M. DB B£MUS4T
mati^ une kH, dont M. de Broglie, déjà le plus savant des légistiB politiques, était Tinspirateur. Une commission avait été nommée; M. de Rémusat, qui en faisait partie comme secrétaire, évoqua à lui la question et composa une espèce d'ouvrage, de* traité^ qui avait pour but d'éclairer et de sonder Topinion, isais qui ne partit qu'au lendemain de la circonstance el d'un air de théorie.
Dans les premières pages, l'auteur trace à la politique, à la science de la société (comme il la définit), unie sorte de voie moyenne entre Tutopie et Tempirisme, entre l'idée pure et la pratique trop réelle :
« Si la politique, disait-il, ne voit dans lea événements que de vaines formes, dans les noms propres que de vains signes, elle ne sait qn'inventer des lois chimériques pour on monde supposé ; si elle n'aperçoit ici-bas que des accidents et des individus, elle gouverna le monde par des expédients : placée entre la République de Platon et le Prince de Machiavel, elle rêve comme Harringlon ou règne comme Charles-Quint. »
S'attachant à dégager le droit sous le fait et à maintenir la part de la raison à travers le hasard, il estime qu'à toutes les époques de la civilisation il est possible et il serait utile de revendiquer la vérité, mais cela lui parait surtout vrai du temps présent :
« On peut juger diversement le passé, ditril, mais on doit du moins reconnaître que le temps présent a cet avantage que nulle idée n'a la cerUtude d'être inutile : la raison n'est plus sans espérance ; comme une autre, elle a ses chances de fortune. Si elle n'est pas sûre de vaincre, toujours peut-elle se présenter dans la lice. Comme le berger de Virgile, la liberté l'a regardée tard, mais enttn la liberté est venue et ne l'a point trouvée oisive comme lui. •
Libertés, qus sera tamen respejUt inertem.
On reconnaît là une de ces allusions clft99iq|Ui^ OQOUM \^
32S DBBNIEBS POBTBÂITS.
aime la plume de M. de Rémusat. L^ingénieuse finesse du talent littéraire se décèle jusque dans ces matières un peu sombres (1).
Continuant de plaider la cause de la raison émancipée et des conséquences toutes nouvelles qui en découlent, il pose d*une façon absolue certains principes, il se complaît à dérouler certaines maximes générales qu'il est piquant, après tant d'années, de pouvoir confronter avec les résultats et de contrôler :
« Les événements, écrivait-il, semblent avoir préparé la France pour l'application des théories, et les faits ont en quelque sorte travaillé pour les principes. Jamais société ne s'est trouvée, pour ainsi dire, dans une disposition plus raUonnelle. Les opinions ne demandent aujourd'hui qu'à devenir des lois, et ces lois n'ont point à briser des habitudes, des préjugés, des intérêts, toutes ces entraves inévitables et souvent légitimes qui gênent presque en tous Ueux l'essor de la vérité. Telle est notre situation, que ce qui exposerait d'antres peuples nous rassure : nous attendons comme une garantie ce qu'ils ambitionneraient comme une conquête ; l'esprit de conservation sollicite chez nous ce que réclame ailleurs l'esprit de nouveauté. La liberté politique n'est plus pour nous une affaire de goût, mais de calcul... Loin d'exposer aucune existence, elle les tranquillise toutes; loin d'irriter les passions, elle les pacifie.... Encouragée par cette disposition générale des esprits, la pensée individuelle se sent à l'aise et ne craint plus de se livrer à elle-même;.... sur quelque point de l'ordre politique qu'elle se porte, elle trouve presque toujours qu'elle a été prévenue par l'opinion, disons mieux, par l'instinct public, qui d'avance signale les abus, dénonce les besoins, demande les réformes. La tâche des publicistes en devient plus facile ; il ne s'agit
(1) C'est ainsi qu'au début de sa brochure sur la Liberté de la Presse il montrait cette liberté invoquée tour à tour de chaque parti dans la disgrâce, mais le plus souvent repoussée des mêmes gens sitôt qu'ils la voient paraître : « Au triste accueil qu'elle reçoit d'eux, disait-il, on « serait tenté de penser qu'ils l'invoquaient comme le bûcheron de la « fable invoquait la Mort; elle ne les aide qu'à recharger leur fardeau, « et ils la prient de repartir. » Ce genre d'agrément détourné est un des cachets de sa manière.
