EN MÉMOIRE
d'uENRI-BENJAHIN de GONSTANT-REBECQUEy
Né à Lausanne en Suisse, Le 25nov. 1767(2).
Mort À , dans le comté
de
en Angleterre, Le septembre 1787.
D'un bâtiment fragile imprudent conducteur, Sur des flots inconnus je bravais la tempête.
(1) Campagnes près de Lausanne, appartenant alors à la famille Constant.
(2) Benjamin Constant, comme bien des gens, se trompait sur la date précise de sa naissance. Voici ce qu*on lit dans les registres de l'état civil
198 DEBNIEBS POBTBAITS.
La foudre grondait sar ma tête.
Et je récoutais sans terreur.
Mon vaisseau s'est brisé, ma carrière est finie. J'ai quitté sans regret ma languissante vie. J'ai cessé de souffrir en cessant d'exister. Au sein même du port j'avais prévu Forage ;
Mais, entraîné loin du rivage, Â la fureur des vents je n'ai pu résister.
J'ai prédit l'instant du naufrage,
Je l'ai prédit sans pouvoir l'écarter.
Un autre plus prudent aurait su l'éviter.
J'ai su mourir avec courage,
Sans me plaindre et sans me vanter.
« Pas tout à fait sans me vanter pourtant, madame; voyez l'épitaphe.t.
« Â vingt-deux milles de Kendal, Lancaster, 1*" septembre.
<( Mes plans d'Amérique, madame, sont plus combinés que jamais. Si je ne me marie ni ne me pends cet hiver, je pars au printemps. J'ai parlé à plusieurs personnes au fait. Je compte aller sérieusement chez M. Adams (1), avant de quitter Londres, prendre encore de nouvelles informations ; et si le démon de la contrainte et de la défiance ne veut pas quitter mon pauvre Désert, je lui céderai la place (2). — J'emprun-
de Lausanne : « Benjamin Constant, fils de noble Juste Constant, citoyen de Lausanne et capitaine au service des États-Généraux, et de feu madame Henriette de Chandieu, sa défunte femme, né le dimanche 25 octobre, a été baptisé en Saint-François, le 11 novembre 1767, par le vénérable doyen Polier de Bottens, le lendemain de la mort de madame sa mère. » Ainsi, Benjamin Constant, orphelin de mère, pouvait dire avec Jean-Jacques Rousseau : « Ma naissance fut le premier de mes malheurs. » On sent trop, en effet, qu'à tous deux la tendresse d'une mère leur a manqué.
(1) Le célèbre John Adams était alors en mission à Londres pour les États-Unis.
(2) Les ennuis domegUques de Benjamin Constant provenaient en grande partie de sa belle-mère.
terai d'une de mes parentes, qui m'a déjà prêté souvent et qui m'offre encore davantage (ce n'est pas madame de Severy), huit mille francs, si elle les a, et je me ferai farmer dans la Virginie. N'est-il pas plaisant que je parle de huit mille francs, quand je n'ai pas six sous à moi dans le monde?
Sur mon grabat je célébrais Glycère, Le jus divin d'un vin mousseui ou grec. Bavant de Teau dans un vieux pot à bière.
Je cite tout de travers (1) ; mais une de vos aimables qualités est d'entendre tout bien, de quelque manière qu'on parle. Je défigure encore cette phrase, et c'est bien dommage. — Si vous vous rappelez son auteur, c'est ma meilleure amie et la plus aimable femme que je connaisse (â). Si je ne me rappe* lais votre amour pour la médisance, je me mettrais à la louer. Pardon, madame, — revenons à nos moutons, — c'est-à-dire à notre prochain, que nous croquons comme des loups.
« Même date, au soir.
« Je relis ma lettre après souper, madame, et je suis honteux de toutes les fautes de style et de français ; mais souvenez-vous que je n'écris pas sur un bureau bien propre et bien vert, pour ou auprès d'une jolie femme ou d'une femme autrefois jolie (3), mais en courant, non pas la poste, mais les grands chemins, en faisant cinquante-deux milles, comme aujourd'hui, sur un malheureux cheval, avec un mal de tête effroyable, et n'ayant autour de moi que des êtres étranges et étrangers, qui sont pis que des amis et presque que des papcnts... »
C'est assez de ce début; on en a plus qu'il n'en faut pour
(1) Voir le Pauvre Diable de Voltaire, d'où il tire sa réminiscence.
