‹ Derniers portraits littérairesChapitre 55 sur 60 · DE LOUIS XV · texte numérisé non relu

DE LOUIS XV

La pièce suivante est de celles qui appartiennent au genre de Suétone, de Dangeau et de Burchard ; c'est un feuillet des historiens de V Histoire Aiiguste, une page de Procope ou de Lampride, page précieuse, bien qu'elle soit incomplète et à moitié déchirée. L'auteur, appelé par les devoirs de sa haute charge domestique à assister à la dernière maladie deLouisXY, en note tous les détails et les alentours avec cette vérité entière et inexorable qui ne fait grâce de rien : le sentiment qui l'anime n'est pas une curiosité pure, et, dans ce qui semblerait mémo repoussant^ sa probité s'inspire à une source plus haute : témoin de l'agonie d'un monarque et d'une monarchie, il veut flétrir ce qui en a corrompu la sève et ce qui en pourrit le tronc. Ainsi le grave chancelier Du Yair ne craignait pas de raconter à Peiresc, qui les a notées, les particularités les plus infamantes des règnes de Charles IX et de Henri III. C'est de la sorte seulement qu'on s'explique bien la chute des vieilles races, et la facilité avec laquelle, au jour soudain des colères divines et populaires, l'orage les déracine, sans que la voix tardive des sages, sans que les intentions les plus pures des innocentes victimes, puissent rien conjurer.

Qu'était-ce que Louis XV? On l'a beaucoup dit, on ne Ta

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pas assez dit : le plus nul, le plus vil, le plus lâche des cœurs de roi. Durant son long règne énervé, il a accumulé comme à plaisir, pour les léguer à sa race, tous les malheurs. Ce n'était pas à la fin de son règne seulement qu'il était ainsi ; la jeunesse elle-même ne lui put jamais donner une étincelle d'énergie. Tel on le va voir au sortir des bras de la Dubarry, dans les transes pusillanimes de la maladie et de la mort, tel il était avant la Pompadour, avant sa maladie de Metz, avant ces vains éclairs dont la nation fut dupe un instant et qui lui valurent ce surnom presque dérisoire de Bien-aimé. Il existe un petit nombre de lettres curieuses de M"® de Tencin au duc de Richelieu, écrites dans le courant de 1743; informée par son frère, le cardinal, de tout ce qui se passe dans le conseil, cette femme spirituelle et intrigante en instruit le duc de Richelieu, alors à la guerre. Rien que ses propres phrases textuelles ne saurait rendre Tidée qu'elle avait du roi ; il est bon d'en citer quelque chose ici comme digne préparation à la scène finale qui eut lieu trente ans plus tard.

« Versailles, 22 juin 1743... Il faudrait, je crois, dit-elle, écrire à M"« de La Tournelle (M"'^ de Châ^eauroux) pour qu'elle essayât de tirer le roi de l'engourdissement où il est sur les affaires publiques. Ce que mon frère a pu lui dire là-dessus a été inutile : c'est, comme il vous l'a mandé, parler aux rochers. Je ne conçois pas qu'un homme puisse vouloir être nul, quand il peut être quelque chose. Un autre que vous ne pourrait croire à quel point les choses sont portées. Ce qui se passe dans son royaume paraît ne pas le regarder : il n'est affecté de rien; dans le Conseil, il est d'une indifférence absolue ; il souscrit à tout ce qui lui est présenté. En vérité, il y a de quoi se désespérer d'avoir affaire à un tel homme. On voit que, dans une chose quelconque, son goût apathique le porte du côté où il y a le moins d'embarras, dût-il être le plus mauvais. » Et plus loin : « Les nouvelles de la Bavière sont en pis... On prétend que le roi évite même d'être instruit de ce qui se passe, et qu'il dit qu'il vaut encore mieux ne savoir