M. ^DB RBMUSâT. 329
plus pour eux de deviner, mais d'entendre ; ils ne provoquent plus, ils répondent. »
Il fallait être doué à la fois d'une grande puissance de discernement et d'abstraction pour voir ainsi à la fin de 18i9. Le fait est que si Ton peut se figurer le corps social d'alors sans les accidents et les symptômes qui masquaient sa disposition fondamentale, il demandait plutôt à être traité dans ce sens; mais ces accidents, ces symptômes ne faisaient-ils pas une complication grave, qui devenait par moments Tobjet principal et qui contrariait la métbode pure? En essayant d'appliquer directement leurs principes sous le ministère Dessoles, en se préoccupant plus des choses que des hommes, et en se persuadant trop que le rôle de Vhomme d'État se réduisait désormais à celui de législateur^ des esprits éclairés tinrent-ils assez de compte de toute cette situation réelle, et n'eurent-ils pas trop de confiance en un malade qui n'était pas assez calmé? Us discernaient avec une rare supériorité de coup d'œii le fond du tempérament du malade, qui était excellent, mais ils faisaient abstraction de la fièvre qui lui restait, et dont les accès allaient redoubler. Us se flattaient d'interroger le pays indépendamment des partis ; les partis s'en mêlèrent et répondirent. L'élection de l'abbé Grégoire, par exemple, ne nous effraie pas aujourd'hui, mais elle ne pouvait point ne pas effrayer les régnants d'alors, et elle semblait un défi que devaient exploiter avec fureur ceux qui avaient pour cri : la Charte et les honnêtes gens. La division se mit dans le cabinet et au sein du groupe doctrinaire luimême. L'assassinat du duc de Berry trancha le nœud et rejeta loin la mise en œuvre des théories. Le second ministère de M* de Richelieu, en essayant de s'interposer dans cette crise, et en le faisant avec une sincérité, avec un dévouement incontestables de la part de plusieurs d'entre ses membres, ne put que retarder par des biais et mitiger par des palliatifs un résultat prévu. La santé de Louis XVIII, qui s'affaissait à
380 DEBNIBBS POBTAAITS.
vue d*œil et entraînait sa volonté, la fixité étroite et opiniâtre du comte d'Artois, qui convoitait cette fin de règne, c'étaient là des données matérielles et presque fatales dans la politique du moment, et tout l'art humain n'y pouvait rien. 11 arriva donc en définitive ce qui arrive si souvent dans les oboses humaines : la raison n'eut pas tout à fait tort, elle ne fut qu'en partie déjouée. Elle eut, comme une autre, ses chances de fortune^ selon que le remarquait spirituellement M. de Rémusat, c'est-à-dire qu'elle obtint dix ans plus tard, et par l'auxiliaire d'un fait instantané, un régime dont la société eût réclamé l'application graduelle et ménagée dix ans plus tôt. Mais, le jour où les réformes furent conquises, la société, de nouveau remuée, n'y répondit pas comme elle aurait fait en temps plus utile. Des passions nouvelles se dessinèrent; des désirs confus, un vague malaise ont succédé, qui, chez une nation mobile, sont peuirétre pires que les passions mêmes. Ces ennuis et ces désirs compliquent la situation présente, tout comme les passions d'alors compliquaient cette disposition rationnelle d'autrefois; et si l'on voulait prêter l'oreille aujourd'hui à Vinstinct 'public pour savoir au juste ce qu'il demande, on serait vraiment fort embarrassé de le dire et de lui répondre. Et c'est ainsi que le règne de la raison s'ajourne toujours.
Ces réflexions s'adressent bien plutôt à la théorie doctrinaire primitive qu'à M. de Rémusat lui-même, dont j'ai indiqué les diversités particulières; mais, dans cet écrit de 1820, il a payé un plus large tribut que partout ailleurs au pur doctrinarisme pour le fond comme pour la forme. Si l'ensemble de l'ouvrage prouve une grande force d'analyse, le style, par son caractère abstrait et scientifique, y jure un peu avec ce que cet élégant esprit a naturellement de souple et de dispos jusque dans sa fermeté.
Ajoutons pour mémoire un écrit sans nom d'auteur, composé pendant les orages de la loi des élections, en juin 1820 (1),
(1) Sou8 ce titre : Amendementt à la loi deê élecUoiis,
M. DB béitù^At. S81
et distribué aui chambres, et l'on aura idée de là part trèeactive que prit M. de Rémusat à la politique dans cette première période de la Restauratioti. Une chanson de lui, pleine de sentiment, intitulée le Retour ott le tnots de juin ld20, nods !e montrerait abandonnant, abjurant à cette heure une querelle qu'il Jugeait désespérée, et se retournant vers des dieux pl08 indulgents :
Je le sens trop, les Jours de mon Jeune âge A de faux dieux étaient sacrifiés ; Deux ans d'erreur m'ont enfin rendu sage. Et la raison me ramène à tes pieds.
