‹ Derniers portraits littérairesChapitre 4 sur 60 · THE0GB1TE · texte numérisé non relu

THE0GB1TE

barrière soit fermée, ni qu'il n'y ait plus rien à faire en poésie. A cette époque déjà on ne manquait pas (lui-môme nous rapprend) de gens de mauvaise humeur et occupés d'intérêts positifs, qui disaient que c'était bien assez pour tous d*un seul Homère. Théocrite proteste; U les réfute, et surtout par son exemple. C'est ainsi que, tout en s'inclinant pieusement devant Homère et les grands, il a mérité de prendre place à la suite, et dans la perspective des âges il nous apparaît encore comme le dernier venu du groupe immortel.

Lycidas, gagné à son appel insinuant, se met donc pendant la route à lui chanter un petit couplet qu'il a fait l'autre jour, dit-il, sur la montagne. C'est un couplet d'amour en faveur d'un objet chéri, lequel est sur le point de s'embarquer pour Mitylène. Il souhaite à cet objet un heureux départ, moyennant certaine condition pourtant: il lui prédit une navigation heureuse, même au cœur de l'hiver; et lorsqu'il apprendra son arrivée à bon port, ce jour-là, par réjouissance, il se promet bien le soir, auprès d'un feu où grillera la châtaigne, accoudé sur un lit de feuillage et buvant à pleine coupe, de se iaire chanter par Tityre toutes sortes de belles chansons, et l'amour du l)Ouvier Daphnis pour une étrangère, et Comatas enfermé dans un coffre. Ce Comatas , il est bon de le savoir, était un simple chevrier à gages, très-dévot aux Muses, auxquelles il faisait souvent des sacrifices avec les chèvres du troupeau qui ne lui appartenait pas. Son maître, dont ce n'é^ tait pas le compte, l'enferma vivant dans un coffre pour l'y &ire mourir : <c Nous allons voir pour le coup, disait-i]> à quoi f te serviront tes Muses maintenant. » Mais quand il rouvrit le coffre, au bout d'une année, il le trouva tout rempli de rayons de miel; c'était l'œuvre des abeilles, messagères des Muses, qui étaient venues de leur part nourrir le prisonnier. S'exallant à ce poétique souvenir, le chanteur s'écrie : « 0 bien- « heureux Comatas, c'est bien toi qui as été l'objet de telles « douceurs ! et tu as été reclus dans le coffre, et, toute une « saibon durant, tu as résisté, nourri des rayons des abeilles.

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« Que n'6lai8-tu de mon temps parmi les vivants? comme (K j*aurais aimé à te faire paître tes belles chèvres sur les « montagnôd, pour ouïr ta vmi ! Et toi, étendu sous les chênes « ou sous les sapins, tu n'aurais qu'à chanter tes doux airs, « divin Gpmatias ! » II s'exhale d* tout ce passage un sentiment de tendre respect et comme d'adoratioïi enthousiaste pour les choses enchanteresses et désintéressées de la vie humaine ; chaque accent s'^ance d'un cœur que pénètre le culte du talent, de la poésie et des grâces.

Il est une idée qui naît à ce propos et qu'on ne saurait tout à fait supprimer : c'est qu'on trouverait au moyen âge plus d'un &bliau qui se pourrait rapprocher sans trop d'effort dé cette légende du bienh&ureux Gomatas. Maintes fois, par exemple, s'il est permis de la nommer en ce voisinage profane, Notre-Dame la toute-clémente pardonna ses méfaits au pécheur qui n'était dévotqu'à elle, même aux dépens d'antrui; elle fit des miracle» pour le sauver. Il y eut là des superstitions poétiques et gracieuses aussi ; je ne fais que les indiquer ; elles seraient plutôt du ressort des malicieux peut-être qui se plairaient à sourire du rapprochement, ou des érudits qui auraient à coBur de comparer les fictions diverses. J'aime mieux ne pas me détourner de l'idéal pur, et ne pas venir mêler sans nécessité le moyen-âge à la Grèce, Gautier de Goincy & Théocrite.

Lycidas, comme sa chanson le prouve et toute sa belle humeur, est évidemment bien plus un poète qu'un amoureux ; il se- console aisément de l'objet absent avec ses chères déesses. Théocrite m'a l'air d'être un peu de même. Je ne donnerai que le début de sa réponse. Tout à l'heure il a fait le modeste exprès, pour engager l'autre et entamer le jeu ; maintenant qu'il a réussi à le faire chanter, il se montre tel qu'il se sent, et il relève à son tour son front de poêle : « Gher « Lycidas, à moi aussi pasteur sur les montagnes , les nym- « phes m'ont appris bien d'autres belles choses que la Renom- « mée peut-être a portées jusques au trône de Jupiter; mai9

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« en voici une, entre toutes, de bcancoup supérieure, avec « quoi je prétends te récompenser. Or écoute, puisque tu es « ami des Muses. » Et après avoir touché légèrement son propre amour pour une certaine Myrto, il en vient à célébrer celui de son ami, le poète Aratus , passion indigne et cruelle dont il le voudrait voir délivré. Dès qu'il a âni, Lycidas, avec 08 rire aimable qui ne Tatondonne jamais et qui fait le trait saillant de sa physionomie, lui donne en cadeau sa boulette ; et comme ils sont arrivés, chemin foissuit, à Tendroit où leurs routes se séparent, il tourne à gauche et les quitte, tandis que les trois antres amis n'ont plus qa*un pas jusqu'au lieu de leur destination. C'est là qu'il les faut suivre , et je vais traduire aussi textuellement que je le pourrai cette fin de l'églogue, dans laquelle on dirait que le poète a voulu rivaliser avec l'abondance d'Homère daignant les vergers d'Aldnoûs. Tout le reste n'a été, en quelque sorte, que prélude et acheminement ; la vraie grandeur de l'idylle commence à cet endroit :

