‹ Derniers portraits littérairesChapitre 44 sur 60 · L'ABBÉ PREVOST · texte numérisé non relu

L'ABBÉ PREVOST

ET LES BÉNÉDICTINS (i).

La vie de l'abbé Prévost fut, on le feit, romanesque comme ses écrits. Entré adolescent chez les jésuites, il en sortit pour être soldat; puis il y rentra comme novice, pour en sortir encore; il revint aux armes, il les quitta de nouveau, et parut vouloir faire une fin, en prenant Thabit de bénédictin en 1721 . Malgré tant d*aventures, il n'avait pas vingt-cinq ans, et sa jeunesse commençait à peine. Durant les sept années qu'il passa dans la docte Congrégation de Saint-Maur, il dissimula de son mieux, il fit effort sur lui-même; mais la nature l'emporta, et il rompit ses liens par une fuite éclatante en 1728. C'est à cette époque de son séjour dans l'Ordre et de sa sortie que se rapportent quelques pièces qu'il nous a été permis de recueillir. Elles se trouvent aux manuscrits de la Bibliothèque du Roi dans les paquets de dom Grenier (n^ 5 du i5« paquet) ; elles nous ont été signalées par un investigateur instruit, M. Damiens, et nous devons à MM. les conservateurs de la Bibliothèque Tautorisation de les publier.

Lorsque Prévost se décida à sortir de la Congrégation de Saint-Maur, il ne songeait d'abord qu'à se retirer à Cluny, où la règle était moins austère ; il voulait simplement, comme il

(1) Cet article complète à quelques égards celui que nous nvonsdéjà donné sur l'abbé Prevosl, et qui se trouve au tome 1 des Portraits littéraires»

444 DEBNIEfiS POBTBAITS.

va nous le dire, quitter la Congrégation pour pcwscr dans le grand Ordre, changer de branche au sein du même Ordre. Mais les choses tournèrent autrement. Le bref de translation qu'il avait obtenu de Rome, et qui devait être publié, ou, selon les termes canoniques, fulminé à Amiens, se trouva brusquement accroché et resta sans effet. Prévost, qui n'avait pas été informé de ce contre-temps et qui crut la chose faite, sortit, le jour convenu, de Saint-Germain-des-Prés : « Il se rendit au jardin du Luxembourg, nous dit son biographe (i), où on Tattendoit avec un habit ecclésiastique. La métamorphose se fit dans ce jardin. L'habit monacal fut renvoyé à Saint-Germain-des-Prés... Il avoit laissé dans sa cellule trois lettres pour le Père général, le Père prieur, et un religieux de ses amis. » C'est une des deux premières lettres qui a été conservée dans les paquets de dom Grenier, et que nous donnons ici. Cet adieu de Prévost à son supérieur le peint au naturel et plus au complet qu'on ne l'a vu nulle part encore ; on y sent percer, à travers les termes d'un respect fort dégagé, un accent d'ironie et une pointe de menace qui a son piquant, et qu'on n'est pas accoutumé de trouver sous sa plume. Mais lisons d'abord, nous raisonnerons après :

« Mon Révérend Père,

« Je ferai demain ce que je devrois avoir fait il y a plusieurs années, ou plutôt ce que je devrois ne m'être jamais rais dans la nécessité de faire ; je quitterai la Congrégation pour passer dans le grand Ordre. De quoi m'avisois-je, il y a huit ans, d'entrer parmi vous? et vous, mon Révérend Père, ou vos prédécesseurs, de quoi vous avisiez-vous de me recevoir ? Ne deviez-vous pas prévoir, et moi aussi, les peines que nous ne manquerions pas de nous causer tôt ou tard, et les extrémités fâcheuses où elles pourroient aboutir? J'ai eu chez vous de justes sujets de chagrin ; la démarche que je vais faire vous chagrinera peut-être aussi : voyons de quel côté est l'injustice.