Mais c*est dans la littérature que nous devons suivre seulement et saluer son retour.
Un mot pourtant encore, avant de prendre congé avec lui àe cette première époque. M. de Rémusat a beaucoup de projets pour Tavenir; de ce nombre il en est un très-simple, très-facile à réaliser, et qui mérite bien d*occUper sa plume quelque matin : c'est de tracer un portrait de M. de Serre, de cette figure si élevée, si intéressante, de cet orateur à la voix noble et pure^ et qui, même lorsqu'il se trompait, ne cédait qu'à des illusions généreuses. En revenant sur un sujet si bien connu de lui, M. de Rémusat retrouverait ses jeunes im^ pressions, ses premières flammes, et il les saurait tempérer de cette lumière plus adoucie qui naît de la perspective. Ce serait une occasion heureuse de résumer et de concentrer autour d'une figure brillante tant de souvenirs personnels devenus sitôt de rhistoire(1}.
(1) M. Royer-Collard me fit l'honneur une fois de me parler de M. de Serre, son ami, « le seul liomme, disait-il, avec qui il ait vécu durant « des années en intimité et en communication parfaite, profonde. Oam mille Jordan n'était pas un esprit aussi sérieux, c'était plutôt un « homme charmant et du monde* Mais M. de Serre ! sérieux, imagi- « nation, éloquence, il avait tout; il y joignait seulement la faculté de « se faire des illusions. C'est ée qui Ta perdu à là fin. H a era sineère-
332 DEBNIEBS POBTBàlTS.
Même en i81Q, et dans le moment où il se livrait le plus à Tentrainement politique, M. de Rémusat n'avait pas tout à fait laissé la littérature. C'est en cette année que fût fondé le Lycée, où Charles Loyson et M. Villemain rappelèrent. Les opinions exprimées dans ce recueil étaient en général classiques, mais modérées, ouvertes, conciliantes; elles avaient une couleur de centre droit littéraire. M. de Rémusat y forma une sorte de côté gauche. Les deux articles qu'il a recueillis dans ses Mélanges (sur Jacopo Ortis el sur la Révolution du théâtre) (i) nous le montrent, dès l'entrée, critique aguerri et résolu novateur. Les pages dans lesquelles il compare ensemble Werther et René, à l'occasion du héros très-secondaire de Foscolo, sont d'un voisin de cette famille et qui s'est autrefois assez inoculé de ces maladies pour ne plus s'arrêter au coloris littéraire et pour ne s'attacher qu'au germe caché. Le passage sur René pourtant doit sembler sévère, en ce que, pour la juger, il commence par dépouiller une nature poétique de tous ses rayons. Quant aux pages de pronostic sur la révolution du théâtre, on y sent, à travers toutes les politesses, un témoin hardi et ennuyé qui, pour peu que cela traîne, est tout prêt à se mettre de la partie, et qui, en attendant, harcèle avec grâce les retardataires. Quelle plus fine et plus piquante raillerie que celle qu'il fait de ces honnêtes bourgeois de la répubhque des lettres, gens à idées rangées, bornés d'ambition et de désirs, satisfaits du fonds acquis, et trouvant d'avance téméraire qu'on prétende y rien ajouter. « Ce sont, dit-il en « demandant pardon de l'expression, des esprits retirés, qui « ne produisent et n'acquièrent plus; mais ils ont cela de re- « marquable qu'ils ne peuvent souffrir que d'autres fassent
« ment qu'il allait sauver la monarchie, et il a rompu avec ses antécé- « dents. — 11 s'étonnait que je ne le suivisse pas, ajoutait M. Royer- « Gollard : itfot, lui ai-je dit, je ne suis pas, je reste. Mais je ne lui en ai « jamais voulu. Il y avait entre nous de V ineffaçable, »
(1) J'en note un troisième, qui n'a pas été recueilli, sur les Œuvres de madame de Staël {Lycée, tome III, p. 1&6).
