MEMOIRES DE MADAME DE STAAL-DELADRAY
qu'elle vive, elle est en train de devenir tout à fait aveugle comme son amie M"* du DeffaniJ. Cependant les sujétions, les dégoûts auprès d'une princesse dont les caprices ne s'embellissent pas en vieillissant, rendent insupportable un lien qu'on ne parvient point à briser; il faut traîner jusqu'au bout sa chaîne* Je vois les maux, dit-elle, et je ne les sens plus. C'est là son dernier oreiller. A un retour de printemps, il lui échappe ce mot terrible : « Quant à moi, je ne m'en soucie plus (de « printemps î) ; je suis si lasse de voir des fleurs et d'en enten- « dre parler, que j'attends avec impatience la neige et les fri- <x mas. » Il n'y a plus rien après une telle parole.
EUeavait soixante-six ans, lorsqu'elle mourut Iél5juinl750. A peine la duchesse du Maine fut-elle morte à son tour, qu'on se disposa à publier les Mémoires : ils parurent en 1755; on n'attendit même pas que le baron de Staal eût disparu. On n'y regardait pas de si près en ce temps-là, quand il s'agissait de s'assurer les plaisirs de l'esprit. Le Uvre obtint aussitôt un prodigieux succès. Fontenelle pourtant, qui vivait encore, fut très-surpris en le lisant : « J'en suis fâché pour elle, dit-il ; je ne la soupçonnois pas de cette petitesse. Cela est écrit avec une élégance agréable , mais cela ne valoit guère la peine d'être écrit. » Trublet lui répondait que toutes les femmes étaient de cet avis, mais que tous les hommes n'en étaient pas. Trublet avait raison, et Fontenelle se trompait; il était trop voisin de ces choses qu'il trouvait petites, pour en bien juger. Ces Mémoires, en effet, sont une image fidèle de la vie. Nous n'avons personne été élevés au couvent, nous n'avons pas vécu à la petite cour de Sceaux; mais quiconque a ressenti les vives impressions de la jeunesse, pour voir presque aussitôt ce premier charme se défleurir et la fraîcheur s'en aller au souflle de l'expérience, puis la vie se faire aride en même temps que turbulente et passionnée, jusqu'à ce qu'enfin cette aridité ne soit plus que de l'ennui, celui-là, en lisant ces Mémoires, s'y reconnaît et dit à chaque page : C'est vrai. Or, c'est le propre du vrai de vivre, quand il est revêtu surtout
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d'un cachet si nel et si défini. Huet (révèque d'Àvranches) nous dit qu'il avait coutume, chaque printemps , de relire Théocrite sous Tombrage renaissant des bois, au bord d'un ruisseau et au chant du rossignol. 11 me semble que les Mémoires de M"« de Slaal pourraient se relire à rentrée de chaque hiver, à Textrème fin d'automne , sous les arbres de novembre, au bruit des feuilles déjà séchées.
21 octobre 1846.