(1) Kii [Hc lies Pensées de l'ablw Prévost, 1764.

l'abbé pr£vost et les bénédictins. 445

« Il est certain, mon Révérend Père, que je me suis conduit dans la Congrégation d'une manière irréprochable. Si j'ai des ennemis parmi vous, je ne crains pas de les prendre eux-mêmes à témoin. Mon caractère est naturellement plein d'honneur. J'aimois un corps auquel j'étois attaché par mes promesses ; je souhaltois d'y être aimé ; etf fait comme je suis, j'aurois perdu la vie plutôt que de commettre quelque chose d'opposé à ces deux sentiments. J'ai d'ailleurs les manières honnêtes et l'humeur assez douce ; je rends volontiers service ; je hais les murmures et les détractions ; je suis porté d'inclination au travail, et je ne crois pas vous avoir déshonoré dans les petits emplois dont j'ai été chargé. Par quel malheur est-il donc arrivé qu'on n'a jamais cessé de me regarder avec défiance dans la Congrégation, qu'on m'a soupçonné plus d'une fois des trahisons les plus noires, et qu'on m'en a toujours cru capable, lors même que l'évidence n'a pas permis qu*on m'en accusât ? J'ai des preuves à donner là-dessus qui passeroient les bornes d'une lettre, et, pour peu que chacun veuille s'expliquer sincèrement, l'on conviendra que telle est à mon égard la disposition de presque tous vos religieux. J'avois espéré, mon Révérend Père, que la grâce que vous m'aviez faite de m'appeler à Paris pour- Toit effacer des préventions si injustes, ou qu'elle les empêcheroit du moins d'éclater. Cependant on m'écrit de province qu'un visiteur, se vantant à table d'avoir contribué à m'y faire venir, en a donné pour raison que j'y serois moins dangereux qu'autre part, et qu'il falioit d'ailleurs tirer de moi tout ce qu'on peut du côté des sciences, puisqu'il seroit contre la prudence de me confier des emplois. Un séculier, homme d'honneur et de distinction, m'a assuré, par un billet écrit exprès, qu'il avoit entendu dire à peu près la même chose à Votre Révérence. Vous conviendrez, mon Révérend Père, que cela est piquant pour un honnête homme. Tout autre que moi se croiroit peut-être autorisé à vous marquer son ressentiment par des injures ; mais, je vous l'ai déjà dit, ce n'est pas mon caractère. Trouvez bon seulement que j'évite par ma retraite une persécution que je mérite si peu. Quittons-nous sans aigreur et sans violence. J'ai perdu chez vous, dans l'espace de huit ans, ma santé, mes yeux, mon repos, personne ne l'ignore ; c'est être assez puni d'y avoir demeuré si longtemps. N'ajoutez point à ces peines celles que j'aurois à souffrir si

J'apprenois que vous voulussiez vous opposer aux démarches que je fais pour m'en délivrer. Je vous déclare que vos oppositions seroient iouliles par les sages mesures que j'ai su prendre. Je vous respecte beaucoup, mais je ne vous crains nullement, et peut-être pourrois-je me faire craindre si vous en usiez mal ; car autant je suis disposé i rendre justice à la Congrégation sur ce qu'elle a de bon, autant devezvous compter que je relèverois vivement ses endroits foibles si vous me poussiez à bout, ou si j'apprenois seulement que vous en eussiez le dessein. Ne me forcez point à vous donner en spectacle au public. On pourroit faire revivre les Provincialet : il est injuste que les jésuites en fournissent toujours la matière, et vous jugeriez si je réussis dans ce style-là. Je compte, mon Révérend Père, que sans en venir à ces extrémités, qui ne feroient plaisir ni à vous ni à moi, vous voudrez bien consentir au changement de ma condition. Vous avez reçu si respectueusement la Constitution, que je ne saurois douter que vous ne receviez de même un bref qui vient de la même source. Faitesmoi la grâce de m'écrire un mot à Amiens, sous cette simple adresse : A M. Prévost, pour prendre à la poste; ou, Si VOUS aimez mieux, prenez la peine d'adresser votre lettre à M. d'Ergny, grand pénitencier et chanoine, mon parent, qui voudra bien me la remettre. Vous n'ignorez pas d'ailleurs le petitâ et non obtentd. J'ai l'honneur d'être, avec bien du respect, mon Révérend Père, votre très-humble et très-obéissant serviteur

Page 1