M. DE BEMUSAT. nZZ
<i fortune. » Relevant le besoin de nouveauté qui partout se faisait sourdement sentir, et qui s*annonçait par le dégoût du factice et du commun, ces deux grands défauts de notre scène : a Qu'il paraisse, s'écriait-il, une imagination indépendante et « féconde, dont la puissance corresponde à ce besoin et qui « trouve en elle-même les moyens de le satisfaire, et les « obstacles, les opinions, les habitudes ne pourront l'arrêter. » Bien des années se sont>écou1ées depuis, non pas sans toutes sortes de tentatives, et le génie, le génie complet, évoqué par la critique, n'a point répondu : de guerre lasse, un jour de loisir, M. de Rémusat s'est mis, vers 1856, à faire un drame d*Abélard, qui, lorsqu'il sera publié (car il le sera, nous l'espérons bien), paraîtra probablement ce que la tentative moderne, à la lecture, aura produit de plus considérable, de plus vrai et de plus attachant. Avoir su trouver l'intérêt, l'émotion, la bonne plaisanterie, Yaction enfin, dans la dialectique, dans les catégories, dans la scolastique, le détour assurément doit sembler original et neuf. Il est curieux de suivre tout ce dont est capable un grand esprit piqué au jeu, et de voir, en désespoir de cause, la philosophie se faisant drame, la critique, à ce degré de puissance, devenue créatrice. Mais n'anticipons point le moment.
Les doctrinaires disgraciés, après s'être donné la satisfaction de voir tomber le second ministère Richelieu et d'y aider pour leur part, revinrent à la littérature, à la philosophie, à l'histoire ; ils reportèrent leur mouvement d'idées dans ces champs féconds où ils étaient maîtres, et où les défauts de leur politique devenaient presque des qualités de leur étude. Dans toutes les branches, excepté la poésie, ils laissèrent des traces profondes, et contribuèrent plus que personne à fertiliser la dernière moitié de la Restauration, de même que leur rentrée en masse aux afTaires après juillet 1830, en voulant doter le régime actuel de sa politique, l'a trop déshérité de la haute culture intellectuelle.
M. de Rémusat suivit ou devança ces divers \x\owM««sfc\>i>&
d84 BfiBlflEBS POBTBAITS.
du groupe avec activité, avec aisance et à sou plaisir. On vient de le voir préludant au mouvement romantique dans lé Lycée. Il apprenait Tallemand pour lire Kant, et il s'en servit pour traduire avec son ami, M. deGuizard, le théâtre presque entier de Goethe (1), dans la collection des Théâtres étrangers. On trouverait dans ce même recueil des notices de lui sur quelques-unes des pièces de Goethe, ainsi que sur le 24 Février de Werner, sur VEmilia Galotti de Lessing (1821*1822). — G^était le moment où il faisait pour Tédition de Cicéron, publiée par M. Victor Le Clerc, la traduction du De Legibus dont nous avons parlé. La remarquable préface qu'il mit en télé, à côté du cachet métaphysique moderne dont elle est empreinte, ofifre des traces de sa préoccupation politique récente. En montrant le parti aristocratique dont était Cicéron, il songe évidemment au côté droit arrivant aux affaires, et il peint Tun dans Vautre, trait pour trait (2).
Cependant, à la fin de 1821, M. de Rémusat avait perdu sa mère; un des premiers actes du ministère Villèle fut de destituer son père : le jeune homme se trouva tout à fait libre. Si dans les trois dernières années, en effet, il s'était émancipé politiquement, il ne l'avait fait encore que dans une certaine mesure et avec des égards pour des désirs respectés. Il put
(1) Tout le théâtre, hors le Faust, traduit paf M. de Saînte-Aulaire.
(2) « Point de nouveauté 8i nécessaire et si légitime, écrivait-il, qu'ils « ne crussent de leur devoir de repousser ; point d'usage reçu, point d'à- « bus même, pourvu qu'il fût ancien, qu'on ne les vît s'efTorcer à tout « prix de conserver ou de restaurer. L'antiquité , la sagesse de leurs ph- « rex, étaient pour eux la règle infaillible. Ils ne négligeaient aucune « occasion d'assurer le moindre droit, le moindre privilège à l'ordre se- « nalorial et au corps des patriciens, comme aux défenseurs des mœurs « et des lois du passé. Le maintien ou le rétablissement du gouverne- • ment aristocratique, le retour à ce qu'ils regardaient comme l'ancien « régime, était leur seul effort et leur unique doctrine. Elle aurait pu « se réduire à ces deux mots : les douze Tables et les honnêtes yens. • (Préface du De Legibus, page 15.) Pour bien entendre rallueioii. il faut se rappeler la devise royaliste du Conservateur et de la Monarchie selon la Chatte,
M, DE RÉIIUSÂT. 3S6
désormais se jeter sans balancer dans l'opposition militanle. Tout en conservant des liens intimes avec les doctrinaires, il stiivit pltis hardiment la pente de son âge et de ses opinions qui rinclinaient vers la gauche.
