‹ Derniers portraits littérairesChapitre 46 sur 60 · L. PREVOST · texte numérisé non relu

L. PREVOST

- • « A la Haye, 40 novembre 4731. »

La naïveté avec laquelle Prévost confesse à son ami ses restrictions intérieures^ ménagées à travers ses vœux, et s'en autorise comme d'une précaution toute simple, est bien propre à faire sourire ; l'élève de La Flèche s'y découvre ingénument. Ce qui paraîtra plus digne d'un homme, c'est cette réflexion si juste, que la moitié du monde vaut bien Vautre, et que ce qu'on perd dans l'opinion sur une rive de l'Escaut, on le regagne en estime sur l'autre rive. «Plaisante justice qu'une rivière borne!» a dit Pascalaprès Montaigne; Prévost le redit après tous deux. Chez lui pourtant la réflexion ne venait qu'à la suite de l'action et à titre d'excuse ; il obéissait avant tout à l'entraînement.

On trouve d'assez curieux renseignements sur sa personne et sur sa situation vers celte époque de sa vie, dans le récit du Voyage littéraire de Jordan. Ce Français de Berlin, qui visita en 4733 Paris et Londres, rencontra dans cette dernière ville Prévost, et avec son style plat il le peint sous des traits assez fidèles ; « Je trouvai ce même jour, dit-il, M. Prévost d'Exilés. « C'est un homme fin qui joint à la connoissance des belles- <(• lettres celle de la théologie, de l'histoire et de la philosophie. « Il a de l'esprit infiniment, et surtout cet esprit de développe- « ment si nécessaire dans les matières métaphysiques. Tout « le monde connoît les agréments de son style. Je ne parlerai

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« point de sa conduite, ni d'une action criminelle dont il s'est « rendu coupable à Londres; cela ne me regarde point. Je ne « le considère que par rapport à ses talents. Cela n'est-il pas a excusable dans un voyageur? »

Prévost a du malheur; voilà cette terrible accusation de Lenglet-Dufresnoy, cette accusation au criminel, qui reparait chez un honnête étranger, chez un homme de cette autre moitié du monde^ auprès de laquelle il comptait si bien trouver grâce. Au reste, Jordan n'est pas en défense contre l'éloquent abbé ; il se laisse gagner à ses manières civiles, au charme abondant de cette parole qu'on voit d'ici se dérouler; et à quelques pages plus loin, on lit dans le courant du Journal : « J'eus une con- « versation fort agréable avec M. Prévost, que l'on trouve tous a les jours plus aimable, savant et spirituel. Il travaille à VÉtat « des Sciences en Europe. Il est très-capable de réussir dans « un pareil ouvrage, et de nous donner une belle histoire « revêtue de tous les agréments de la diction. » Puis, le comparant à Voltaire qui est en train de composer son Siècle de Louis .XIV^ et qu'il nous représente comme un jeune homme maigre^ qui parait attaqué de consomption, l'honnête Jordan souhaite à l'un plus de santé et à l'autre plus d'aisance. La correspondance de Voltaire nous montre en effet que Prévost, dans un de ces moments de gêne auxquels il était si sujet (juin 1740), prit sur lui de recourir à Topulent poète, non sans lui faire, comme critique, des offres de service en retour.

Au tome VI du Pour et Contre (1735), parlant du Voyage de Jordan qui venait de paraître, Prévost touche quelques mots de l'accusation, à la fois vague et grave, dont il s'y voit l'objet; mais, soit qu'il se sente la conscience moins nette, soit que les compliments mêlés à ce mauvais propos l'aient amolli, il répond moins vivement qu'il n'avait fait, l'année précédente, à Lenglet-Dufresnoy : « Je me suis attendu, depuis mon re- « tour en France, dit-il, à ces galanteries de MM. les protesa tants, et je ne suis pas fôché d'avoir occasion de m'expliquer « sur la seule manière dont je veux y répondre. S'ils préten-