(2) La phrase défigurée est de M«>« de Charrière.
(3) Ceci a bien l'air d'une épigramme échappée par la force de l'habitude. Mme de Charrière aurait pu être la mère de Benjamin Constant.
200 DBBNIEBS POATBAITS.
savoir le ton ; Benjamin Constant continue de ce train railleur durant bien des pages, durant quinze grandes feuilles in-folio. Sa caravane pourtant tire à sa fin ; il ne se tue pas, il ne meurt pas de fatigue ; il arrive par monts et par vaux chez un ami de son père, qui lui refait la bourse et le remet sur un bon pied, sa monture et lui. Bref, dans une dernière lettre datée de Londres, du 12 septembre, il annonce à M"»® de Charrière, par des vers détestables (il n'en a jamais fait que de tels], qu'en vertu d'un compromis signé avec son père, il va partir pour la cour de Brunswick, et y devenir quelque chose comme lecteur ou chambellan de la duchesse; mais il passera auparavant par le canton de Vaud et par Colombier, ce dont il a grand besoin, confesse-t-il un peu crûment; car, à la suite de ce beau voyage sentimental, il lui faut refaire tant soit peu sa santé et son humeur.
Ce qui a dû frapper dans ces premières lettres, c'est com-* bien Tesprit de moquerie, l'absence du sérieux, Texaltation factice, et qui tourne aussitôt en risée, percent à chaque ligne : nulle part, un sentiment ému et qui puisse intéresser, même dans son égarement ; nulle part, une plainte touchante, un soupir de jeune cœur, même vers des chimères; rien de cet amour de la nature qui console et repose, rien de ce premier enchantement où Jean-Jacques était ravi, et qu'il nous a rendu en des touches si pleines de fraîcheur. Adolphe, Adolphe, vous commencez bien mal ; tout cela est bien léger, bien aride, et vous n*avez pas encore vingt ans (i)\
Il est de retour en Suisse au commencement d'octobre 1787. Je crois bien qu'avant de se rendre à Lausanne il passa (et je lui en sais gré) par Colombier : il y aniva à ptcd, à huit
(1) A vingt ans, Benjamin Constant se considérait déjà comme bien blasé, bien vieux, et il lui échappait quelquefois de dire : Quand y avais seize ans^ reportant à cet âge premier ce qu'on est convenu d'appeler la jeunesse. Et puisque nous en sommes ici à ses lettres, nous nous reprocherions de ne pas en citer une écrite par lui, à Tâge de douze ans, à sa grand'mère, pendant qu'il était à Bruxelles avec son gouverneur. M. Vi-
BEffJAMIN CONSTANT ET MADAME DE CHABRIÈRE. 201
heures du sotr, le 5 octobre 1787; lui-même a noté presque religieusement cet anniversaire. Le lendemain 4, il était à Lausanne, et il écrit aussitôt : « Enfin m'y voici, je comptais f vous écrire sur ma réception, mes amis, mes parents; mais f on me donne une commission pour vous, madame, et je n'ai
net l'a donnée dans les premières éditions de son excellente Chrestoma-' Ikk, mais il Ta supprimée, je me demande pourquoi, dans la dernière. Cette lettre est très-peu connue en France; elle peint déjà le Benjamin tel qu*il sera un jour, avec sa légèreté, sa mobilité d'émotions, ses instinets de joueur et de moqueur, et aussi avec toute sa grâce. La voici :
« Bruxelles, 49 novembre 4779.
