‹ Derniers portraits littérairesChapitre 49 sur 60 · M. VICTOR COUSIN · texte numérisé non relu

M. VICTOR COUSIN

« engloutit les hypothèses, même celles du génie. Il fait un « pas, et les systèmes arbitraires sont renversés; les statues « de leurs auteurs restent seules debout sur leurs ruines. La « lâche de Tami de la vérité est de rechercher les débris utiles « qui en subsistent et peuvent servir à de nouvelles et plus « solides constructions. » Après avoir essayé cette méthode, un peu timidement encore, sur les principaux successeurs de Descartes, M. Cousin commença de rappliquer dans toute son étendue aux trois grandes écoles du xviii<> siècle, aux Écossais, à Condillac, à Kant. Telles qu'on les peut lire aujourd'hui, sous celte forme de révision sévère, la suite de leçons où figurent successivement tant de noms célèbres dans Tordre philosophique ou moral, Helvétius, Saini-Lamberl, Uutcheson, Smith, est d'un aimable autant que sérieux intérêt. M. Cousin a pris soin de compléter et d'orner, avec sa curiosité littéraire actuelle, ses vues fidèlement reproduites d'alors : des biographies neuves donnent la main aux analyses; il en résulte pour des parties entières de ce cours (je demande pardon du terme de l'éloge) un ensemble tout à fait charmant. Chacun a pu lire d'ailleurs, soit dans la Bévue des Deux-Mondes^ soit dans le Journal des Débats, de grands extraits pleins d'élévation et d'éloquence sur Dieu, sur le mysticisme, sur le beau. En récrivant de la sorte ces morceaux pour tout le monde, M. Cousin les a heureusement purgés de quelques expressions trop spéciales, et qui sentaient l'école. Les premiers Fragments philosophiques n'étaient pas entièrement exempts de cette manière. On éprouvait quelquefois un regret, lorsqu'on lisait M. Cousin dans ces divers essais de sa jeunesse et qu'on avait l'honneur de le connaître : cet esprit si libre, si étendu, si dégagé des formes, n'était pas de tout point représenté dans ces expositions premières; je ne sais quel mélange d'école y nuisait. La publication présente a des portions considérables qui satisfont à un de nos vœux les plus anciens et les plus chérs : le talent littéraire de M. Cousin s'y déploie sans rien s'imposer qui le contrarie.

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Il y a quelques écrivains de notre temps, en très-petit nombre, qui ont un don bien rare, ou plutôt une heureuse incapacité : ils ont beau écrire en courant et improviser, ils ne sont jamais en danger de rien rencontrer qui soit contre le goût et le génie de la langue. Aucun de ces mots, aucune de ces formes si aisément habituelles de nos jours, ne se présente sous leur plume; il semble vraiment qu'ils auraienl, pour les trouver, à faire autant d'efforts que d'autres en devraient mettre à les éviter. Qu'il y a peu d'écrivains pareils! dira-t-on. J'en citerai pourtant. Dans la presse quotidienne, tel était Carrel, plume toujours française et d'une nettelc certaine, si rapide, si enflammée qu'elle fût. Pourquoi ne dirai-je pas que, tout à côté d'ici (1), la plume excellente de notre ami M. de Sacy est, à sa manière, douée de qualités littéraires également fermes et sûres? il peut laisser courir son expression de chaque jour, aucune ambiguïté suspecte ne viendra s'y mêler : en parlant sa langue forte et saine, il ne fait que parler celle de sa maison (gentilitium hoc illi^ disait Pline le Jeune). Eh bien! M. Cousin de même, dans l'ordre oratoire ou dans les développements de l'écrivain, n'a qu'à se laisser aller à sa pente et comme à son torrent : s'il ne se préoccupe d'aucune démonstration philosophique trop spéciale, il trouvera d'emblée, il parlera ou écrira avec plénitude et de source cette belle langue du xvii" siècle qui fait Tobjel de nos regrets et de nos admirations. Cette langue même, cette prose d'un si grand air, avec l'amplitude de ses tours et jusque dans les détails de son vocabulaire, semble naturellement la sienne, et, toutes les fois qu'il lui est arrivé de mêler du Kantau Malebranche, c'est qu'il l'a bien voulu.

