‹ Derniers portraits littérairesChapitre 48 sur 60 · H. VICTOR COUSIN · texte numérisé non relu

H. VICTOR COUSIN

d'esprit, sur des écrits ou des discours qui ont eu un grand éclat et ont exercé une influence décisive. Le plus souvent cette vive action s'est produite dans des circonstances toutes particulières et sur des questions très-déterminées. Ainsi ces leçons de 1815 à 1820, qui tirent véritablement révolution dans la philosophie française, n'avaient ni retendue ni la généralité dont M. Cousin a fait preuve depuis, et pourtant elles ont plus agi peut-être qu'aucune des portions subséquentes de son enseignement. C'est qu'alors toute parole portait coup, et entrait pour ainsi dire dans le vif. Ce qui a pu sembler depuis partie gagnée était d'abord un combat pied à pied , et chaque point à emporter voulait un assaut.

II faut bien se représenter l'état des doctrines en France au moment où M. Cousin, âgé de vingt-quatre ans à peine, monta dans la chaire de M. Royer-Collard et agita le flambeau. La philosophie du dix-huitième siècle, malgré la reprise catholique de 1803, semblait fermement assise : cette philosophie qui avait parcouru toutes ses phases et pénétré toutes les sphères, évincée du monde politique par l'Empire, irritée bien plutôt qu'etfrayée du rétablissement des autels, restait maîtresse en théorie. Elle dominait les sciences physiques et s'y appuyait ; elle siégeait aux plus hautes régions de l'astronomie avec Laplace; elle régnait à l'Institut par les brillants travaux de Cabanis, surtout par les analyses rigoureuses et en apparence définitives de Tracy ; en morale, elle était arrivée à rédiger son Catéchisme avec Saint-Lambert et Volney. A vrai dire , quand une philosophie en est arrivée là , quelles qu'aient pu être sa valeur et sa vérité au point de départ, il est temps qu'elle finisse et soit détrônée ; car toute philosophie, digne de ce nom, n'existe qu'à la condition d'être sans cesse en question, sur le qui-vive , et de recommencer toujours. Il y a même des moments où j'ai tant de respect pour la philosophie, que je crois qu'elle n'existe véritablement que chez celui qui la trouve, et qu'elle ne saurait ni se transmettre ni s'enseigner. Quoi qu'il en soit , la

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doctrine du dix-huitième siècle en était à ce moment extrême et définitif où Ton se croit le plus sûr de soi et où Ton est iô plus près d'être frappé. Dans renseignement public, elle n'était guère de nature à être ouvertement et franchement professée. Un homme d'esprit, aimable, disert, légèrement sceptique, s'était avisé d'un compromis heureux qui , sans satisfaire les idéologues sévères, n'était pas fait non plus pour les alarmer. M. La Romiguière avait trouvé un biais élégant et juste qui parait aux difficultés et pourvoyait aux convenances. C'était un système honorable, spécieux, surtout bien rédigé , et l'on aime tant les bonnes rédactions en France ! Ceux qui croyaient qu'il faut aux jeunes gens une philosophie quelconque comme une rhétorique , n'avaient rien de mieux à demander et devaient être contents. Mais l'esprit humain ne se comporte pas ainsi; il est impatient et même un peu séditieux de sa nature, il ne sait pas se tenir tranquille au gré des régnants. M. Royer-Gollard le premier s'insurgea; ce ne fut pourtant pas une attaque de front. En 1811, cet esprit original, appelé à professer au sein de la Faculté des Lettres, prit position sur une question très-particulière à Técole écossaise, et il en tira parti pour renouveler l'observation psychologique. Son enseignement circonscrit , profond et analytique , forma des maîtres ; mais à M. Cousin il était réservé d'enflammer à la fois et les jeunes maîtres et le jeune public. En montant en 181S dans la chaire de M. Royer-Gollard, M. Cousin mit d'abord le pied dans la trace exacte de son respectable devancier, il se rattachacomme lui àReid, mais il n'était pas homme à s'y tenir. L'esprit de M. Cousin, en effet, est aussi empressé par nature à s'étendre, que celui de M. Royer-Collard était appliqué à se restreindre; ce dernier mit toujours une bonne moitié de sa force à contenir l'autre moitié. C'était une habitude chrétienne et port-royaliste qu'il avait retenue, même alors qu'il se confiait dans la souveraineté de la raison. Aussi Técleclisme, qui tint toujours à honneur de le proclamer et de le révérer, eut-il sans doute, en certains moments, quelque peino

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à lui faire accepter toutes les aventures et les conquêtes dont réclal devait être réversible jusque sur lui. Le Christophe Colomb ne fut en rien désavoué cette fois ; il put bien avoir besoin de toute sa piété ingénieuse pour que Ton consentit, sans trop gronder, à recevoir dé ses mains un monde.