« Mais moi et Eucrite, et le bel enfant Amyntas, ayant poussé jusqu'à la maison de Phrasidame, nous nous couchâmes à terre sur des lits profonds de doux lentisque et dans des feuilles de vigne toutes fraîches, le cœur joyeux. Au-dessus de nos têtes s'agitaient en grand nombre ormes ^ peupliers ; tout auprès, Tonde sacrée découlait de l'antre des nymphes en résonnant Dans la ramée ombreuse les cigales hâlées s'épuisaient à babiller ; l'oiseau plaintif (on ne sait pas bien duquel il s'agit) faisait de loin entendre son cri dans l'épais fourré des buissons ; les alouettes et les chardonnerets chantaient, et gémissait la tourterelle; les blondes abeilles voltigeaient en tournoyant à l'entour des fontaines. Tout sentait en plein le gras été, tout sentait le naissant automne. Les poires à nos pieds roulaient, et les pommes de toutes parts à nos côtés. Les rameaux surchargés de prunes versaient jusqu'à terre. Les tonneaux de quatre ans làcbsûent leur bonde. Nymphes de Gastalie, qui

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a «occupez la hauteur du Parnasse , dites, est-ce d*un cratère l « de pareil vin que le vieillard Ghiron lit fête autrefois à Her- l « culë dans Tantre de Pholus ? Et ce pasteur des rives i « d'Anapus, le puissant Polyphème, qui lançait des quartiers i «c de montagne aux vaisseaux d*Ulysse, dites, quand il se prit i « à danser à travers ses étables, est-ce qu*il était poussé d'un •■ (( nectar pareil à celui que vous nous versâtes ce jour-là , ô - j « nymphes, autour de Tautel de Gérés, gardienne des granges? « Sur son monceau sacré, oh! puissé-je une autre fois planter j « encore le grand van des vanneurs, et voir la déesse sourire, L « tenant dans ses deux mains des gerbes et des pavots !» j.

Que vous en semble maintenant? Quelle royale et plantu- l reuse abondance ! quelle plus magnifique définition de cette "^ saison des anciens {opéra) , qui n'était pas le tardif automne ^ comme à Tépoque déjà embrumée de nos vendanges , et qui ^ résumait plutôt le radieux été dans la plénitude des fruits ! On se rappelle irrésistiblement, à Taspect de cette riche pein- ] ture, Rabelais et Rubens ; mais ici on a de plus la pureté des . lignes et la sérénité des couleurs.

Gertes le poète qui a su rendre, comme nous l'avons vu, les concerts délicats des bergers Ménalcas et Daphnis, et qui s'élève tout à côté à ces larges et chaudes magnificences, est un grand poète en son genre, et ce genre, en le créant, il lui a donné tout d'abord l'étendue la plus diverse. Il faudrait encori» si l'on voulait tout faire toucher, passer aussitôt, comme contraste, à cette idylle des deux Pécheurs ^ si pauvres, si souffrants, dont l'un vient de rêver qu'il avait péché un poisson d'or ; mais toute cette richesse, comme celle du Pot au lait, s'est évanouie en un clin d'œil. La sensibilité naïve et compatissante qui sait nous intéresser à cette chétive et laborieuse existence, à la pauvreté toujours en éveil dès avant l'aurore, cette expression simple du réel qui rappelle presque le poète ; anglais Grabbe, mise surtout en regard des richesses de ton où s'est complu l'ami de Phrasidame, montrerait à quel point Théocrite eut véritablement toutes les cordes en lui.

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Il eut également celle de la passion, de Tamour; il le ressentit comme le font le plus habituellement les poêles, en se réservant après tout de le chanter. Il y a une petite <^glogue, la neuvième, qui a fort occupé les commentateurs, et qui me paraîtrait avoir un sens assez simple, si Ton supposait que le poète l'a écrite en revenant au genre pastoral après quelque infidélité et quelque distraction qu'il s'était permise; un autre amour l'avait un moment séduit ; c'est un retour, une sorte de réparation aux Muses bucoliques. Le poète y parle en son nom ; il commence par demander des couplets à deux bergers ; il les applaudit et les récompense chacun dès qu'ils ont fini, et lui-même, s'adressant aux Muses pastorales avec une sorte de timidité, comme après une absence, comme quelqu'un qui n'est plus bien sûr de sa voix, il les supplie de lui rappeler ce qu'à son tour il chanta autrefois à ces deux pasteurs ; ce couplet final, dans lequel il proteste ardemment de son intime et véritable amour, le voici :

« La cigale est chère à la cigale, la fourmi à la fourmi, et « l'épervier aux éperviers ; mais à moi la Muse et le chant ! « Que ma maison tout entière en soit pleine! car ni le somc meil , ni le printemps dans son apparition soudaine n'est « aussi doux, ni les fieurs ne le sont autant aux abeilles qu'à a moi les Muses me sont chères. Et ceux qu'elles regardent « d'un œil de joie, ceux-là n'ont rien à craindre des breuvages « funestes de Gircé. » Il semble indiquer par là que c'est un de ces breuvages de passion insensée qui l'a un moment égaré dans l'intervalle, mais qui n'a pas eu puissance de le perdre, parce qu'il possédait le préservatif souverain des Muses. On reconnaît dans ce charmant couplet de Théocrite la note première du Quem tu Melpomene semel d'Horace.

