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212 DEBNIEBS POBTBAITS.
on reconnaît que ce qui a manqué surtout , en effet, à cette jeunesse d*Aclo1phe pour Tattendrir et peut-être la moraliser, c'a été la félicité domestique, la sollicitude bienveillante des siens, le sourire et l'expansion d'un père plus confiant. Aux persécutions, aux tracasseries intérieures dont il est Tobjet, on comprend ce que ce jeune cœur a dû souffrir et comment Tesprit chez lui s'est vengé. Il y a d'ailleurs dans toutes ces lettres bien de l'amabilité et de la grâce; celle par laquelle il réclame de M°^« de Gharrière son audience de congé, à son passage de Lausanne à Berne, est d'un tour léger, à demi coquet, qui trahit un certain souci de plaire. Nous donnons, d'après M. Gaullieur, cette série curieuse à laquelle il ne manque pas un anneau.
« Madame,
m Je partis hier de Lausanne pour venir vous faire mes adieux ; mais je suis si malade, si mal fagoté, si triste et si laid, que je vous conseille de ne pas me recevoir (1). L'échauffement, l'ennui, et l'affaiblissement que mon séjour à Paris a laissé dans toute ma machine, après m*avoir tourmenté de temps en temps, se sont fixés dans ma tête et dans ma gorge. Un mal de tête affreux m'empêche de me coiffer ; un rhume m'empêche de parler ; une dartre qui s'est répandue sur mon visage me fait beaucoup souffrir et ne m'embellit pas. Je suis indigne de vous voir, et je crois qu'il vaut mieux m'en tenir à vous assurer de loin de mon respect, de mon attachement et de mes regrets. La sotte aventure dont vous parlez dans votre dernière lettre m'a forcé à des courses et causé des insomnies et des inquiétudes qui m'ont enflammé le sang. Un voyage de deux cent et tant de lieues ne me remettra pas, mais il m'achèvera, c'est la même chose. Je vous fais des adieux, et des adieux éternels. Demain, arrivé à Berne, j'enverrai à M. de Gharrière un billet pour les cinquante louis
(1) C'est ainsi qa*on parle quand on est sûr d'être reçu.
AENJAMIIf CONSTANT BT MADAME DB GHARR1BRB. 213
que mon père a promis de payer dans les commencements de Tannée prochaine, avec les intérêts au cinq pour cent. Je le supplie de les accepter, non pour lui, mais pour moi. En les acceptant, ce sera me prouver qu*il n'est pas mécontent de mes procédés; en les refusant, ce serait me traiter comme un enfant ou pis.
a Si vous avez pourtant beaucoup de taffetas d'Angleterre pour cacher la moitié de mon visage, je paraîtrai. Sinon, madame, adieu, ne m'oubliez pas. »
Il obtint assurément la permission de paraître, et sans taffetas d'Angleterre encore. Le lendemain il était définitivement en route, et à chaque station il écrivait.
« Bâle.
« Je n'ai que le temps de vous dire quelques mots, car je ne couche point ici, comme je croyais. Les chemins sont affreux, le vent froid, moi triste, plus aujourd'hui qu'hier, comme je l'étais plus hier qu'avant-hier, comme je le serai plus demain qu'aujourd'hui. Il est difficile et pénible de vous quitter pour un jour, et chaque jour est une peine ajoutée aux précédentes. Je me suis si doucement accoutumé à ia société de vos feuilles, de votre piano-forte (quoiqu'il m'ennuyât quelquefois), de tout ce qui vous entoure ; j'ai si bien contracté l'habitude de passer mes soirées auprès de vous, do souper avec la bonne M"« Louise, que tout cet assemblage de choses paisibles et gaies me manque, et que tous les charmes d'un mauvais temps, d'une mauvaise chaise de poste et d'exécrables chemins ne peuvent me consoler de vous avoir quittée. Je vous dois beaucoup physiquement et moralement. J'ai un rhume affreux seulement d'avoir été bien enfermé dans ma chaise : jugez de ce que j'aurais souffert si, comme le voulaient mes parents alarmés sur ma chasteté (1)..., j'étais
(1) Il est évident que la famille de Benjamin Constant s'était fort alar-
214 BEBNIEBS POBTBàlTS.
parti coûte que coûte. Je vous dois donc sûrement la santé et probablement la vie. Je vous dois bien plus, puisque cette vie qui est une si triste chose la plupart du temps, quoi qu'en dise M. Ghaillet (i), vous Tavez rendue douce, et que vous m'avez consolé pendant deux mois du malheur d'être, d'être en société, et d'être en société avec les Marin, Guenille et compagnie ; je recompte ainsi dans ma chaise ce que je vous dois, parce que ce m'est un grand plaisir de vous devoir tant de toutes manières. Tant que vous vivrez, tant que je vivrai, je me dirai toujours, dans quelque situation que je me trouve : Il y a un Colombier dans le monde. Avant de vous connaître, je me disais : Si on me tourmente trop, je me tuerai. A présent je me dis : Si on me rend la vie trop dure, j'ai une retraite à Colombier.
« Que fait mistriss? Est-ce que je l'aime encore? Vous savez que ce n'est que pour vous, en vous, par vous et à cause de vous que je l'aime. Je lui sais gré d'avoir su vous faire passer quelques moments agréables, je l'aime d'être une ressource pour vous à Colombier ; mais si elle est saucy avec vous,
Then she may go a packing to England agaln.
Adieu tout mon intérêt alors, car ce n'est pas de l'amitié ; vous m'avez appris à apprécier les mots.
« Je lis en route un roman que j'avais déjà lu et dont je vous avais parlé : il est de l'auteur de Wilhelmina Ahrand (2). Il me fait le plus grand plaisir, et je me dépite de temps en temps de ne pas le lire avec vous.
mée de ce séjour à Colombier et y avait tu plus de mystère qu'il n'y en arait peut-être au fond ; on le croyait dans une île de Calypso, et on en voulait tirer au plus vite ce Télémaque déjà bien endommagé d'ailleurs.
(1) Le ministre Chaillet, rédacteur du Journal littéraire âe Neuchâtel, homme d'esprit, un peu trop admirateur de Rétif, ce qui ne Ta pas empêché de laisser cinq volumes d'édifiants sermons.
(2) Il s'agit saas doute du roman de Uerman und Utrica,
Benjamin constant et madàmb de charbièbe. 215
« Adieu, vous qui êtes meilleure que vous ne croyez (j'embrasserais M°*« de Moutrond sur les deux joues pour cette expression). Je vous écrirai de Durbach après-demain, ou de Manheim dimanche.
« ... Dites, je vous prie, mille choses à M. de Charrière. Je crains toujours de le fatiguer, en le remerciant. Sa manière d'obliger est si unie et si inmaniérée, qu'on croit toujours qu'il est tout simple d'abuser de ses bontés. »
tt Rastadt, le 23 (février).
a Un essieu cassé au beau milieu d'une rue me force à rester ici et m'obligera peut-être à y coucher. J'en profite. Le grand papier sur lequel je vous écris me rappelle la longue lettre que je vous écrivais en revenant d'Ecosse, et dont vous avez reçu les trois quarts. Que je suis aujourd'hui dans une situation différente! Alors je voyageais seul, libre comme l'air, à l'abri des persécutions et des conseils, incertain à la vérité si je serais en vie deux jours après, mais sûr, si je vivais, de vous revoir, de retrouver en vous l'indulgente amie qui m'avait consolé, qui avait répandu sur ma pénible manière d'être un charme qui l'adoucissait. J'avais passé trois mois seul, sans voir l'humeur, l'avarice et l'amitié qu'on devrait plutôt appeler la haine, se relevant tour à tour pour me tourmenter ; à présent faible de corps et d'esprit, esclave de père, de parents, de princes. Dieu sait de qui ! je vais chercher un maitre, des ennemis, des envieux, et, qui pis est, des ennuyeux, à deux cent cinquante lieues de chez moi : de chez moi ne serait rien; mais de chez vous! de chez vous, où j'ai passé deux mois si paisibles, si heureux, malgré les deux ou trois petits nuages qui s'élevaient et se dissipaient tous les jours. J'y avais trouvé le repos, la santé, le bonheur. Le repos et k bonheur sont partis; lu santé, quoique affaiblie par cet
31G BEBNIEBS POBÏRÂITS.
exécrable et sot voyage, me reste encore. Mais c'est de tous vos dons celui dont je fais le moins de cas. C'est peu de chose que la santé avec Tennui, et je donnerais dix ans de santé à Brunswick pour un an de maladie à Colombier.
« Il vient d'arriver une fille française, qu'un Anglais trsdne après lui dans une chaise de poste avec trois chiens ; et la fille et ses trois bêles, Tune en chantant, les autres en aboyant, font un train du diable. L'Anglais est là bien tranquille à la ^' fenêtre, sans paraître se soucier de sa belle, qui vient le pincer, à ce que je crois, ou lui faire quelque niche à laquelle son amant répond galamment par un... prononcé bien à Tan* glaise. — Ah! petit mâtin! lui dit-elle, et elle recommence ses chansons. Cette conversation est si forte et si soutenue, que je demanderai bientôt une autre chambre, s'ils ne se taisent... Heaven knows I do not envy their pleasures^ but 1 wish they would leave,.. (1).
« Je lis toujours mon roman : il y a une Ulrique qui, dans son genre, est presque aussi intéressante que Caliste; vous savez que c'est beaucoup dire : le style est très-énergique, mais il y a une profusion de figures à l'allemande qui font de la peine quelquefois. J'ai été fâché de voir qu'une lettre était une flamme qui allumait la raison et éteignait l'amour, et qu'Ulrique avait vu toutes ses joies mangées en une nuit par un renard. Si c'était des oiesy encore passe î Mais cela est bien réparé par la force et la vérité des caractères et des détails. « Adieu, madame. Mille et mille choses à l'excellente M"« Louise, à M. de Charrière et à M"^ Henriette ; mais surtout pensez bien à moi. Je ne vous demande pas de penser bien de moi, mais pensez à moi. J'ai besoin, à deux cents lieues de vous, que vous ne m'oubliiez pas. Adieu, charmant Barbet. Adieu, vous qui m'avez consolé, vous qui êtes encore pour moi un port où j'espère me réfugier une fois. S'il faut
(1) Les mois qui suivent sont usés dans le pli du papier, mais reviennent à dire : Je ne leur demande qu'une chose, c'est de me laisser les iombrcs plaisirt dun cwur mélanco tique.
BBNJAMIN CONSTANT ET MADAMB DE CHABRIÈBE. 217
une tempête pour qu'on y consente, puisse là tempête venir et briser tous mes mâts et déchirer toutes mes voiles! »
« Darmstadt, le 25.
le Du thé devant moi, Flore k mes pieds, la plume en main pour vous écrire, me revoilà comme en Angleterre, et celui qui ne peindrait que mon attitude me peindrait le même qu^alors. Mais combien mes sentiments, mes espérances et mes alentours sont changés ! A force de voir des hommes libres et heureux, je croyais pouvoir le devenir : l'insouciance et la solitude de tout un été m'avaient redonné un peu de forces. Je n'étais plus épuisé par l'humeur des autres et par la mienne. Deux mois passés à Beausoleil, trop malade en général (quoique pas de manière à en souffrir) pour qu'on pût s'attendre à beaucoup d'activité de ma part, trop retiré pour qu'on me tourmentât souvent, me disant toutes les semaines: Je monterai à cheval et j'irai à Colombier; j'avais goûté le repos : deux mois ensuite passés près de vous, j'avais deviné vos idées et vous aviez deviné les miennes; j'avais été sans inquiétudes, sans passions violentes, sans humeur et sans amertume. La dureté, la continuité d'insolence et de despotisme à laquelle j'ai été exposé, la fureur et les grincements de dents de toute cette..., parce que j'étais heureux un instant, ont laissé en moi une impression d'indignation et de tristesse qui se joint au regret de vous quitter, et ces deux sentiments, dont l'un est aussi humiliant que l'autre est pénible, augmentent et se renouvellent à chaque instant. Je vous l'écrivais de Baie : je serai chaque jour plus abattu et plus triste; et cela est vrai. Je me vois l'esclave et le jouet de tous ceux qui devraient être non pas mes amis (Dieu me préserve de profaner ce nom en désirant même qu'ils le fussent! ), mais mes défenseurs, seulement par égard et par décence. Malade, mourant, je reste chez la seule amie que j'aie au monde, et la douceur de souffrir près d'elle et loin d'eux,
218 DEBNIEBS PORTBAITS.
ils me l^envient. Des injures, des insultes, des reproches. Si j'étais parti faible au milieu de l'hiver, je serais mort à vingt lieues de Colombier. J'ai attendu que je pus (1) sans danger faire un long voyage que je n'entreprenais que par obéissance, et contre lequel, si j'avais été le fils dénaturé qu'on m'accuse d'être, j'aurais, à vingt ans, pu faire des objections. J'ai voulu conserver à ce père l'ombre d'un fils qu'il pourrait (2) aimer. Vous avez vu, madame, ce qu'on m'écrivait. Je sais que je suis injuste, mais je suis si loin de vous, que je ne puis plus voir avec calme et avec indifférence les injustices des autres. Quand je suis* auprès de vous, je ne pense point aux autres, et ils me paraissent très-supportables; quand je suis loin dé vous, je pense à vous, et je suis forcé de m'occuper d'eux : or, la comparaison n'est pas à leur avantage.
« Je relis ma lettre et je meurs de peur de vous ennuyer. Il y a tant de tristesse et d'humeur et de jérémiades, que' vous en aurez un surfeit^ et peut-être renoncerez-vous à un correspondant de mon espèce. Je vous conjure à genoux de me supporter : ne plus vous être rien qu'une connaissance indifTérente serait bien pis que les persécutions des sottes gens qui font le sujet de cette sotte lettre. Aussi faut-il avouer qu'il est bien sot à moi de tant vous en occuper. Dans une lettre à vous, pourquoi nommer Cerbère et les Furies? Mais j'ai des moments d'humeur et d'indignation qui ne me laissent pas le choix de les contenir. Je répète tous les jours plus sincèrement le vœu qui terminait ma dernière lettre, et j'attends la tempête comme un autre le port.
« A propos, madame, j'ai pensé au moyen de vous écrire de la cour où je vais tout ce que je croirai intéressant ou tout ce
(1) Que je pusse : on sent qae Benjamin Constant n'est pas encore tout à fait naturalisé Français. Ces fautes , au reste, sont en bien petit nombre, et presque toutes les lettres autographes d'écrivains en offriraient autant. Le voyageur n'a pas pris le temps de se relire, ou, i' s'est relu, il s'est dit : « Que que ça fait? n
(2) Pouvait?
BEKJAMIN CONSTANT ET MADAME DE GHABBIEBE. 219
(pie j'aurai envie de vous dire. C'est à l'aide de vos petites feuilles. Je prendrai le numéro de la page, etc. (mit un détail de chiffre). Je vous prouverai ce que mes lettres ne doivent pas vous avoir fait soupçonner jusqu'ici, et ce qui m'est très-difficile quand je vous écris, que je sais être court. SI cependant cela vous fatigue, écrivez-moi seulement : «Plus de numéros. » « Adieu, madame. A genoux je vous demande votre amitié et, en me relevant, une petite lettre à poste restante. En vous écrivant, je me suis calmé. Votre.idée, l'idée de l'intérêt que vous prenez à moi, a dissipé toute ma tristesse. Adieu, mille fois bonne, mille fois chère, mille fois aimée. »
La moquerie pourtant et le sentiment du ridicule ne font jamais faute longtemps avec lui; tout ce qui y prête et qui passe à sa portée est vite saisi. Et en même temps on notera cette continuelle mobilité d'impressions d'un homme qui, à cet âge, semble déjà avoir vécu de tous les genres de vie, qui va devenir courtisan et chambellan, qui a peu à faire pour achever d'être le plus consommé des mondains, et qui tout d'un coup, par accès, se reprend à l'idée de ces doctes et vénérables retraites-telles qu'il les a pratiquées dans ses années d'études à Erlang ou à Edimbourg; car tour à tour il a été étudiant allemand, et il s'est assis à la table à thé de Dugald Stewart.
« GœtUngue, le 28 février 1788.
« rai failli rester ici ; le goût de l'étude m'a repris dans cette ville universitaire, et, si je n'avais couru la poste, j'eusse planté là mes projets de courtisan. — Il est encore une autre circonstance qui aurait pu déterminer mon changement de plan. J'ai fait une visite au professeur Heyne (1) et j'ai vu sa fille.
« Mon entrée chez celle-ci fait tableau : imaginez une
(1) Le célèbre philologue.