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rien que d'apprendre des choses désagréables. G^est un beau sang- froid ! » Elle rappelle au duc de Richelieu ]a démarche que tenta Frédéric au commencement de la guerre : ce prince engageait la France à attaquer la reine de Hongrie au centre, en même temps que, lui, il entrerait en Silésie. « Vous devez vous ressouvenir que, quand vous vous fîtes annoncer à Choisy, dans un moment où il était en têle-à-tête avec M"»« de La Tournelle pour lui faire part des propositions du roi de Prusse, il ne montra aucun empressement pour recevoir renvoyé, qui voulait lui parler sans conférer avec les ministres. Ce fut vous qui le pressâtes de vous donner une heure pour Je lendemain; vous fûtes étonné vous-même, mon cher duc, du peu de mots qu'il articula à cet envoyé, et de ce qu'il était comme un écolier qui a besoin de son précepteur. 11 n'eut pas la force de se décider; il fallut qu'il recourût à ses Mentors... Le roi de Prusse jugeait Louis XV d'après lui;... mais il avait mal vu, et ne tarda point d'abandonner un allié dont il reconnaissait la nullité, quand il eut retiré tous les avantages qu'il attendait de la campagne. »

Le roi ira-t-il ou non à l'armée? Il fallut monter à cet effet toute une machine: «Mon frère, écrit M"« de Tencin, ne serait pas très-éloigné de croire qu'il serait très-utile de rengager à se mettre à la tête de ses armées. Ce n'est pas qu'entre nous il soit en état de commander une compagnie de grenadiers; mais sa présence fera beaucoup; le peuple aime son roi par habitude , et il sera enchanté de lui voir faire une démarche qui lui aura été soufflée. Ses troupes feront mieux leur devoir, et les généraux n'oseront pas manquer si ouvertement au leur... » On touche là les ficelles de la campagne tant célébrée de 1744.

Nous pourrions multipher ces citations accablantes : « Rien dans ce monde ne ressemble au roi, t» écrit-elle en le résumant d'un mot. Tel était Louis XV dans toute sa force et dans toute sa virilité, à la veille de ce qu'on a appelé son héroïsme : ce qu'il devint après trente années encore d'une mollesse

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croissante et d*un abaissement continu, on le va voir lorsque, dans sa peur de la mort, il tirera la langue quatorze fois de suite pour la montrer à ses quatorze médecins , chirurgiens et apothicaires.

On ne peut s'empêcher de penser, à bien regarder la situation de la France au sortir du ministère du cardinal de Fleury, que si le duc de Choiseul et M°*« de Pompadour elle-même n*étaient venus pour s'entendre et redonner quelque consistance et quelque suite à la politique de la France, la révolution, ou plutôt la dissolution sociale, serait arrivée trente ans plus tôt, tant les ressorts de TËtat étaient relâchés! Et la nation, les hommes de 89 , qui se formaient à Tamour du bien public, à Taspect de toutes ces bassesses, n'auraient pas été prêts pour ressaisir les débris de Théritage et donner le signal d'une ère nouvelle.

Il y avait, rappelons-le pour ne pas être injuste dans notre sévérité, il y avait, au sein de ce Versailles d'alors et de cette cour si corrompue, un petit coin préservé, une sorte d'asile des vertus et de toutes les piétés domestiques dans la personne et dans la famille du Dauphin, père de Louis XVI. Ce prince estimable et tout ce qui l'entourait , sa mère , son épouse » ses royales sœurs , toute sa maison , faisaient le contraste le plus absolu et le plus silencieux aux scandales et aux intrigues du reste de la cour. Il serait touchant de rapprocher les détails de sa fin prématurée, et sa mort si courageusement chrétienne, de la triste agonie du roi son père. On raconte qu'à son dernier automne (1765) , ayant désiré revoir à Versailles le bosquet qui portait son nom et dans lequel s'était passée son enfance, il dit avec pressentiment, en voyant les arbres à demi dépouillés : « Déjà la chute des feuilles î » Et il ajouta aussitôt: « Mais on voit mieux le ciel ! » Nous avons en ce moment sous les yeux une suite d'anecdotes et de particularités intéressantes sur ce fils de Louis XV, qu'a rassemblées M. Varin, conservateur à la bibliothèque de l'Arsenal, et nous y reviendrons peut-être quelque jour; mais aujour-

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d*hui il nous a paru utile de présenler isolément, et sans correctif, le spectacle d'une mort beaucoup moins belle, et qui, dans ses détails les plus domestiques (c*est le lot des monarchies absolues), appartient de droit à Thistoire.