Théocrite serait compté encore parmi les peintres de l'amour, lors même qu'il n'aurait pas composé des pièces destinées uniquement à le célébrer. Il n'est presque aucune de ses idylles qui n'offre des mouvements passionnés, et l'on est forcé d'admirer l'accent de la tendresse là où les objets sont de

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ceux dont la seule idée fuit loin de nous. L*idylle troisiôrae, dans laquelle un chevrier se plaint des rigueurs de la nymphe Amaryllis, et va soupirer, non pas sous le balcon, mais devant la grotte de la cruelle, est d'une grande délicatesse : « 0 gracieuse Amaryllis, pourquoi au bord de cet antre n'a- « yances-tu plus la tête en m'appelant ton cher amour? Est-ce «c donc que tu m'as pris en haine?... Que ne suis-je la bourbe donnante abeille? comme j'irais dans ton antre, me plon- « géant à travers le lierre et la fougère dont tu te couvres !... « 0 belle aux yeux charmants, toute de pierre ! ô nymphe aux « bruns sourcils, ouvre tes bras à moi le chevrier, pour que c je te donne un baiser : même en de vains baisers il est bien « de la douceur encore. »

L*idylle des Moissonneurs^ où le plus vaillant raille son camarade amoureux, qui, hors de combat dès la première heure, ne coupe plus en mesure avec son voisin et ne dévore plus le sillon^ contient une bien jolie chanson de ce dernier, et dont chaque trait se sent de la nature du personnage. En voici un calque aussi léger que je Tai pu saisir ; ce n'estque par de tels échantillons fidèlement offerts qu'on parvient à fttire pénétrer dans les replis du talent. Le pauvre moissonneur s'est donc piis de soudaine passion pour une joueuse de flûte, un peu bohémienne, à ce qu'il semble; et, comme lui-même il a été de tout temps assez poète, il nous la dépeint ainsi :

« Muses de Piérie, chantez avec moi la jeune élancée; car c vous rendez beau tout ce que vous touchez, ô Déesses !

« Gracieuse Vomvyca, ils t'appellent tous Syrienne, maigre « et brûlée du soleil ; moi seul je te trouve la couleur du miel. « Et la violette aussi est noire, et la fleur d'hyacinthe est gra- « vée ; mais tout de même elles sont comptées les premières « dans les couronnes. La chèvre poursuit le cytise, le loup la c chèvre, et la grue suit la charrue ; et moi je ne me sens de « folie que pour toi. Que n'ai-je en mon pouvoir tout ce qu'on « dit qu'a jadis possédé Crésus? tous les deux en or pur nous « figurerions debout^ consacrés dans le texnplo de VénuSi toi

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« tenant la flûte à la main, on une rose, ou une pomme, et « moi en costume d'honneur et avec des brodequins de Sparte m aux deux pieds. Gracieuse Yomvyca, tes pieds à toi sont « d'ivoire, ta voix est de lin; et quant à ta manière, je ne la « puis rendre. »

Oo trouverait de ces traits de grâce amoureuse dans presque toutes les idylles de Théocrite, et jusqu'au milieu de la querelle injurieuse de Comatas et de Lacon (idylle Y) ; mais les deux pièces capitales, où l'idylle proprement dite se confond ou même disparait dans l'élégie, sont le Cyclope et laMchgidennê.

Toutes deux sont célèbres; le Cyclope a de quoi peut-être se faire mieux goûter des modernes : le jeu de l'esprit et une sorte de malice s'y mêlent au sentiment. Le début se détache surtout par le sérieux du ton et par la connaissance morale. Le poète s'adresse à un ami, le médecin Nicias, de Milet:

« Il n'existe, ô Nicias! aucun autre remède contre l'amour, « ni baume ni poudre, à ce qu'il me semble, aucun autre que « les Déesses de Piérie. Ce remède-là, doux et léger, est au « pouvoir des hommes : ne le trouve pourtant pas qui veut. « Et je pense que tu sais ces choses à merveille, étant méde-

< cin, et entre tous chéri des neuf Muses. C'est ainsi du moins « que trouvait moyen de vivre le Cyclope notre compatriote, « l'antique Polyphème, lorsqu'il était amoureux de Galatée, t à l'âge où le premier duvet lui couvrait à peine la lèvre et t les tempes. Et il aimait non pas avec des roses, ni avec des

< pommes, ni avec des boucles de cheveux qu'on s'envoie, t mais en proie à des fureurs funestes. Tout ne lui était plus • que hors-d'œuvre. Bien souvent ses brebis s'en revinrent « des verts pâturages toutes seules à l'étable, tandis que lui,

. • chantant Galatée sur le rivage semé d'algues. Il se consumait « « dès l'aurore, ayant sous le cœur une plaie odieuse du fait « de la grande Cypris, qui lui avait enfoncé son trait dans le '• foie. Mais il sut trouver le remède, et, assis sur une roche