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chambre tapissée de rose avec des rideaux bleus, une table avec une écritoire, du papier avec une bordure de fleurs, deux plumes neuves précisément au milieu, et un crayon bien taillé entre ces deux plumes, un canapé avec une foule de petits nœuds bleu de ciel , quelques tasses de porcelaine bien blanche, à petites roses, deux ou trois petits bustes dans un coin ; j'étais impatient de savoir si la personne était ce que cet assemblage promettait. Elle m*a paru spirituelle et assez sensée. « Il faut toujours faire des allowances à une fille de professeur allemand (1). Il y a des traits distinctifs qu'elles ne manquent jamais d'avoir : mépris pour l'endroit qu'elles habitent, plainte sur le manque de société, sur les étudiants qu'il faut voir, sur la sphère étroite ou monotone où elles se trouvent, prétention et teinte plus ou moins foncée de romanesquerie, voilà l'uniforme de leur esprit, et W^^ Heyne, prévenue de ma visite, avait eu soin de se mettre en uniforme. Mais, à tout prendre, elle est plus aimable et beaucoup moins ridicule que les dix-neyuf vingtièmes de ses semblables... On parle toujours beaucoup en Allemagne de J.-J. Rousseau ; aussi ne saurais-je trop vous encourager à travailler à son Éloge (2),., Je vous écrirai de Brunswick ; adieu, je vous aime bien, vous le savez. r>
(1) Il veut dire qu*U faut toujours leur passer quelques travers, en prendre son parti d'avance avec eUes.
(2) Mine de Charrière, en apprenant par les journaux que rAcadémIe française proposerait probablement TÉloge de Jean-Jacques Rousseau pour sujet de concours, écrivit à Mar monte), secrétaire perpétuel de l'Académie, pour s'enquérir du fait. Marmontel répondit : « Pour vous ré- « pondre, madame, il a fallu attendre et observer l'effet de la seconde « partie des Confessions. La sensation qu'elle a produite a été diverse, « selon les esprits et les mœurs; mais, en général, nous sommes indul* « gents pour qui nous donne du plaisir. Rien n'est changé dans les in- « tentions de l'Académie , et Rousseau est traité comme la Madeleine : « Remittuntur illipeccaia muUa, quia dilexit multum, » M<ne de Charrière concourut, en effet, pour TËloge de Jean-Jacques Rousseau ; elle n'eut pas le prix. C'est un de ses points de contact avec Mine de Staël d'avoir traité le même sujet; mais cette concurrence littéraire entre cet deux
B£NJÀMIN CONSTANT ET MAOAMK DE GHARBliBE. 221
M""® de Charrière a lieu de croire, en effet , qu'il Taime ; si sceptique qu^elIe soit de son côté, il doit lui être difficile de ne pas se laisser ébranler un moment aux témoignages multipliés qu'il lui envoie de ses regrets, de ses souvenirs. A peine arrivé à Brunswick, il lui adresse Tépître suivante, que nous donnons dans toute sa longueur, et qui ressemble à un journal, ou plutôt à un heural (i), comme ils disaient; c'est une image intéressante et fidèle, et très-curieuse pour la rareté, de ce qu*était Tâme de Benjamin Constant à ses meilleurs moments. Nous y trouvons aussi, sauf deux ou trois points, une finesse de ton bien agréable et bien légère.
« BruDswick, le 3 mars 1788.
a Me voici enfin à ma destination. Tout à Tbeure je vous ferai part de mes impressions; mais pour Tinstant je suis pressé de vous donner des nouvelles de vos compatriotes que j'extrais de la Gazette de Brunswick, le premier objet qui me tombe sous la main. Est-ce une prédestination?
(Extrait de la Gazette de Brunswick) (2).
« Les États de Hollande ont cédé aux magnanimes représentations du stathouder et accordé une amnistie générale. On n*a excepté que : i^ tous les régents, membres et administrateurs de la justice qui ont séduit par des promesses ou effrayé par des menaces; 2<> ceux qui ont eu des correspondances non per*
dames fut précisément une des causes de leur brouillerie. (Note de M. Gaullieur, comme le sont au reste un grand nombre des précédentes et des suivantes. Je n'avertis plus.}
(1) Heural, journal heure par heure.
(2) Dans ce qui suit, on devra aussi reconnaître la prédisposition opposante de Benjamin Constant, ses opinions libérales préexistantes, ses instincts de justice politique, le tout exprimé, il est vrai, avec une parfaite irrévérence et avec cette pointe finale d'impiété qui caractérise en lui sa période voUairienne,
233 DBBNIBBS POBTBAITS.
mises, unerlaubte; S® ceux qui ont attiré des troupes étrangères ou abusé du nom du souverain; 4'> ceux qui ont effrayé la nation par la fausse nouvelle d'une attaque de la part du roi de Prusse; 5" ceux qui ont «u part au traité de 1786; 6° ceux qui ont guidé les mécontents et eu part à rassemblée de i787; 7» ceux qui, tant régents que bourgeois, ont participé à l'expulsion des magistrats; 8'> les chefs, commandants et secrétaires des corps francs; 9® ceux qui ont menacé indécemment les magistrats; lO» ceux qui ont voulu rompre les digues nonobstant Tordre du magistrat ; il<> ceux qui ont résisté aux magistrats; là"* ceux qui se sont emparés des portes ; 13<» tous les ministres et ecclésiastiques qui ont suivi les corps francs^ ou participé à Vopposition des soi-disant patriotes (pflichtvergessene Prediger); i4® les directeurs et écrivains des gazettes historiques, patriotiques, etc., etc., etc.; i5<>tous ceux qui se sont rendus coupables de meurtres, de violences ouvertes ou d^autres excès graves. »
« J'ai retranché toutes les épithètes, et la pièce a perdu dans ma traduction beaucoup de beautés originales. Quelle superbe amnistie ! Il n'y a pas un stalhoudérien qui n'y soit compris. Quel beau supplément à la générosité et aux princes! Cela me rappelle un psaume (1) où on célèbre tous les hauts faits du Dieu juif: il a tué tels et tels, dit -on, car sa divine bonté dure à perpétuité ; il a noyé Pharaon et son armée, car sa divine bonté dure à perpétuité ; il a frappé d*Égypte les premiers-nés, car sa divine bonté, etc., etc., etc. Monseigneur le stathouder est un peu juif.
« 3 au soir.
« Il y a précisément quinze jours, madame, qu'à cette heure-ci, à dix heures et dix minutes, nous étions assis près du feu, dans la cuisine. Rose derrière nous, qui se levait de
(1) Voici le mauvais goût du temps et de la jeunesse, la petite fanfaronnade d'impiété qui commence.
temps en temps pour mettre sur le feu de petits morceaux de bois qu'elle cassait à mesure, et nous parlions de raffînité qu'il y a entre l'esprit et la folie. Nous étions heureux, du moins moi. Il y a une espèce de plaisir à prévoir l'instant d'une séparation qui nous est pénible. Cette idée, toute cruelle qu'elle est, donne du prix à tous les instants; chacun de ceux dont nous jouissons est autant d'arraché au sort, et on éprouve une sorte de frémissement et d'agitation physique et morale q4i'il serait également faux d'appeler un plaisir sans peine ou une peine sans plaisir. Je ne sais si je fais du galimatias ; vous en jugerez, mais je crois m*entendre.
« J'ai été présenté ce matin plus particulièrement à toutes les personnes à qui j'avais été présenté hier en courant. J'ai été très-bien reçu ; je croirais presque qu'ils s'ennuient.
Si Ton pouvait s'ennuyer à la cour.
«Le 4.
« J'ai pris un logement aujourd'hui, et je veux lui donner un agrément et un charme de plus en y relisant vos lettres et en vous y écrivant. J'espérais recevoir une de vos lettres aujourd'hui ; mais les infâmes chemins que le ciel a destinés à me tourmenter et à me vexer de toute façon ont arrêté le porteur de votre lettre, j'espère, et il n'arrivera que demain matin. Pour m'en dédommager, je relis donc vos anciennes lettres, et je vous écris. Vous êtes la seule personne à qui je n'écrive pas pour lui donner de mes nouvelles, mais pour lui parler. Je vous écris comme si vous m'entendiez; je ne pense pas du tout à la nécessité ni au moment d'envoyer ma lettre. Je l'ai parfaitement oublié hier, par exemple. Je ne songe qu'à m'occuper de vous et de moi avec vous. Je crois que si l'on me disait que vous ne liriez ma lettre que dans un an, je vous en écrirais tout de même, tantôt quelques lignes, tantôt quelques pages, et presque avec le même plaisir. La seule différence qu'il' y aurait, ce serait qu'en finissant de vous
224 BBBNIEBS POfiTBAlTS.
écrire, je craindrais que ma lettre ne fût une vieille guenille peu intéressante au bout de Tannée; mais, hors de là, je vous écrirais tout aussi fleissig (1) qu'à présent. Vous êles si bien faite pour le bonheur de vos amis, que Ton a, lorsqu'on vous a bien connue et qu'on vous a quittée, plus de plaisir en pensant à vous que de peine en* vous regrettant. Mais ce n'est qu'en vous écrivant qu'on a ce plaisir. Penser à vous dans de grandes assemblées est fort pénible et fort désobligeant pour les autres : aussi j'ai pris le parti d'avoir toujours une leltre commencée que je continue sans ordre et où je verse, jusqu'au jour du courrier, tout ce que j'ai besoin de vous dire, tantôt une demi-phrase , tantôt une longue dissertation , n'importe. Pourvu que j'écrive à celle avec qui j'ai été si heureux pendant deux courts mois, c'est assez (2).
« rai le plus joli appartement du monde. J'ai une chambre pour recevoir ceux qui viendront faire leur cour au gentilhomme de Son Altesse; j'ai un petit boudoir à l'allemande où l'on ne voit pas clair, mais cela est quelquefois très-heureux ; j'ai une très-jolie chambre pour écrire et un clavecin mauvais, mais sur lequel je joue continuellement depuis Pour vous j'ai soupiréyje voulus, etc., jusqu'à L amant le plus tendre, dont j'ai parfaitement oublié l'air en me souvenant parfaitement des paroles (3).
« J'ai un bureau (4) (je suis si accoutumé aux titres que j'avais écrit baron) où j'ai fait un arrangement qui me fait un plaisir extrême. Dans quelques-uns des tiroirs j'ai mis toutes les parties et introductions de mes grands et magnifiques ou-
(1) Assidûment, régulièrement.
(2) Cette longue lettre, que celui qui l'écrivait trouvait encore trop courte à son gré, est toute chamarrée aux marges de poslscriptum ; en voici un qui se rapporte à cet endroit : « Vous voyez par tout ceci que je rêve et que je subtilise pour tâcher de rattraper les plaisirs passés. C'est tout comme vous : j'aime à vous ressembler, je me trouve moins seul : aussi je m'accroche aux plus petites ressemblances. »
(3) C'étaient des romances de M^e de Charrière.
(4) n y a en effet une rature à ee mot.
vrages; dans l'un des deux autres, j'ai mis toutes vos lettres, tous vos billets et tous ceux de mon ami d*Écosse. Il s'y est aussi fourré, et je vous en demande pardon, trois billets de ma belle Genevoise, de Bruxelles. J'ai longtemps hésité, mais enfin cédé. Cette femme m'aimait vraiment, m'aimait vivement, et c'est la seule femme qui ne m'ait pas fait acheter ses faveurs par bien des peines. Je ne l'aime plus, mais je lui en saurai éternellement bon gré. Or où mettre ses billets? Sûrement pas dans l'autre tiroir, avec les oncles, cousins, cousines et tout le reste de Tenragée boutique. Il a donc bien fallu les mettre au paradis, puisque je ne pouvais les mettre eu enfer et qu'il n'y avait point de purgatoire ; mais si vous les voyiez, modestement roulés et couverts d'une humble poussière, se tapir en tremblant dans les recoins obscurs de ce bienheureux tiroir, pendant que vos billets s'y pavanent et s'y étendent, vous pardonneriez aux monuments d'un amour passé d'avoir usurpé une place eu si bonne compagnie.
«Les.
« Point de lettres de vous, madame. J'avais bien prévu, en calculant que je ne pouvais pas en recevoir avant vendredi ; mais ce calcul ne m'arrangeait pas, et j'ai éprouvé un nouveau dépit en apprenant ce que je savais déjà. En revanche, j'en ai reçu une de mon pauvre père, qui est bien tendre et bien triste. Votre conseil a produit un très-bon effet, et ma lettre a été fort bien reçue. Les afTaires de mon père vont trèsmal, à ce qu'il dit; il est bien sûr que, dans notre infâme et exécrable aristocratie, que Dieu confonde (je lui en saurais bien bon gré) ! on ne peut avoir longtemps raison contre les ours nos despotes. Je n'ai jamais douté que la haine et l'acharuement de tant de puissants misérables ne finit par perdre mon père. Si jamais je rencontre l'ours May, fils de l'àne May, hors de sa tanière, et dans un endroit tiers où je serai un homme et lui moins qu'un homme , je me promets bien que
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je le ferai repentir de ses ourseries. Ce n'est pas le tout de ca« lomnier, il faut encore savoir tuer ceux qu'on calomnie (1).
«Lee.
« J'ai été hier d'ofQce à une redoute où je me suis passablement ennuyé. Toute la cour y allait, il a bien fallu y aller. Pendant sept mortelles heures, enveloppé dans mon domino, un masque sur le nez et un beau chapeau avec une belle cocarde sur la tête, je me suis assis, étendu, chauffé, promené. « Vous ne tanze pas, monsieur le baron? — Non, ma- « dame. — Der Herr Eammerjunker danzen nicht (2)? — Nein, « Eure Excellenz. — Votre Altesse sérénissime a beaucoup « daQsé. — Votre Altesse sérénissime aime beaucoup la danse, a —Votre Altesse sérénissime dansera-l-elle encore?— Votre « Altesse sérénissime est infatigable. » A une heure à peu près, je pris une indigestion d'ennui, et je m'en allai avant les autres. Mon estomac est beaucoup plus faible que je ne croyais; mais, en doublant peu à peu les doses, il faut espérer qu'il se fortifiera.
« Le 6 au soir.
« Que faites-vous actuellement, madame? Il est six heures et un quart. Je vois la petite Judith qui monte et qui vous demande : Madame prend-elle du thé dans sa chambre? Vous
(I] Benjamin Constant prévoyait déjà les graves ennuis que sou père allait rencontrer dans son service militaire. La jalousie des patriciens bernois contre les ofliciers du pays de Vaud, leurs sujets, les passe-droits et les vexations auxquelles ceux-^i étaient en butte, entrèrent pour beaucoup dans la révolution helvétique. — Les May étaient des patriciens bernois : il y avait le régiment de May, dont un May de Buren était colonel, et le père de Benjamin Constant lieutenant-colonel. — L'ours, on le sait, figure dans les armes de Berne.
(2) « Monsieur le chambeUan ne danse pas ? — Non , Votre Excellence. 9
êtes devant votre clavecin à chercher une modulation , ou devant votre table, couverte d'un chaos littéraire, à écrire une de vos feuilles (1). Vous descendez le long de votre petit escalier tournant, vous jetez un petit regard sur ma chambre, vous pensez un peu à moi. Vous entrez. M"« Cooper bien passive, et M"« Moulât bien affectée (2), vous parlent de la princesse Auguste ou des chagrins de miss Goldworthy. Vous n*y prenez pas un grand intérêt. Vous parlez de vos feuilles ou de votre Pénélope. M. de Charrière caresse Jaman; on lit la gazette, et M'^** Louise (3) dit : Mais! mais! mais! — Moi, je reviens d'un grand dîner, et je ne sais que diable faire. Je pourrais bien vous écrire, mais ce serait abuser de votre patience et de celle du papier. Ma lettre, si je n'y prends garde, deviendra un volume. Heureusement que la poste part demain. J*espère aussi que demain au soir ou après-demain matin elle m'apportera une de vos lettres. Pour à présent, il n'y a plus de calcul qui tienne, et petit Persée (4) doit paraître, ou ce sera la fauté de celle qui le porte. Charmant petit Persée, tu me procureras un moment bien agréable. Aussi je t'en témoignerai ma reconnaissance : j'ouvrirai avec tout le soin possible la lettre que tu fermes, pour ne pas défigurer ton joli visage. Si cette lettre pouvait être aussi" longue que ce bavardage-ci! Mais c'est ce qu'elle se gardera bien d'être. M™* de Charrière a des opéras, des feuilles, des CaUstes à faire, et un pauvre diable, à deux cents lieues d'elle, ne peut manquer d'être oublié. Quand elle recevra ceci, jamais elle ne pensera à m'écrire longuement. Elle attendra le jour du courrier, elle prendra une feuille, écrira trois pages, à lignes bien larges, et l'adresse sur la quatrième. (Je vous fais réparation avec bien du plaisir et de la reconnaissance.)