Les Tablettei se fondèrent (1823) ; il a raconté, dans Tartitle ^lir M. Jôuffroy, commentée recoeil périodique devint le point de réunion des trois groupes, des trois pelotons^ comme il les appelle, (jui foriiïaient le corps de la jeune milice: 4° M. Thiers ei son ami, ne faisant qu'un à eux deux et semblant plusieurs; ip M. Jôuffroy et les proscrits de TÉcole normale; 30 enfin, les volontaires sortis des salons, et Parisiens pour la plupart. Dans le portrait qu'il a tracé de ces derniers (1), il s*est peint lui-même avec une grande vérité, sauf un point seulement: quand il dit de la troisième classe de combattants, qu'ils étaient moins populaires que les uns, que les jeunes historiens de la Révolution française , il a raison ; mais quand il ajoute qu'ils étaient moins originaux que les autres, c'est-àdire que l'élite universitaire^ il fait trop bon marché de ce qu'il possède. Et qu'est-ce donc que cette fusion de qualités et de nuances sans nombre, sinon la plus rare et la plus distinguée des originalités?
fin prenant décidément la plume comme une épée, pour ne la plus quitter qu'au lendemain de la victoire, celui qui se faisait franchement journaliste crut devoir justifier de ses motifs auprès de ses amis du monde, toujours prompts à se scandaliser. L'article intitulé Du choix d'une opinion^ qui contient une véritable profession de principes, s'adressait aux salons bien plus qu'au public. C'est en ce sens qu'il le faut lire et comprendre aujourd'hui. Ces Mélanges, ainsi interprétés, sont une suite de chapitres composant des mémoires éntêUeckiêls.
(I) « Dans une région sociale différente, des hommes du mêmt âffo, etc., etc. » (Voir au tome II des Mélanges, page 204.) C'est de ùiiSttie qu*à la page 202, soos figure (collective, il a peint expressément B. Thiers.
330 DEBTVIEBS POBTBAITS.
« Qu'on 66886 donc de s'étonner, écrivait M. de Rémusat en terminant, si ceux que tourmente l'amour de ce qu'ils croient la Justice ont consacré publiquement leur voix à répandre dans tous les cœors le sentiment qui les anime. Ni les injures de la malveillance, ni le blâme des indifférents, ni les anxiétés de Tamitié timide, ne sauraient leur persuader qu'ils n'aient point choisi la meilleure part. Et de quel prix serait la vie, avec les passions qui la corrompent et les chagrins qui la désolent, de quel intérêt serait la société que l'erreur égare et que la force ravage, sans le besoin de chercher la vérité et le devoir de la dire P De quoi serviraient à l'homme ces notions ineffaçables, qu'il trouve en lui-même, de son origine et de sa un, si elles ne donnaient à sa destinée les caractères d'une mission?... La liberté, la dignité nationale, cette conséquence de la liberté, de la dignité de l'espèce humaine, est une croyance assez grande et assez belle pour remplir un cœur et relever toute une vie... »
Voilà des accents. Ils trouvaient alors écho dans toutes les jeunes âmes. C'était un moment plein de solennité que celui où Ton consacrait ainsi à une juste cause un feu et un talent qu'on croyait inépuisables comme elle. Gela était vrai en politique, en littérature, en art, en tout.
