‹ Derniers portraits littérairesChapitre 31 sur 60 · M. DE BE1IU6ÀT · texte numérisé non relu

M. DE BE1IU6ÀT

et sévère des grands systèmes philosophiques modernes fournit déjà la méthode et les principales données; qu'une conciliation raisonnée entre Descartes, Reid et Kant, constitue, à proprement parler, réclectisme moderne. Puis, après avoir réfuté quelques systèmes exclusifs sortis du dernier siècle, Fauteur ahorde sur deux ou trois questions, tant spéciales que générales, l'analyse du fond, et nous montre à Toeuvre cette science à laquelle il voudrait nous convertir. Enfin, rassemblant dans un dernier Essai toutes ses forces contre le scep^ ticisme, contre cet ennemi intime dont il peut dire : Nous nous sommes vus de près^ le poursuivant dans ses divers genres et à travers ses plus récents déguisements , sous sa forme pratique et positive comme dans son raffinement mystique, il cherche à le convaincre de contradiction, d'incons^uence, et à maintenir jusqu*au sein du grand inconnu qui nous assiège quelques vérités fondamentales. Toute cette tentative est no^ ble, grave, prudemment menée et pas à pas; M. de Rémusat, en instituant le rôle de la raison, prêche d'exemple; et j'ai entendu remarquer sans ironie que ce livre d'Essais est peutêtre le seul livre de philosophie et de métaphysique où Ton ne rencontre jamais rien qui effarouche le bon sens.

Un grand talent littéraire recommande l'ensemble de l'ouvrage; l'introduction, les Essais I et XI, sont des morceaux d'un travail achevé et où l'on peut admirer ce mélange de l'abstraction et de l'imagination dans le style, originalité singulière de M. de Rémusat. Une foule de vues justes, indépendantes de la philosophie même, portent sur l'époque présente et ouvrent des jours sur l'état des esprits. Dans son introduction, comme dans son Essai final, l'auteur se montre avec raison très-préoccupé de ce sensualisme pratique qui envahit la société française, disposition fort différente du système dit sensualiste, lequel s'alliait très-bien, chez les philosophes du dernier siècle, avec de hautes qualités morales et avec des vertus. Aujourd'hui on étale moins ses vrais principes; au besoin on en a même de solennels pour les jours

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de montre ; l'époque est à la fois épicurienne de fait et ampoulée de langage. La postérité aura fort à faire pour y démêler le réel. Elle trouvera de bons indices dans cette fin des Essais de M. de Rémusat.

L*Essai YIII, qui traite du jugement considéré à la fois comme opération et comme faculté de l'esprit, est bien technique, mais je dois dire qu'il a paru à des juges excellents un parfait modèle de la saine méthode analytique fortement appliquée. Ajouterai-je que ces mêmes juges, qui estiment cet Essai la perfection même, trouvent que tout à côté, dans les deux morceaux suivants, l'auteur s*est trop ingénié à toutes sortes de démonstrations et de questions concernant la matière et l'esprit? M. de Rémusat a beau faire, sa curiosité se porte aisément aux limites, et lorsqu'elle signale les écueils, elle aime pourtant à s'y pencher. 11 est de ceux qui, même s'ils avaient saisi la vérité , ne sauraient ni ne voudraient peut-être pas uniquement s'y tenir, et qui regarderaient encore derrière pour voir s'il n'y a pas autre chose de caché. Benjamin Constant disait qu'il avait sur chaque sujet une idée de plus qui faisait déborder le reste. M. de Rémusat, lui aussi, de quoi qu'il s'agisse, n'est jamais sans cette idée de plus; mais, bien autrement sérieux et soucieux du vrai, il tient bon, il combine les principes et le caractère ; la digue est ferme, élevée; qu'importe? l'esprit trouve encore moyen de passer par-dessus.

L'ouvrage sur Abélard^ qui contient une admirable vie de ce philosophe et un exposé définitif de son épineuse doctrine, exige quelque explication préalable et nous oblige à revenir un peu sur le passé. M. de Rémusat, avons-nous dit, eut toujours un goût vif pour les drames, et il en a écrit plusieurs qui n'ont été ni représentés ni imprimés. C'est en 4824, si je ne me trompe, dans Tété qui suivit la défaite électorale, qu'étant seul à la campagne, assez ennuyé, il se mit à improviser ses deux coups d'essais en ce genre ; le premier, le Croisé ou le Fief, dont la scène était au moyen âge, se ressentait iUvanlwc

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et un peu de Goetz de Berlichingen. L'autre, intitulé VBahi^ UUion de Saint-Domingue ou V Insurrectionj lui avait été suggéré par des recueils sur la traite qu'il compulsait pour M. de Broglie; l'idée philanthropique prit tout d'un coup la forme de son Toussaint-Louverture. Tout cela s'exécuta très-vite, très-lestement; chaque drame avait cinq actes ; les dix actes furent enlevés en douze jours : ce qui fait un acte par jour, et, après chaque drame, un jour pour se relire. On ne saurait entrer d'un pied plus léger dans la rapidité romantique. Pendant l'hiver de 1824-1825, ces drames, lus dans le salon de M"'*' de Broglie, de M"**" de Catelan, eurent beaucoup de succès et furent des espèces de lions de la saison. L'auteur ne se laissa pourtant pas entisdner à la tentation de les livrer au grand jour. Facile de talent, difficile de goût, il se disait que, pour les œuvres d'imagination, il ne faut produire que de l'excellent. Et puis la pensée politique le retint aussi; il avait droit de pressentir son avenir, il pouvait être ministre un jour; c'était inutile de rien publier que ce qui serait compatible avec cette carrière-là. 11 jouit donc de son succès de société et remit ses drames en portefeuille. Cependant , ayant pris goût au jeu , il se passa encore la fantaisie de faire une Sain^Barthélemy (1826), dans le genre des scènes publiées cette même année par M. Vitet (1).