(1) Toujoun les feuilles sur la révolution de Hollande.
(2) Ces deux dames avaient été gouvernantes dans de grandes maisons en Angleterre.
(3) Mlle Louise de Penthaz, soeur de M. de Charrière.
(4) C'était le cachet de H°*« de Charrière.
S28 DBBNIBBS POBTfiAITS.
« Le 7.
<c Adieu, madame, je ferme ma lettre. Puissent tous les bonheurs vous suivre ! Puisse votre santé être on ne peut pas meilleure! Puissent toutes les modulations se présenter à vous assez tôt pour ne pas vous fatiguer, et assez tard pour que vous ayez du plaisir en les trouvant ! Puissent les souverains de l'Europe (vous n'écrivez du moins jusqu'ici, à ce que je crois, que pour l'Europe et pour les nations favorisées), puissent, dis-je, les souverains de l'Europe s'éclairer en lisant vos feuilles et se conformer en partie à vos sages vues (je dis en partie, parce que, pour les dédommager d'être rois et princes, il faut bien leur laisser l'exercice de leur pouvoir et la jouissance de quelques-unes de leurs fautes)!
<f Une lettre de vous ! Dieu ou le sort, ou plutôt ni Dieu ni le sort (que diable ont-ils à faire dans notre correspondance?), mais Tamitié soit bénie! Comme la poste part dans une ou deux heures, je n'ai pas le temps d'y répondre; mais je vous en remercie. Quant au conte de M"« Moulât, j'en ai ri ; mais je n'ai pas pardonné à la jérémisante donzelle : pardonner, c'était bon à Colombier; j'étais près de vous, je me souciais bien de tous ces clabaudages! j'étais Jean qui rit, je suis Jean qui pleure, et Jean qui pleure ne pardonne pas. J'ai écrit à M"« Marin, de Baie et d'ici, deux petitissimes lettres, et je lui ai dit, en lui donnant mon adresse, que j'espérais qu'elle m'écrirait ici. C'est tout ce que je puis faire. Le ton de sa première lettre me guidera pour mes réponses. Quant à mon oncle, qui a eu sa part dans ces clabauderies, je lui ai aussi écrit un bref billet de Rasladt, d'oti je vous écrivis aussi. Je le remercie dans ce billet des amitiés qu'il m'a faites, etc., etc., et j'ajoute : Les inquiétudes même que vous avez eues sur mon séjour à Colombier, quoique absolument sans fondement, n'en étaient pas moins flatteuses, puisqu'elles prouvaient l'intérêt que vous daignez prendre à moi* Voilà à peu près ma phrase, du
B£JVJAM1IV GOINSTANT £T MADAME DE GHAEBIEBE. 229
moins quant au sens. Ten ai ri bien de mauvaise humeur en récrivant.
« Une chose qui me fait plaisir, c'est de voir que nous avons, pour nous dédommager de ne plus nous voir, recours aux mêmes consolations, ce qui prouve les mêmes besoins. Si vous lisez les marges de mes Grecs, je lis et conserve les adresses même des petits billets adressés chez mon Esculape.
« Une chose m'a fait rire dans votre lettre. Je la copie sans commentaire. Si c'est une naïveté, je Taime ; si c'est une raillerie, je la comprends. Vous intéressez ici tout le monde^ et M, de Ch. (Charrière) vous fait ses complinients,
a Adieu, madame, votre lettre m'a mis in very good and high spirits. Puisse la mienne vous rendre le même service! Mille choses à tout le monde, mais cent mille à l'excellente M"* Louise. »
« Je recommence une nou-\ « Adressez
velle lettre qui partira le 11 J A monsieur
ou le 14. Je suis toujours en 1 monsieur le baron de Concompte ouvert de cette ma- Estant, gentilhomme à la cour nière avec vous. C'est pour l de S. A. S. monseigneur le duc moi le seul moyen de sup- }régnant, porter notre éloignement. » / A Brunswick. »
On croit que cette longue lettre est finie ; elle ne l'est pas encore. Benjamin Constant trouve moyen d'y ajouter de plus, aux marges, je l'ai dit, et aux moindres angles du papier, des post-scriptum de tous genres, sur les feuilles politiques de M"»* de Charrière qu'il attend, sur la confiance presque absolue qu'elle peut avoir que les lettres ne seront pas ouvertes à la poste. Mais de tous ces post-scriptum, on ne saurait omettre celui-ci à cause de son extrême importance : « Flore a soutenu le voyage on ne peut pas mieux ; elle n'a point en-core accouché , mais son terme avance. Dites-le à Jaman, Je
230 DEBIflBBS PORTBAITS.
garderai celui de ses petits qui ressemblera le plus à ce digne chien, et je ne négligerai rien pour lui donner la noble insolence de son père, n
Certes, une telle lettre, dans toute son étendue, est, à mon sens, le meilleur témoignage qu'Adolphe, quoi qu'on puisse dire, a été sensible, qu*il aurait pu Tétre, qu'il était surtout parfaitement aimable et presque bon quand il s'oubliait et se laissait aller à la nature. Une telle lettre doit lui taire beaucoup pardonner.
Le post-scriptum précédent a tellement sa gravité, qu'il se rattache au début de la prochaine lettre; il faut se donner encore pendant quelque espace l'entier spectacle de cette Jibre pensée qui court, qui s'ébat, qui se prend à tout sujet, qui a en un mot tout le mouvement varié d'une intime conversation. Avoir entendu causer Benjamin Constant, maintenant qu'il ne vit plus, n'est pas une chose indifférente. Eh bien ! ici, portes closes, nous l'entendons causer. « Pardonnez- moi le style désultoire de ma lettre, » écrit-il quelquefois à M"« de Charrière : pour nous, bien plutôt nous l'en remercions.
« Ce 9 mars.
« Flore a accouché avant-hier au soir de cinq petits, dont un ressemble à Jaman, à l'exception des taches noires de cet illustre chien sur le dos, que son fils n'a pas. Il est tout blanc et n'a de noir que les deux oreilles. Je l'ai appelé Jaman du nom de son père, et je lui destine the most libéral éducation,..
« Je vous prie de m'envoyer le livre de M. Necker (1) par les chariots de poste, Berne, Bâle, Francfort et Cassel. Il n'y a rien de plus aisé. Cela me coûtera peut-être un peu de port; mais, comme j'ai beaucoup plus envie que mes remarques sur cet
(1) Le livre de V Importance des Idées religieuses, qui parut en 1788 : Il voulait le réfuter, d'après ses idées religieuses ou anti-religieuses à lui.
BENIÀMIN CONSTANT ET MADAMB DE CHÀBBIÈBE. 381
ouvrage paraissent bientôt que je ne désire garder un louis dans ma bourse, je vous prie instamment de me renvoyer. Si j'avais votre talent, je vous dirais : Faites brocher le livre de M. Necker, mettez-le entre deux poids pendant deux heures, déchirez la couverture et envoyez-la-moi : je la considérerai lûen des deux côtés, je jugerai le livre et j'imprimerai (1).
« Mais, comme je ne Tai pas, je vous supplie de m*envoyer vulgairement tout Touvrage. L'idée que vous me donnez de prendre occasion d'esquisser mes propres idées me.paraît excellente. Si vous vouliez donc faire partir le Necker tout de suite, vous me feriez le plus grand plaisir. Dans six mois 11 ne sera plus temps, au lieu qu'à présent mes observations pourraient faire quelque sensation.
« On continue toujours ici à me traiter assez bien. Je dîne presque tous les jours ou à la cour régnante ou à Tune des deux autres cours. Du reste, je ne m'amuse ni ne m'ennuie. J'ai fait connaissance, aujourd'hui 10, avec quelques gens de lettres, et je compte profiter de leurs bibliothèques beaucoup plus que de leur conversation. Les Allemands sont lourds en raisonnnant, en plaisantant, en s'attendrissant, en se divertissant, en s*ennuyant. Leur vivacité ressemble aux courbettes des chevaux 4e carrosse de la duchesse : they are ever puffing and blowingwhen they laugh, et ils croient qu'il faut être hors d'haleine pour être gai, et hors d'équilibre pour être poh. »
Nous supprimons (ne pouvant tout donner) une assez drôle histoire d'un professeur de français, Boutemy, un pédagogue bien arriéré, bien réfugié, et qui veut faire le Parisien du dernier genre ; il est moqué et drapé sur toutes les coutures. Benjamin Constant excellait à ce jeu-là. On sait que W^^ de
(1) U paraît que M»» de Charrière ayait le talent de critiquer les livres eo prenant tout iuste la peine d'y jeter les yeux : « J'en ai lu dix moitiés de page au moins, disait-elle de je ne sais quel ouvrage ; ainsi, ▼DOS ne m'accuserez pas, eomme à propos des Opinions religieuses^ de Juger sur la couverture du livre. »
232 DERNIEBS POHTBAITS.
Staël écrivait de lui, pendant leurs excursions et leurs séjours en province : <( Le pauvre Schlegel se meurt d'ennui ; Benjamin Constant se tire mieux d'affaire avec les bêtes. » Les bètes et les sots, il avait appris de bonne heure à en tirer parti et plaisir : cette petite cour de Brunswick lui fournit une ample matière ; mais, à la façon dont il y débute, on voit qu'il n'en était plus depuis longtemps à ses premières armes.
oLell.
« J'ai passé mon après-dinée à faire des visites , et j'avais passé ma matinée à acheter, angliser, arranger, essayer un cheval. C'est le seul plaisir coûteux que je veuille me permettre ; encore ai-je contrived de le rendre aussi peu coûteux que possible : mon cheval, qui n'est pas mauvais pourtant, ne me coûte que dix louis.
(( Pour en revenir à mes visites, l'exactitude allemande m'a bien tristement diverti : je dis tristement, parce que c'est comme cela qu'on se divertit dans ce pays. 11 y a à la cour un grand et roide jeune homme, gentilhomme de la chambre comme moi, qui, selon Thumeur froide et inhospitalière des Brunswickois, m'avait fait une belle révérence et laissé dans mon coin, sans se soucier de moi, ce que je trouve assez naturel. Une petite dame d'honneur de la duchesse, parente de ce froid monsieur, m'ayant pris tout à coup très-viveroent sous sa protection, lui recommanda de me faire faire des connaissances, et de me présenter partout où il croirait que je pourrais m'amuser. Voilà que le monsieur, depuis quatre jours, vient tous les jours à quatre heures et demie chez moi, me dit : « Monsieur, il nous faut faire des visites ; » et chapeau bas, l'épée au côté, le pauvre homme me mène dans cinq ou six maisons où nous ne sommes d'ordinaire point reçus, grelottant et glissant à chaque pas, car il continue toujours le matin à neiger, et le reste du jour à geler à pierre fendre. A six heures et demie, il me remène jusqu'à ma porte et me dit: a Monsieur, j'aurai l'honneur de fenir vous prendre temain à
BBIlJAMm CONSTANT £T MADAME DE GHABBIEBE. 333
« quatre heures et ternie. » U n*y manque pas, et nous recommençons le Jendemain nos froides et silencieuses expéditions.
a Je reçois une de vos lettres et j'y réponds article par article.
« Vous savez combien j*aime les détails, même des indifférents, et vous me demandez si votre heural me fatigue. Cette question est sans exagération la chose la plus extraordinaire que vous ayez dite, pensée ou écrite de votre vie^: elle mériterait un long sermon et une plus longue bouderie ; mais je suis trop paresseux pour prêcher par lettre et trop égoïste pour vous bouder. Si j'étais plus près de vous, vous n'en seriez pas quitte à si bon marché, et il y a, outre cette hérésie absurde, bien d'autres choses qui mériteraient un châtiment exemplaire. Vous êtes comme mon oncle, dont j'ai reçu, en même temps que votre lettre, une lettre bien aigre-douce, bien ironique, bien sentimentale, à laquelle j'ai répondu par une lettre de deux pages très-sérieuse, très-honnête et très-propre à me mettre avec lui sur le pied décent et poli qui convient entre des gens qui ne s'aiment qu'à leur corps défendant, pour ne pas être ou ne pas paraître, l'un insensible et un peu ingrat, l'autre entraîné par son humeur acariâtre ; — vous êtes, dis-je, comme mon oncle. Il ne veut jamais croire que je l'aime : j'ai eu beau, pendant deux grands mois, le lui dire de la manière la moins naturelle et la plus empruntée deux fois par jour, il n'en veut rien croire. Vous venez me faire semblant de croire que votre manière d'écrire m'ennuie. Vous et mon oncle, mon oncle et vous, vous mériteriez que je vous répondisse : Vous avez raison. Ce qui me fâche le plus, c'est que je crois que c'est par air. D'abord, quant à mon oncle, j'en suis très-sûr. Il fait ;des phrases sur mon insensibilité. V(m$avez la bonté, me dit-il, de me faire des remerciements et des compliments : ce n* était pas ce que je souhaitais de vous; notis aurions bien voulu pouvoir vous inspirer un peu d'amitié, parce que nous en avons beaucoup pour vous; mais vous nétes point obligé de nous la rendre; tout de même, nous vous aimerons
S34 BEBNIBRS POBTBAITS.
parce que vous êtes aimable; tout de même, nous nous intéresserons tendrement à vous parce que vous êtes intéressant; je suis seulement fâché que vous vous soyez cru obligé de nous faire des remerciements; vous vous êtes donné là un mxyment d* ennui qui aura ajouté à votre fatigue; vous aurez maudit les parents et Vopinion des devoirs; je vous prie de ne pas nous en rendre responsables; nous sommes bien loin d'exiger et d'attendre rien. Avouez que^ voilà une agréable et amicale correspondance. G*est uniquement pour avoir quelque chose à dire et un canevas sur lequel broder. Pas^ encore. Mon oncle et moi nous aimerions assez à nous aimer, et, comme nous ne le pouvons pas tout simplement et tout uniment, nous voulons au moins avoir Tair de nous quereller comme si nous nous aimions. Nous suppléons à la tendresse par les bouderies et les pointilleries des amants ; et comme, à seize ans, je disais: Je me tue^ donc je m*amuse (i), mon oncle et moi nous disons : Nous nous faisons d'amers reproches; les reproches sont quelquefois tendres, les nôtres ne le sont pas, mais ils pourraient Têtre; donc nous nous aimons très-tendrement.
a Mais vous, madame, qui n'avez pas besoin de tordre le col à de pauvres arguments pour croire à notre amitié, pourquoi me dire : Si mes longs et minutieux détails vous ennuient.., (2)î Vous êtes drôle avec vos minuties : c'est dommage que vos lettres ne soient pas des résumés de l'histoire romaine, et que dans ces lettres vous parliez de vous. Que n'abrégez-vous la vie d'Alexandre et de César? cela serait amusant et point minutieux.
(1) Autre forme et yariantede son refrain favori : ainsi, il ne s'en faisait faute dès l*âge de seize ans.
(2) Benjamin Constant a bien de la peine à persuader à ses amis qu'il les aime ; ceux-ci pressentent qu*il lui sera impossible de ne pas leur échapper bientôt. Il s^ennuie si Tite, il se distrait si aisément ! Mais peut-être ont-ils tort de le lui dire; il est tel blâme ( lui-même l'a remarqué avec finesse) qui ne devient juste que parce qu'il fut prématuré. Toutes ces pages datées de BrunswiciL sont autant de pièces justificatives et explicatives du début d'Adolphe.
« Le 12 à midi.
« J'arrive d'une promenade à cheval où j'ai cru cent fois me casser le cou. 11 gèle toujours plus fort, et toutes les rues sont des mers de glace. Mon cheval, qui avait peur d'avancer, sautait et se cabrait, tout en ghssant à chaque pas, et, pour comble de malheur, j'ai eu toute la ville à traverser. Brunswick est un cercle presque aussi exact qu'on pourrait en tracer un sur du papier. Et moi qui ne connais pas trop les rues et qui ai toujours la fureur de ne pas demander le chemin, j'ai erré ce matin au moins une heure et demie dans la ville sur ces rues glacées, et je ne me suis approchéde chez moi ^*en tournoyant. Depuis les remparts, dont j'avais fait le tour.
voilàcomme j'ai été chezmoi. r I v^^"^ x j ^® ^^®"
Tal est bon au reste, et me servira beaucoup cet été. Il est un peu vif, mais point ombrageux, et je connais tant de bêtes ombrageuses et point vives, que ce contraste me prévient en &veur de la mienne plus que je ne saurais dire (i).