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« élevée, les yeux tournés vers la mer, il chantait des choses « telles que celles-ci... »

Vient alors la célèbre complainte où il apostrophe Galatée, rappelant à la fois dans son langage « plus blanche que le <f fromage blanc, plus délicate que l'agneau, plus glorieuse « que le jeune taureau, plus dure que le raisin vert. » Après une longue suite de traits plus ou moins naïfs et passionnés, ou même spirituels (car le poète se joue par moments), l'idée du début se retrouve à la conclusion, et la pièce finit sur ce retour : « C'est ainsi que Polyphème conduisait son amour en <c chantant, et cela lui réussissait mieux que s'il avait donné « de For pour se guérir. » Un poète bucolique des âges postée rieurs, né en Sicile comme Théocrite, Calpurnius, a résumé heureusement la recette du maître dans ce vers d'une de ses églogues :

Cantet, amat quod quisque : levant et carmina curas.

Maintenant, s'il faut dire toute ma pensée, je trouverai que la pièce, si charmante, si agréable qu'elle soit, ne répond pas entièrement à l'accent du début ; elle n'est bien souvent que gracieuse et ingénieuse ; les adorables passages où se fait jour le sentiment, et qui nous sont plus familièrement connus par les imitations exquises dispersées dans Virgile, prennent un singulier tour dans la bouche du Gyclope amoureux, et appellent vite le sourire. Le poète n'a pas résisté au plaisir du contraste, et ce jeu corrige par trop l'effet de la passion. Quand Polyphème, pour tenter la nymphe, lui promet quatre petits ours, quand il lui dit qu'il l'aime mieux que son œil unique, et qu'il consentirait à ce qu'elle le lui brûlât, c'est naturel, c'est même touchant encore ; mais quand il regrette que sa mère ne l'ait pas fait naître avec des branchies afm de pouvoir nager comme les poissons, quand il se montre déjà tout amaigri, et que, pour punir sa mère de ne pas lui être serviable, pour la faire enrager (comme dit Foutenelle), il menace de se

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plaindre de je ne sais quel mal à la tête et aux pieds, la mignardise décidément commence, et elle va jusqu*à la mièvre* rie. Gela ressemble trop à une parodie moqueuse, de voir le pâtre colossal le prendre sur ce ton et faire Fenfant, comme TAmou r piqué qui s*en viendrait bouder sa mère. On a beau dire qu'il s'agit ici de Polyphème jeune et à son premier duvet, de Polyphème à seize ans, et qu'il n'était pas encore devenu ce monstrueux géant que nous connaissons par Homère ; nous le voyons tel déjà, et Théocrite l'avait égsdemenl devant les yeux. Tout en admirant donc le début de Tidylle et bien des endroits sentis, j'ai regret d'y découvrir le spirituel, d'y voir poindre l'Ovide au tond, et, pour résumer la critique d'un seul mot,

À mon gré le Cyclope est joli quelquefois.

Combien la Magicienne^ toute simple, toute franche, est supérieure ! Dans cette dernière il n'y a pas trace de divertisse-* ment poétique ni de bel esprit ; rien que la passion pure. On y trouve à étudier dans un cadre peu étendu un des plus vrais et des plus vifs tableaux de l'antiquité. Racine l'admirait à ce titre. Cette Magicienne est dans l'ordre de l'élégie ce que la pièce des Thalysies nous a paru entre les églogues.

Si Racine admirait la Magicienne^ La Hotte n'en faisait pas de même. Cet homme d'esprit, qui manquait de plusieurs sens^ se croyait fort en état de juger des diverses sortes de peintures, et en particulier de celles de l'amour : « Les anciens, € dit-il dans son discours sur l'Églogue, n'ont guère traité « l'amour que par ce qu'il a de physique et de grossier ; ils n'y « ont presque vu qu'un besoin animal qu'ils ont daigné rare- € ment déguiser sous les couleurs d'une tendresse délicate.

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« Je n'impute pas aux poëtes cette grossièreté; les hommes ap^ « paremmment n'étaient pas alors plus avancés en matière c d'amour^ et les poètes de ce temps D*auroient pas plu si le <K goût général avoit été plus délicat que le leur. » Puis, prenant à partie Tode célèbre de Sapho, traduite par Boileau, le spirituel critique, en infirme qu'il est, n'y voit que l'image de convulsions qui ne passent pas le jeu des organes: «c L'amour a n'y parolt, ajoute-t-il, que comme une fièvre ardente dont « les symptômes sont palpables ; il semble qu'il n'y avoit a qu'à tâter le pouls aux amants de ce temps-là, comme Éra* « sistrate fit au prince Ântiochus quand il devina sa passion « pour Stratonice.» Poussant jusqu'au bout les conséquences de son idée, La Motte en vient à déclarer sa préférence pour Ovide, qui déjà laissait bien loin derrière lui Théocrite et Virgile sur le fait de la galanterie; mais Ovide n'était rien encore en comparaison des modernes et de d'Urfé, qui a comme découvert le monde du cœur dans tous ses plis et replis: « C'est <f une espèce de prodige, remarque La Motte, que l'abon- <t dance de ces sortes de sentiments répandus dans Cyrus et « dans Cléopâtre^ comparée à la disette où se trouvent lace dessus les anciens. » Et quant au fameut exemple de la Phèdre de Racine, qui remet en spectacle ce même amour reproché par lui aux anciens, le critique s'en tire habilement : « Ce qui est chez eux un manque de choix, dit-il, devient ici « le chef-d'œuvre de l'art. Comme cet amour de Phèdre la « jette dans de grands crimes, elle ne pouvoit être excusable « que par l'ivresse de ses sens (c'est Vénus tout entière^ etc., « etc.); et d'ailleurs, puisque cet amour est combattu, onrete gagne à la noblesse des remords ce qu'on perdoit à la grossie^ c reté des désirs, y>