« J'avais perdu toute espérance, ma chère grand*mère; je croyais que vous ne vous souveniez plus de moi, et que vous ne m'aimiez plus. Votre lettre si bonne est venue très à propos dissiper mon chagrin , car j'avais le cœur bien serré ; votre silence m'avait fait perdre le goût de toat, et je ne trouvais plus aucun plaisir à mes occupations, parce que dans tout ce que je fais j'ai le but de vous plaire, et, dès que vous ne voos souciez {sic) plus de moi, il était inutile que je m'applique [sic). Je disais : €e sont mes cousins qui sont auprès d^ma grand'mère qui m'effacent de sou souvenir ; il est vrai qu'ils sont aimables, qu'ils sont colonels, capitaines, etc., et moi je ne suis rien encore : cependant je l'aime et la chéris autant qu'eux. Vous voyez , ma chère grand'mère, tout le mal que votre silence m'a fait : ainsi, si vous vous intéressez à mes progrès, si vous voulez que je devienne aimable, savant, faites-moi écrire quelquefois, et surtout aimez-moi malgré mes défauts ; vous me donnerez du courage et des forces pour m'en corriger, et vous me verrez tel que je veux être, et tel que vous me souhaitez. Il ne me manque que des marques de votre amitié ; j'ai en abondance tous les autres secours, et j'ai le bonheur qu'on n'épargne ni les soins ni l'argent pour cultiver mes talents, si j'en ai, ou pour y suppléer par des connaissances. Je voudrais bien pouvoir vous dire de moi quelque chose de bien satisfaisant, mais je crains que tout ne se borne au physique ; je me porte bien et je grandis beaucoup. Vous me direz que, si c'est tout, il ne vaut pas la peine de vivre. Je le pense aussi, mais mon étourderie renverse tous mes projets. Je voudrais qu'on pût empêcher mon sang de circuler avec tant de rapidité, et lui donner une marche plus cadencée ; j'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet : je joue des adagio^ des largo, qui endormiraient trente cardinaux. Les premières mesures vont bien, mais je ne sais par quelle magie les airs si lents finissent toujours par devenir des prestissimo. Il en est de même de la danse ; le menuet se termine toujours par quelques gambades. Je crois» ma chère grand'mère, que ce mal est iocurable, et qu'il résistera à la raison même; je devrais
<c qu'un demi-quart d'heure à moi. Mon oncle, sachant que « M. de Saïgas (i) doit venir enfin chercher sa femme (2), vou- « drait que vous vinssiez avec lui. Vous trouveriez, dit-il, « une famille toute disposée à vous aimer, à vous admirer, « et, ce qui vaut mieux, le plus beau pays du monde. Mon <!c manoir de Beausoleil est bien petit; mais si vous venez
en avoir qaelque étincelle, car j*ai douze ans et quelques jours ; cependant je ne m'aperçois pas de son empire : si son aurore est si faible, que sera-t-elle àyingt-cinq ans? Savez-vous, ma chère grand' mère, que je Tais dans le grand monde deux fois par semaine ? J'ai un bel habit, une épée, mon chapeau sous le bras, une main sur la poitrine, l'autre sur la hanche ; je me tiens bien droit, et je fais le grand garçon tant que je puis. Je vois, j'écoute, et jusqu'à ce moment je n'envie pas les plaisirs du grand monde. Ils ont tous l'air de ne pas s'aimer beaucoup. Cependant le jeu et Tor que je vois rouler me causent quelque émotion. Je voudrais en gagner pour raille besoins que Ton traite de fantaisies. A propos d'or, j'ai bien ménagé les deux louis que vous m'avez envoyés l'année dernière, ils ont duré jusqu'à la foire passée ; à présent il ne me manque qu'un froc et de la barbe pour être du troupeau de saint François ; je ne trouve p|s qu'il y ait grand mal : j'ai moins de besoins depuis que je n'ai plus d'argent. J'attends le jour des Rois avec impatience. On commencera à danser chez le prince-ministre tous les vendredis. Malgré tous les plaisirs que je me propose, je préférerais de passer quelques moments avec vous, ma chère grand'mère : ce plaisir-là va au cœur, il me rend heureux, il m'est utile. Les autres ne passent pas lus yeux ni les oreilles, et ils laissent un vide que je n'éprouve pas lorsque J'ai été avec vous. Je ne sais pas quand je jouirai de ce bonheur ; mes occupations vont si bien qu'on craint de les interrompre. M. Duplessis vous assure de ses respects; il aura l'honneur de vous écrire. Adieu, ma chère, bonne et excellentissime grand'mère; vous êtes l'objet continuel de mes prières. Je n'ai d'autre bénédiction à demander à Dieu que votre conservation. Aimez-moi toujours, et faites-m'en donner l'assurance. >» — On se demande involontairement, après avoir lu une telle lettre, s'il est bien possible qu'elle soit d'un enfant de douze ans. Quoi qu'on puisse dire, elle ne fait, pour le ton et pour le tour d'esprit, que devancer les nôtres, qui semblent venir exprès pour la conûrmer.