On dislingue avec précision dans ce premier Cours par quelle racine principale renseignement de M. Cousin se rattache à celui de M. Royer-Collard, et à quel endroit juste il s*en sépare et s'émancipe pour faire tige à son tour. Dès le premier jour, et lors même que la jeune parole n'aspire encore qu*à continuer celle du grave prédécesseur, on y sent courir un principe d'ardeur et de zèle qui était de nature à se communiquer aussitôt et à électriser les esprits. «Elle nes'é- « lève pas encore bien haut , a dit M. Cousin de cette philo- « Sophie première, mais on sent qu'elle a des ailes. » Elle en eut en effet dès sa naissance ; dans ce premier Discours d'ouverture du 7 décembre 181 5, où Reid très-amplifié apparaît comme un grand régénérateur et comme celui qui est venu mettre fin au règne de Descartes, dans ce Discours où éclatent à tout instant une parole et un soufile plus larges que la méthode même qui y est proclamée, on croit entendre encore les applaudissements qui durent saluer cette péroraison palhôlique par laquelle , au lendemain des Cent-Jours et avant l'expiration de cette brûlante année , le métaphysicien ému se laissait aller à adjurer la jeunesse d'alors : «C'est à ceux a de vous dont l'âge se rapproche du mien que j'ose m'a- « dresser en ce moment; à vous qui formerez la génération « qui s'avance; à vous l'unique soutien, la dernière espérance « de notre cher et malheureux pays. Messieurs , vous aimez « ardemment la patrie : si vous voulez la sauver, embrassez « nos belles doctrines. Assez longtemps nous avons poursuivi « la liberté à travers les voies de la servitude. Nous voulions « être libres avec la morale des esclaves. Non , la statue de la « Liberté n'a point l'intérêt pour base, et ce n'est pas à la " philosophie de la sensation et à ses petites maximes qu'il

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« appartient de faire les grands peuples... d Ainsi la liberté politique était invoquée en aide de la liberté morale par une sorte d'association et d'alliance naturelle qui n'était pas une confusion.

Ce qui me frappe avant tout, ee qui m'intéresse singulièrement dans ces premiers développements de la philosophie de M. Cousin, c'est bien moins encore le fond des doctrines sur lesquelles un esprit naturellement sceptique se sent peu en mesure de prononcer , que le talent même dont chacun peut se convaincre, et dont l'empreinte brille à mes yeux tout d'abord. Ce talent individuel, avec son caractère, devient le fait auquel je m'attache à travers la généralité des choses qu'il embrasse, et où certainement il se réfléchit.

Je dirai ici tout ce que je pense sur ces premiers programmes que se tracent à eux-mêmes les grands talents, et je ne ferai pas ma théorie plus profonde qu'elle ne l'est. Selon moi, au moment oii nous entrons sur la scène de la vie, c'est surtout l'instinct et le sentiment des facultés que nous portons en nous qui détermine , à notre insu , la manière dont nous voyons et dont nous entamons les choses. Par exemple, celui qui se sent poëte désire que son époque soit un siècle de poésie, et il le croit aisément. Celui qui est trempé pour la politique juge volontiers qu'une grande époque de luttes est arrivée, et il le prend sur ce ton ; ainsi plus ou moins de tous. C'est surtout, en un mot, l'emploi de nos facultés intérieures que, sans nous en rendre compte, nous cherchons au dehors dans les choses, et qui nous dirige jusque dans la vue que nous en tirons. Que si cette vue, d'ailleurs , concorde assez bien avec les circonstances éparses , si seulement ces circonstances s'y prêtent et que le talent soit doué d'assez de puissance, non pas pour les créer (à lui seul il n'y suffirait pas), mais pour les rallier en faisceau, il en résulte les grands succès.

