LA QUENOUILLE. ^.M
• 0 Quenouille, amie de la laine, don de Minerve aux yeux bleud, ton travail sied bien aux femmes qui vaquent aux soins de la maison. Suis-nous avec confiance dans la ville brillante de Nélée, où le temple de Vénus verdoie du milieu des roseaux ; car c'est de ce côté que je demande à Jupiter un bon vent qui me conduise, afin de me réjouir en voyant mon hôte Niclas et d'en être fêté en retour, — Nicias, ^^ jeton sacré des Grâces à la voix aimable; et toi, ô Quenouille, tdjjB d'un ivoire savamment façonné, nous te donnerons en présent aux mains de l'épouse de Nicias. Avec elle tu exécuteras toutes sortes de travaux pour les manteaux de l'époux, et nombre de ces robes ondoyantes comme en portent les femmes. Car il faudrait que deux fois l'an, parles prairies, les mères des agneaux donnassent à tondre leurs molles toisons en faveur de Theugénis aux pieds fins, tant elle est une acUve travailleuse ! et elle aime tout ce qu'aiment les femmes sages* Aussi bien je ne voudrais pas te donner dans des maisons chéUves et oisives, toi qui es issue de noble terre et qui as pour patrie cette cité qu'Archias de Corinthe fonda jadis, qui est comme la moelle de la Sicile et la nourrice d'hommes excellents. Désormais pourtant, entrée dans une maison dont le maître connaît tant de sages remèdes pour repousser les maladies funestes des mortels, ta habiteras dans l'aimable Milet parmi les Ioniens, afin que Theugénis soit signalée entre les femmes de son pays pour sa belle quenoaille» et que toujours tu lui représentes le souvenir de l'hôte ami des chansons ; car on se dira l'un à l'autre en te voyant : « Certes il y a bien « de la grâce, même dans un petit présent ; et tout est précieux, ve- « nant des amis. »
Gomme variété de femmes chez Théocrite, et aussi éloignées du caractère pur de Theugénis que de la nature passionnée de Simétha, il faut placer Us Syracusaines, qui sont le sujet de
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tout un petit drame piquant et satirique. Ces femmes de Syra« cuse sont venues à Alexandrie pour assister aux fêtes d* Adonis : on les voit au début qui s'apprêtent à sortir ensemble pour aller au palais ; elles jasent entre elles de leur logement, de leur toilette ; elles disent du mal de leurs maris. H y a là un enfant terrible qui entend tout et qui pourra bien tout redire. Puis elles se mettent en route à travers la foule, à travers les chevaux. Au moment d'entrer au palais, elles sont en danger d'étouffer. Un monsieur les aide, et elles le remercient; un autre se raille de leur accent dorien , et elles lui répondent de la bonne sorte. L*auteur de la Panhypocrisiade^ voulant rendre le mouvement d'une foule sur le passage de Fhmçois I*', s'est ressouvenu de Théocrite :
Rangez-vous ! place ! place ! — Holà ! ciel ! — Je rends Fâme ! Au voleur 1...— Insolent, respectez une femme !... — On m'étouffe ! — Poussons ! enfonçons ! — Je le vol ! Vivat ! — Je suis rompu, mais j'ai bien vu le roi.
Nos Syracusaines finissent aussi par bien voir, par entendre le chant en Thonneur d'Adonis. L'une d'elles alors s'avise tqu'il est tard, que son mari n'a pas dîné; et là-dessus elles s'en retournent au logis. Ce tableau de mœurs mériterait une étude à part. Un critique allemand a eu raison de dire que, lors même qu'on n'aurait aujourd'hui que cette seule pièce de Théocrite, on serait encore fondé à le mettre au rang des maîtres qui ont excellé à peindre la vie.
PwQû les morceaux dont il me resterait à parler, et qui ne se reportent ni au genre bucolique ni au genre élégiaque, le plus remarquable à mon sens, et qui appartient bien certainement à Théocrite encore, est Intitulé ^e^ Grâces ou Ùiéron, Cette expression de Grâces était très-générale et très-large chez les Grecs ; elle signifiait à la fois les actions de grâces qu'on rend, les bienfaits qu'on reçoit, et aussi ces autres Grâces aimables qui ne sont pas séparables dés Muses. D'après la plainte amère qu'il exhale, on voit que Théocrite n'a
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pas échappé au destin commun des poêles^ à cette souffrance des natures idéales et délicates aux prises avec la race dure et sordide.