« A deux heures.
« J'arrive de chez Son Excellence M. le grand-maréchal de la cour, conseiller privé et principal ministre, le baron de Mûnchausen, qui m'a remis ma patente de gentilhomme de la chambre ; demain je serai proclamé en cour, et toutes mes ambitions brunswickoises seront gratiHées...
« Le 13 à minuit.
« J'arrive de la cour où j'ai eu la plus singulière distraction
(1) Benjamin revient à diverses reprises sur ce cheval et sur les mérites qu'il lui trouve : « Mon cheval et mes projets de chevaux m'amusent et me tiennent lieu des ânes. Ce sont d'excellentes bêtes que les chevaux ; je leur veux tant , tant de bien ! ils sont si bonne compagnie! »
236 BEHNIEBS POBTBAITS.
qui ait jamais eu lieu. J'avais été depuis dix heures du malin en staat, tout galonné, toujours la tête et les épaules en mouvement; et Barbet de cour était plus fatigué de ses grands tours que jamais Barbet de Colombier ne l'a été, même quand l'Académie est venue assister à quelque représentation (i). Je fis la partie d'un des princes cadets qui jouait!!! et causait! ! ! et je m'ennuyais suffisamment. Au milieu de la partie, j'oubliai parfaitement que j'étais à Brunswick ou plutôt que vous n'y étiez pas; je me dis : Je re verrai cette personne (ce qu'il y a de drôle, c'est que je ne pensais pas directement à vous par votre nom, mais que je n'avais que l'idée vague d'une personne avec qui j'aimais à être, et avec laquelle je me dédommagerais de la contrainte et de la fatigue de la cour). Cette idée se fortifia, je supportais paisiblement l'ennui du jeu, l'ennui du souper, et j'attendais avec toute l'impatience imaginable le moment où je rejoindrais la personne indéterminée que je désirais si vivement. Tout d'un coup je me demandai : Mais qui est donc cette personne? Je repassai toutes mes connaissances ici, et il se trouva que cette amie qui devait me consoler, avec qui / was to unbosom and unburthen myselfle même soir, était vous, à deux cent cinquante lieues de l'endroit de mon exil. Je m'étais si fortement persuadé que je ne pouvais manquer de vous retrouver au sortir de la cour, que j'eus toute la peine du monde à me rapprivoiser avec l'idée de notre séparation et de l'immense distance où nous étions l'un de l'autre. Cette espèce de distraction me prend quelquefois. Quand je me dis : J'aurai un moment très-ennuyeux, ou je me trouverai dans un petit embarras, ou j'éprouverai une sensation désagréable, je me réponds : J'ai une personne avec qui je m'en consolerai bien vite ; et puis
(1) Ce Barbet de Colombier a tout l'air d'être M™» de Charrièreen personne, qu'il appelle souvent de ce petit nom de Barbet, par allusion sans doute à la fidélité d'amitié qu'ils s'étaient promise. M™« de Charrière faisait souvent représenter chez elle de petites comédien de sa composition.
BBNJÂMtN CONSTANT ET MADAME BË GHABBIIeE. 237
il se trouve que je suis à un bout du monde et que vous êtes à l'autre. Bonsoir, madame, à demain (i).
« Vous aurez ri de cette distraction qui m'a fait croire une fois que je vous retrouverais en sortant de la cour. Elle ne dure pas toujours aussi longtemps, mais elle me reprend assez fréquemment. Ce soir en jouant au loto, j'ai pensé à vous, comme vous le croyez bien. Votre idée s'est apprivoisée, amalgamée^ pour mieux dire, avec la chambre où nous étions, elf en me déshabillant il y a un moment, je me demandai : Mais qu'ai-je donc trouvé si aimable ce soir chez la duchesse ? Et, après un moment, il se trouva que c'était vous. C'est ainsi qu'à deux cent cinquante lieues de moi vous contribuez à mon bonheur sans vous en douter, sans le vouloir (2). — Mille et mille pardons encore une fois de ma vilaine lettre ; mais voyez-y pourtant combien vous me faites de peine par cette défiance continuelle ; pensez à ce que les reproches vagues et répétés entraînent de gêne, de picoteries, de peines de toute espèce. C'est comme cela que mon père et moi nous ne sommes jamais bien, et c'est aussi, je crois, de là que vienuent beaucoup de mauvais ménages. On se reproche vaguement un tort indéterminé; on s'accoutume à se le reprocher. On ne sait qu'y répondre, et ces reproches séparent et éloignent plus de maris de leurs femmes et de femmes de leurs maris que de beaucoup plus grands torts ne pourraient faire. Vous, madame, devriez-vous avoir avec moi ce ton vulgaire
(1) Tout ceci et ce qui suit est sans doute très-aimable, très-spirituel, d'un tour infiniment galant et séduisant, mais il y manque je ne sais quoi pour convaincre. On sent trop qu'au fond il s'agit, en effet, d'une personne indéterminée, qui n'a pas de nom, ou qui peut en changer, qui peut être aujourd'hui l'une et demain l'autre. On conçoit que de si flatteuses paroles n'aient pourtant pas persuadé celle à laquelle il les adressait. Dans toutes ces lettres, si gracieuses de ton et si fines de manière, il p'y a, après tout, ni flamme, ni jeunesse, ni amour, ni même le voile d'illusion et de poésie. Adolphe eut beau faire , il fut toujours un peu étranger à ces choses.
(2) Toujours je ne sais quel tour de plaisanterie qui peut faire douter les cceura un peu sceptiques.
288 DEBNiSBS POBTBÂITS.
et si aHÛigeant pour moi? Je vous conjure de me dire quels petits mystères vous me reprochez. Je conviendrai de tout ce qu'il y aura de vrai, et je ne vous fatiguerai pas d'une Ion-* gue justification sur ce qu'il y aura de faux. Je vous dirai : <c Vous vous êtes trompée, i» et j'ose espérer que vous me croirez...
« Le 16 au matin.
« ... C'est après*demain seulement que vous recevrez ma première lettre. J'attends ce jour avec impatience, et toujours en me reprochant bien vivement de ne vous avoir rien écrit plus tôt. Je n'imaginais pas quelle monstrueuse lacune l'omission de deux courriers faisait à deux cent cinquante lieues l'un de l'autre. Si vous avez voulu, vous avez pu vous venger bien cruellement. Avant le 5 (si vous ne m'avez pas écrit avant la réception de ma lettre), je n'ai rien à espérer de vous. Je vous avouerai que je trouve bien un peu dur que vous ayez passé tout d'un coup du charmant heural à une correspondance ordinaire, et que vous ne commenciez vos lettres qu'en recevant les miennes et pour les faire partir tout de suite. Si nous nous mettons à attendre mutuellement que des lettres qui restent douze jours en chemin arrivent, pour nous y répondre, ce sera une triste et mince consolation pour moi que de recevoir une fois tous les mois des lettres de trois pages, pendant que j'espérais en recevoir de six au moins toutes les semaines. Vous devriez bien me traiter aussi charitablement que le public (1). Vous lui avez écrit quinze fois en douze semaines, et vous ne voulez m'écrire que douze fois par an. — Gomme je me suis fait une loi de répondre à tout ce que vous me dites ou me demandez (loi que j'espère que vous voudrez bien adopter aussi), je relis vos lettres sans ordre et répondrai à chaque article comme il se présente...
(1) L*épigrainme s'échappe malgré lut, et 11 donne un petit coup do griffe à la femme auteur.
Vous ne pouvez rien cacher de votre esprit sans y perdre, me dites-YOUS. Eh! qu'est-ce que j'y perdrai, je vous en prie? J'espère ne jamais passer pour un imbécile ; mais, du reste, que m^importe que Ton dise : Il afait (1) beaucoup de Vesprit^ ou il afait métiokrement de Te^pn^ ? Croyez-vous qu'en ne paraissant pas un aigle, je paraîtrai beaucoup au-dessous dé tous les oisons d'alentour? Croyez-vous qu'en me montrant autant aigle que je puis, j'en sois beaucoup plus recherché par ces oisons? Croyez-vous enhn que l'opinion que j'ai de moi-même dépende beaucoup de celle que l'on aura de moi à la cour? Je vous l'ai dit il y a longtemps, je ne veux point Êdre sensation, je veux végétailler décemment. Cependant je TOUS dirai bien en confidence que je ne suis pas parvenu à un atmosphère bien imposant (2). Il y a quelques jours que la duchesse, en parlant du service de gentilhomme de la chambre, qui ne consiste qu'à faire asseoir les gens selon leur rang, dans l'absence du grand-maréchal, dit, à mon grand étonnement et scandale : « Ce sera bien drôle de voir Constant faire son service. » Que diable y aura-t-il donc de si drôle?... »
Au milieu de ces sottes fonctions, de ses ennuis, de ses bavardages épistolaires, il se remet à l'étude ; car, qu'on ne l'oublie pas, l'étude a toujours ses heures réservées au fond de ces existences qui plus tard marqueront ; il avait entrepris une Histoire de la Civilisation en Grèce, il relit ses classiques sur le conseil de M™^ de Charrière, laquelle les hsait ellemême dans les textes, au moins les latins. La lettre se termhie ainsi par une dernière feuille datée du 17 au matin :
«... rai repris mes petits Grecs qui grossissent à vue d'oeil. Quand ils seront arrivés à grandeur naturelle, je les envoie
(1) Il avait, prononcé à rallemande.
(2) 11 se trompe de genre pour amosphtre, comme le font, au reste, beaucoup de Français eux-mêmes.
240 BEENIEBS POBTBAITS.
dans le monde to shift for themèelves. J'ai tout plein de ressources ; mais, comme je vous le disais vendredi, je n'en fais que peu d'usage. Suivant votre conseil, je compte prendre une heure avec un professeur ici pour relire tous mes classiques. C'est un plaisir de faire quelque chose d'utile que vous avez conseillé. Adieu, madame. Mille et mille choses à tous ceux qui veulent bien penser au diable blanc (i). Le petit Jaman est superbe, voilà pour M"« Louise. Les sapins de ce pays-ci sont torlus, -petits et vilains : je ne conseille pas à ltf*« Henriette d'envoyer jamais de traîneau en prendre ici. Adieu, madame. Barbet, le plus aimé qui (ut jamais au monde, adieu. »
Le moment où Benjamin Constant peut réfuter avec une entière sincérité les petites méfiances de M"« de Charrière et où il continue d'être pleinement sous le charme du souvenir est si court et si prompt à s'envoler, que nous donnerons encore quelques pages qui en sont la vive et bien affectueuse expression.
« Brunswick, ce 19 mars 1788.
« Que béni soit l'instant où mon aimable Barbet est né! Que béni soit celui où je l'ai connu! Que bénie soit Vinfluence perfide qui m'a fait passer deux mois à Colombier et quinze jours chez M. de Leschaux (2)î Le courrier qui arrive ordinairement le mardi n'est arrivé qu'aujourd'hui, et, en ne recevant point de lettres de vous hier, je m'étais résigné et j'attendais vendredi avec crainte et impatience. Jugez de mon plaisir quand, à mon réveil, mon fidèle de Crousaz (3) m'a présenté le petit Persée,
« Il y a un bien mauvais raisonnement dans cette lettre
(1) C'était apparemment son sobriquet à Colombier.
(2) Ou Lesebot ; c'était le docteur qui logeait à côté de Colombier.
(3) Son domestique.
dont je vous remercie si vivement, et je ne sais si ce raisonnement ne mériterait pas que j'étouffasse ma reconnaissance. Dans quelques semaines, dans peu de jours peut-être, vous aurez des habitudes et des occupations avec lesquelles vous vous pas-' serez très-bien de ces fréquentes lettres. Qu'est-ce, s*ii vous plaît, que cela veut dire? Aussi longtemps que vous aurez des visites à faire, des devoirs de société à remplir, des terrains à sonder, des arrangements à prendre, vous aurez besoin de mes lettres, parce que vous n'aurez pas d'intérêt assez vif pour que vous m'oubliiez ; mais quand vous aurez fait toutes vos visites, que vous n'aurez plus rien à faire, que votre curiosité, si vous en avez, sera rassasiée jusqu'au dégoût, que vous saurez d'avance ce qu'on vous dira, et que votre journée de demain sera la sœur et la jumelle la plus ressemblante de l'ennuyeuse journée d'aujourd'hui, oh! alors je ne vous écrirai plus si souvent, parce que les vifs plaisirs de votre manière de vivre vous tiendront lieu de mon amitié. Barbet, Barbet, vous êtes bien aimable et je vous aime bien tendrement; mais vous raisonnez bien mal, et vos raisonnements me font de la peine pour vous et pour moi.
« Dites-moi un peu, singulière et charmante personne, où tend cette modestie? Croyez-vous réellement que j*aie tant de penchant à la confiance et à l'ingratitude qu*au bout de trois ou quatre semaines je me sois formé quelque douce habitude avec quelque fraulein allemande ou quelque hofdame qui me tienne lieu de vous et de votre amitié? Croyez-vous que tant de douceur, de bonté, de charme (je ne puis exprimer autrement ce que vous avez pour moi) soit aisément remplacé et aisément oublié? Croyez-vous que, quand même je ne serais point susceptible d*amitié, quand ce serait sans reconnaissance et sans tendresse que je pense à notre séjour de deux mois ensemble, à cette espèce de sympathie qui nous unissait, à Tintérêtque vous preniez à moi malade, maussade, abandonné, exilé, persécuté, je sois assez bête pour ne pas regretter cette intelligence mutuelle de nos pensées qui circulait, pour ainsi dire, de vous à moi et de moi à vous? Est-ce un air, est-ce un
S42 MBltlSfiS POfiTfiÀlTS.
ton? est-ce pour me dire quelque chose? Je suis porté à le croire. Entre beaucoup d'amis, les reproches et les doutes reviennent à mes : Eh bien! madame? c'est pour relever la conversation qui tombe. Mais en avons-nous besoin? Croyez, madame, que rien ne me fera moins regretter ni moins désirer votre amitié et notre réunion (voilà une sotte et singulière phrase; mais vous la comprenez, et je vous demande pardon du croyez, madame, et de Téquivoque). Rien ne me fera oublier combien j'ai été heureux près de vous ; je ne formerai jamais d'habitude qui vous rende moins chère, et jamais occupation quelconque ne me tiendra lieu de vous. C'est pour la dernière fois que je l'écris, parce que me justifier m'afflige. J'ai un grand plaisir à vous dire : Je vous aime, mais j'ai encore plus de peine à imaginer que vous en doutez. Désormais toutes les pages où vous vous livrerez à cette défiance et à cette modestie d'acquit, je les regarderai comme blanches, et je me dirai : M"** de Gharrière m'aime encore assez pour me faire savoir qu'elle ne m'a pas oublié entièrement, et pour cela elle a proprement plié une feuille de papier blanc et l'a cachetée du petit Persée; je lui en suis bien obligé, mais je suis bien fâché qu'elle n'ait rien eu à m'écrire , et que du papier blanc soit la marque de souvenir qu'elle ait cru devoir m'envoyer.
« Le 20 de mars et le dix-neoviéme jour de mon ennuyeuse résidence dans cet ennuyeux pays. A dix heures du matin.