Le temps a marché, et il s'est trouvé (chose remarquable!) que les causes que Ton épousait ont moins duré que la vie des hommes, moins que leur jeunesse même, moins que leur talent ! Si Ton prenait des noms propres parmi les plus éminents de nos jours en religion, en poésie comme en politique, on serait frappé de cette rapidité avec laquelle les sujets et les trains d'idées se sont usés en peu d'espace. Il a fallu de la sorte, pour les esprits infatigables, comme une suite de relais successifs, et tel , sa vie durant, se trouve avoir eu deux ou trois idées tuées sous lui. Autrefois les choses allaient moins vite ; les régimes politiques, aussi bien que les restaurations morales, moins battus en brèche, se maintenaient d'ordinaire au delà d'une vie; il n'y avait pas tant de ces chang<'ments à vue sur la scène du monde. Les grandes intelligences avaient devant elles de longues carrières où se développer. Elles s*y
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enfermaient bien souvent; dans tout ce qui les entourait, elles trouvaient plutôt alors trop de garanties contre ellesmêmes. Nous sommes tombés aujourd'hui dans Tinconvénient contraire. Les barrières ayant été renversées et les hauteurs rasées, tout le monde est en plaine , Tair du dehors excite, Texamen pénètre partout ; le pour et le contre sollicitent chaque matin ; à ce jeu, Tesprit s'aiguise vite, en môme temps que les convictions s'épuisent. Les grands talents surtout sont comme aux abois et ne savent que devenir; à bout de leurs premiers motifs, et depuis que les grandes causesont fait défaut, ils cherchent des thèmes. Ils en trouvent d'étranges parfois, car ils en prennent partout , et chez le voisin , et jusque chez rancien adversaire. Il en résulte les plus singuliers mélanges (1). A ne voir que certaine surface, on pourrait se croire arrivé, dans Tordre des esprits, à un carnaval de Venise universel.
Non pas tout à fait universel. Il est des intelligences qui résistent, qui protestent contre cette défaillance ou celte mobilité d'alentour, et ne se laissent pas volontiers entamer. M. de Rémusat est de ceux du moins qui ne sauraient se faire à rindifférence en matière de vérité ; c'est sous cette forme plutôt philosophique qu'il combat le mal présent. Lui qui comprend tout et qui est tenté d'excuser beaucoup, lui dont souvent le goût s'amuse et qui, à ce prix, deviendrait peutêtre trop indulgent, il a ses points fixes, ses hauteurs naturelles où il se reprend en idée. Il continue, en toute rencontre, de porter respect aux pensées et aux vœux de sa jeunesse.
En ce temps-là, on était loin de la promiscuité d'opinions; les camps restaient tranchés; chacun combattait sous son drapeau et savait que l'adversaire en avait un qu'il fallait ravir. C'était l'heure aussi des nobles amitiés, des intimes al-
(1) « De nos jours, disait un railleur, Jurieu aurait fini par souper à la guinguette avec Chaulieu, et Fénelon n'aurait pas manqué de filer un tjfstème humanitaire avec Ninon. »
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liances. Dans cette collaboration des TablêttBSi M. de RômUsal connut M. Thiers, et se trouva aussitôt lié aVec lui d'un lien beaucoup plus étroit qti*)l ne seitiblait. Quand les TableUêi disparurent, M. Thiers essaya de fonder avec M. Mignet un autre recueil périodique, et il vint trouver d'abord M. de Ré<musat en lui disant : i( Sachez que je ne ierai jamais rien sans vous demander d'en être. » Et il a tenu parole depuis en toute occasion. Cette sorte d'avance et d'attention honore celui de qui elle partait et qui ne la prodigue pSiS. C'est ici le goût vif de Tesprit pour l'esprit, qui se déclare, car on peut certes avoir de l'esprit autrement, et sous bien des formes différentes, et justes et fines; mais en prenant le mot cointAS jet, comme source, comme fertilité continuelle, il n'est pas d'homme en France qui, d'emblée et à tout prot)OS9 ait plus d'esprit que ces deux-là. Joignes-y M. Cousin.
Dans cette prompte alliance pourtant, ainsi forifiée, de M. Thiers à M. de Rémusat, indépendamment du seul esffrit, il y avait encore un sentiment public élevé, une chaleur de bonne intelligence politique qui s'y joignait et qui scella le lien.
Je n'énumérerai pas les divers articles que M. de Rémusat donna aux Tablettes et qu'il n'a pas recueillis. J'y relève sedlefment une soi te de manifeste romantique sous le ndm de BèvUè des théâtres qui fit du bruit. De tels articles d'initiative, à cette date, eurent beaucoup d'effet. Bien des lettrés alors plus en vue, et qui occupaient le devant de la scène, s'en tinrent pofir avertis et se mirent au pas. Combien de gens distingués de ce temps-ci qui se croient les chefs du mouvement, qui le sont jusqu'à un certain point, et qui ont été traînés à la remorque depuis vingt-cinq ans dans leurs jugements littéral^ res ! M. de Rémusat, par sa critique hardie et inventive, ou piar sa conversation qui en tenait lieu, a été un de ces constants remorqueurs, et que le plus souvent le public n'apercevait pas.