(1) Le baron de Saïgas, gentilhomme protestant de la maison de Pelct, dont les ancêtres avaient quitté la France à la révocation de l'Édit de Nantes ; il avait passé des années à la cour d'Angleterre en qualité de gouverneur d'un des jeunes princes de la maison de Hanovre. Retiré à Roile, dans le pays de Vaud, il y vivait étroitement lié avec M. de Charrièrc.
(2) La femme de M. de Gonstanti la générale de Coostuat, cornue oo àiMit.
« avec M. de Saïgas, je vous demande la préférence sur mon « oncle et sur sa résidence plus confortable ; je le lui ai déjà « déclaré. Ce n'est qu'une petite course, et si vous voulez « m'admettre pour votre chevalier errant, nous retournerons « ensemble à Colombier. » — M°« de Charrière vint en efifet, et emmena au retour le jeune Constant, ou du moins celui-ci Talla rejoindre. Ces deux mois de séjour, de maladie, de convalescence, auprès d'une personne supéheure et affectueuse, semblèrent modifier sa nature et lui communiquer quelque chose de plus calme, de plus heureux. Par malheur, Taridité des doctrines gâtait vite ce que la pratique entre eux avait de meilleur, et on achevait, en causant, de tout mettre en poussière dans le même temps qu'on réussissait à se faire aimer. M™® de Charrière écrivait alors ses lettres politiques sur la révolution tentée en Hollande par le parti patriote, et Benjamin Constant, par émulation, se mit à tracer la première ébauche de ce fameux livre sur les religions qu'il fut près de quarante ans à remanier, à refaire, à transformer de fond en comble. L'esprit dans lequel il le conçut alors n'était autre que celui du xviii^ siècle pur, c'est-à-dire un fondsd'incrédulilé et d'athéisme que l'ambitieux auteur se réservait sans doute de rafîiner. On ht dans une lettre de M™* de Charrière d'une date postérieure quelques détails singuliers sur cette composition primitive : « Après mon retour de Paris, dit-elle, « fâchée contre la princesse d'Orange, j'écrivis la première t( feuille des Observations et Conjectures politiques, puis vin- « rent les autres ; j'exigeais de l'imprimeur qu'il les envoyât, « l'une après l'autre, à mesure qu'il les imprimait, à M. de « Saïgas, à M. Van-Spiegel, à M. Charles Bentinck. Je voulais « qu'on les vendît à Paris comme tout autre ouvrage pério- « dique (1). Benjamin Constant survint, il me regardait écrire, « prenait intérêt à mes feuilles, corrigeait quelquefois la poncc( tuation, se moquait de quelques vers alexandrins qui se
(1) On trouve dans quelques catalogues du temps ces Observation^ atirii)uées à Mirabeau. Avis à M. Quénurd et aux lUbiiographes*
204 DEBN1ERS POBTBAITS.
a glissaient parfois dans ma prose. Nous nous amusions fort, a De l'autre côté de la même table, il écrivait sur des cartes « de tarots, qu'il se proposait d'enfiler ensemble, un ouvrage « sur l'esprit et l'influence de la religion ou plutôt de toutes « les religions connues. U ne m'en lisait rien, ne voulant pas, « comme moi, s'exposer à la critique et à la raillerie. M"« de (( Staël en a parlé dans un de ses livres. Elle l'appelle un grand « ouvrage, quoiqu'elle n'en ait vu, dit-elle, que le commen- « cément, quelques cartes sans doute, et elle invite la litté- « rature et la philosophie à se réunir pour exiger de l'auteur « qu'il le reprenne et l'achève. Mais elle ne nomme point cet t( auteur, ne donne point son adresse, de sorte que la littérac< ture et la philosophie eussent été bien embarrassées de lui « faire parvenir une lettre. »
Voilà de l'aigreur qui perce un peu vivement et sans but, nous en sommes fâché pour M"« de Charrière. Le fait est que l'ouvrage dont parlait M"*® de Staël ne devait déjà plus être le même que celui qui s'esquissait sur un jeu de cartes à Colombier. Benjamin Constant était le premier à plaisanter de ces transformations de son éternel ouvrage, de cet ouvrage toujours continué et refait tous les cinq ou dix ans, selon les nouvelles idées survenantes : « L'utilité des faits est vraiment merveilleuse, disait-il de ce ton qu'on lui a connu; voyez, j'ai rassemblé d'abord mes dix mille faits : eh bien î dans toutes les vicissitudes de mon ouvrage, ces mêmes faits m'ont suffi à tout ; je n'ai eu qu'à m'en servir comme on se sert de soldats, en changeant de temps en temps l'ordre de bataille (1). »
Une circonstance caractéristique de cette première ébauche, c'est qu'elle ait été écrite au revers de cartes à jouer : fatal et bizarre présage! — On raconte qu'un jour, une nuit, peu de temps avant la publication de l'ouvrage, quelqu'un rencon-
(1) Il (lisait aussi, d'un tour plus vif et avec geste, en tenant et faisant jouer entre ses doigts les caries de son livre : « J'ai 30,000 faits qui se retournent à mon commandement. •
tranl Benjaniia Constant dans une maison de jeu, lui demanda de quoi il s'occupait pour le moment : « Je ne m'occupe plus que de religion, » répondit-il. Le commencement et la lin se rejoignent (1).
