, je m'en amuse comme si c'était celle d'un autre {i). Je ris pendant des heures de cette complication d'extravagances, et quand je me regarde dans le miroir, je me dis, non pas : « Ah ! James Boswell (2)! 9 mais : <c Ah! Benjamin, Benjamin Constant! » Ma famille me gronderait bien d'avoir oublié le de et le Rebecque; mais je les vendrais à présent three pence a pièce. Adieu, madame.
« Constant. »
« P. S. Répondez-moi quelques mots, je vous prie. J'espère que je pourrai encore afford to pay le port de vos lettres. Âdressez-les comme ci-dessous, mot à mot :
« H. B. CONSTANT, esq.