Pascal a dit : « Il y en a qui parlent bien et qui n'écrivent « pas bien. C'est que le heu, l'assistance les échauffe, et tire « de leur esprit plus qu'ils n'y trouvent sans cette chaleur. » Les professeurs célèbres qui ont porté si haut l'honneur de Ten-

(1) Dans le Journal des Débats où j'rcrivais cet article.

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seignement en France sous la Restauration, ont prouvé qu'ils savaient unir en eux ces deux arts qui peuvent très-bien se séparer. Ces Cours nourris et brillants qui nous avaient instruits et charmés au pied de la chaire de M. Villemain, nous les avons retrouvés dans une lecture attachante et solide, à la fois semblable et nouvelle. Aujourd'hui voilà M. Cousin qui revient également sur ses premières traces, pour les fixer et pour se perfectionner, selon le cachet des talents véritablement littéraires. Aussi cet esprit de feu qui avait animé sa parole publique ne lui a pas fait défaut dans la solitude du cabinet, et l'ancien travail refondu en est ressorti très-vivant.

Et pour que Taperçu ne soit pas trop incomplet, notez qu*ici, chez M. Cousin, il n'y a pas seulement lé professeur et l'orateur qui fait concurrence à l'écrivain, il y a le causeur, celui que vous savez, de tous les jours, de toutes les heures. Or, on a pu le remarquer en maint exemple, la plupart des hommes qui ont tant de verve en causant, qui Tout pour ainsi dire à la minute, la dissipent et ne retrouvent pas, en écrivant, les mêmes couleurs. M. Cousin est du petit nombre dont le talent suffit à la double dépense, que dis-je? dont la double dépense suffît à peine au talent, tant celui-ci est actif, abondant, intarissable.

Entre les illustres professeurs qui, dans les jours laborieux d'alors, maintinrent à eux trois, au cœur des écoles, l'indépendance et la dignité de la pensée, il en est un autre que personne assurément n'oublie et qu'il m'est inutile de nommer (1). De celui-là, qui échappe pour le moment à l'appréciation littéraire, mais qu'une curiosité respectueuse ne saurait, même à ce seul titre, s'empêcher de suivre en silence et d'observer, il me suffira de dire qu'il a eu cela de particulier et d'original, que, trempé encore plus expressément par la nature pour les luttes et pour les triomphes de l'orateur, il y a de plus en plus aguerri et assoupli sa parole : cette netteté, C(3

(1) M. Guizot, alord minUtre, cl de fait chef du Cibintt.

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nerf» cette décision de pensée et d'expression qu'il a sans relâche développés et qu'il porte si hautement dans les discussions publiques, toutes ces qualités ardentes et fortes, il semble que ce soit plutôt l'orateur encore qui, chez lui, les communique et les confère ensuite à l'écrivain ; et si Ton pouvait en telle matière traiter un contemporain si présent comme on ferait un grand orateur de l'antiquité, on aurait droit de dire à la lettre que c'est sur le marbre de la tribune, et en y songeant le moins, qu'il a poli, qu'il a aiguisé son style.

Me voilà bien loin; je ne voulais aujourd'hui que caractériser en termes généraux la publication rétrospective de M. Cousin, faire valoir, comme elle le mérite, cette révision patienté et vive qui témoigne d'un grand respect pour le public et d'un noble souci de l'avenir. En revoyant cette première partie du Cours ainsi rajustée et heureusement rajeunie, on pouvait se demander si les leçons de 1828-1829, que nous possédons saisies et fixées par la sténographie, mais saisies au vol et dans toute la rapidité de l'improvisation, si ces leçons, jusqu'ici très-goûlées et plus que suffisantes, n'allaient pas souffrir quelque peu du voisinage et réclamer de l'auteur une retouche légère à leur tour. Mais nous avions à peine le temps de former ce vœu, que M. Cousin Ta déjà devancé, et la seconde série est en train de paraître avec les perfectionnements que nous lui souhaitions, quand notre lenteur achève seulement de s'acquitter envers la première.

2avrn 1847.

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