« dent décrier mon caractère, je défie la calomnie la plus « envenimée de faire impression sur les personnes de bon « sens dont j*ai l'honneur d'être connu. S'ils en veulent à « mes foiblesses, je leur passe condamnation, et ils me trouve- « ront toujours prêt à renouveler l'aveu que j'ai déjà fait au « public. Qu'ils les déguisent après cela sous toutes sortes de « formes, je leur aurai beaucoup d'obligation s'ils peuvent <( contribuer à augmenter mon repentir. » On ne peut certes rien de plus humble et de plus fait pour désarmer; cette action criminelle commise à Londres, et qui n'empêchait pas le coupable d'y séjourner, était, je l'espère, quelque délit amoureux, un de ces crimes qui, après tout, laissent subsister l'honnête homme.

C'était le moment où s'imprimait Manon Lescaut. Remarquez bien que l'exact Berlinois n'a garde d'en parler, tandis qu'il s'étend sur les mérites scientifiques et métaphysiques de l'abbé Prévost, et sur un livre soi-disant sérieux dont on ne sait même plus s'il a jamais été achevé. Les contemporains, surlout les plus gens de poids et les plus appliqués, ne laissent pas d'être sujets à ces petites béviies-là.

En revanche, celui-ci nous apprend encore que Prévost s'est donné le plaisir, dans ses Mémoires d'un Homme de qualité, de faire des portraits de ses anciens confrères de Saint-Maur, et de les loger dans la bibliothèque du monastère de Saint-Laurent à TEscurial. Il est dommage qu'on n'ait pas la clef des noms, mais on sent bien que le romancier peint ici d'après ses souvenirs. Ce supérieur général, grossier, sans naissance, sans mérite, aux manières dures, et qui ne fait nul cas des savants parce qu'il ignore jusqu'aux premiers éléments des sciences, n'est au Ire peut-être que celui à qui Prévost adressait cette lettre railleuse et à demi menaçante en partant ; je le soupçonne fort d'être le général de la Congrégation de Saint- Maur, dom Alidon en personne. Les autres portraits qui suivent, plus fins, plus nuancés et assaisonnés de malice, sont évidemment d'après nature. Le père Erasmos, qui unit en lui

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deux hommes si divers, si dissemblables, tour à tour savant aimiibln et moine bourru, nous apparaît plein de vie dans sa singularité ; de tels originaux se copient et ne s'inventent pas. Tout à côté on rencontre le Père Tirmanf qui a de l'esprit et de Tcrudition ; « mais, comme il n'a pas la tête des plus fortes, on craint qu'à force de la charger la voiture ne se brise, n Il serait piquant de savoir à quel docte confrère des De La Rue etdesMontfaucon s'appliquaient ces divers signalements. On mettrait ainsi des physionomies distinctes à des figures qui de loin nous semblent toutes les mêmes, et d'une ennuyeuse monotonie sous le froc.

Si les bénédictins avaient laissé de ces vivants souvenirs chez Prévost, il est à croire qu'il en avait laissé aussi dans son passage parmi eux ; mais la trace ne s'en est point conservée. Cet ancien ami, par exemple, dom De La Rue, à qui il écrivit une lettre si affectueuse, sur quel ton lui fit-il réponse? et osa-t-il même se compromettre jusqu'à lui répondre? La noie officielle que l'on garda du transfuge dans les registres de la Communauté, si l'on daigna en garder une, dut être à peu près dans le genre de celle-ci que nous trouvons chez dom Grenier :

« Dom Prévost, dit d'Exilés, surnom emprunté, après avoir été successivement deux fois jésuite et deux fois soldat, fit profession dans la Congrégation de Salnt-Maur en 1 721 . Son père, procureur du Roi à Hesdin, assista à sa profession ; la veille, il lui avoit donné les avis salutaires qu'un père respectable pouvoit donner à un fils : il lui tint ce propos entre autres, eu présence de la Communauté de Saint-Wan drille, si je ne me trompe, que s'il manquoit de son vivant aux engagements qu'il étoit parfaitement libre de contracter ou de ne pas contracter, il le chercheroit par toute la terre pour lui brûler la cervelle. Dom Prévost commença à faire connoitre son goût pour les lettres par une pièce contre les amours du Régent. Mais il la supprima lui-même, avant que les supérieurs en fussent instruits, par un quiproquo heureux et pour son auteur et pour le corps dont il étoit membre. 11 professa à Saint-Germer avec Applaudissement. »