C'est ce qui arriva pour l'écleclisme. Le mot et la chose se trouvent dans un Discours d'ouverture de i8i6, et M. Cou-

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sJn en fit la matière expresse de son enseignement dès 1817. Il a donc raison de revendiquer Tinitiative de cette méthode de philosophie qu'il combina avec celle de son illustre prédécesseur. Il eut avant tout autre parmi nous, et sans avoir besoin de remprunter à personne, l'idée de compléter et d'animer la méthode psychologique, celle de l'analyse intérieure, par la recherche historique. L'inspiration première de l'éclectisme est en effet bien d'accord avec les instincts naturels et le génie propre de M. Cousin. Après avoir construit et organisé dans de larges cadres la science du moi que son prédécesseur s'était borné à approfondir sur quelques points essentiels, M. Cousin s'est hâté aussitôt d'y pratiquer des jours et, en quelque sorte, des fenêtres sur toutes les façades. Qui dit éclectisme suppose la curiosité des opinions du dehors et le goût des voyages intellectuels. 1816setrouvaitun momentbien choisi pour inoculer ce goût en France à l'élite de la jeunesse. C'était l'heure où Ton allait commencer à sortir de chez soi, non plus pour se combattre, mais pour se connaître.

Aussi, malgré les premiers étonnements et les hauts cris que soulève toute idée nouvelle, l'éclectisme, servi par la belle parole et l'infatigable activité de son promoteur, a fait fortune avec les années , et son nom est devenu celui même de l'école philosophique moderne. J'ai paru regretter précédemment que ce nom ait prévalu au point d'éclipser celui de spiritualisme qui s'appliquait mieux au fond et à la nature des idées. Pour les esprits superficiels et qui jugent sur l'étiquette, l'éclectisme n'a souvent paru désigner qu'un procédé extérieur qui va par le monde, quêtant et glanant les vérités à droite et à gauche, sans les avoir avant tout approfondies en soi. Dans cette prévention légère on ne tient nul compte de celte autre méthode et de cette doctrine d'analyse et de description intérieure qu'institua M. Royer-Collard, que M. Cousin, en 1816, élargit et exposa, dont M. Jouffroy, depuis, avait fait son vaste et presque unique domaine, et qui n'a cessé de fournir à M. Damiron un champ d'observations intimes et délicates. Quel que

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soit le jugement à porter sur Tensemble de cette science et sur les hautes prétentions qu'elle élève, elle n'est pas représentée dans ridée vulgaire qui s'attache au mot d'éclectisme. Ajoutons vite que ce dernier aspect n'a prévalu si complètement que parce qu'il est le plus riche , le plus brillant et le plus saisissable pour le grand nombre des esprits. Comme toute étude d'ailleurs qui porte sur Thisloire, l'éclectisme a sa réalité, indépendante même de la philosophie particulière à laquelle il s'appuie. Quand on ne le considérerait » après tout, que comme une méthode historique pour aborder l'examen des systèmes de philosophie dans Je passé, il faudrait reconnaître qu'il a produit de positifs et féconds résultats. L'antiquité dans ses grandes écoles, le Moyen âge et la Scholastique, la Renaissance et les hardis rénovateurs italiens, ont été succe^ivement mis en lumière, interprétés selon leur véritable esprit; et dans ces voies diverses où s'avance chaque .jour une studieuse élite , on retrouve partout à l'origine le passage lumineux, le signal et l'impulsion du maître.

La publication du Cours de d8i7 nous montre l'éclectisme à son premier état et sous sa première forme. Il n'était pas tel alors que plus tard, lorsque nous le revîmes en 1828, enhardi par les voyages, perçant jusqu'à l'Orient et embrassant la conquête du monde. En 1817 il en était à son essai tout nouveau et à sa sortie du nid. Il ne se proposait pour premier horizon que la tournée du xvni* siècle ; mais il la lit tout d'abord complète, avec largeur, avec précision, avec cette aisance supérieure qui présage les destinées. Ne faisant remonter la philosophie, comme science, que jusqu'à Descartes, le jeune professeur la voyait s'égarant presque aussitôt et ressaisissant seulement la vraie méthode au commencement du dernier siècle, mais avec des préventions exclusives dans les différentes écoles qui s'étaient alors partagé l'Angleterre, la France et l'Allemagne : « Le temps, disait-il, qui re- « cueille, féconde, agrandit les moindres germes de vérité a déposés dans les plus humbles analyses, frappe sans pitié.

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