« Je travaille à mes petits Grecs de toutes mes forces, et je les trouve, quelque médiocres qu'ils soient, beaucoup meilleure compagnie que les gros Allemands qui m'environnent. Mais ce ne sont plus les petits Grecs que vous connaissez. C'est un tout autre plan, un autre point de vue, d'autres objets à considérer. Ce que vous avez lu n'était qu'une traduction faite à la h&te pour plaire à mon père, et que je n'avais jamais revue, lorsqu'il voulut à toute force la faire impri-»
BSNIAMIN CONSTANT ET MADAME DE GHABBlimB. 248
mer (i). Ce que je fais sera une histoire de la civilisation gra* duelle des Grecs par les colonies égyptiennes, etc., depuis les premières traditions que nous avons sur la Grèce jusqu'à la destruction de Troie, et une comparaison des mœurs des Grecs avec les mœurs des Celtes, des Germains, des Écossais, des Scandinaves, etc. Vous sentez que vos critiques sur les phrases enchevêtrées me seraient un peu inutiles; mais je vous enverrai des demi-feuilles bien serrées de mes Grecs actuels lorsqu'ils seront un peu plus avancés, et je vous demanderai les critiques les plus sévères : vous garderez les demi-feuilles, parce que vous aurez ainsi plus présent et plus net Tensemble de tout l'ouvrage, et vous ne m'enverrez que les remarques. Je suis très-orgueilleux que M. Chaillet s'intéresse à quelque chose que je fais, et cet orgueil me rendra peut-être moins docile, mais non pas moins reconnaissant. Pourrez-vous m'en-
(1) Benjamin Constant, noas apprend M. GauUiear, avait entrepris une traduction de Y Histoire de la Grèce^ par Gillies (History of the ancieni Greece, its Colonies and Conquets) ; mais, prévenu par un autre écrivain, comme pour V Histoire de la Corse, il renonça à son projet. Cependant, pour ne pas perdre entièrement le fruit de ses veilles, comme on dit, il se décida à publier un spécimen de sa traduction (à Londres, et à Paris chez Lejay, 1787] : « Il existe, dit-il dans sa préface, un autre « ouvrage en anglais dont le sujet n'est pas moins intéressant et dont « les vues sont plus vastes et plus importantes, qui sera désormais Tob- « jet de tous mes efforts ; je veux parler de YHistoire de la Décadence et * de la Chute de V Empire romain, par M. Gibbon. Mais comme il ne « faut pas déûgurer les chefs-d'œuvre des grands maîtres, je veux, avant « de me livrer à ce travail, consulter le public et savoir si mon style et « mes connaissances dans les deux langues pourront y suffire. C'est dans « ce dessein, et non pour être comparé au traducteur de M. Gillies (Carra), « que je publie cet essai. » Cet opuscule, intitulé Essai sur les Mœurs des temps héroïques de la Grèce, est bien certainement la première publication imprimée de Benjamin Constant. Tous les bibliographes jusqu'ici l'ont ignoré. Barbier attribue fautivement l'Essai à Cantwell. Quant à la traduction de Gibbon, Benjamin Constant ne sut pas non plus arriver à temps ; il fut devancé par Leclerc de Sept-Chênes et son royal collaborateur, Louis XVI ; leur premier volume parut en 1788. Gibbon, qui vivait à Lausanne , avait fort encouragé Bei^jamin Constant à traduire son livre, et il regretta beaucoup ce peu de fixité, qui fit manquer le jeune auteur à une sorte d'engagement envers le public.
244 BEBNIEBS PORTRAITS.
voyer le Necker? Cela me ferait un bien grand plaisir. Mais si cela était bien difficile et que cela vous donnât bien de la peine, ou que cela ne vous plût pas, j'y renoncerais avec regret, mais sans murmurer...
« Le 21.
a Je puis vous jurer qu'en vous supposant au milieu de Neuchâtel, dans une grande assemblée, chez M°*«duPeyrou, jouant au tricette (?), ou dans une assemblée de savants Lausannois, au samedi de M"*« de Charrière de Bavoie, vous n'aurez pas une adéquate idea de l'ennui de cette ville. H y a quelque chose de si morne dans son aspect même, quelque chose de si froid dans ses habitants, quelque chose de si languissant dans leur intercourse together, quelque chose de si unso^ ciable dans leur manière de se voir ; ils n'ont ni intrigues de cour, ni intrigues de cœur, ni intrigues de hbertinage; il y a des femmes de la cour qui couchent avec leurs laquais ; il y a des street'toalkers qui sont à l'usage des soldats et des gentilshommes de la cour qui en veulent. 11 y a bien encore des filles entretenues que les Anglais, entre autres, logent, nourrissent et habillent pour aller tuer le temps; mais toute cette tuerie de temps est si maussade, c'est avec tant de peine qu'on parvient à le tuer tout à fait, et il a des moments d'agonie si pénibles pour son bourreau ! Il y a bien aussi tous les quinze jours un opéra italien, où trois acteurs et trois actrices, dont l'une est borgne et a une jambe de bois, nous jouent des farces auxquelles personne ne comprend rien (car il n'y a pas deux personnes qui sachent l'italien ici). Il y a aussi des remparts où il y a un pied de boue, des fossés où les égouts de la ville se déchargent des deux côtés, des sentinelles à chaque pas, et on peut s'y promener et y enfoncer à cheval jusqu'à mi-jambe. Il y a aussi des Anglais qui s'enivrent et qui jouent au pharaon.
« A propos de pharaon, j'y ai joué deux fois : j'ai perdu peu de chose; mais je crains de m'y laisser entraîner, et, pour
prévenir loule séduction, je vous envoie un engagement solennel de ne plus jouer aucun jeu de hasard ni de commerce entre hommes d'ici à cinq ans. Vous verrez tout ce que j'y atteste et tout ce que j'y prends à témoin de ma résolution. Un engagement où je consens à perdre votre amitié si je le romps, je ne le violerai sûrement pas (1).
«c Je relis ma lettre, et dans la seconde page je vois un de toutes mes forces^ à propos de mes Grecs, qui n'est malheureusement pas tout à fait vrai. J'y travaille, mais ce n'est pas de toutes mes forces, c'est languissamment. »
Au sein de cette Béotie brunswickoise^ comme il l'appelle, Bepjamin Constant ne tarde pourtant pas à faire quelque trouvaille de personnes assez distinguées. Il y rencontre, il y apprécie M. de Mauvillon, l'ami et le collaborateur de Mirabeau, « ou, pour mieux dire, le setU auteur de l'ouvrage sur la Monarchie prussienne; » M"« de Mauvillon elle-même est une femme de mérite et spirituelle. Mais bientôt il se dissipe ailleurs, il se répand; il s'applique à justifier les reproches de M«»« de Charrière. Il a beau lui écrire encore de profondes et désespérées tristesses, comme celle-ci : « Je me suis livré à une paresse mélancolique qui m'empêche de faire des visites,
(1) Voici le texte anglais de ce singulier engagement, dont nous conservons, dit M. Gaullieur, Voriginal écrit sur une carte (un valet de cœur), et dûment signé. Pour qui connaît la vie ultérieure de Benjamin Constant, la pièce a tout son prix : « By ail that is deemed honorable and sacred, by the value 1 set upou the esteem of my acquaintance, by the gratitude 1 owe to my father, by the advantages of i)irth, fortune and éducation^ which distinguish a gentleman from a rogue, a gambler and a blackguard, by the rights I bave to the friendship of habella and the share I bave in it, I hereby pledge myself, never to play at any chancegame, nor at any game, unless forced by a lady, from this présent date to the 1*> of janT 1793 : which promise if 1 break, I confess myself a rascal, a liar, and a villain, and will tamely submit to be called so by every man that meets me.
« H. B. DE Constant.
« BrunswiclL, the 49th of mtrch 4788. »
246 DEBMIEBS PORTRAITS.
et» quand j'en fais, de parler (1). En tout je suis (je ne sais si vous ne croirez p^ que je vous trompe pour mes menus plaisirs ) très-malheureux. Mais enfin la vie se passe, et mourir après s'être amusé ou s'être ennuyé dix ou vingt ans, c'est la même chose. Il y a déjà quarante-quatre jours que je suis ici, et cinquante-sept que je ne vous ai pas vue. Quajid il y en aura cent quatorze, ce sera toujours le double de gagné, et le tiers d'une année will hâve been crept through (â). Que font, à propos, vos pauvres petits orangers que vous vouliez planter? l'avez-vous fait? sont-ils venus? vivent-ils encore? Je ne veux pas en planter, moi. Je ne veux rien voir fleurir près de moi. Je veux que tout ce qui m'environne soit triste, languissant, fané (5)... » Il lui dit encore : « Adieu, vous que j'aime autant que je vous aimais, mais qui avez détruit la douceur que je trouvais à vous aimer, et qui m'avez arraché les pauvres restes de bonheur qui me rendaient la vie suppor-
(1) Il est très-certain que, dans cette première partie de sa vie, Ben> jamin Constant était volontiers taciturne : ceux qui l'avaient vu à Lausanne et même à Colombier, et qui le revirent à Paris dans Tété de 1796, ne le trouvaient pas le même homme, tant il leur parut brillant de conversation dans le salon de Mo>« de Staël, tenant tête avec entrain et saillie aux personnages divers et de tous bords qui s'y pressaient. On peut dire que jusque-là Tair et le stimulant lui manquaient. « On me demandait hier pourquoi je ne parlais pas. C*est, ai-je répondu, que rien ne m'ennuie tant que ce qu'on me dit, excepté ce que je réponds. »
(2) Cette habitude qu'a Benjamin Constant d'emprunter à l'anglais et quelquefois à l'allemand pour relever ses phrases rappelle ce qu'il dit dans Adolphe : « Les idiomes étrangers rajeunissent les pensées et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et affectées. » Il use abondamment de la recette. On sent qu'à cette période de sa vie il est entre trois langues, et comme entre trois patries ; il n'a pas encore fait son choix. Cette facilité de recourir familièrement à une langue étrangère, dès qu'elle vous offre un terme à votre convenance, est attrayante, mais elle a son écueil ; il en résulte que, lorsqu'on B'y abandonne, on néglige de faire rendre à une seule langue tout ce qu'elle pourrait donner.
(3) Ces dernières paroles pourraient servir d'épigraphe à Adolphe, qui ert; en effet, un livre triste et fané, d'une teinte grise. Je ne veux rien voir fleurir près de moi! le vœu a été rempli.
BENJAMIN CONSTANT BT MADAMB BB CHABBIBBB. 347
table. » n cherche pourtant à retrouver ces pauvres restes et à ne pas tout perdre, quoi qu'il en dise. L'aveu lui en échappe à la lettre suivante qui est de sept semaines ou deux mois tout au plus après: «9 juin 1788. Vous demandez ce que j'ai produit d'effet à la cour : je m'y suis fait quatre ennemis, entre autres deux A. S. (altesses sérénissimes), par de sottes plaisanteries dans des moments de mauvaise humeur. Je m'y suis &it sept à huit amis, mais déjeunes filles, une bonne et aimable femme, voilà tout. Les circonstances ont changé mon goût : à Paris, je cherchais tous les gens d'un certain âge, parce que. je les trouvais instruits et aimables; ici, les vieux sont ignorants comme les jeunes, et roides de plus. Je me suis jeté sur la jeunesse, et, quoi qu'on die^ je ne parle presque plus à des femmes de plus de trente ans. Au fond, quand j'y pense, tout ceci est indigne de vous et de moi : médire un peu, bâiller beaucoup, se faire par-ci par-là des ennemis, s'attacher par-ci par-là quelques jeunes filles, se voir fjEiner dans l'indolence et l'obscurité, voir jour après jour et semaine après semaine passer, Kammerjunker (i), et quoi encore? Kammerjunker, quelle occupation! Enfin vous êtes au fait. Virginibtis puerisque canto. »
Qu'il lui répète, après cela, qu'il l'aime, elle sait ce que ce mot veut dire; c'est pour d'autres qu'il chante désormais. Les confidences qui suivent ne lui laisseraient guère d'illusion, si elle était femme à en garder (2). Benjamin Constant voit beaucoup dès lors une jeune personne (Wilhelmina ou Minna) attachée à la duchesse régnante, et songe sérieusement â l'épouser ; il mêle d'une façon étrange ces espérances nouvelles aux souvenirs de fidélité qu'il prétend garder, et il
(1) Chambellan.
(2) EUe en gardait très-peu, il est le premier à l'attester : « Je veux faire rougir une personne que j*aime de sa disposition à prendre ma plus simple, ma plus na!ve pensée pour un measonge prémédité... » Une pensée naïve ! elle ne pouvait admettre en lui cela.
248 ' DEBNIBRS POBTBÂITS*
fait du tout un hommage très-bigarré à M^ de Charrière. Aiosi» après de longs détails sur sa santé, de plus en plus chétive et nerveuse : «Mon humeur, écrit-il, comme cela est tout simple, se ressent beaucoup de ces variations. Je suis quelquefois mélancolique à devenir fol , d'autres fois mieux, jamais gai ni même sans tristesse pendant une demi-heure. Si vous voyiez comme Minha me console, me supporte, me plaint, me calme, vous Taimeriez. Vous Taimez déjà, n'est-ce pas? Il y aura bientôt un an que j'arrivai à pied à huit heures du soir à Colombier, le 3 octobre 1787. J'avais de jolis moments qui m'attendaient sans que je le susse... » On se demande si c'est sans ironie qu'il poursuit de la sorte, si un nuage de germanisme, comme il arrive trop souvent en ces liaisons mixtes d'au delà du Rhin, lui dérobe à lui-môme l'indélicatesse de l'accommodement, ou s'il n'y a pas dans son fait une pointe de cruauté très-française, comme de quelqu'un qui sait trop bien son Laclos.
On n'a pas les réponses de M"*^ de Charrière, ou du moins nous n'en avons sous les yeux que quelques-unes ; ces réponses existent pourtant, elles sont en d'autres mains. Qu'y verrait-on? Nous ne croyons pas nous tromper ni même deviner trop au hasard, en affirmant que, sur un fonds d'indulgence et sous un air d'enjouement, des accents douloureux en sortiraient. Ces lettres, d'un ton parfaitement vrai, d'une impression profondément triste, seraient celles, à coup sûr, d'une femme qui parle avec un cœur généreux et froissé, d'une pauvre personne supérieure à qui l'esprit, la distinction, la sensibilité, n'ont été qu'un tourment de plus. Benjamin Constant semble lui-même reconnaître ce qu'elle souffre lorsque, dans cette lettre où il prodigue de si équivoques épanchements, il lui échappe de dire à propos des égards qui sont une triste manière de réparer : « Une cruelle expérience dont je suis bien fâché que vous soyez la victime m'a trop prouvé que des égards ne suffisent pas. » Elle souffrait de bien des manières, elle manquait de secours et d'appui dans
ses alentours, elle en venait à douter tout à fait d'elle-même : ff Tous n*avez pas comme moi ces moments où je ne sais plus seulement si j'ai le sens commun, mais encore faudrait-il ôlre connue et entendue ! » Et faisant allusion à ce qu'elle avait pu espérer d'être un moment pour lui, elle disait encore : « On ne veut pas seulement que quelqu'un s'imagine qu'il pouvait être aimé et heureux, nécessaire et suffisant à un seul de ses semblables. Cette illusion douce et innocente, on a toujours soin de la prévenir ou de la détruire. »
Certes, M'^^ de Charrière ne fut jamais pour Benjamin Constant une Ellénore; elle n'en eut jamais la prétention, je crois; son âge était trop disproportionné. Elle eut toujours assez de raison pour se dire, sans avoir besoin que d'autres le lui rappelassent, que si elle avait su garder, posséder presque durant ces six semaines le jeune M. de Constant, c'est qu'il était malade, qu'il ne pouvait se distraire ailleurs, qu'autrement il se serait vile ennuyé. Pourtant le cœur a des contradictions tellement inexplicables, qu'elle put amèrement souffrir de voir s'échapper sans retour ce qu'elle n'avait jamais ni espéré ni réclamé de lui. On peut dire de TEllénore de Benjamin Constant comme de cette Vénus de l'antiquilé, qu'elle est encore moins un portrait particulier qu'un composé de bien des traits, un abrégé de bien des portraits dont chacun a contribué pour sa part. M"*« de Charrière fut peut-être la première à lui faire entendre, même en l'étouffant, ce genre de reproche et de plainte, à lui faire comprendre celte souffrance qui tient à Tinégalité d'un nœud.