Très-parlagé encore au commencement de 1824 par l'activité politique, secrétaii'e du comité directeur des élections
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générales et se multipliant sous Tinfluence de ce cûraité dans les divers journaux de la gauche, il se retrouva tout d'un coup disponible après les élections de cette année qui laissèrent sur le carreau le parti libéral, déjà bien blessé par la guerre d'Espagne et par Téclat du carbonarisme. Il fallut cesser de s'occuper de politique active ; il revint à la philosophie et à la littérature* C'est alors (dans Tautomne de 1824} que le Globe fut forïdé« Il s'y porta avec sa richesse d'idées, avec son expérience et son tact qui corrigeait l'àpreté de certaines atitres plumes vaillantes. Une partie de la contribution littéraire et philosophique qu'il y fournit, mais un simple choix seulement et qu'il aurait pu beaucoup étendre ^ remplit la seconde moitié du premier volume des Mélangp^.
Ce qui caractérise la critique littéraire de M. de Rémusat, c'est à la fois la finesse et l'étendue. Pour être on parfait critique safts prédilection ni prévetition exclusive^ le plus sûr serait, je crois l'avoir dit ailleurs (1), de n'avoir en soi que la faculté judiciaire^ avec absence de tout talent spécial qui vous constituerait juge et partie : ainsi se réaliserait la souveraine balance* Ou bien, si le critique se mêle une fois d'avoir ses talents d'auteur, oh ! alors il n'a guère qu'une manière de s'en tirer : qu'il n'ait pas un talent seul, mars qu'il lésait tous, au moins en germe. C'est le vrai moyen de comprendre tout ce qu'on juge, presque en homme du métier et sans les inconvénients du métier. Le parfait critique, ainsi considéré, serait donc celui qui aurait la faculté d'être tour à tour^ ne fût-ce qu'un moment^ artiste dans tous les genres, et de nous offrir en lui l'amateur universel. Tel est aussi M. de Rémusat. Voyez plutôt : s'il se prend à la Chanson, il n'a qu'à se ressouvenir pour nous raconter comment elle naît; s'il parle d'élégie, il a tout bas soupiré la sienne ; s'il apprécie le drame, il l'a pratiqué et a eu ses répétitions à son usage ; en philosophie^ il est
(f ) nans rartiele sor M. Magnin , Porttoits càfîtèmpotàim ( 1^46 ) , lome H, p. 914.
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expert. Ainsi nous le trouvons le critique le plus ouvert et le plus sympathique, pénétrant les objets et s'en détachant, d'une impartialité qui n'est pas de Tindifférence^ et qui n*est qu'une sensibilité très-étendue et rapidement diverse.
Sur les hommes en particulier, sur les auteurs, il se prononce peu et ne tranche pas. Sa politesse, son goût d'homme du monde, lui ont de tout temps interdit les jugements trop directs et qui entrent dans le vif; mais, sous forme abstraite, il jette bien des choses. Sur l'auteur des Méditations, par exemple, il en a dit qui étaient fort justes et dont toutes ne sont pas si démenties qu'on le pourrait croire; il ne s'agirait que de les prolonger et de les poursuivre, sans se laisser arrêter à la superficie des métamorphoses.
Quand le Globe se fit politique, la collaboration de M. de Rémusat devint très-active ; quand ce fut un journal quotidien, il en écrivit peut-être les deux tiers. La chute du ministère Villèle avait rouvert le champ à la presse libre ; l'avénement du ministère Polignac l'arma tout entière. A la première idée qu'il eut de fonder le National, M. Thiers, docile à cette sympathie secrète que nous avons dite, fit part de son projet à M. de Rémusat, en lui offrant d'être sur le même pied que lui-même. M. de Rémusat se croyait lié au Globe. On essaya un moment de voir si l'on ne pourrait pas réunir les deux entreprises; mais, sans parler des questions de personnes, il y avait des divergences de principes sur quelques points, notamment en économie politique. Il fut donc convenu qu'on irait chacun de conserve, sans se nuire et comme pouvant se réunir un jour. Je ne m'attacherai pas à suivre M. de Rémusat dans cette polémique de 4829-1830; sa vie de journaliste, il en convient, a été excessivement active, et il est des instants où il le regrette, §e disant que ce qu'il a peut-être donné de mieux est perdu et oublié dans ces catacombes. C'est à lui de voir s'il ne pourrait pas faire un jour pour sa critique politique ce qu'il a fait pour sa critique littéraire dans ces deux volumes, c'est-à-dire sauver et rassembler les principales pages en
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les éclairant. Au reste, si rhomme littéraire en lui a des regrets, l'homme politique n'en doit point avoir; car ses articles d'alors ont eu tout leur effet, ils ont été des actes. Dans les manifestations de presse qui donnèrent le signal à la révolution de juillet, M. de Rémusat compta de la façon la plus marquée, la plus directe. Il prêta résolument la main à M. Thiers dans la réunion des journalistes du 26, et poussa aux décisions irrévocables. Le Globe du mardi 27, qui publiait les ordonnances avec la protestation, commençait par ces mots : Le crime est consommé;.», tout ce numéro du Globe est de lui. Il a fait encore en partie un Globe-affiche publié et placardé le jeudi. Si l'on ajoute un article du lendemain, où le nom du duc d'Orléans est présenté comme offrant (moyennant garanties) une solution possible, on aura son dernier mot de ce côté. Depuis lors il n'a plus écrit dans le Globe^ ni dans aucun journal quotidien politique.