Maintenant on comprend sans peine comment, en 183G, l'auteur, se retrouvant de loisir, médita d'aborder le vrai drame et d'y développer une sérieuse pensée philosophique. 11 agitait en lui une question très-familière à quiconque réfléchit, et qu'il était appelé plus que tout autre à se poser : « Que devient la nature morale de l'homme dans un temps où l'intelligence prévaut sur tout le reste?» Seulement, pour traduire en action celte lutte et lui donner tout son reUef, il s'a-

(1) Dans un arUcle du Globe (6 juin 1829), M. de Rémusat appréciait la Mort d'Henri III de M. Vitet : là encore le criUque savait d'original le secret du geure^ et il en avait causé très au long avec lui-même auparavant.

gissait de la re^et^ dans le passé et de la personnifier dans quelque figure historique connue, dans un homme célèbre en qui Tesprit, supérieur au caractère, aurait eu à lutter et contre lui-même et contre le monde d'alentour. Il s'agissait, en un mot, de trouver un grand précurseur à cette disposition générale d'aujourd'hui. C'est dans cette veine d'idées que M. de Rémusat, jetant un jour les yeux, à un coin de rue, sur une affiche de spectacle, vit l'aiinoûce d'une pièce d^Héki&ê et Ahélard qu'on donnait à V Ambigu-Comique ; il sedit à l'instant : Voilà Vhomme que je cherchais, et il se m>it au drame ô*Abélard.

Le drame fait et achevé, il devint ministre, et ce ne fut qu^au sortir de là qu'il put essayer des lectures, vers le temps précisément où il publiait ses Essais de philosophie. II ne hait pas ces sortes de diversions qui donnent le change à la curiosité oisive et qui déjouent la louange banale. A cause de sa publication , on allait se croire obligé dans le monde de lui parler philosophie à tout propos , et, par égard pour les gens , il se mit à hre son Ahélard. Le succès fut grand, prodigieux ; durant deux hivers l'intérêt se soutint, et la conversation vécut presque uniquement là-dessus; mais, cette fois, ce n'était pas un intérêt passager dû à la nouveauté du genre, à la vivacité de quelques tableaux; le sérieux du fond , l'amusant du détail, l'ampleur et la variété du développement, le caractère passionné et dramatique qui pénétrait jusque dans les portions les plus élevées du sujet, tout attestait une œuvre durable. L'auteur fut mis en demeure de publier.

Il s'y préparait ou en avait l'air, et, pour s'en donner le prêtes te, il se mit à faire des recherches plus particulières sur les ouvrages et sur les doctrines d' Ahélard. 11 voulait adjoindre cette introduction au drame , comme s'il y avait eu besoin d'un passe-port auprès des érudits et des personnes graves: ainsi, se disait-il, Raynouard avait annexé aux Templiers une dissertation sur le procès de l'Ordre; mais peu à peu il se trouva avoir fait un nouvel ouvrage qui ne cadrait plus de tout point avec le premitîr, et qui surtout ne pouvait lui servir

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raoooBipaf n^jÇfieat, Il fallait les deus à part et à la fois , ou )iea ii fallait choisir entre les deux. L'auteur se trouvait ilacé dans uoa perplexité piquante : d*un eôté, tous ses talents lecF^ts et son culte le plus cber, la philosophie, résumés dans me cau^re étendue , attachante , et où il donnait enfin son mtiôre mesure ; de Fautre, sa philosophie encore, mais toute lue et appliquée dans sa mâle austérité à une investigation iifilcile. Û fut sévère ; entre ses amis , il alla consulter et il Skçouta le plus sévère, le seul rigoureux peut-être; il sacrifia l'cwvre de Timagipation. Mais non ; il ne peut ravoir sacrifiée, il Ta s^uleioent dérobée. Isaac n'est pas mort; Iphigénie k4 pu tard reparedtia.

l^-sque U. Mérimée publia son théâtre de Clara Gazul^ il Q^a^djit psts eacore vu l'Espagne, et je crois qu'il lui est depi]|ifi^ échappé de dire que s'il l'avait vue auparavant, il n'au^ raijjt pas imprimé son ouvrage. Il aurait eu grand tort, et nous y (LUrioDs tous perdu. Il est deces premièires inspirations que rotn^rvation elle-même ne remplace pas. Quand M. de Ré^ mx^aii^ se fut mis à étudier de près la scolastique et à lire au loQg les traités originaux, il a pu ainsi se dégoûter un mo^ B^e^i d^son premier Abélard et le trouver moins ressemblant qs^ celui qu'il restaurait de point en point. Le premier Abélard, en effet, était surtout deviné, et c'est bien pour cela qu'il