Ils babltoient an bourg plein de gens dont lè catit Joignoit anx duretés un senUment moqueur,
a dit La Fontaine dans Philémon et Baucis, Il semble que le contemporain d'Hiéron et de Ptolémée, Thôte d'Alexandrie et Tenfant de Syracuse, malgré tous ces noms qui brillent à distance, a souvent lui-même habité dans Tingrate bourgade. Oui, bien souvent, comn^e il le dit, ses Grâces *qu'i\ envoyait dès Taurore tenter fortune le long des portiques, s'en revinrent à lui le soir nu-pieds, Tindignation dans le cœur, lui re^ prochant d'avoir fait une route inutile, et elles s'assirent sur le fond du coffre vide, iaissant tomber leur tête entre leurs ge^ noux glacés : a A quoi bon ces chanteurs? disait-on déjà de « son temps. C'est l'affaire des dieux de les honorer. JEEomère a suffît pour tous. Le meilleur des chantres est celui qui n'em- « portera rien de moi. » — Les malheureux ! s'écrie le poète; et, dans un élan plein de grandeur, il revendique le privilège immortel de la muse; il montre aux riches que sans elle leur 9 orgueil d'un jour est frappé d'un long, d'un éternel oubli. 11 énumère les puissants d'autrefois, qui ne doivent de survivre qu'au souffle harmonieux qui les a touchés : car autrement^ une fois morts, et dès qu'ils ont versé leur âme si chère dans le large radeau de VAchéron^ en quoi le plus superbe différerait* il du plus gueux, de celui dont la main calleuse se seo^ncore du hoyau? Et les héros de Troie, et Ulysse lui-nilmo qui a tant erré parmi les hommes, et le bon porcher Eumée^ et le bouvier Philœtius, et le sensible Laêrte aux entrailles de père, en dirait-on mot aujourd'hui si les chants du vieillard d'Ionie n'étaient venus à leur secours?
On a reconnu là le sentiment du beau passage d'Horace... carent quia vate sacra. Déjà Sapho, s'adressant à une riche ignorante, l'avait pris sur ce ton, et Pindare a merveilleuse^
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ment comparé un homme qui a beaucoup travaillé et qui meurt sans gloire, c*est-à,-dire sans le chant du poète, à un riche qui meurt sans la tendresse suprême d'un fils, et qui est obligé dans son amertume de prendre un étranger pour héritier. Ce même sentiment qui est celui de la puissance et du tn^npbe définitif du talent, je le retrouve chez quelques modernes qui sont de la grande famille aussi. Lamartine, alors qu'il ne croyait encore qu'à la seule gloire des beaux vers, parlait à Elvire avec cet intime accent :
Vois d'un œil de pitié la vulgaire jeunesse, etc., etc.
Et Chateaubriand, qui n'a cessé d'avoir le grand culte présent, a dit en s'adressant à un ami qu'il voulait enflammer :
< C*est une vérité indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent c dans le monde : vous le possédez cet art qui s'assied sur les
< ruines des empires, et qui seul sort tout entier du vaste
< tombeau qui dévore les peuples et les temps. » Ou aime à entendre à travers les âges ces échos qui se répondent et qui attestent que tout l'héritage n'a pas péri.
Je terminerai ici avec Théocrite : cette gloire qu'il proclamait la seule durable ne l'a point trompé; c'est après tant de siècles un honneur en même temps qu'un charme de l'aborder de près et de venir s'occuper de lui. Il ne me reste qu'à demander indulgence pour les essais de traduction que j'ai risqués. Ceux qui ont le texte présent avec ses délicatesses savent où j'ai échoué, et à quoi aussi j'aspirais. Traduire de cette sorte Théocrite, c'est un peu comme si l'on allait puiser à une SQurce vive dans le creux de la main, ou encore connue 8i Ton essayait d'emporter de la neige oubliée l'été dans une lente de rocher de l'Etna : on a fait trois pas à peine, que cette neige déjà est fondue et que cette eau fuit de toutes parts. On est heureux s'il en reste assez du moins pour donner le vif intiment de la fraîcheur.
Novembre-décembre 1846.