La vie publique de M. de Rémusat , depuis 1830, ne nous appartient plus; elle tient à un ordre de choses qui n'a pas atteint son développement et qui est, si l'on peut ainsi parler, en cours d'exécution. Allié de Casimir Perler et de La Fayette, tour à tour il paya tribut à ces deux alliances; mais par doctrine, par goût, il semble qu'il penche plutôt du côté de la dernière. Toute son ambition, après juillet, était de devenir député. Ce point obtenu, placé au cœur du mouvement politique , ami personnel de tous les hommes dirigeants, il fut longtemps avant de se décider aux fonctions officielles; même quand il appuie et quand il conseille le pouvoir, c'est encore le rôle libre qui lui va le mieux. Une première fois sous-secrétaire d'Élat à l'intérieur dans le ministère du 6 septembre (1836), puis ministre avec M. Thiers dans le cabinet du i«' mars (1840), il est sorti de là de cet air de bonne grâce et d'aisance qui ne surprend personne, et on n'a pas même l'idée de louer en lui le désintéressement, tant cette élévation de cœur lui semble facile. C'est depuis ces cinq années seulement, et dans son loisir très-animé, qu'il a publié les ouvrages
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préparés ou composés auparavant H^* ses Essais de philow^ phie (1842); St^Abélard (1845); 3<> un Rapport lu à FÂcadémie des sciences morales sur la phUosopkie aliemande,^ qui fortùe tout un volume (1845) ; 4^ enfin les mélangés sous le titre de Passé et prient (1847). Nous dirons quelque chose de ôeux ûb ces ouvrages dont nous n'avons point parlé.
On voit combien la philosophie est allée prehant diàqtte jour plus de place dans ses études ; ce qui avait été longtemps un culte secret a fini par éclater. Il s'y était fort remis durant la trêve de 18i4 à 1828 ; mais sa philosophie alors était surtout de la métaphysique politique* Il rêvait, soit par madièife d'examen critique, soit sous forme de traité dogmatique, ufcie réfutation de M. de Bonald, de M. de La Mennais, surtout d6 l'Essai sur V indifférence. Ce qu'il a écrit, nous dit-il, de notes, de plans d'ouvrages ou de projets de chapitres, en ce sens^ est considérable. Il a même fait, 1^ un examen suivi et page à page, avec critique et discussion, du livre de M^ de La Mennais, travail qui ne fournirait pas moins de deux volumes; 2<^ un Essai sur la nature du pouvoir, qui est un livre terminé. En même temps, il traduisait et extrayait Kant. — En 1852, au lendemain du ministère Périer et pendant les ravages du choléra, sentant le besoin d'une occupation forte, il se remit à Kant, comme on se mettrait à la géométrie* Il fut conduit par cette étude à faire plusieurs mémoires détachés, qui pouvaient cependant se ranger dans un certain ordre, et il songea à rallier le tout au moyen d'une introduction. C'est ainsi que se formèrent ses deux volumes d'Essais, qui, souvent repris ou quittés, selon le mouvement des affaires publiques, parurent enfin dans l'hiver de 1842, et ouvrirent à l'auteur les portes de l'Académie des sciences morales en remplacement de Jouffroy.
Dans cette suite d'Essais qui s'enchaînent assez exactement, M. de Rémusat s'applique à démontrer que la philosophie existe ; qu'elle est une science ayant pour objet les idées essentielles de rintelligence humaine; qu'une critique attentive