^lavie^

Au reste> l'auteur n'est pas précisément dégoûté de cet Abélard premier-né} il en rougirait plutôt comme d'un brillant éilïx romanesque et comme d'une licence heureuse, car il ne peut ignojrer au fond que c'est ce qu'il a fai4 de mieux, et il a raison s'il le pense. le remarquerai pourtant que le premier livipede Touvrage imprimé , celui qui contient la vt» d* Abélard^ esl peurt-étre supérieur au drame comme perfection. M. de B^ou^^i n'a rien travaillé autant que cette vte, et pour le style, et pour l'exactitude. La rigueur érudite s'y combine avec la pensée, avec l'imagination , avec Témotion même, et

le style, expression et résultat de tant d'alUaaces, forme uxte

848 DEHNIBAS POAXaAITS.

sorte de métal de Corinthe, dans lequel on n'est guère habitué à voir resplendir les statues redressées du moyen-àge; mais rien n'est de trop pour l'incomparable Héloïse. Après cela, le drame d'Abélard est plus complet , plus vaste , et donne seul ridée entière de M. de Rémusat, auteur et homme. L'artiste enhardi (car il y est devenu artiste) a pris en quelque sorte des portions , des démembrements de lui-même , et les a personnifiés dans des êtres distincts ; il leur a prêté nonseulement ses facultés, mais ses désirs, ses rêves. Tout cela vit et se meut sous des costumes tranchés, dans des physionomies originales, où le ton de l'époque est suffisamment observé. La nôtre pourtant se reconnaît au travers. Le dernier mot d'Abélard mourant qu'on entend à peine, est : Je ne sais. Le dogmatique, comme le sceptique, en revient à ce suprême Que sais-^e? C'est sur ce fatal et sincère aveu que finit ce drame, où s'agite la raison humaine. Les diverses solutions du mystérieux problème y sont tour à tour comprises et mises en présence, mais aucune n'y apparaît la meilleure ni la vraie. Ce qui en ressort, c'est le besoin qu'a cette raison humaine d'aller en avant toujours et d'aspirer vers la vérité, coûte que coûte , dût-elle ne jamais l'atteindre et rencontrer pour tout prix le martyre. Ce moderne Abélard, en ses heures d'angoisse, a de l'antique Prométhée.

Mais, à côté d'Abélard, il y a les écoliers ; à côté du maître, de celui qui cherche l'émancipation sérieuse de l'esprit, il y a ceux qui préludent à la légère et en gaussant. On rencontre surtout au premier rang et l'on ne peut s'empêcher d'aimer un certain Manegold^ un charmant et vaillant écolier, qui par gageure, au sortir d'une nuit passée à la taverne, est le premier à entrer dans la classe en criant : En avant et du nouveau! qui, narguant l'anachronisme, fait des chansons déjà, comme, trois siècles plus tard, en fera Villon, et dont l'esprit, même aux instants sérieux, a l'air (passez-moi le mot) de polissonner toujours. Imaginez un drôle spirituel et dévoué, tel qu'il s'en présente en France à chaque insurro.ction intellectuelle ou

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autre, un enfant de Paris malgré son nom alsacien, aide-decamp prédestiné pour toutes les journées de barricades. Ifanegold précède Abélard eu chantant. En France, la chanson précède volontiers le raisonnement. Elle Ta aussi précédé, si nous nous en souvenons bien, au sein de Tesprit de M. de Rémusat.

Et tandis que Técolier libertin chante tout plein d*ivresse et de folie, le maître se lève, jeune aussi et beau, mais au front p&le : « Folâtre jeune homme, est-ce que tu ne sais pas que tout est sérieux?... » Écoutez! c'est TAbélard éternel, la voix triste et grave que toute haute intelligence porte en soi.

Ce Manegold traverse et anime heureusement tout le drame; il est tout à fait absent dans la vie imprimée d'Abélard. L'érudition n'a point de prise sur ces évocations-là, et la fantaisie qui les crée se retrouve plus vraie que la science. Mais je m'aperçois que, si je n'y prends garde, je me laisse aller à parler de ce qui n'est point connu du public. Je coupe court et je me résume en répétant que si TAbélard qu'on a (la vie imprimée) est plus parfait comme ouvrage, TAbélard-drame, . qu'on aura un jour, paraîtra une plus vraie et plus entière expression du talent que nous nous sommes ici efforcé de peindre.

Le Rapport lu à l'Académie des sciences morales sur la philosophie allemande, et qui forme tout un volume, sort de notre compétence. La préface, où l'auteur a rassemblé les ])oints principaux de l'examen et a présenté la génération des divers systèmes, de Kant à Hegel, est fort appréciée des gens du métier. C'est dans le temps de ce travail et des discussions approfondies d'où il est né, que M. de Rémusat a passé définitivement lui-même à l'état de maître et d'homme du métier, au lieu d'amateur très-distingué qu'il était auparavant. Est-ce donc qu'en philosophie, comme en bien des choses, il n'y aurait pas moyen, avec quelque avantage, de rester amateur toujours,

Ami de la vertu, plutôt que vertueux ?

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Il est temps d^arriver au succès public le plus brillaiit, au jour de triomphe et de soleil de M. de Rémusat ; je veux parler de son discours de réception à TAcadémie française. Dès que M. Royer-Collard eut disparu, une sorte de suffrage rapide et de murmure universel désigna à l'instant M. de Rémusat pour lui succéder et pour le célébrer. Dans un tempa où diaoun se croit des titres à toute espèce d'héritage, il ne s'éleva pas un seul concurrent. N'est-ce pas là un unique hommage rendu à la mémoire du mort et aussi au talent approprié du vivant? M. de Rémusat répondit hautement à cette attente. La séance du 7 janvier 1847 restera mémorable entre celles du même genre. Le successeur de Royer-CoUard fut éloquent, égal à son sujet, le dominant presque, et s'y mouvant avec aisance et grandeur. Il eut, tant qu'il le fallut, de rélévation, il eut de la grâce. On a remarqué que tout est bien touchédans ce discours, hormis peut-être l'éloquence parlementaire de M. Royer-Gollard, qui aurait pu être caractérisée plus sensiblement. A côté de l'orateur grave et presque auguste (1), pourquoi n'aurait- on pas dessiné, par exemple, M. de Serre, son grand ami, Torateur passionné, qui faisait naturellement pendant? Dans une circonstance autre qu'une solennité académique, il y aurait eu sans doute manière de prendre autrement le sujet, une manière plus expressive el plus réelle ; c'eût été de ne pas donner tant de place et de saillie aux considérations historiques, aux diverses époques delà Révolution, et de s'attacher plus uniquement d'abord à la ligure de M. Royer-Collard, à ce personnage original, mordant, élevé, mais abrupt, en un mot d'éteindre les fonds historiques et d'accuser à tout moment davantage le profil singulier. Ce que M. de Rémusat a si bien fait vers la fin, on aurait pu le