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Avoir pro/iBSsé à Saint-Germer avec applaudissement, c'était là répisode qui protégeait un peu sa mémoire de ce côté du cloître. Chaque canton du monde tour à tour met la gloire dans ce qui l'intéresse et ce qui le sert. La note précédente fournirait d'ailleurs une nouvelle preuve, s'il en était besoin, de l'absurdité d'une anecdote qui courut dans le temps. On avait raconté que Prévost, jeune, au sortir du collège, avait eu une liaison amoureuse dans sa rie natale, et qu'un jour son père étant venu lui faire une scène chez sa maîtresse qu'il avait maltraitée, l'amant en fureur avait précipité du haut d'un escalier le bonbomme, qui, sans accuser personne, était mort des suites : on prétendait expliquer de la sorte la brusque vocation du coupable et son entrée chez les bénédictins. Un petit-neveu de l'abbé Prévost avait démenti cette anecdote par une lettre adressée à la Décade philosophique (20 thermidor an XI) ; il lui avait suffi de rappeler que le père de l'abbé Prévost n'était mort qu'en 1739, c'est-à-dire à une daté où son fils, âgé de quarante-deux ans, avait eu le temps de sortir du cloître et d'épuiser bien d'autres aventures. Dans la note précédente, nous voyons que, loin que ce soit le fils qui lue le père, c'est le père qui menace de tuer son fils, dans le cas où celui-ci viendrait à rompre ses vœux. Ces Prévost avaient la parole vive comme l'imagination, mais avec eux beaucoup de choses se passaient en paroles.

Les méchants propos qui avaient poursuivi Prévost durant la partie orageuse de sa vie ne respectèrent pas toujours sa mémoire. Collé, au tome III de son Journal (décembre 1765), annonçant la mort du grand romancier, s'exprime sur son compte en termes bien durs, bien flétrissants; mais il en parle d'après d'anciens ouï-dire et en homme qui ne paraît point l'avoir personnellement connu. Il suffirait, pour combattre le mauvais effet des paroles de Collé, et pour prouver que Prévost resta digne jusqu'à la fin de la société des honnêtes gens, d'opposer le témoignage de Jean-Jacques, qui, dans ses Confessions (partie II, livre Vlll), parle de l'abbé, qu'il avait beaucoup vu,

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comme d'un homme très-aimable, Irès^simple; Jean- Jacques seulement ajoute qu'on ne retrouvait pas dans sa conversation le coloris de ses ouvrages. Ce feu, cette vivacité que Jordan lui avait vue à Londres vingt ans auparavant, avait sans doute diminué avec Tâge; les fatigues d'une vie nécessiteuse, et tour à tour agitée ou abandonnée, devaient à la longue se faire sentir et produire des sommeils. Il y avait du La Fontaine chez Tabbé Prévost. Peintre immortel de la passion, mais surtout peintre naïf, cette naïveté survivait sans doute chez lui aux autres traits et dominait dans sa personne. G*est dans ses ouvrages (et je Tai fait ailleurs) qu'il convient de prendre une entière et véritable idée de son esprit et de sou &me. Lui-même il a dit avec un mélange de satisfaction et d'humilité qui n'est pas sans grâce : « On se peint, dit-on, dans « ses écrits ; cette réflexion serait peut-être trop flatteuse pour « moi. » Il a raison ; et pourtant cette règle de juger de Fauteur par ses écrits n'est point injuste, surtout par rapport à lui et à ceux qui, comme lui, joignent une âme tendre et une imagination vive à un caractère faible; car si notre vie bien souvent laisse trop voir ce que nous sommes devenus, nos écrits nous montrent tels du moins que nous aurions voulu être.

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