En réduisant même ces acx)idents, ces légèretés de propos à leur moindre valeur, en reconnaissant tout ce qu'a d'éloquent et d'élevé le livre de la Religion dans la forme sous laquelle il nous est venu, on a droit de dénoncer le contraste et de déplorer le contre-coup. L'esprit humain ne joue pas impunément avec ces perpétuelles ironies; elles finissent par se loger au cœur même et comme dans la moelle du talent, elles soufflent froid jusqu'à travers ses meilleures inspirations. Un je ne sais quoi circule qui avertit que l'auteur a beau s'exalter, que l'homme en lui n'est pas touché ni convaincu. Ainsi tout ce livre de la Religion laisse lire à chaque page ce mot : Je voudrais croire, comme le petit livre d'Adolphe se résume en cet autre mot : Je voudrais aimer (S).
Quant à la conjecture sur l'esprit originel du grand ouvrage, ce n'en est pas une, à vrai dire, et tout ce qui trahit les sentiments philosophiques de l'auteur à cette époque ne laisse pas une ombre d'incertitude. Nous en pourrions citer cent exemples ; un seul suffira. Voici une lettre écrite de Brunswick à M"« de Charrière dans un moment d'expansion, de sincérité.
(1) Tout à la fin, il n'avait plus d'émotion que celle de joueur ; sa santé délai)rée ne lui permettait plus même de manger; il disait à M. Mole ; « Je mange ma soupe aux herbes, et je vas au tripot. »
(2) En politique de même, il perce au fond de tous les écrits de Benjamin Constant un grand désir de convaincre, si toutefois l'auteur était convaincu. Après son équipée des Cent-Jours, quelques amis lui conseillèrent d'adresser un mémoire, une lettre au roi. Il fit remettre cette lettre par M. Decazes , et Louis XVIll, après avoir lue, le raya, de sa main, de la liste des proscrits. On lui en faisait compliment le soir : « Eh bien! votre lettre a réussi, elle a persuadé le roi. — Je le crois bien ; moi-même, elle m'a presque persuadé! » C'est ainsi qu'il se raillait et se calomniait à plaisir. Les hommes se font pires qu'ils ne peuvent, a dit Montaigne.
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de douleur; mais rirrésistible moquerie y revient vile, amêre et sifflante, étincelante et légère, telle que Voltaire l'aurait pu manier en ses meilleurs et en ses pires moments. Cette lettre nous représente à merveille ce que pouvaient être les interminables conversations de Colombier, ces analyses dévorantes qui avaient d'abord tout réduit en poussière au cœur d'Adolpbe.
«Ce 4 Juin 1790.