(1) • Respoodit Cornélius Tacltus eloquenUssime et, quod eximium oraUoni ejus inest, aspû;. » Ce que Pline dit là de Tacite avocat et or»teur, on le pourrait appliquer à M. Royer-Collard, excepté le respondU, M. Royer-Cgllard à U tribune ne parlait qu'en premier et ne répon-

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faire durant tout le iDorceau, et c'eût été, biographiquement, plus vivant. Mais reloge oratoire a sa loi, sa convenance, son choix à faire entre les divers traits, et M. de Itémusat a su, en les indiquant, les adoucir, les idéaliser avec finesse, les subordonner à la majesté. Et puis l'orateur était dans son élément et dans son droit en ne négligeant pas une occasion si naturelle de juger les époques successives de notre histoire eontemp(H*aine. Il a parlé de toutes, et de la Restauration en particulier, avec impartialité, avec générosité même. Après les charmantes définitions qu'il avait données de M. Royer- Gollard comme homme et comme écrivain, je ne sais si je me trompe, mais j'aurais pi'éféré qu'il terminât sans rentrer dans cette thèse générale, plus que douteuse, de l'alliance de la philosophie et de la politique, sans se croire tenu de faire la péroraison obligée. Voilà (pour varier la monotonie de la louange) les seules observations du lendemain sur un discours dont l'ensemble et toutes les parties ont constamment réussi auprès de l'assemblée la plus choisie et la plus attentive. C'a été là. un de ces beaux jours où le talent, au moment où il la reçoit, justifie magnifiquement sa couronne.

Une étude du genre de celle-ci a ses limites, et un portrait n'est pas un tableau. C'est encore moins une description à l'infini et un catalogue détaillé des moindres productions. Nous nous arrêtons sans avoir épuisé notre sujet. M. de Rémusat en est un des plus fertiles, on l'a vu, et qui sait trop bien se multiplier pour qu'on n'ait pas l'occasion de le retrouver maintes fois en avançant. Il a plusieurs plans d'ouvrages pour l'avenir, et ceux qu'il ne prévoit pas seront peut-être les principaux. Mais, quoi qu'il publie ou de tout nouveau ou de composé déjà, il ne fera certainement par ses écrits qu'entrer en possession de la place qui lui est dès longtemps reconnue dans l'opinion. Le lieu qu'il tient est au premier rang parmi les esprits de cet âge; il l'étend chaque jour, et, pour l'agrandir encore, il n'a qu'à le faire tout à fait égal à son mérite. Au reste, il aura beau se soustraire par portions et vouloir se

df>2 DBBNIEBS PORTBUTS.

dérober, il est de ceux qui laisseront plus de trace qu'ils ne se rimaginent et que les contemporains eux-mêmes ne le pensent. La vraie supériorité, jointe à la finesse, survit à bien des renommées bruyantes. On se remet à Técouter, à lui découvrir des grâces nouvelles, quand on est las du convenu ou du trop connu. Son autorité gagne à n*être point de profession. Et pour ceux mêmes qui se mêlent ici de juger M. de Rémusat et de l'expliquer aux autres, un de leurs précieux titres pourrait bien être un jour s'ils avaient eu, à leur début, Thonneur d'être remarqués et publiquement recommandes par lui.

!•' octobre 1847.

«La mort a dépouille ma jeunesse en pleine récolte... J'étais au comble de la muse et de rage en fleur, — hélas ! et Tuilà que je suis entré tout savant dans la tombe, tout jeune dans l'Érèbe ! »

(Épigramme de VÀnthologie, édit. Palat., vu, 5S8 )

Le moment est venu de rendre ce que nous devons à la mémoire du pins regretté de nos amis littéraires et du plus sensiblement absent de nos collaborateurs (i). Sa perte cruelle a été si imprévue et si soudaine, qu'elle a porté, avant tout, de rétonnement jusque dans notre douleur, bien loin de nous laisser la liberté d'un jugement. Et aujourd'hui même que le premier trouble a eu le temps de s'éclaircir et que rien ne voile plus rétendue du vide, ce n'est pas un jugement régulier que nous viendrons essayer de porter sur celui qui nous manque tellement chaque jour et dont le nom revient en toute occasion à notre pensée. Le public lui-même a perdu en M. Charles Labitte plus que ceux qui en sont le mieux assu« rés ne sauraient le lui dire. Les personnes qui, sans connaître notre ami, l'ont lu pendant dix années et l'ont suivi dans ses ^oductions fréquentes et diverses, qui l'ont trouvé si facile et souvent si gracieux de plume, si riche de textes, si

(1) Ce naorceau a été écrit pour la Revue des Deux Mondes et pour acquitter en quelque sorte la dette commune.