n serait fort aisé de railler La Motte, et, comme dernier terme de ce perfectionnement amoureux dont il parle, de le montrer lui-môme, le soupirant platonique et perclus de la duchesse du Maine, à qui il adressait tant d'agréables fadeurs ; VAltesse y répondait comme une bergère de vingt ans, quand

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elle en avait cinquante. On sait qu'en guise de houlette elle lui fît un jour cadeau d'une canne à pomme d*or ; il n'y manquait que la tabatière. Mais comme beaucoup de ceux qui seraient tentés de railler avec nous La Motte sur ce que son opinion a d'excessif pourraient bien être en partie du même avis plus qu'ils ne se l'imaginent, il est mieux de parler sérieusement et de reconnaître ce qui est. On ne peut disconvenir en effet que les différences de religion, de climat, d'habitudes sociales, si elles n'ont pas changé le fond de la nature hmnaine, ont du moins donné à l'amour chez les modernes une tout autre forme que chez les anciens ; et lorsque les peintures que ceux-ci en ont laissées nous apparaissent dans leur nudité énergique et naïve, il y a un certain travail à faire sur soi-même avant de s'y plaire et d'oser admirer. Heureusement ce travail de Tesprit est devenu assez facile à quiconque réfléchit et compare. Hier encore, cet amour d'Antiochus pour Stratonice, qui rebutait si fort La Motte, a été mis en tableau et représenté physiquement aux yeux par un grand peintre: M. Ingres a su triompher de nos dégoûts. On est très préparé, en un mot, à ne plus' tant s'effaroucher aujourd'hui que du temps de La Motte et de Fontenelle. Sachons bien toutefois qu'en matière de poésie, le goût français, s'il n'y prend garde, est toujours enclin à tenir de ces deux hommes-là plus qu'il ne se l'avoue.

Cela dit par manière de précaution^ j'aborderai nettement la Magicienne. Ce n'est pas le moins du monde une courtisane, comme on l'a dit ; ce n'est pas non plus une princesse comme Médée; la Simétha de Théocrite est une jeune fille de condition moyenne et honnête, qui s'est prise violemment d'amour, qui a fait les avances et qui se voit délaissée de son amant ; elle recourt aux enchantements pour le ramener; elle y recourt cette fois et sans être pour cela une magicienne de profession. L'idylle ou élégie où elle est en scène se compose de deux parties distinctes : dans la première, elle prépare et opère le sacrifice magique dans

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lequel elle immole symboliquement son infidèle, pour tâcher de le ressaisir. Nulle part on n'a sous les yeux d'une manière plus sensible et plus détaillée la liturgie du genre et les différents temps de cette sorte de sacrifice : le rituel magique est de point en point observé. Virgile a imité cette première moitié de la pièce dans sa huitième églogue, et s'est plu à revêtir de sa poésie les mêmes détails de mystère. Je dis qu'il s'y est plu, car chez lui ils ne sortent pas, comme chez Théocrite, de la bouche du personnage intéressé; on n'y assiste pas comme à une chose présente; mais le poète les donne d'une façon indirecte et comme une chanson de berger. En ne se prenant ainsi qu'à la portion piquante et curieuse de Tidylle grecque, et en laissant de côté la seconde moitié qui est tout un ardent récit de l'égarement, Virgile a fait preuve de goût ; il n'a pas essayé de lutter contre un petit poëme accompli; il se réservait de prendre ailleurs sa revanche en fait d'amour, et, sans s'attaquer à la violente et brève Simétha, il préparait les langueurs passionnées de sa Didon. ^

Simétha, pour nous en tenir à elle, s'est donc rendue la nuit dans un endroit désert, aux environs de sa maison, dans quelque cour ou quelque jardin; elle est accompagnée de sa servante Thestylis, et s'est fait apporter tout l'appareil et les ingrédients nécessaires au sacrifice; elle commence brusquement en s'adressant à la suivante :

« Où sont mes lauriers? donne, Thestylis; où sont mes «f philtres? Couronne la coupe de la fleur empourprée de la « brebis (c'est-à-dire d'une bandelette de laine rouge), afin « que j'immole par magie l'homme aimé qui m'est si acca- « blant. Voilà le douzième jour depuis que le malheureux « n'est plus venu, ni qu'il ne s'est-informé si nous sommes « morte ou vivante, ni qu'il n'a frappé à la porte, l'indigne ! « Certes Amour, certes Vénus, possédant son cœur volage, « s'en sont allés quelque part ailleurs. Demain j'irai vers la « palestre de Timagète, pour le voir et lui reprocher comme