« rai malheureusement quatre lettres à écrire, ce matin, que je ne puis renvoyer. Sans celte nécessité, je consacrerais toute ma matinée à vous répondre et à vous dire combien votre lettre m'a fait plaisir, et avec quel empressement je recommence notre pauvre correspondance, qui a été si interrompue et qui m'est si chère. Il n'y a que deux êtres au monde dont je sois parfaitement content, vous et ma femme (1). Tous les autres, j'ai, non pas à me plaindre d'eux, mais à leur attribuer quelque partie de mes peines. Vous deux, au contraire, j'ai à vous remercier de tout ce que je goûte de bonheur. Je ne répondrai pas aujourd'hui à votre lettre : lundi prochain, 7, j'aurai moins à faire, et je me donnerai le plaisir de la relire et d'y répondre en détail. Cette fois-ci, je vous parlerai de moi autant que je le pourrai dans le peu de minutes que je puis vous donner. Je vous dirai qu'après un voyage de quatre jours et quatre nuits je suis arrivé ici, oppressé de l'idée de notre misérable procès (2), qui va de mal en pis, et tremblant
(1) Benjamin Constant s'était laissé marier à Brunswick, en 1789, avec une jeune personne attachée à la duchesse régnante. A cette date de juin 1790, ses tribulations conjugales n'avaiantpas encore commencé. Il cherchait à faire partager à M^e de Charrière sur son mariage des iUusions qu'eUe paraissait peu disposée à adopter.
(2) Au moment où durait encore le premier charme, si passager, de l'union avec sa Wilhelmine, Benjamin Constant avait reçu la nouvelle foudroyante que son père, au service de Hollande, dénoncé par plusieurs ofilciers de son régiment, était sous le coup de graves accusations. Ces plaintes des ofilciers suisses contre leurs supérieurs, dans les régiments
capitules, étaient ^ilors, comme elles le sont encorei assez fréquentes. Les
BENJAMIN CONSTANT ET MADAME DE GHABBtÈBE. 207
de devoir repartir dans peu pour aller recommencer mes inutiles efforts. Je serais heureux, sans cette cruelle affaire ; mais elle m*agite et m^accable tellement par sa continuité, que j'en ai presque tous les jours une petite fièvre et que je suis d*une faiblesse extrême qui m'empêche de prendre de Texercice, ce qui probablement me ferait du bien. Je prends, au lieu d'exercice, le lait de chèvre, qui m'en fait un peu. Mon séjour en Hollande avait attaqué ma poitrine, mais elle est remise. Si des inquiétudes morales sur presque tous les objets sans exception ne me tuaient pas, et surtout si ]e n'éprouvais, à un point affreux que je n'avoue qu'à peine à moi-même, loin de l'avouer aux autres, de sorte que je n'ai pas môme la consolation de me plaindre, une défiance presque universelle, je crois que ma santé et mes forces reviendraient. Enfin, qu'elles reviennent ou non, je n'y attache que l'importance de ne pas souffrir. Je sens plus que jamais le néant de tout, combien tout promet et rien ne tient, combien nos forces sont audessus de notre destination, et combien cette disproportion doit nous rendre malheureux. Cette idée, que je trouve juste, n'est pas de moi ; elle est d'un Piémonlais, homme d'esprit dont j'ai fait la connaissance à La Haye, un chevalier de Revel, envoyé de Sardaigne. Il prétend que Dieu, c'est-à-dire l'auteur de nous et de nos alentours, est mort avant d'avoir fini son ouvrage ; qu'il avait les plus beaux et vastes projets du monde et les plus grands moyens ; qu'il avait déjà mis en
ennemis que M. de Constant avait à Berne, où on lui reprochait son peu de propension et de déférence pour le patriciat régnant, travaillèrent activement à le perdre, il y avait dans les faits qu'on lui imputait plus de désordre que de malversation réelle. Néanmoins le gouvernement hollandais, financier rigide, exigea des comptes et prit l'hésitation à les produire pour un indice de culpabilité. Des enquêtes commencèrent; des mémoires scandaleux furent publiés contre M. de Constant, qui perdit un moment la tête, et crut devoir se dérober par une fuite momentanée à la haine de ses ennemis. En cette rude circonstance, Benjamin Constant se montra parfait de dévouement filial. Laissant toute aulre préoccupation, s'arraehapt d*auprès de sa Jeune femme, il courut en Hollande pour faire tête à l'orage. C'est au retour de ce voyage qu'il écrit.