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abondant el presque surabondant d'érudition, qui ont goûlé son aisance heureuse à travers cette variété de sujets, ceux mêmes auxquels il est arrivé d'avoir à le contredire et à le combattre, peuvent-ils apprendre sans surprise et sans un vrai mouvement de sympathie que cet écrivain si fécond, si activement présent, si ancien déjà, ce semble, dans leur esprit et dans leur souvenir, est mort avant d'avoir ses vingt-neuf ans accomplis? Il était à peine mûr de la veille ; il était à cette plénitude de la jeunesse où la saison des fruits commence à peine d'hier et où quelques tours de soleil achèveront, où Ton n'a plus enfin qu'à produire pour tous ce qu'on a mis tant de labeur et de veilles à acquérir pour soi. Il s'était perfectionné, depuis les trois dernières années, de la manière la plus sensible pour qui le suivait de près. Le jugement qu'il avait toujours eu net et prompt s'affermissait de jour en jour; il avait acquis la solidité sous l'abondance, et cette solidité même, qui eût amené la sobriété, tournait à l'agrément. Il n'y aurait qu'à retrancher et à resserrer un peu pour que l'étude sur Marie-Joseph Chénier devînt un morceau de critique biographique achevé de forme autant qu'il est complet de fond. L'article sur Varron est un modèle parfait de ce genre d'érudition et de doctrine encore grave, et déjà ménagé à l'usage des lecteurs du monde et des gens de goût; l'étude SUT Lucile également; et nous pourrions citer vingt autres articles gracieux et sensés, et finement railleurs, qui attestaient une plume faite, et si nombreux que de sa part, sur la fin, on ne les comptait plus. Mais, encore un coup, il n'avait pas vingt-neuf ans, et si mourir jeune est beau pour un poëte, s'il y a dans les premiers chants nés du cœur quelque chose d'une fois trouvé et comme d'irrésistible qui suflit par aventure à forcer les temps et à perpétuer la mémoire, il n'en est pas de môme du prosateur et de l'érudit. La poésie est proprement le génie de la jeunesse; la critique est le produit de l'âge mùr. Poète ou penseur, on peut être raye bien avant l'heure et ne pas disparaître tout entier. Cependant, parmi les

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noms les plus habituellement cités de ces victimes triom* phantes, n'oublions pas que Vauvenargues avait trente^eux ans, qu'Etienne de La Boétie en avait trente-trois : ces deux ou trois années de grâce accordées par la nature sont tout à cet âge. Mais un critique, un érudit, mourir à viugl-neuf ans! Qu'on cherche dans l'histoire des lettres à appliquer cette loi sévère aux hommes les plus honorés et qui, en avançant, ont conquis l'autorité la plus considérable comme organes du goût ou comme truchemans spirituels de l'érudition, aux La Harpe, aux Daunou, aux Fontenelle, à Bayle lui-même ! Que ceci du moins demeure présent, non pour commander l'indulgence, mais pour maintenir la simple équité, quand il s'agit d'un écrlTain si précoce, si laborieux, si continuellement en progrès, et qui, au milieu de tant de fruits, tous de bonne nature, en a produit quelques-uns d'excellents.

Charles Labitte était né le 2 décembre 1816 à Château- Thierry. Son père, qui y remplissait les fonctions de procureur du roi, passa peu après en cette même qualité au tribunal d'Abbeville, où il s'est vu depuis ûxé comme juge. Le jeune enfant fut ainsi ramené dès son bas-âge dans le Ponthieu, patrie de sa mère, et c'est là qu'il fut élevé sous l'aile des plus tendres parents et dans une éducation à demi domestique. Il suivait ses classes au collège d'Abbeville ; il passait une partie des étés à la campagne de Blangermont près Saint-Pol, et, durant cette adolescence si peu assujettie, il apprenait beaucoup, il apprenait surtout de lui-même. Je ne puis m'empêcher de remarquer que cette libre éducation, si peu semblable à la discipline de plus en plus stricte d'aujourd'hui, sous laquelle on surcharge uniformément de jeunes intelligences, est peut-être celle qui a fourni de tout temps aux lettres le plus d'hommes distingués : l'esprit, à qui la bride est laissée un peu flottante, a le temps de relever la tète el de s*échapper çà et là à ses vocations naturelles. L'érudition de Charles Labitte y gagna un air d'agrément et presque de gaieté qui manque trop souvent à d'autres jeunes érudi*

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tiODS très-estimables, mais de bonne heure contraintes et comme attristées. Au reste, s'il lisait déjà beaucoup et toutes sortes de livres, il ne se croyait pas encore voué à un rôle de critique ; il eut là de premiers printeD)ps qui sentaient plutôt la poésie, et j*ai sous les yeux une suite de lettres écrites par lui dans Tintimité durant les années 1852-1836, c'est-à-dire depuis rage de seize ans jusqu'à celui de vingt, dans lesquelles les rêveries aimables et les vers tiennent la plus grande place. Ces lettres sont adressées à Tun de ses plus tendres amis, M. Jules Macqueron, qui faisait lui-même d'agréables vers; Labitte lui rend confidences pour confidences, et il y mêle d'utiles conseils littéraires : l'instinct du futur critique se retrouverait par ce coin-là. Nous ne citerons rien des vers mêmes : ils sont faciles et sensibles, de l'école de Lamartine; mais c'est plutôt l'ensemble de cette fraîche floraison qui m'a frappé, comme d'une de ces prairies émaillées au printemps où aucune fleur en particulier ne se détache au regard, et où toutes font un riant accord. Il y a aussi des surabondances de larmes que je ne saurais comparer qu'à celles des sources en avril. Les journées n'étaient pas rares pour lui où il pouvait écrire à son ami, après des pages toutes remplies d'effusions : « Je suis dans un jour où je vois tout idéalement et doulou- <t reusement, et enfin, s'il m'est possible de m'exprimer ainsi, « lamartinement. » Faisant allusion à quelque projet de poëme ou d'élégie, où il s'agissait de peindre un souvenir qui datait de l'âge de douze ans (ils en avaient seize), il écrivait à la date de juin 1832 :