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« il me traite. Quant à présent, je veux Timmoler par des « charmes. Mais loi, ô Lune, luis de ton bel éclat, car c'est « à toi que j'adresserai tout doucement mes chants, ô déité, o et aussi à la terrestre Hécate, devant qui les chiens mêmes «i tremblent de terreur lorsqu'elle arrive à travers les tombes « et dans le sang noir des morts. Salut, consternante Hécate, «i et jusqu'au bout sois-nous présente, faisant que ces poisons « ne le cèdent en rien à ceux ni de Circé, ni de Médée, ni de < la blonde Périmède. )»

C'est aussitôt après cette invocation que le sacrifice proprement dit commence : Simétha continue de chanter, et ce chant énergique, exhalé d'une voix lente et basse, presque avec tranquillité, est d'un grand effet; chaque couplet qui exprime quelque moment de l'opération se marque d'un même refrain mystérieux. Ce refrain est adressé à un objet magique {iynx)y qui portait le nom d'un oiseau, mais qui vraisemblablement n'était autre qu'une sorte de toupie ou de fuseau qu'on faisait tourner durant le sacrifice, lui attribuant la vertu d'attirer les absents. J'insisterai peu sur celte première partie de la scène qui demanderait plus d'une explication technique, et qui a été d'ailleurs si bien reproduite par Virgile. Simétha, comme elle-même l'indique en son brusque monologue tout entrecoupé d'apostrophes passionnées, jette successivement dans le feu de la farine, des feuilles de laurier ; elle fait fondre de la cire , et de chaque objet tour à tour elle tire quelque application à Delphis (c'est le nom de l'infidèle) : « Comme je fais fondre cette cire sous les auspices « de la déesse, puisse de même le Myndien Delphis fondre à « l'instant sous l'amour ! Et comme je fais tourner ce fuseau « d'airain, qu'ainsi lui-même il tourne devant notre seuil « sous la main de Vénus! » Cependant la lune s'est levée et plane au haut du ciel; Diane est dans les carrefours; les chiens la saluent au loin par la ville en rugissant; Simétha commande à Thestylis d'y répondre en sonnant au plus tôt de la cymbale. Puis le calme renaît comme par enchantement :

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« Voici» la mer se tait, les haleines des vents font silence ; « mais mon amertume à moi ne se tait pas également au « dedans de ma poitrine; je brûle tout entière pour celui qui, a au lieu d'épouse, a fait de moi une misérable et une désho- « norée. » Â ces passages d'une beauté funèbre en succèdent d'autres d'un emportement et d'une ftpreté toute sauvage : « Il est chez les Ârcadiens une plante qu'on nomme hippo- « mane : pour elle courent tous en fureur à travers monts et « jeunes poulains et cavales rapides. Tel puissé-je voir aussi « Delphis, et qu'il s'élance à travers cette maison, semblable « à un furieux, au sortir de la brillante palestre! v> Et encore : « Cette frange de son manteau que Delphis a perdue, moi « maintenant je l'effile brin à brin et je la jette dans le feu « dévorant. » (Puis soudainement ici poussant un cri comme si elle ressentait une morsure:) « Âh! ah! odieux Amour, « pourquoi, te collant à moi comme une sangsue de marais, a as- tu bu tout le sang noir de mon corps? y* Bref, se pro* mettant de recommencer demain, si besoin est, avec des charmes plus puissants, elle clôt pour aujourd'hui le sacrifice, en envoyant Thestylis broyer des herbes à la porte de Delphis, sur ce seuil auquel, malgré tout, elle se sent encore enchaînée de cœur. Thestylis à peine éloignée, elle reprend son chant en l'adressant à la Lune, et se met à raconter à la déesse comment sa passion lui est venue. La seconde partie de la pièce commence^ et c'est la plus belle. Ainsi, pour faire cette confidence qui va être si franche et si entière, la jeune femme attend que sa servante s'en soit allée, bien que celleci elle-même soit au fait de tout. On retrouve là une sorte de délicatesse jusque dans l'égarement.

Nous ne pouvons nous dissimuler pourtant que nous som« mes en tout ceci fort loin de Bérénice et de ses mélodieux ennuis. Nous sommes en plein dans l'amour antique, dans celui de Phèdre, mais d'une Phèdre sans remords, dans celui que Sapho a exprimé en son ode délirante, et qu'aussi le grand poète Lucrèce a dépeint en effrayants caractères, tout comme

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il décrit ailleurs la peste et d'autres fléaux. Hélas! dirai-je toute ma pensée? nous ne sommes pourtant pas si loin encore de Tamour moderne, toutes les fois que cet amour se rencontre (ce qui est rare) dans toute sou énergie et sa franchise. La nature humaine est plutôt masquée que changée. Prenez Roméo, prenez-4e au début de l'admirable drame : il s'était cru jusque-là amoureux sans Tôtre, il était mélancolique à en mourir; il s'en allait vague et rêveur, en se disant épris de quelque Rosalinde. Tout cela n'est que nuage, n entre au bal chez les Gapulets, il volt Juliette : « Quelle « est cette dame, demande-t-il aussitôt, qui est comme un « bijou à la main de ce cavalier?... Oh! elle apprendrait « aux flambeaux eux-mêmes à luire brillamment ! Sa beauté m pend sur la joue de la nuit cœnme un riche joyau à Foreille « d'une Éthiopienne!... La danse finie, j'observerai la place ce où elle se tient, et je ferai ma rude main bien heureuse en « touchant la sienne. Mon cœur a-t-il aimé jusqu'ici? Jurez « que non, mes yeux ! car je ne vis jamais jusqu'à cette nuit « la beauté véritable. » Et à travers les Gapulets qui l'ont re« connu, il va droit à Juliette ; il lui demande sa main à baiser, en bon pèlerin, puis ses lèvres tout d'emblée : ce gentil pèlerin ne marchande pas. — Et Juliette, dès qu'il s'est éloigné, que dit-elle? € Viens ici, nourrice. Quel est ce gentilhomme! 4* — Je ne le connais pas. — Va, demande son nom ; s'il « est marié, ma tombe pourra bien être mon lit nuptial! » Pour elle tout comme pour Simétha, on va le voir, le coup de foudre ne fait pas long feu. Osons donc revenir à l'antiquo, par Roméo.