308 BEBMEBS POBTBAITS.
œuvre plusieurs des moyens, comme on élève des échafauds pour bâtir, et .qu'au milieu de soç travail il est mort; que tout à présent se trouve fait dans un but qui n'existe plus, et que nous, en particulier, nous sentons destinés à quelque chose dont nous ne nous faisons aucune idée ,* nous sommes comme des montres où il n'y aurait point de cadran, et dont les rouages, doués d'intelligence, tourneraient jusqu'à ce qu'ils se fussent usés, sans savoir pourquoi et se disant toujours : Puisque je tourne, j'ai donc un but. Cette idée me paraît la folie la plus spirituelle et la plus profonde que j'aie ouïe, et bien préférable aux folies chrétiennes, musulmanes ou philosophiques, des i®', vii« et xviii® siècles de notre ère. Adieu; dans ma prochaine lettre, nous rirons, malgré nos maux, de l'indignation que témoignent les stathouders et les princes de la Révolution fi-ançaise, qu'ils appellent l'effet de la perversité inhérente à l'homme. Dieu les ait en aide ! Adieu, cher et spirituel rouage qui avez le malheur d'être si fort au-dessus de l'horloge dont vous faites partie et que vous dérangez. Sans vanité, c'est aussi un peu mon cas. Adieu. Lundi, je joindrai le billet tel que vous l'exigez. Ne nous reverrons-nous jamais comme en 1787 et 88? »
On a souvent dit de Benjamin Constant que c'était peut-être l'homme qui avait eu le plus d'esprit depuis Voltaire; ce sont les gens qui l'ont entendu causer qui disent cela, car, si distingues que soient ses ouvrages, ils ne donnent pas l'idée de cette manière; on peut dire que son talent s'employait d'un côté, et son esprit de l'autre. Comme tribun, comme publiciste, comme écrivain philosophique, il arborait des idées libérales, il épousait des enthousiasmes et des exaltations qui le rangeaient plutôt dans la postérité de Jean-Jacques croisée à l'allemande (1). Mais ici, dans cette lettre qui n'est qu'une conver-
(1) Par contraste avec celte lettre de 1790, il faut lire ce qu'écrivait en 1815 le même Benjamin Conalant au sortir de ses entretiens mysU-
sation, cet esprit à la Voltaire nous apparaît dans sa filiation directe et à sa source, point du tout masqué encore.
Voltaire, à son retour de Prusse et avant de s'établir à Ferney, passa trois hivers à Lausanne (1756-1758) ; il s'y plut beaucoup, en goûia les habitants, y joua la comédie, c'était dix ans avant la naissance de Benjamin Constant; il y connut particulièrement cette famille. Sa nièce, M™« de Fontaine, ayant appelé en Parisienne M. de Constant un gros Suisse, « M. de « Constant, lui répondit Voltaire tout en colère, n'est ni Suisse « ni gros. Nous autres Lausannais qui jouons la comédie, <c nous sommes du pays roman et point Suisses. Il y a Suisses <K et Suisses : ceux de Lausanne diffèrent plus desPetits-Can- <K tons que Paris des fias-Bretons (1). d Benjamin Constant s'est chargé de justifier aux yeux de tous le propos de Voltaire, et de faire valoir ce brevet de Français délivré à son oncle ou à son père par le plus Français des hommes.
Nous revenons au séjour de Benjamin à Colombier; il y concevait donc son livre sur les religions, il donnait son avis sur les écrits de M™« de Charrière et en épiloguait le style. Souvent, quoique porte à porte, dit M. Gaullieur, ils s'adressaient des messages dans lesquels ils échangeaient leurs observations de chaque heure, et continuaient sans trêve leurs conversations à peine interrompues. Bien des incidents de société y fournissaient matière. On faisait des vers satiriques sur Yours de Berne, on se prêtait les Contemporaines de Rétif. Le Rétif était alors très en vogue à Tétranger. Le Journal litté^ raire de Neuchàtel en raffolait ; l'honnête Lavater en était dupe. Ces Contemporaines m'ont tout l'air d'avoir eu le succès des Mystères de Paris. Benjamin Constant, qui en empruntait des volumes à M. de Charrière pour se former Vesprit et le
ques avec M°>« de Krtidner ; toutes les diversités de cette nature mobile en rejailliront. (Article sur M^e de KrUdner, dans la Bévue des Deux Mondes du !«*" juillet 1837, et dans mes Portraits de Femmes.)
(1) Voir un piquant opuscule intitulé Voltaire à Lausanne, par M. J. Olivier (1842).