« Mais revenons au souvenir. Cette idée seule d'une ten- « dresse enfantine (dont tu ris maintenant avec raison, et qui « cependant pourrait servir de matière à de jolis vers) est <i gracieuse et vraie. Les souvenirs les plus doux de la vie « sont en effet les souvenirs du cœur. Quand on ramène sa « pensée à ses premières années et qu'on veut revenir sur les « traces que l'on a déjà parcourues, il n'y a rien qui éclaire « davantage ces époques flottantes et vagues qu'un amour

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«( d*eDfant venu avant Page des sens. G*est un point lumi- « neux dans ce demi-jour des premières années où tout est « confondu, plaisirs, espérances, regrets, et où les souvenirs « sont brouillés et incertains, parce qu'aucune pensée ne les « a gravés dans la mémoire; amour charmant qui ne sait pas « ce qu'il veut, qui se prend aux yeux bleus d'une fille comme « le papillon aux roses du jardin par un instinct de nature, « par une attraction dont il ne sait point les causes et dont il « n'entrevoit pas la portée; innocent besoin d'aimer, qui plus « tard se changera en un désir intéressé de plaire et de se « voir aimé; passion douce et sans violence, rêve en Tair; « première épreuve d'une sensibilité qui se développera plus « tard ou qui plutôt s'éteindra dans des passions plus sérieu- « ses; petite inquiétude de cœur qui tourmente souvent un « jeune écolier, un de ces enfants aux joues roses que vous « croyez si insouciant, mais qui déjà éprouve des agitations € inconnues, qui étouffe, qui languit, qui se sent monter au « front des rougeurs auxquelles la conscience n'a point « part. » — La grâce facile où se jouera si souvent la plume de Charles Labitte se dessine déjà dans cette page délicate où je n'ai pas changé un mot.

Un caractère digne d'être noté honore en mille endroits ces premiers épanchements d'une vie naturelle et pure : ce sont les sentiments de croyance et de morahté, si familiers, ce semble, à toute jeunesse qu'on ne devrait point avoir à les relever, mais si rares (nous assure-t-on) chez les générations venues depuis Juillet, qu'elles sont vraiment ici un trait distinctif. Charles Labitte, à cet âge heureux, les possédait dans toute leur sève. Lui, dont plus tard les convictions politiques ou philosophiques n'eurent guère d'occasion bien directe de se produire et semblaient plutôt ondoyer parfois d'un air de sceplicisme sous le couvert de l'érudition, il croyait vivement à l'amour, surtout à l'amitié, à l'immortalité volontiers, à la liberté toujours, à la patrie, à la grandeur de la France, à toutes ces choses idéales qu'il est trop ordinaire de voir par

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degrés pâlir autour de soi et dans son cœur, mais qu'il est impossible de sauver, même en débris, après trente ans, lors- .qu'on ne les a pas aimées passionnément à vingt.

Il achevait sa philosophie à Àbbeville en 1834, et faisait un premier voyage à Paris dans Tété de cette môme année, pour y prendre son grade de bachelier-ès-lettres. Après un court séjour, il y revenait à l'entrée de Thiver, sous prétexte d'y faire son droit, mais en réalité pour y tenter la fortune littéraire. Il arrivait cette fois pourvu de vers et de prose, de canevas de romans et de poèmes, de comédies, d'odes, que sais-je? de toute cette superfluité première dont il s'échappait de temps en temps quelque chose dans le Mémorial d'Abbe^ ville, mais de plus muni d'articles de haute critique oomme il disait en plaisantant, et surtout du fonds qui était capable de les produire. C'est dès lors que je le connus. Ce jeune homme de dix-huit ans, élancé de taille, et dont la tête pendiait volontiers comme légèrement lassée, blond, rougissant, se montrait d'une timidité extrême : après une visite où il avait écoulé longtemps, parlé peu, il vous écrivait des lettres pleines de naturel et d'abandon : plume en main, il triomphait de sa rougeur. Il vit beaucoup dans ces premiers temps M"« Tastu, à laquelle il adressa des vers. Il voyait aussi plus que tout autre son excellent parent et son patron naturel, M. de Pongerville, dont il était neveu à la mode de Bretagne, et qu'il se plaisait à nommer son oncle. Dans une visite qu'il fit à Londres dans l'aulomne de 1835, il lui adressait, comme au prochain traducteur du Paradis Perdu, une pièce de vers datée de Westminster et intitulée le Tombeau de Milton.

Mais c'était la critique qui le partageait déjà et qui allait l'enlever tout entier. Il s'était fort lié avec son compatriote M. Charles Louandre, fils du savant bibliothécaire d'Abbeville, et les deux amis avaient projeté de concert une Histoire des Prédicateurs du Moyen-âge, Cette seule idée était déjà d'une vue pénétrante : c'était comprendre qu'une telle histoire présenterait beaucoup plus d'intérêt qu'on ne pouvait se le figurer