C'est à ce moment qu'un grave incident survint dans l'existence de Benjamin Constant. L'affaire de son père éclata en Hollande; nous avons déjà indiqué que M. de Constant père, accusé par des officiers de son régiment, crut devoir, dans le premier instant, se dérober par la fuite à l'animadversion et aux manœuvres de ses ennemis. Cette catastrophe soudaine, dans laquelle Benjamin se montra un fiis dévoué et ne songea plus qu'à défendre l'honneur de son nom, vint
250 BEBNIERS PORTRAITS.
troubler et empoisonner les préliminaires et les premiers mois de son mariage, qui eut lieu au commencement de 1789. Il fit le voyage de La Haye ; il s'y retrouvait en présence de la famille de M"*« de C^arrière. Celle-ci lui donna apparemment quelque conseil trop particulier, elle crut pouvoir toucher, en amie confiante et sûre, le point douloureux ; au lieu de modérer, elle irrita. Elle reçut de La Haye la lettre la plus étrange, la plus dure, la plus offensante : « Votre manière mystérieuse d'écrire m'ennuie et me fatigue ; je n'aime pas les sibylles. Il faut parler clair ou se taire; d'autant plus que j'ai à peine le temps de vous répondre et encore moins celui de vous deviner. Je n'ai rien à atténuer... La conduite de mon père, dans toutes ses parties, a été légale, excepté lorsque la force ouverte l'a écarté d'ici. Dans plusieurs points, elle a été infiniment méritoire. Si vous me disiez ce qu'on vous a raconté, je pourrais vous éclairer ; mais, avec votre affectation de brièveté que vous croyez si majestueuse, je ne puis rien vous dire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde, etc. Ce 14 septembre 1789. » La réponse ou le projet de réponse qu'elle lui adressait est sous nos yeux, sur le papier même et au revers de la lettre d'injure : a Faites-moi la grâce de me dire si vous êtes bien ingrat et bien mauvais, ou si vous n'êtes qu'un peu fou. Il se pourrait même que ce ne fût qu'une folie passagère, et en ce cas-là je la compterais pour peu de chose... » Suivent plus de détails qu'on n'en pourrait désirer. Elle garda cette réponse et ne l'envoya pas. Au jour de l'an 1 790, Benjamin Constant lui récrivit, elle fut transportée de plaisir; la correspondance se rengagea dans les mois suivants (1) ; il était marié, il était occupé à suivre ce procès pour son père, ses affaires se dérangeaient ; il répondait, après avoir reçu d'elle quelque lettre de clémence et de tristesse : «c Votre dernière lettre m*a fait grand plaisir, un plaisir mêlé
(1) Nous avons donné, à la suite de Caliste (édition de 1847), quelques lettres de M>»« de Gharrière à Benjamin Constant, dont la première se rapporte à ce moment de reprise.
BEiNJAMIN CONSTANT ET MADAME DE GHARRIÈBE. 251
d'amertume comme de raison, un plaisir qui fait dire à chaque mot : Cest bien dommage! Effectivement c'est bien dommage que le sort nous ait si entièrement et pour jamais séparés. Il y a entre nous un point de rapprochement qui aurait surmonté toutes les différences de goûts, de caprices, d'engouements qui auraient pu s'opposer à notre bonne intelligence; nous nous serions souvent séparés avec humeur, mais nous nous serions toujours réunis. C'est bien dommage que vous soyez malheureuse à Colombier, moi ici; vous malade, moi ruiné ; vous mécontente de l'indifférence, moi indigné contre la flEûblesse, et si éloignés l'un de l'autre que nous ne pouvons mettre ni nos plaintes, ni nos mécontentements, ni nos dédommagements ensemble. Enfin vous serez toujours le plus cher et le plus étrange de mes souvenirs. Je suis heureux par ma femme, je ne puis désirer même de me rapprocher de vous en m^éloignant d'elle, mais je ne cesserai jamais de dire : C'est bien dommage ! Votre idée me rend toujours une partie de la vivacité que m'ont ôtée les malheurs, la faiblesse physique, et mon long conmierce avec des gens dont je me défie. On ne peut pas me parler de vous sans que je me livre à une chaleur qui étonne ceux qui souvent ne m'en parlent que par désœuvrement ou faute de savoir que me dire. Â des soupers où je ne dis pas un mot, si quelqu'un me parle de vous, je deviens tout autre. On dit que le Prétendant, abruti par le malheur et le vin, ne se réveillait de sa léthargie que pour parler des infortunes de sa famille... (ii mai 1790). »
Quoi qu'il en soit de cette reprise, qui dure sans interruption pendant les trois années suivantes, il y a eu, depuis la lettre de La Haye, un déchirement, un accroc notable dans leur liaison. Si peu idéale, si peu riche d'illusion qu'on la fasse à aucun moment, elle achève dès lors de perdre sa lueur, elle se décolore de plus en plus; entre eux, à partir de ca jour (septembre 1789), comme entre Adolphe et Ellénorc, des mots irréparables avaient été prononcés. Pour l'observateur, pour le moraliste qui étudie curieusement le fond de^
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caractères, celui de Benjamin Constant ne se dessine sans doute que mieux ; ce mélange d'égdtsme et de sensibilité^ qui se combine dans la nature d'Adolphe pour son malheur et celui des autres, n'est plus désormais masqué par rien; il se remet à écrire à M"^® de Ghamère comme à Tesprit le plus supérieur qu'il connaisse; il lui dit tout et plus que tout, il s*analyse et se dénonce impitoyablement lui-même, il ne craint plus d'offenser en elle cette première délicatesse ni même cette pudeur de ramitié qu'il a violée une fois ; les confidences les plus étranges, les plus particulières, se multiplient et s'entrecroisent; il sait être encore aimable, encore touchant par accès> spirituel toujours (i) , mais aussi il ose avoir toute sa sécheresse, tout son ennui désolant ; il y a du cynisme parfois. Et ici ce n'est pas à lui que nous en ferons le reproche, c'est à elle pour l'avoir permis, pour avoir été philosophe et de son siècle au point d'oubUer combien elle favorisait Taridité de ce jeune cœur en se faisant la confidente de son libertinage d'esprit.
On n'attend pas des preuves, on a déjà des échantillons. Nous avons hâte d'arriver à la politique, qui va devenir sa distraction, son recours, et à laquelle il essaiera de se prendre pour s'étourdir. Comme explication nécessaire toutefois, comme image complète de sa situation malheureuse en ces années de Brunsv^ick, il faut savoir que ce premier mariage qu'il venait de contracter si à la légère tourna le plus fâcheusement du monde ; que, dès juillet 1791, il en était à reconnaître son erreur ; qu'il résumait son sort en deux mots : l'indifférence^ fille du mariage, la dépendance, fille de la pauvreté; que l'indifiTérence bientôt fit place à la haine; qu'après une année de supplice , il prit le parti de tout secouer : « On se fait un mérite de soutenir une situation qui ne convient
(1) La jolie lettre que nous avons donnée précédemment, à Tappui de ses opinions anti-religieuses d'alors, et où il parle d'un chevalier de Revel qu'il a vu à La Haye, se rapporte aux premiers temps de celte reprise (4 juin 1790).
pas ; on dirait que les hommes sont des danseurs de corde. » Le divorce était dans les lois, il y recourut; ce n'avait été qu'à la dernière extrémité : « Si elle eût daigné alléger le joug, écrivait-il, je Taurais traîné encore ; mais jamais que du mépris!... Ah! ce n'est pas l'esprit qui est une arme, c'est le caractère. J'avais hien plus d'esprit qu'elle, et elle me foulait aux pieds. » Le procès qui devait amener le divorce traîna en longueur. Le 25 mars 1793, dans son impatience d'en finir, il s'écriait : « Hymen ! Hymen ! Hymen ! quel monstre ! » Le SI mars, six jours après, en apprenant la décision, il écrivait: « Us sont rompus tous mes Uens, ceux qui faisaient mon malheur comme ceux qui faisaient ma consolation, tous, tous ! Quelle étrange faiblesse! Depuis plus d'un an je désirais ce moment, je soupirais après l'indépendance complète; elle est venue et je frissonne ! je suis comme atlerré de la solitude qui m'entoure ; je suis effrayé de ne tenir à rien, moi qui ai tant gémi de tenir à quelque chose... » Ainsi allait ce triste cœur mobile, ainsi va le pauvre cœur humain.
Il était temps, on le voit, que la politique vînt jeter quelque variété et quelque ressource , susciter un but, même factice, à travers ces misères obscures où il se consumait. Il l'aborde du premier jour avec inconséquence ; même avant 89, il est démocrate, il rêve à dix-neuf ans la république américaine et je ne sais quel âge d'or de pureté et d'égalité au delà des rners^ tandis qu'en attendant il se ruine de toute façon à Paris, qu'il pratique de son mieux le vers de Voltaire :
Dans mon printemps j'ai hanté les vauriens,
et mène la vie d'un jeune patricien assez dissolu. Ces inconséquences sont ordinaires de tout temps ; elles Pétaient surtout à la veille de 89. Sa condition à Brunswick ne fait que le rejeter plus avant dans le mépris des grands et des cours, mais elle n*est guère propre à lui rendre cette estime sérieuse et ce respect de Thumanilé qui est pourtant le fond de toute poli-
254 DEBlfIBB9 PQI^TBAITS.
tique généreuse et libérale. Son esprit nous étale tour à tour aur ce point toutes ses vicissitudes : « Je crois que je me livrerai à la botanique, écrit-il le 17 septembre i7dO, ou à quelque science de faits, La morale et la politique sont trop vagues, et les hommes trop plats et inconséquents. Tout en prenant cette résolution, je suis à taire un ouvrage politique qui doit être achevé en un mois pour de l'argent. Je me suis mis en tète qu^avec les restes de mon esprit je pourrais payer mes dettes, et j'ai fait avec un libraire Faccord de lui faire un petit ouvrage d'environ cent pages (anonyme, comme vous le sen*
tez bien) sur la révolution du BraliÂnt n Ces projets, ces
ébauches d'ouvrages démocratiques se succèdent rapidement sous sa plume et occupent ses loisirs de chambellan. Nous le retrouvons occupé plus. sincèrement à réfuter Burke dans la lettre suivante, qui est bien assez jolie pour être citée en entier; elle est de sa meilleure et de sa plus voltairieane manière. U a repris, en récrivant, ses high «ptVito, comme il dit.
« Ce 10 décembre 1190.
« Je relis actuellement les lettres de Voltaire. SavesB-vous que ce Voltaire que vous baissez était un bon homme au fond, prêtant, donnant, obligeant, faisant du bien sans cet amour-propre que vous lui reprochez tant? Mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Q s'agit qu'en relisant sa coirespondance, j'ai pensé que j'étais une grande béte et une très-grande béte de me priver d'un grand plaisir parce que j'ai de grands chagrins, et de ne plus vous écrire parce que des coquins me tourmentent. C'est-à-dire que, parce qu'on me fait beaucoup de mal, je veux m^n faire encore plus, et que parce que j'ai beaucoup d'afflictions, je veux renoncer à ce qui m'en consolerait. C'est être trop dupe. Je mène ici une plate vie, et, ce qui est pis que plat, je suis toujours un pied en l'air, ne sachant s'il ne me faudra pas retourner à La Haye, pour y répéter à des gens qui ne s'en soucient guère qu'ils sont des faus*
flaires et des scélérats. Cette perspective m*enipêche de jouir de ma solitude et de mon repos, les deux seuls biens qui me restent. Elle m'a aussi souvent empoché d'achever des lettres que j'avais commencées pour vous, lia table est couverte de ces fragments qui cmt toujours la longueur d'une page, parce qu'alors je suis obligé de m'arrêter, et quelque chienne d'idée vient à la traverse : je jette ma lettre, et je ne la reprends plus. Dieu sait si celle-ci sera plus heureuse. Je le désire de tout mon cœur. Je m'occupe à présent à lire et à réfuter le livre de Burke contre les levellers finançais. Il y a autant d'absurdités que de lignes dans ce fameux livre; aussi art-il un plein succès dans toutes les sociétés anglaises et allemandes. Il dé« fend la noblesse, et l'exclusion des sectaires, et l'établissement d'une religion dominante, et autres choses de cette nature. J'ai déjà beaucoup écrit sur cette apologie des abus, et si le maudit procès de mon père ne vient pas m'arracher à mon loisir, je pourrais bien pour la première fois de ma vie avoir fini un ouvrage. Mes Brabançons (1) se sont en allés en fumée, comme leurs modèles, et les 50 louis avec eux. Le moment de l'intérêt et de la curiosité a passé trop vite. Vous ne me paraissez pas démocrate. Je crois comme vous qu'on ne voit au fond que la fourbe et la fureur ; mais j'aime mieux la fourbe et la fureur qui renversent les châteaux forts, détruisent les titres et autres sottises de cette espèce , mettent sur un pied égal toutes les rêveries religieuses, que celles qui voudraient conserver et consacrer ces misérables avortons de la stupidité barbare des Juifs, entée sur la férocité ignorante des Vandales. Le genre humain est né sot et mené par des fripons, c'est la règle; mais, entre fripons et iHpons, je donne ma voix aux Mirabeau et aux Barnave plutôt qu'aux Sartine et aux Breteuil... Je serais bien aise de revoir Paris, et je me repens fort, quand j'y pense, d'avoir fait un si sot usage, quand
(1) 11 B*agit de ce petit euvrage rar la réroliitifii da BrabaBt dont tl parlait tout à l'htura.
2Ô6 DBBNIEBS POBTRAITS*
j'y étais, de mon temps, de mon argent et de ma santé. J'étais, n'en déplaise à vos bontés;, un sot personnage alors avec mes... et mes... etc., etc. (Il indique deux ou trois noms tie femmes,) Je suis peut-être aussi sot à présent, mais au moins je ne me pique plus de veiller, de jouer, de me ruiner, et d'être malade le jour des excès sans plaisir de la nuit. Si une fois le hasard pouvait nous réunir à l'hôtel de la Chine , dût Schabaham (1), qui est au fond une bonne femme, et M™ Suard , qui est plus ridicule et n'est pas si bonne, nous ennuyer quelquefois!... Ma lettre est une assez plate et décousue lettre, mais mon esprit n*est pas moins plat ni moins décousu. La vie que je mène m'abrutit. Je deviens d'une paresse inconcevable, et c'est à force de paresse que je passe d'une idée à l'autre. Je voudrais pouvoir me donner l'activité de Voltaire. Si j'avais à choisir entre elle et son génie, je choisirais la première. Peut-être y parviendrai-je quand je n'aurai plus ni procès ni inquiétudes. Au reste, je m'accroche aux circonstances pour justifier mes défauts. Quand on est actif, on l'est dans tous les états, et quand on est aussi paresseux et décousu que je suis, on Test aussi dans tous les états. Adieu. Répondez-moi une bonne longue lettre. Envoyez-moi du nectar, je vous envoie de la poussière, mais c'est tout ce que j'ai. Je suis tout poussière. Comme il faut finir par là, autant vaut-il commencer aussi par là. »
Il revient à tout moment sur cette idée du néant des efforts et de la volonté ; il répète de cent façons qu'il n'existe plus. Il y a des jours (comme dans la lettre précédente) où il le dit avec tant d'esprit et d'antithèses, que M"*« de Charrière a raison de lui répondre qu'elle n'en croit rien. Il le dit d'autres fois d'un ton de langueur si expressif et si abandonné (2),
(1) M»« Saurin, à laquelle ils avaient donné ce sobriquet.
(2) « ... Si je pouvais m'astreindre à suivre un régime, ma santé se remettrait, mais l'impossibilité de m*y astreindre fait partie de ma mauvaise santé ; de même que si je pouvais m'occuper de suite à un ouvrage
avec une obstination d'analyse si désespérante (1), qu'elle s'effraie pour lui et lui prodigue d'affectueux, de salutaires conseils : c N'étudiez pas, mais lisez nonchalamment des romans et de l'histoire. Lisez de Thou, lisez Tacite; ne vous embarrassez d'aucun système ; ne vous alamhiquez Vesprit sur rien, et peu à peu vous vous retrouverez capable de tout ce que vous voudrez exiger de vous. »
Certes , il avait bien dé la peine à prendre avec sérieux et d'une manière un peu suivie à la politique, à l'histoire, et à réfuter Burke sans faiblir, celui qui écrivait dans le même moment :
« Brunswick, ce 24 décembre 1790.
c ... Plus on y pense, et plus on est at a loss de chercher le ^cui hono de cette sottise qu'on appelle le monde. Je ne comprends ni le but, ni l'architecte, ni le peintre, ni les figures de cette lanterne magique dont j'ai Thonneur de faire partie. Le comprendrai-je mieux quand j'aurai disparu de dessus la sphère étroite et obscure dans laquelle il plaità je ne sais quel invisible pouvoir de me faire danser, bon gi^é, malgré? C'est ce que j'ignore ; mais j'ai peur qu'il n'en soit de ce secret comme de celui des francs-maçons, qui n'a de mérite qu'aux
intéressant, mon esprit reprendrait sa force ; mais cette impossibilité de me livrer à une occupation constante fait partie de la langueur de mon esprit. J'ai écrit il y a longtemps au mallieureux Knecht (un ami) : Je passerai comme une ombre sur la terre entre le malheur et l'eftnui / (17 septembre 1790.) »
(1) « (2 juin 1791.) ... Ce n'est pas comme me trouvant dans des circonstances affligeantes que je me plains de la vie : je suis parvenu à ce point de désabusement que je ne saurais que désirer, si tout dépendait de moi, et que je suis convaincu que je ne serais dans aucune situation plus heureux que je ne le suis. Cette conviction et le sentiment profond et constant de la brièveté de la vie me fait tomber le livre ou la plume des mains, toutes les fois que j'étudie... Nous n'avons pas plus de motifs pour acquérir de la gloire, pour conquérir un empire ou pour faire un bon livre, que nous n'en avons pour l'aire une promenade ou une partie de whist... »
25S BBBfflBllS POBTBAITS.
yeux des profanes. Je viens de lire les Mémoires dé Noailks^ par Millot, ouvrage écrit sagement, un peu longuement, mais pourtant d*une manière intéressante et philosophique. J'y ai vu que vingt-quatre millions d'êtres ont beaucoup travaillé pour mettre à la tète de je ne sais combien de millions de leurs semblables un être comme eux. J'ai vu qu'aucun de ces vingt-quatre millions d'êtres, ni l'être qui a été placé à la tête des autres millions, ni ces autres millions non plus, ne se sont trouvés plus heureux pour avoir réussi dans ce dessein. Louis XIV est mort détesté, humilié, ruiné ; Philippe V, mélancolique et à peu près fou; les subalternes n'ont pas mieux fini; et puis voilà à quoi aboutit une suite d'efiorts, du sang répandu, des batailles sans nombre, des travaux de tout genre ; et l'homme ne se met pas une fois pourtant en tête qu'il ne vaut pas la peine de se tourmenter aujourd'hui quand on doit crever demain. Thompson, Fauteur des Saisons^ passait souvent des Jours entiers dans son lit, et quand on lui demandait pourquoi il ne se levait pas : / $ee no motive ta rise, man^ répondait-il. Ni moi non plus, je ne vois de motifs pour rien dans ce monde, et je n'ai de goût pour rien. ))
Ce qui fait que Benjamin Constant est bien véritablement ce que j'ai appelé un girondin de nature, un inconséquent qui obéit non pas à des principes, mais à des instincts, et qui ne cherchera guère jamais dans les luttes publiques que de plus nobles émotions, c'est qu'il persiste, au milieu de ces dégoûts et de ces anéantissements , à être libéral et démocrate quand il est quelque chose. «Que la morale soit vague, que l'homme soit méchant, faible, sot et vil, et de plus destiné & n'être que tel, » il le croit très-habituellement , il ose récrire, et pourtant... Voici des pages beaucoup trop démonstratives de ce que nous avançons :
« Vendredi, ce 6 juillet 1791.