€ Maintenant que je suis seule, poursuit Simétha, par oôt « viendrai-je à pleurer mon amour ? par où commencerai-ja* ? « Qui est-ce qui m'a apporté un tel mal? Pour mon malhen* p, < la fille d'Eubule, Anaxo, alla comme canéphore dans le « bois de Diane: autour d'elle marchaient eu pompe tm les ft sortes de bêtes sauvages, parmi lesquelles une lionne.

• Ëcottte mon amour, d'où il m'est venu, aug^osta ïH iuie !

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3 G DEIiNIEBS POETRAITS.

a Et Teucliarile, la nourrice de Thrace, maintenant dé- « funte, qui logeait à ma porte, souhaita de voir cette pompe, a et me pria d'y aller: mais moi, poussée à ma perte, je Tac- « compagnai, portant une belle robe de lin à longs plis et c< enveloppée du manteau de Gléariste.

<x Écoute mon amour, etc. » (C'est le refrain de celte seconde partie.)

Remarquons pourtant comme elle n'oublie pas sa toilette ni cette parure empruntée à une amie, et qui apparemment lui seyait bien ; elle n'oublie pas non plus les circonstances singulières de celle procession qui est devenue Tévénement fatal de sa vie ; et même il y avait une lionne ! Tel est reffet de la passion : elle grave en nous les moindres détails du moment et du lieu où elle est née.

On me permettra de continuer à traduire textuellement un récit que toute analyse affaiblirait. Je ne puis donner à de la simple prose la richesse de rhythme et la splendeur d'expression qui relèvent sans doute la nudité du tableau original; mais qu'on sache bien qu'elles la relèvent et qu'elles l'accusent plutôt encore davantage, bien loin de la corriger. — Simétha est donc allée voir cette procession de Diane avec une amie:

« Déjà j'étais à moitié de la route, en face de chez Lycon, qaand Je vis Delphis et Eudamippe aUant ensemble. Le duvet de leur menton était plus blond que la fleur d'hélichryse , leurs poitrines étaient bien plus luisantes que toi-même, ô Lune ! car ils quittaient à l'Instant le beau travail du gymnase.

« Écoute mon amour, d'où il m*est venu» auguste Diane ! « Sitôt que je le vis, aussitôt je devins folle, aussitôt mon âme prit feu, misérable 1 ma beauté commença à fondre, je ne pensai plus à , cette pompe, et je n'ai pas même su comment je revins à la maison; n laisune maladie brûlante me ravagea, et je restai dans le lit gisante ^ 'x jours et dix nuits.

. « Écoute mon amour, etc.

« Et mon corps devenait par moments de la couleur du thapsê ; toofl 1^ cheveux me coulaient de la tête, et il ne restait plus que les

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OS mêmes et la peau. A qni n'ai-je point ea recours alors ? De quelle ▼ieille ai-je négligé lesenil, de celles qni faisaient des charmes ? Mais rien ne m'allégeait, et cependant le temps allait toujours.

« Écoute mon amour, etc.

« C'est ainsi que j'ai dit à la serrante le yéritable mot r Allons, allons, Thestylis, trouve-moi quelque remède à ma dure maladie. Le Myndien me tient tout entière possédée ; mais ya guetter yers la palestre de Timagète, car c'est là qu'il fréquente, c'est là qu'il lui est doux de passer le temps.

« Écoute mon amour, etc.

« Et quand tu l'apercevras seul , tout doucement fais-lui signe et dis : « Simétha t'appelle, » et mène-le par ici. — Ainsi je parlai, et elle alla et amena dans ma demeure le brillant Delphis ; mais moi, du plus tôt que je l'aperçus franchissant le seuil d'un pied léger,

« (Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane !)

« Tout entière je devins plus froide que la neige ; du front la sueur me découlait à l'égal des rosées humides ; je ne pouvais plus parler, pas même autant que dans le sommeil les petits enfants bégaient en vagissant vers leur mère. Mais je restai comme figée, de tout point pareille en mon beau corps à une image de cire.

« Éeoote mon amour, etc.