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an premier abord. La prédication, en ces âges fervents, représentait et résumait à certains égards' le genre d'influence qu'on a vue en d'autres temps se diviser entre la presse et la^ tribune. Les deux amis poussèrent vivement les préparatifs de leur commune entreprise; ils lurent tout ce qui était imprimé en fait de vieux sermonnaires, ils abordèrent les manuscrits, et, même lorsque l'idée d'une rédaction définitive eut été abandonnée, ils durent à cette courageuse invasion au cœur d'une rude et forte époque de connaître les sources et les accès de l'érudition, d'en manier les appareils comme en se jouant, et d'avoir un grand fonds par devers eux, un vaste réservoir où ils purent ensuite puiser pour maint usage. Vers le même moment, Charles Labitte concevait, seul, un autre projet plus riant et qui eût été pour lui comme le délassement de l'autre, un livre sur le règne de Louis xni et où devaient figurer Voiture, Balzac, Chapelain, Thôtel Rambouillet, etc.; une grande partie des matériaux amassés ont paru depuis en articles dans la Revue de Paris et ailleurs. Tout ce confluent d*études se pressait dans les premiers mois de i836 et avant que notre ami eût accompli ses vingt ans. Il avait à cette heure renoncé définitivement aux vers, et sa voie de curiosité critique était trouvée. En échangeant une veine pour Tautre, il porta aussitôt dans cette dernière une ardeur, un sentiment passionné et presque douloureux, qu'on n'est pas accoutumé à y introduire à ce degré. Il semblait étudier non pas pour connaître seulement et pour apprendre, mais pour échapper à un dégoût de la vie. Ce dégoût n'était-il que l'efi^et môme et le contre-coup d'une excessive étude? n'était-il que cette satiété, cette lassitude incurable qui sort de toute chose humaine où Ton a touché le fond, quelque chose de pareil au medio de fonte leporuniy admirable cri de ce Lucrèce tant aimé de notre ami? Quelle qu'en fût la cause, l'étude passionnée à laquelle se livrait Charles Labitte et d'où il tirait pour nous tant d'agréables productions, lui était à la fois un plaisir et une source de mort. Il étudiait sans trêve, & perte d'haleine, jus^

qu'à extinction de force vitale et jusqu'à évaDOuissement. Ses yeux, qui lui refusaient souvent le service, ne faisaient qa*accuser alors répuisement des centres intérieurs et crier gr&ce, en quelque sorte, pour le dedanâ. Il en résulta de bonne heure des crises fréquentes, passagères, que recouvr^ent vite les apparences de la santé et les couleurs de la jeunesse ; mais loi ne s'y trompait pas : «Je n'ai pas deux jours de bons sur dix (écrivait -il de Paris à M. Jules Macqueron, le 30 décembre 1835) ; mon pauvre ami, ma santé est à peu près perdue, et il est fort probable, du moins d'après les données de l'art, que mon pèlerinage sera court. Je dirais tant mieux, si je n'avais ni amis ni parents. Ne crois pas que je me drape ici en poitrinaire ou en malade languissant. J'ai ma conviction là-dessus, et il est bien rare que ces sortes de convictions trompent. Il y a ici pendant que je t'écris, vis-à-vis de moi, un jeune homme de Savoie, docteur en médecine, qui me donne tous ses soins. Si nous nous trouvons un jour réunis tous à Paris, j'espère te le faire connaître. » — Une telle tristesse était certainement disproportionnée aux causes appréciables; la science elle-même n'aurait pu trouver de quoi justifier ses pressentiments; c'était la lassitude de la vie qui parlait en lui. Le premier article de quelque étendue par lequel il débuta véritablement dans les lettres est celui de Gabriel Naudéj qui parut dans la Revue des Deux Mondes le 15 août 1836. Il ne faisait là dès l'abord que se placer sous l'invocation de son véritable patron. Gabriel Naudé est bien le patron, en effet, de ceux qui avant tout lisent et dévorent, qui parlent de tout ce qu'ils ont lu, et chez qui l'idée ne se présente que de biais en quelque sorte, ne se faufile qu'à la faveur et sous le couvert des citations. L'article que Charles Labitte lui consacrait, et qui n'offrait encore ni l'ordre ni même toute l'exactitude auxquels il atteindra plus tard, ressaisissait du moins et rendait vivement la physionomie du modèle ; le vieil esprit gaulois y débordait en jeune sève. On sentait que ce débutant d'hier s'était abouché de longue main avec ces hommes d'au-

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trefois dont i! parlait : il avait reçu d*eux le souffle, il avait la tradition.

La tradition! chose essentielle et vraiment sacrée en litté* rature, et qui serait en danger de se perdre chez nous, si quelques-uns, comme élus et fidèles, n'y veillaient sans cesse et ne s'appliquaient à la maintenir! Qu'arrive-t-il en effet, et que voyons-nous de plus en plus dans la foule écriveuse qui nous entoure? On ahorde inconsidérément les époques, on brouille les personnages, on confond les nuances en les bi* garrant. A quoi bon tant de soins? Pourquoi ceux qui ne se font de la littérature qu'un instrument, et qui ne Taiment pas en: elle-même, y regarderaient-ils de si près ? Et quant à ceux qui sont dignes de Taimer et qui lui feraient honneur par do vrais talents, Forgueil trop souvent les entête du premier jour ; sauf deux ou trois grands noms qu'ils mettent en avant par forme et où ils se mirent, les voilà, qui se comportent comme si tout était né avec eux et comme s'ils allaient inaugurer les âges futurs, n y aurait profit à se le rappeler toute* fois ; penser beaucoup et sérieusement au passé en telle matière et le bien comprendre, c'est véritablement penser à l'avenir : ces deux termes se lient étroitement et correspondent entre eux comme deux phares. Pour moi, ce me semble, il n'est qu'une manière un peu précise de songer à la postérité quand on est homme de lettres : c'est de se reporter en idée aux anciens illustres, à ceux qu'on préfère, qu'on admire avec prédilection, et de se demander : <( Que diraient-ils de moi? à quel degré daigneraient-ils m'admettre? S'ils me connaissaient, m'ouvriraient-ils leur cercle, me reconnsdtraientils comme un des leurs, comme le dernier des leurs, le plus humble?» Voilà ma vue rétrospective de postérité, et celle-là en vaut bien une autre (1). C'est une manière de se repré-