«... La politique, qui est la seule chose qui pique encore un
BENJAMIN CONSTANT ET MABAMB DE CHABBIÈBB. 959
peu ma ft^ible ouriûsitéf me persuade plus tous les jours ces ytétiiéB afiQigeantes. Groiriez^TOUs que les gens les plus yio* Imis dans TAssemblée nati(Hiale, ceux qui affichent le répu^ Micanisme le plus outré, sont de fait vendus à rÂutriche t Iferlin, Bazire, Guadet, Gbàbot, Yergniaud, le philosophe Condorcet (1) , sont soudoyés pour avilir TAssemblée, et les démarches incroyables dans lesquelles ils Tentraînent sont autant de pièges qu*ils lui tehdent ; ils se déshonorent pour la déshonorer. Ce Dumouriez que je croyais fbl, mais de bonne foi, est du parti des émigrés. C'est pour quelque argent qu*il a fait déclarer la guerre^ qu'il sacrifie des niillions d'hommes. Ces gueux-là ne sont pas même des scélérats par ambition, ou des enthousiastes de liberté : ils sont démagogues pour trahir le peuple. Cet excès d'infomie, dont j'u vu les preuves, m'a inspiré un tel dégoût, que je n'entends plus les mots d'huma-^ nité, de liberté, de patrie^ sans avoir envie de vomhr.«. i^
Nous continuons de démontrer le pour H eotUre en ce grand et mobile esprit du futur tribun :
« (1792.) Je crois bien qu'à deux cents lieues d'ici l'argument que je suis à Brunswick fait un effet superbe contre mon prétendu jacobinisme. Si l'on savait que je ne vais point à la cour, que je ne sors que pour me promener et pour voir Hme Mauvillon, qu'on ne m'invite jamais, qu'on ne me fait pas même faire mon service, enfin que je suis ici comme si je n'y étais pas, et que les démocrates prudents évitent de me voir de peur de passer pour jacobins, cet argument ferait peut-être moins d'effet... i»
« (17 mai 1792.) Si nous parlons de gouvernement, je crois que vous serez oontente de moi. En raisonnement, je suis
(1] n est inutile de remarquer quMI se trompe au moins pour quelques-uns de ces noms ; il subit Tinfluence des fausses informations dont on se repaissait à Brunswick; il va tout à l'heure se rétracter.
260 BERNIEBS PORTRAITS,
encore très-démocrate, il me semble que le sens commun est bien visiblement contre tout autre système ; mais Texpérience est si terriblement contre celui-ci, que si, dans ce moment, je pouvais faire une révolution contre un certain gouvernement dont vous savez que nous n'avons guèreànous louer (1), je ne la ferais pas... »
On a^ sous le Directoire, lancé contre Benjamin Constant, qui venait de se déclarer républicain en France, une imputation absurde et calomnieuse : on Ta accusé d'avoir rédigé la proclamation du duc de Brunswick ; ce sont là de ces inventions de parti comme celle de l'assassinat d'André Ghénier contre Marie-Joseph; c'est ce qu'on appelle jeter à son adversaire un chat en jambes. Or nous lisons à la date du 5 novembre 1792 : «Voilà nos armées qui s'en reviennent, non pas comme elles sont allées... Voilà Longwy et Verdun, ces deux premières et seules conquêtes, rendues aux Français, et 20,000 hommes et 28 millions jetés par la fenêtre sans aucun fruit. Quand je dis sans aucun fruit, je me trompe, car la paix va se faire, au moins entre la Prusse et la France, et c'est un grand bien... J'espère que le parti de Roland, qui est mon idole, écrasera les Marat, Robespierre, et autres vipères parisiennes... »
Nous retrouvons là Benjamin Constant revenu à son vrai point; il est girondin avec Roland, ou plutôt encore avec Vergniaud, avec Louvet, avec les moins puritains du parti; il abhorré Robespierre ; mais, même lorsqu'il voit celui-ci menaçant, il ne rend pas les armes, il ne dit pas que tout est perdu ; « Je vois beaucoup de mal (4 mai 1792), je vois une distance immense et de nombreux et profonds abîmes entre le bien et Tépoque actuelle; mais il est sûr que nous marchons. Est-ce vers le bien? je l'ignore; mais je n'en désespérerai que lorsque nous nous serons arrêtés au mal. » Remar-
(I) Celui de Berne.
BENJAMIN CONSIAMT £T MADAME DE CHARBIEBE, 261
quez ce nous par lequel il s'associe tout à fait à la France; il me semble dans tout ceci que le politique, le tribun se dégage et commence à poindre. U nous révèle beaucoup trop pourtant le secret du rôle politique dans le passage suivant. Il s'agit de je ne sais quel travail dont il avait raconté le projet à M°»« de Gharrière :
«Ce 7 juin (1792).
« ... Je vous ai déjà marqué que l'insertion ne peut avoir lieu, i» parce que Fouvrage n'est pas fait ; 3tP parce qu'il ne sera pas de nature à être inséré. Du reste, nous ne sommes pas du même avis sur les livres, et nous différons de principe. J'aimerais l'insertion pour la raison môme pour laquelle vous jie l'aimez pas. Croyez-moi, nos doutes, notre vacillation, toute cette mobilité qui vient, je le crois, de ce que nous avons plus d'esprit que les autres, sont de grands obstacles au bonheur dans les relations et à la considération , qui, si elle n'est pas toujours flatteuse, est toujours utile et trèssouvent nécessaire. Qu'est-ce que la considération? Le suffrage d'un nombre d'individus qui, chacun pris à part, ne nous paraissent pas valoir la peine de rien faire pour leur plaire, j'en conviens ; mais ces individus sont ceux avec qui nous avons à vivre. Il faut peut-être les mépriser, mais il faut les maîtriser, si l'on peut, et il faut pour cela se réunir à ce qui se rapproche le plus de nos vues, quitte à penser ce qu'on veut, et à le dire à une personne tout au plus, à vous; car si je ne vous avais pas, je n'aurais pas mis cette restriction. Nous sommes dans un temps d'orage, et quand le vent est si fort, le rôle de roseau n'est point agréable. Le rôle de chêne isolé n'est pas sûr, et je ne suis d'ailleurs pas un chêne. Je ne veux donc point être moi, mais être ce que sont ceux qui pensent le plus comme moi, et qui travaillent dans le même sens. Les partis mitoyens ne valent rien; dans le moment actuel, ils valent moins que jamais. Voilà ma profession de foi, que j'abrège, parce que je suis sûr que vous ne serez jamaia de xsl^^^
MË DBBiniBS POBTBAITS.
avis, dont je ne suis guère. Réservons cette matière pour una conversation; il est impossible de s'expliquer par lettresi Quant à l'incognito, c*est très-fort mon idée de le garder. Je serai deviné, soit, mais pas convaincu... »
Ceux qui se laissent éblouir par ces grands rôles sonores et ces représentations publifues des Gracchus et des tribuns de tous les bords et de tous les temps ne sauraient trop méditer ces tristes aveux d'un homme qui, lui aussi, a été une idole et un drapeau, le ne veux certes pas dire que tous les personnages qui obtiennent les ovations populaires soient tels, mais beaucoup le sont, et il y a une grande part de ce calcul» de cette action dans chacun, même dans les meilleurs (1).
A de certains moments, lui-même il se relève le mieux qu'il peut, il est tenté de «'améliorer, de croire à Tinspirar tion morale ; il s'écrie (i7 mai i7d2) : « ... Une longue et triste expérience m*a convaincu que le bien seul faisait du bien, et que les déviations ne faisaient que du mal, et je combats de toutes mes forces cette indifférence pour le vice et la vertu qui a été le résultat de mon étrange éducation et de ma plus étrange vie, et la cause de mes maux. Gomme elle est op-
(1) Dans eette même leUre, si pleine d'aveux, Benjamin Constant en fait un autre encore que nous ne pouvons manquer d'enregistrer au passage, bien qu'il n'ait pas trait à la politique. Souvent il s'était moqué avec M^o de Charrière de la littérature allemande ; Mme de Charrière, dans sa hardiesse d'idées, avait plutôt l'esprit français, le tour du xviii* siècle ; Benjamin Constant visait déjà au xix^, et il avait des instincts plus larges, plus flottants, plus aisément excités à toute nouveauté. « Un sujet de plaisanterie que nous aurons perdu , c'est la littérature allemande. Je l'ai beaucoup parcourue depuis mon arrivée. Je vous abandonne leurs poëtes tragiques, comiques, lyriques, parce que je n'aime la poésie dans aucune langue; mais, pour la philosophie et l'histoire, je les trouve infiniment supérieurs aux Français et aux Anglais. Ils sont plus instruits, plus impartiaux, plus exacts, un peu trop diffus, mais presque toujours justes, vrais, courageux et modérés. Vous sentez que je ne parle que des écrivains de la première classe. » Mais ce qui est plus vrai que tout, c'est qn'U n*mme la poéHe en aucune langue.
posée à mon caractère, je la vaincrai facilement. Je suis las d*éire égoïste, de persifler mes propres sentiments, de me persuader à moi-même que je n'ai plus ni Tamour du bien ni la haine du mal. Puisque avec toute cette affectation d'expérience» de profondeur, de machiavélisme, d'apathie, je n'en suis pas plus heureux, au diable la gloire de la satiété! Je rouvre mon âme à toutes les impressions, je veux redevenir confiant, crédule, enthousiaste, et faire succéder à ma vieillesse prématurée, qui n'a &it que tout décolCH'er à mes yeux, une nouvelle jeunesse qui embellisse tout et me rende le bonheur. »
Ces reprises heureuses, ces secousses de printemps passent vite ; il retombe, et la fin de cette année i792 ne nous le livre pas dans une dispositi(m plus vivante, plus ranimée: il ccMitinue de s'analyser en tous sens et de se dénoncer luimême. Il se voit à la veille de l'arrêt de divorce, il est résolu à quitter Brunswick, il flotte entre vingt projets :
« BmnsvriclL, ee 17 déeesibre 1792.
« ... Je l'ai senti à dix-huit ans, à vingt, à vingt-deux, à vingt-quatre ans, je le sens à près de vingt-six ; je dois, pour le bonheur des autres et pour le mien, vivre seul ; je puis faire de bonnes et fortes actions, je ne puis pas avoir de bons petits procédés. Les lettres et la solitude, voilà mon élément, fteste à savoir si j'irai chercher des biens dans la tourmente française ou dans quelque retraite bien ignorée. Mes arrangements pécuniaires seront bientôt faits... Quant à ma vie ici, elle est insupportable et le devient tous les jours plus. Je perds dix heures de la journée à la cour, où l'on me déteste, tant parce qu'on me sait démocrate que parce que j'ai relevé les ridicules de tout le monde, ce qui les a convaincus que j'étais un homme sans principes (i). Sans éoute tout cela est
(1) de Bont exactement les mêmes expressions qu'an d^bnt à* Adolphe : « ... Je me donnai bientôt par cette conduite une grande réputatioa dA
264 DERNIËJIS PORIKAITS.
mît faute. Blasé sur tout, ennuyé de tout, amer, égoïste, avec une sorle de sensibilité qui ne sert qu'à me tourmenter, mobile au point d'en passer pour fol, sujet à des accès de mélancolie qui interrompent tous mes plans, et me font agir, pendant qu'ils durent, comme si j'avais renoncé à tout; persécuté en outre par les circonstances extérieures, par mon père à la fois tendre et inquiet, .. . par une femme amoureuse d'un jeune étourdi, platoniquement, dit-elle, et prétendant avoir de l'amitié pour moi ; persécuté par toutes les entraves que les malheurs et les arrangements de mon père ont mises dans mes affaires, comment voulez-vous que je réussisse, que je plaise, que je vive?...»
Il deviendrait fastidieux d'assister plus longuement à ces vicissitudes sans terme, mais on n'aurait pas sondé tout Tbomme si nous en avions moins dit. Nous serons rapide sur ce qui nous reste à parcourir, bien que les ressources de cette correspondance ne soient pas moindres en avançant et qu'elles renaissent volontiers à chaque page. Nous trouvons Benjamin Constant à Lausanne, en juin 93 ; il y revint avec une véritable joie; il s'étonnait de se sentir attiré vers ce beau lac et vers ces montagnes. « Il serait singulier, disait-il, et pourtant je le crois presque, que moi qui ai toujours mis une sorte de vanité à détester mon pays, je fusse atteint du heimweh (1). m n revoit tout d'abord M°»« de Charrière; mais l'idéal des jours anciens ne se recommence jamais ; ce rapprochement ne se passe point sans des brouilleries nouvelles, des explications, des refroidissements à perte de vue; on assiste aux derniers sanglots d'une amitié vive qui s'éteint, ou, pour parler plus poliment, qui s'apaise pour se régler finalement dans une af-
légèreté, de persiflage, de méchanceté... On disait que j'étais un homme immoral, un homme peu sûr : deux épiihètes heureusement inventées pour insinuer les faits qu'on ignore, et laisser deviner ce qu'on ne sait pas. »
(1) Le mal du pays.