« Et m'ayant regardée, l'homme sans tendresse fixa ses regards à terre, il s'assit sur le lit, et là il dit cette parole... »

Arrêtons-nous, reposons-nous un instant ici après de si fortes images : tel apparaît l'antique quand on Tenvisage sans aucun fard et dans toute sa vérité. J'ai parlé du tableau de Stratonice ; chez Théocrite c'est la femme, c'est la Stratonice qui se sent atteinte du mal d'Antiochus ; c'est elle qui reste gisante sur ce lit, elle qu'une sueur glacée inonde, et qui fait ce mouvement convulsif lorsqu'elle a vu entrer l'objet pour qui elle se meurt. Les deux tableaux se font exactement pendant Tun à l'autre. Le Delphis de Théocrite va nous offrir à sa manière et d'un air dégagé, comme un homme qu'il est, quelque chose du contraste qui brille sur le front animé et sur le visage presque souriant de Stratonice.

n est dans le chant précédent un détail d'un effet heureux

s 8 DERNTBBS POBTRATTS.

€t que Fontenelle (faut-il s'en étonner?) a méconnu. Au moment où elle montre Delpfais franchissant le seuil d*un pied léger, Simétba qui, à cette fin de couplet, n'a pas terminé sa phrase, jette le refrain comme entre parenthèses, et le sens se continue après cette suspension d'un instant. En un mot, le sens passe à travers le refrain comme sous Tarche d'un pont. Fontenelle a trouvé une occasion de raillerie dans cette irrégularité qui est une grâce.

Nous en sommes au moment où Delphis prend la parole; et quoique ce soit Simétha qui nous le traduise, quoiqu'on nous rendant son discours elle continue certainement de le trouver plein de séduction et tout fait pour persuader, il nous est impossible, à nous qui sommes de sang-froid^ de ne pas juger que ce beau Delphis était passablement fat et qu'il ne s'est guère donné la peine de paraître amoureux. Une ée ses victoires lui en rappelle aussitôt une autre : « Oui, certes» Si- « métha, dit-il, tu m'as prévenu jnste autant qu'il m'est « arrivé l'autre jour de devancer à la course le gracieux Phiff linus. » Par là pourtant il veut dire (car il est galant) qu'elle ne l'a devancé que de très-peu. Il donne presque sa parole d'honneur que, si ^e ne l'eût mandé, il v«iait de lui-même à sa porte et psis plus tard que cette nuit ; il y venait avec trois ou quatre amis, dans tout l'appareil d'un vacarme nocturne ou d'une sérénade ; et si on l'avait reçu, c'était bien, il n'aurait demandé que peu pour cette première fois; mais si on l'avait repoussé et si la porte avait été fermée au verroo, oh ! c'est alors que les haches et les torches aurai^t lait rage. Quant à présent, poursuit-il, il n'a que des actions de grâces à rendre à Gypris d'abord, et puis à celle qui, en l'envoyast appeler, l'a tiré véritablement du feu où il était d^à à demi consumé. Les paroles avec lesquelles il termine rentrent dans le sérieux, et trahissent tout haut sa réflexion secrète : « Â ce « qu'il semble, dit-il. Amour brûle souvent d'une flamme « plus ardente que Yulcain deLipare. Avec ses méchantes fu- « reurs il met en fuite la vierge elle^mdme hors de la chambre

« virginale, et il arrache Tépousée à la couche encore tiède « de l'époux. 9 — Cela dit, Simétha reprend en son nom et raconte comment, la crédule! elle lui a pris la main pour tikite réponse ; elle sent d'ailleurs quMl n'y a guère à insister sur ce qui suit, et elle semble craindre d'en parler trop lonipiement à la chère LjAne elle-même. Depuis ce jour tout "était bien entre eux, jusqu'à ce que l'infidélité ait éclaté par l'absence et que le propos d'une vieille soit venu déchaîner la jalousie. Simétha termine ce solennel et lugubre monologue par des menaces et des serments de vengeance si les premiers philtres sont impuissants; et disant adieu à la Lune brillante, [oi lui a tenu jusqu'à la fin compagnie fidèle, elle congédie même temps la foule des autres astres qui font cortège char paisible de la nuit.

Telle est dans s^ réalité et sang aucun déguisement cette Simétha qu'il ne faut comparer ni à la Didon de Virgile ni à la Médée d'Apollonius, si riches toutes deux de développements et de nuances, mais qui a sa place entre Todede Sapho et l'Ariane de Catulle. Chaque trait en est de feu, et l'ensemble offre cette beauté fixe qui vit dans le marbre.

Qu'on n'aille pas trop se hâter de conclure d'après cela ni croire que toutes les femmes de l'antiquité se ressemblaient. A côté d'Hélène il y avait Pénélope , et Alceste à côté de Phèdre. Ici même, sans sortir de Théocrite, en regard de l'ardente Simétha, il faut mettre sans tarder la douce, la pure et chaste Theugénis.

Cette dernière était une belle Ionienne, femme du médecin Kîcias de Milet, de celui à qui Théocrite a dédié le Cyclope, Il lui adresse à elle en particulier une ravissante petite pièce, pldne de calme et de suavité, intitulée la Quenouille. L'esti* mable auteur des Soirées littéraires raconte qu'il a eu entre les mains une traduction de Théocrite, en vers, laquelle avait appartenu à Louis XIV : cette idylle y était notée comme un modèle de galanterie honnête et délicate. Si c'est bieq iooië XIV qui laissa tomber en effet cette remarque, ce dut

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être un jour que M"« de Maintenon lui faisait la lecture. Quoi qu'il en soit, je ne saurais dérober aux lecteurs le délicieux petit tableau de Théocrite, et je m*imagine même que je le leur dois comme un adoucissement après les violenols passionnées de tout à llieure.

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