(1) Il faut voir la même idée rendue comme les anciens savaient faire, c*e8t-à-dire en des termes magnifiques, au XU' chapitre du Traité du Sublime qui a pour titre : « Suppose-toi en présence des plus éminenU écrivains. • Longiii (ou l'auteur, quel qu'il soit) y fait admirablement

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senter cette postérité vague et fuyante sous des traits eonnui et augustes, de se la figurer dans la majesté reconnaissable des ancêtres. On a Fair de tourner le dos à la postérité, et on agit plus sûrement en vue d'elle que si on la voulait anticiper directement et en saisir le fantôme. Celui de tous les peuples qui a le plus songé à la gloire et qu'elle a le moins trompé» celui de tous les poètes qu'elle a couronné comme le plus divin, les Grecs et Homère, appelaient la postérité et les générations de l'avenir ce qui est derrière (« Mm»}« comme s'ils avaient réellement tourné le dos à l'avenir, et du passé ils disaient ce qui est devmU.

Notre ami avait toujours ce grand passé littéraire devint les yeux; il aimait ces choses désintéressées en eilas-mtaies et s'y absorbait avec oubli. Nous ne le suivrons poiat ici pas à pas dans la série d'articles qu'il laissa échapper durant les premières années, et qui n'étaient que le trop plein éô ses études constantes. Son fonds acquis sur les sermonnaires du Moyen âge lui fournit matière à de piquantes appréciations da Michel Menot et des autres prédicateurs dits tnacaraniques. Il donna nombre de morceaux sur Tépoque Louis Xlil. Eu même temps, par ses porti-aits de M. Raynouard et de Népomucène Lemercier, il abordait avec bonheur ce genre délicat de la biographie contemporaine, et contribuait pour sa part à l'élargir.

Autrefois il existait deux sortes de notices littéraires : l'une toute sèche et positive, sans aucun effort de rhétorique et sans étincelle de talent, la notice à la façon de Goujet et de Niceron, aussi peu agréable que possible et purement utile; elle gisait reléguée dans les répertoires tout au fond des biblio-

senUr, et par une gradation majestueuse, le rapport qui unit le tribunal de la postérité à celui des grands prédécesseurs. — Ne pas s'en tenir à la traduction de fioileau. — Rarioe, dans sa préface de Britannicus, a usé aussi, en se rappliquant, de la pensée de Longin : « Que diraient Homère et Virgile s'ils lisaient cea veraf Que dirait Sophoole t*U voyait présenter cette KèneP.... a

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tbèques : et puis il y avait sur le devant de la scène et à Tusage du beau monde la notice élégante, académique et fleurie, Véloge; ici les renseignements positifs étaient rares et discrets, les détails matériels se fai^^aieut vagues et s'enno^ blissaient à qui mieux mieux, les dates surtout osaient se montrer à peine : on aurait cru déroger. J'indique seulement les deux extrémités, et je n'oublie pas que dans Tintervalle, entre le Niceron et le Thomas, il y avait place pour Texquis mélange à la Fontenelle. Pourtant, chez celui-ci même, l'extrême sobriété faisait loi. On a tâché de nos jours (et M. Villemain le premier) de fondre et de combiner les deux genres, d'animer la sécheresse du fait et du document, de préciser et de ramener au réel le panégyrique. Ce genre, ainsi développé et déterminé, a parcouru en peu d'années ses divers degrés de croissance, et Charles Labitte, on peut le dire, Fa poussé au dernier terme du complet dans une ou deux de ses biographies, dans celle de Marie-Joseph Chénier particulièrement. Il était infatigable à féconder un champ qui, en soi, a l'air si peu étendu, et à en tirer jusqu'à la dernière moisson. Il ne se bornait pas aux simples faits principaux ni à l'analyse des ouvrages, ni même à la peinture de la physionomie et du caractère ; il voulait tout savoir, renouer tous les rapports du personnage avec ses contemporains, le montrer en action, dans ses amitiés, dans ses rivalités, dans ses querelles; il visait surtout à ajouter par quelque page inédite de l'auteur à ce qu'on en possédait auparavant. Qu'il n'ait pas été quelquefois entraîné ainsi au delà du but et n'ait pas un peu trop disséminé ses recherches, au point d'avoir peine ensuite à les resserrer et à les ressaisir dans son récit, je n'essaierai nullement de le nier; mais il n'a pas moins poussé sa trace originale et vive, il n'a laissé à la paresse de ses successeurs aucune excuse, et il ne sera plus permis après lui de faire les notices écourtées et sèches que quand on le voudra bien. Pour montrer cependant à quel point dans son esprit tout cela se rapportait à des cadres éleyéSi et quel ensemble il

en serait résulté avec le temps, je veux donner ici, tel qu^on le trouve dans ses papiers, le plan d'un ouvrage en deux volumes, où seraient entrés, moyennant corrections, plusieurs des morceaux déjà publiés. Le critique supérieur se fait sentir dans ce simple tracé oh les détails ne masquent rien. Nous livrons le brillant programme à remplir à quelques-uns de nos jeunes vivants; mais nul, on peut l'affirmer, ne saura exploiter dans toute leur abondance les ressources que Charles Labitte y embrassait déjà.

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