Le Dauphin, fils de Louis XV, quelque hommage qu^on soit disposé à rendre à ses qualités et à ses vertus, n'était pas de ceux desquels on peut dire autrement que par une fiction de poète : Tu Marcellus eris; tout en lui révèle un saint, mais c'était un roi qu*il eût fallu à la monarchie et à la France. Louis XVI, héritier des vertus de son père, ne sut pas être ce roi, et rien n'autorise à soupçonner que le père lui-même, s'il eût vécu , eût été d'étoffe à l'èire. Il reste clair pour tous qu'avec Louis XV mourant , la monarchie était condamnée déjà, et la race retranchée. Voyons donc comment Louis XV était en train de mourir.

On ne dira pas : Voilà comment meurent les voluptueux, car les voluptueux savent souvent finir avec bien de la fermeté et du courage. Louis XV ne mourut pas comme Sardanapale, il mourut comme mourra plus tard M"« Dubarry, laquelle, on le sait, montée sur l'échafaud , se jetait aux pieds du bourreau en s'écriant, les mains jointes : « Monsieur le bourreau, encore un instant ! » Louis XV disait quelque chose de tel à toute la Faculté assemblée. #

Et quel était donc celui qui va épier et prendre ainsi sur le fait les pusillanimités et les misères du maître durant sa maladie suprême? Dans cette ancienne monarchie, les rois et les grands ne songeaient pas assez à qui ils se révélaient ainsi dans leur déshabillé et dans leur ruelle. Parmi cette foule de courtisans qui se livraient au torrent de chaque jour, et qui songeaient à profiter de ce qu'ils observaient sans le dire, il se rencontrait parfois des écrivains et des peintres , des moralistes et des hommes. Qu'on relise les surprenantes et incomparables pages de Saint-Simon où revivent les scènes si contrastées de la mort du grand Dauphin : les princes avaient parfois de tels historiographes à leur cour sans s'en douter.

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Les Gondé logeaient dans leur hôtel La Bruyère. La duchesse du Maine avait parmi ses femmes cette spirituelle Delaunay qui a écrit : ce Les grands, à force de s*éteudre, deviennent si minces , qu*on voit le jour au travers ; c'est une belle étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie. )> Et encore: «Elle (la duchesse du Maine) a fait dire à une personne de beaucoup d'esprit que les princes étaient en morale ce que les monstres sont dans la physique : on voit en eux à découvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les autres hommes. » C'est en effet dans cet esprit qu'il faut étudier les grands, surtout depuis qu'on a appris à connaître les petits : ce n'est pas tant comme grands que comme hommes qu'il convient de les connaître. De tout autres qu'eux à leur place auraient fait plus ou moins de même. La vraie morale à en tirer, c'est, sans s'exagérer le présent, et tout en y reconnaissant bien des grossièretés et des vices, de ne jamais pourtant regretter sérieusement un passé où de telles monstruosités étaient possibles, étaient inévitables dans Tordre habituel. L'homme qui a écrit les pages qu'on va lire n'est pas difficile à deviner et à reconnaître : son grand-père (lui-même nous l'indique) était collègue d'un duc de Bouillon durant la maladie du roi à Metz, en 1744, et Je voilà qui se trouve à ^son tour côte à côte d'un duc de Bouillon dans cette maladie royale de 1774. Il nomme chacun des principaux seigneurs qui sont en fonction autour de lui, et s'en distingue; il n'est donc ni le grand-chambellan (M. de Bouillon), ni Je premier gentilhomme de la chambre (M. d'Aumont); cène peut être que leur égal, le grand-maître de la garde-robe en personne, M. le duc deLiancourt, qui avait alors la survivance du duc d'Estissac, son père, et qui en exerçait la charge; c'est celui même que tout le monde a connu et vénéré sous le nom de duc de La Rochefoucauld-Liancourt, et qui n'est mort qu'en mars 1827. Voilà le témoin, un des plus vertueux citoyens, un homme de 89, tel qu'il s'en préparait à cette époque dans tous les rangs, et partictilicrement au sein de la jinine noblesse éclai-

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