310 DEBNIEBS POBTBÀITS.
oceur, en parlait avec dégoût, s*en moquait à son ordinaire, et ne les lisait pas moins avidement. On aura le ton par les deux billets suivants :
« Je n'ai pu hier que recevoir et non renvoyer les G
{Contem'por aines). Je ne suis pas un Hercule, et il me faut du temps pour les expédier. En voici cinq que je vous remets aujourd'hui, en me recommandant à M. de Charrière pour la suite. C'est drôle après avoir dit tant de mal de Rétif. Mais il a un but, et il y va assez simplement ; c'est ce qui m'y attache. Il met trop d'importance aux petites choses. On croirait, quand il vous parle du bonheur conjugal et de la dignité d*un mari, que ce sont des choses on ne peut pas plus sérieuses , et qui doivent nous occuper éternellement. Pauvres petits insectes ! qu'est-ce que le bonheur ou la dignité (1)? Plus je vis et plus je vois que tout n'est rien. Il faut savoir souffrir et rire, ne serait-ce que du bout des lèvres. Ce n'est pas du bout des lèvres que je désire (et que je le dis) de me retrouver à Colombier le 2 de janvier.
« Je me porte bien, madame, et je me trouve bien bête de ne pas vous aller voir ; mais je résiste comme vous l'ordonnez. Mon Esculape Leschot est tout plein d'attention pour moi. Cependant je puis vous assurer que si ma tête n'est pas blanche, elle sera bientôt chauve.
« J'attends qu'on m'apporte de la cire et je continue : « Je lis Rétif de La Bretonne, qui enseigne aux femmes à prévenir les libertés qu'elles pourraient permettre, et qui, pour les empêcher de tomber dans l'indécence, entre dans des détails très-intéressants (2), et décrit tous les mouvements à
(1) Qu'est-ce que le bonheur ou la dignité ? Fatale parole ! celui qui l'a dite à vingt ans ne s'en guérira jamais. — La dignité louche de bien près à la probité même : « En fait de probité, disait Duclos au précepteur d'un jeune enfant, tenez-lui la dragée très-haute; Tusage dq inonde en rabat assez. »
(!^} On aimerait mieux lire : très-indécems.
adopter ou à rejeter. Toutes ces leçons sont supposées débitées pur une femme très comme il faut, dans un Lycée des mceurs! Et voilà ce qu'on appelle du génie, et on dit que Voltaire n'avait que de Tesprit, et d'Alembert et Fontenelle du jargon. Grand bien leur fasse !
« Quant à moi, et malgré Tenthousiasme de votre Mercure indigène pour Rétif, je serai toujours rétif à Tadmirer. Ma délicate sagesse n'aime pas cette indécence ex professa, et je me dis : «Voilà un fou bien dégoûtant qu'on devrait enfermer avec les fous de Bicêtre. » Et quand on me dira : « L'original Rélif de La Bretonne, le bouillant Rétif, etc., d je penserai : C'est un siècle bien malheureux que celui où on prend la saleté pour du génie, la crapule pour de l'originalité, et des excréments pour des Heurs! Quelle diatribe, bon Dieu!
« Trêve à Rélif! Votre nuit, madame, m'a fait bien de la peine. La mienne a été bonne, et tout va bien.
a Imaginez, madame, que je fais aussi des feuilles politiques ou des pamphlets à l'anglaise ; les vôtres par leur brièveté m'encouragent. Il faut que je m'arrange, si je parviens à en faire une vingtaine, avec un libraire. Je lui payerai ce qu'il pourra perdre pour l'impression des trois premières. S'il continue à perdre, basta, adieu les feuilles! S'il y trouve son compte, il continuera à ses frais, à condition qu'il m'enverra cinq exemplaires de chacune à Brunswick.
« Mais, pour vendre la peau de Y ours, • Il faut l'avoir couché par terre. »
a II est une heure, et je finis : presque point de phrases.
Pourtant il a fallu partir, il a fallu quitter ce doux nid de Colombier au cœur de l'hiver et se mettre en route pour Brunswick. Aux premières lettres de regrets et de plaintes, on sent chez le voyageur, qui a tant de peine à s'arracher, un ton inaccoutumé d'affection et de reconnaissance <jui touche j