fectueuse indifférence. Il revoit sa famille, ses tantes et ses cousines, qui le traitent comme un très-jeune bomme sans conséquence; il les laisse dire et les raille; il raille les Lausannois comme il a fait les Brunswickois ; il ne ménage pas à la rencontre les émigrés français qu'il trouve installés partout comme chez eux : aucun de leurs ridicules ne lui échappe, et il n*a pas de peine à se garantir de leurs opinions. Sa ligne girondine s'établit et se dessine de plus en plus : il s'obstine à croire une république possible sans la Terreur, et il ne veut des recettes de restauration à aucun prix. Les Mallet du Pan, les Ferrand, ne isont en rien ses hommes, et plus d'une de ses lettres s'exprime sur leur compte assez plaisamment (i). Pressé pourtant, persécuté de nouveau par sa famille, il repart en novembre pour cet éternel Brunswick. Arrêté à la frontière allemande par les opérations militaires, il est heureux d'un prétexte et s'en revient. 11 ne se remet en route pour l'Allemagne qu'en avril 1794, et arrive encore une fois à sa destination ; mais cette condition de domesticité princière lui est devenue trop insupportable, il jette sa clef de chambellan, et le voilà décidément libre et de retour à Lausanne dans l'été de cette même année. C'est durant cç dernier séjour seulement, le 19 septembre, qu'il rencontre pour la première fois M™« de Staël, ou du moins qu'il fait connais-
(1) « Je ne comprends pas bien, écrit-il, ce que vous voulez dire par votre incertitude entre Ferrand et Mallet. Je suis très-décidé, moi, et le choix ne m'embarrasse pas, car je ne veux ni de Tun ni de l'autre. Grâce au ciel, le plan de Ferrand est inexécutable. Si par le malade vous entendez la royauté, le clergé, la noblesse, les riches, je crois bien que Témétique de Ferrand peut seul les tirer d'affaire ; mais je ne suis pas tkché qu'il n'y ait pas d'émétique à avoir. Je ne sais pas quel est le plan de Mallet. Peut-être est-ce ma faute. Je sais qu'en détail U conseille une annonce de modération, fûi-ce, dit-il, par prudence! mots qui ont un grand sens, mais qui certes ne sont pas prudents. Enfin je désire que Mallet et Ferrand, Ferrand et Mallet, soient oubliés, la Convention bientôt détruite, et la république paisible. Si alors de nouveaux Marat, Robespierre, etc., etc., viennent la troubler et qu'ils ne soient pas aussitôt écrasés qn'aperçus,j'abandonnerhumanité et j'abjure le nom d'homme. »
S06 DBBNIBRS P0BTBAIT9C
sance avec elle. Il avait conçu quelques préventions contre sa personne, contre son genre d'esprit, et obéissait en cela aux suggestions de M'"^^ de Gbarrière, qui était alors en froid avec l'ambassadrice^ comme elle rappelait (i). Une lettre de Benjamin Constant à W^ de Gharrière, puMiée par la Revue Suisse (2), a donné le récit de cette première rencontre, de ces premiers entretiens ^ il ne s'y montre pas encore revenu de ses impressions antérieures : « 50 septembre 179il... Mon Toyage de Coppet a assez bien réussi, le li'y ai pas trouvé M"' de Staël, mais Yeà rattrapée en route, me suis mis dans sa voiture, et ai fait le chemin de Nyon ici (k Lausanne) avec elle, ai soupe, déjeuné, dtné, soupe, puis encore d^euné avec elle, de sorte que je Tai bien vue et surtout entendue. Il nie semble que vous la jugez un peu sévèrement. Je la crois trèsactive, très-imprudente> très-parlante, mais bonne, confiante, et se livrant de bonne foi. Une preuve qu'elle n'est pas uniquement une machine parlante, c'est le vif intérêt qu'elle prend à ceux qu'elle a connus et qui souffrent. Elle vient de réussir, après trois tentatives coûteuses et inutiles, à sauver des prisons et à faire sortir de Finance une femme, son ennemie, pendant qu'elle était à Paris, et qui avait pris à tâche de faire éclater sa baine pour elle de toutes les manières. C^est là plus que du parlage. Je crois que son activité est un besoin autant et plus qu'un mérite ; mais elle remploie à faire du bien... » Ce qu'il y a d'injuste, de restrictif dans ce premier récit se corrige généreusement, trois semaines après, dans la lettre suivante, qui nous rend son Impression tout entière, et qui mérite d'être connue, parce qu'elle a en elle un accent d'élévation et de franchise auquel tout ce qui précède nous a peu accoutumés, parce qu'aussi elle représente
(t) On trouve dam TéditioD de CalitU (Paris, 1845), à la fin da tolume, quelques lettres tout aimables de !!•>« de Staâ à M"* de Gharrière, qui prouvent bien que la froideur entre elles deux Tint d'un seul eôté.
(2) N* du 16 mars 1844.
BENJAMIN CONSTANT BT HADAMB DB CHABBIÈBB. S67
avec magnifioence et précision, en face d'une personne incré-^ dule, ce que presque tous ceux qui ont approché M"^* de Staël ont éprouvé. Qu'on ne demande pas au témoin qui parle d'elle d*ètre tout à fait impartial, car on n'était plus impartial dès qu'on l'avait beaucoup vue et entendue.
« Lausanne, ce 21 octobre 1794.
c ... Il m'est impossible d'être aussi complaisant pour vous sur le chapitre de M"^* de Staël que sur celui de M. Delaroche. Je ne puis trouver malaisé de lui jeter ^ comme vous dites» quelques éloges. Au contraire, depuis que je la connais mieux, je trouve une grande difficulté à ne pas me répandre sans cesse en éloges, et à ne pas donner à tous ceux à qui je parle le spectacle de mon intérêt et de mon admiration, l'ai rarement vu une réunion pareille de qualités étonnantes et attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, d'abandon dans la société intime. C'est la seconde femme que j'ai trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu être un monde à elle seule pour moi : vous savez quelle a été la première. M^ de Staël a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime que dans le monde; elle sait parfaitement écouter, ce que ni vous ni moi ne pensions; elle sent l'esprit des autres avec autant de plaisir que le sien ; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingénieuse et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin c'est un être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre peut-être un par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bcmheur. »
Ce qui frappe d'abord ici, c'est combien le ton difière de celui de tant de pages précédentes : on entre dans une sphère nouvelle; il y a dignité, élévation. Le dirai-je? ces (\viai\\^
268 DEUNIERS POHTilAlTS.
sont précisément ce qui manquait à la relation de Benjamin Constant et de M"« de Charrière. L'excès d'analyse, la facilité de médisance et d'ironie, une habitude d'incrédulité et d'épicuréisme, venaient corrompre à tout instant ce que cette influence pouvait avoir d'affectueux et de bon ; M™® de Charrière était le xvm^ siècle en personne pour Benjamin Constant ; il rompit à un certain moment avec elle et avec lui. Homme singulier, esprit aussi distingué que malheureux, assemblage de tous les contraires, patriote longtemps sans patrie, initiateur et novateur jeté entre deux siècles, tenant à l'un, à l'ancien, par les racines, hélas ! et par les mœurs, visant au nouveau par la tête et par les tentatives, il fut heureux qu'à une heure décisive, un génie cordial et puissant, le génie de l'avenir en quelque sorte, lui apparût, lui apprit le sentiment, si absent jusqu'alors^ de l'admiration, et le tirât des lentes et misérables agonies où il se traînait. Il eût été guéri à coup sûr par ce bienfaisant génie, s'il eût pu l'être ; il fut convié du moins et associé aux nobles efforts ; il put se créer et poursuivre le fantôme, parfois attachant, d'une haute et publique destinée.
Les opinions politiques de Benjamin Constant durant cette fin d'année 1794 se poussent, s'acheminent de plus en plus dans le sens indiqué, et concordent parfaitement avec celles qu'il produira deux ans plus tard, en 96, dans ses premières brochures :
<c La politique française, écrit-il agréablement à M"« de Charrière (14 octobre 1794), s'adoucit d'une manière étonnante. Je suis devenu tout à fait talliéniste, et c'est avec plaisir que je vois le parti modéré prendre un ascendant décidé sur les jacobins. Dubois-Crancé, en promettant la paix dans un mois, si l'unanimité pouvait se rétablir dans l'assemblée, et Bourdon de l'Oise, en appelant la noblesse une classe malheureuse et opprimée qui a eu des torts, mais qui doit s'attacher à la république, oublier ses ressentiments.
reprendre de Ténergie, m'ont fait une impression beaucoup plus douce que je ne Faurais attendu d'un démocrate défiant et féroce tel que je me piquais de Têtre. Je sens que je me modérantise, et il faudra que vous me proposiez anodinement une petite contre-révolution pour me remettre à la hauteur des principes... Si la paix se fait, comme je le parie, et que la république tienne, comme je le désire, je ne sais si mon voyage en Allemagne ne sera pas dérangé de cette affaire-là, et si je n'irai pas voir, au lieu des stupides Brunswickois et des pesants Hambourgeois, les nouveaux républicains,
Ce peuple de héros et ce sénat de s^es ! »
n fit en effet le voyage de Paris dans le courant de i 795; il y était pendant Tété de i796. Nous rejoignons ici le début du piquant article de M. Loève-Yeimars. Benjamin Constant n'a pas vingt-neuf ans ; il passe au premier abord pour un jeune Suisse républicain et très-candide, il vient de perdre à peine son air enfantin. Quelques lettres d'un émigré rentré et ami de M™« de Charrière nous le peignent alors sous son vrai jour extérieur; nous savons mieux que personne le dedans :
« Paris^ 1 1 messidor.
« J'ai vu notre compatriote Constant (i); il m'a comblé d'amitiés... Vous avez vu de son ouvrage dans les nouvelles politiques du 6, 7, 8 messidor... Benjamin est de tous les muscadins du pays le plus élégant sans doute (S). Je crois que cela est sans danger pour sa fortune. On fait bien des
(1) L*émigré qui écrit ces lettres à M^e de Charrière s'était fait naturaliser en Suisse ; c'est pour cela qu'il dit notre compatriote.
(2) Tant qu'avait duré la tendre relation de Benjamin Constant avec M^Be de Charrière, la toilette n'avait guère été un article de rigueur ; elle lui passait volontiers le négligé. Lorsque plus tard elle le vit devenir muscadin, elle lui dit un jour tristement : « Benjamin, vous faites votre toilette, vous ne m'aimez plus ! »
S76 BBBlflBBS POHTBAITS»
cbo666 avec un louis de Lausanne quand il vaut 800 francs, et que les denrées ne sont goint en raison de la valeur de Tor... Il me parait conserver ici la môme existence d'esprit que M. Huber lui avait vue à Lausanne^ Il ne dit rien. On ne le prend pourtant pas pour un sot... TomX eela voit beau* coup un jeune Rioutfe, qui est auteur des Mémoires d'un DéUnu, qui ont eu delà célébrité. Ce Qiouffe est extrêmement aimable... Benjamin est logé dans la rue du Colombiers j*ai cru voir dans œ cboi)^ un souvenir sentimental. »
« 23 messidor.
« L'aimable )eunè hOînme ! car il est vraiment aimable,
vu avec beaucoup de monde. Le salon de Tambassade lui vaut mieux que le petit cabinet de Colombier. Quand on est entouré de beaucoup, on veut plaire à beaucoup et on plait beaucoup plus. Vous ne serez pas fâcbé contre moi, n'est-ce pas? Si vous n^étiez pas si sauvage» que vous voulussiez ras-*sembler dans votre cabinet vingt-cinq personnes, que l'un fût girondin, l'autre thermidorien , l'autre platement aristocrate, l'autre constitutionnel, un autre jacobin, dix autres rien, alors j*aimerais à voir Constant écouté de tous à Colombier et goûté partons. Le salon d'ici lui va mieux. S*il n'y passait que deux heures par jour, il serait pour lui la meilleure étude. Mais, hélas ! il y passe dix-huit heures, il ne vit plus que dans ce salon, et le salon le fatigue, il n'en peut plus. Sa santé se délabre, son physique si grêle souffre déjà; cette taille, qui était tout à coup devenue élégante, reprend aujourd'hui cette courbure que M"<^ Moulât (1) a si bien saisie. Il dit qu'il pense à la retraite : il soupire après la douce solitude de l'Allemagne Je sors de chez lui. J'ai mangé des cerises avec
lui, il s'est endormi au milieu de notre déjeuner. Nous
avons reparlé de la soirée d'hier et de ce Riouffe dont je vous ai déjà parlé. Il est impossible d'avoir plus d'esprit que ce
(1) Elle faisait fort bien les silhouettes.
BENJAMIN CONSTANT ET BIABAMB BE GHABBliBS. 2^71
jeime bomme et une expression plus heureuse. Ce jeune liomme a été persécuté comme girondin, et il est l'admirateur zélé des grands talents qu'a produits ce parti. Il disputait avec un constituant sur le mérite de la gironde. Le c(»isti-* tuant, comme de raison, Tattaquait, mais sans raison lui refusait de grands talents. Tout cela voulait dire : l*ai plus de talent que vous, monsieur le girondin.— Riouffe, au milieu d'une discussion très-orageuse, a ainsi analysé les révolutions de France depuis cinq ans: — «Il y a eu en France trois
< révolutions : une contre les privilèges, vous Favex flûte; « une contre le trône, nous Tavons faite; une contre Tordre <c social, elle fut Touvrage des jacobins, et nous les avons
< terrassés. Vous ébranlâtes le trône et n'eûtes pas le courage « de le renverser. Nous soutenions Tordre social et nous la « rétablissons. »
L'excellent Riouffe se donne à lui et à ses amis un rôle qui pourra bien paraître un peu flatté : on assiste là, du moins» aux conversations du jour et au premier début de Benjamin Constant dans le monde politique; il fit ses premières armes de publiciste durant cet été de i796, et lança la brochure intitulée De la Force du Gouvernement actuel et de la Nécessité de S'y rallier. On y trouverait bien de Tingéuieux et aussi du sophisme ; nous sommes trop dans le secret pour ne pas en trouver avec lui. J'aime mieux y noter une sorte de sincérité relative, un accord incontestable entre les opinions qu'il y professe et celles qu*il fomentait depuis quelques années. Il était de retour en Suisse au commencement de septembre ; mais nous n'avons plus à le suivre désormais. Pour clore le chapitre de sa relation avec M"**" de Gbarrière, il suffira d'ajouter que celle-ci lui pardonna toujours, lui écrivit jusqu'à la fin (elle mourut en décembre i805); il lui répondait quelquefois. Elle recevait ses lettres avec un plaisir si visible, que cela faisait dire à une personne d'esprit présente : Certains fils sont fins et deviennent imperceptibles, cependant ils ne rompent
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pas. Il se mêlait bien à ce commerce prolongé un peu de lit*' térature, au moins de sa part à elle, quelques commissions pour ses ouvrages; elle le chargeait de lui trouver à Paris un libraire. U y réussissait de temps en temps, il lui arrivait d'autres fois de garder ou de perdre les manuscrits.
La dernière lettre de lui à elle que nous ayons sous les yeux est du 26 mars i796, à la veille de son départ pour la France ; elle se termine par ces. mots et comme par ce cri : « Adieu, vous qui avez embelli huit ans de ma vie, vous que je ne puis> malgré une triste expérience, imaginer contrainte et dissimulante, vous que je sais apprécier mieux que personne ne vous appréciera jamais. Adieu, adieu (i) ! x>
Nous n'avons pas besoin d'excuses, ce semble, pour avoir si longuement entretenu le lecteur d'une relation si singulière et si intime, pour avoir profité de la bonne fortune qui nous venait, et des lumières inattendues que cette correspondance projette en arrière sur les origines d'une existence célèbre. Benjamin Constant n'est plus à connaître désormais; il sort de là tout entier, confessant le secret de sa nature même : Habemus confitentem reum. On se demande, on s'est demandé sans doute plus d'une fois comment, avec des talents si érainents, une si noble attitude de tribun, d'écrivain spiritualiste et religieux, de vengeur des droits civils et politiques de l'humanité, avec une plume si fine et une parole si éloquente, il manqua toujours à Benjamin Constant dans l'opinion une certaine considération établie, une certaine valeur et consistance morale, pourquoi il ne fut jamais pris au sérieux autant que des hommes bien moindres par l'esprit et par les services rendus. On peut répondre aujourd'hui en parfaite certitude : C'est que tout cet édifice public si brillant, si orné, était au fond destitué de principes, de fondements; c'est que le tout était bâti sur l'amas de poussière et de cendre
(I) La Bibliothèque universelle de Genève des années 1847 et 1848 a donné depuis, in extenso, beaucoup de ces Lettres dont on vicnl d'avoir l'extrait et I*esprit.
BBNJAHIN CONSTANT ET MADAMB DE GHABRIÈRE. 273
que nous avons vu. Il passa sa vie à faire de la politique libérale sans estimer les hommes, à professer la religiosité sans pouvoir se donner la foi, à chercher en tout Témotion sans atteindre à la passion. Il assista toujours par un coin moqueur au rôle sérieux qui s'essayait en lui; le vaudeville de parodie accompagnait à demi- voix la grande pièce; il se figurait que Fun complétait l'autre ; il avait coutume de dire, et par malheur aussi de croire, qu'une vérité n*est complète que quand on y a fait entrer le contraire. Il y réussit trop constamment; de là, malgré de nobles essors et des secousses généreuses, une ruine intime et profonde. Il a le triste honneur d'offrir le type le plus accompli de ce genre de nature contradictoire, à la fois sincère et mensongère, éloquente et aride, chaleureuse et terne, romanesque et anti-poétique, insaisissable vraiment: telle qu'elle est, on n'en saurait citer aucune de plus distinguée et de plus rare. C'est bien moins le blâmer avec dureté que nous voulons en tout ceci, que l'étudier moralement et pousser jusqu'au bout l'exemple. Il a commencé à le retracer, nous achevons. Qu'on relise maintenant Adolphe.
15 avril 1844.