‹ Derniers portraits littérairesChapitre 58 sur 60 · DEBNIÈEE MALADIE DE LOUIS XV · texte numérisé non relu

DEBNIÈEE MALADIE DE LOUIS XV

à voir UQ jour le roi malade, je m'étais toujours proposé de suivre avec la plus grande attention toute la scène de sa maladie , et tous les différents mouvements qu'elle devait produire. L'idée que j'avais avec toute la cour de l'effet que ferait sur le roi le second accès de ûèvre, rendait k ma curiosité ce moment intéressant. Il me l'était d'ailleurs encore plus par le renvoi, que je regardais comme certain , de sa maîtresse, et par la chute d'un ministre, et d'un ministre odieux, qui devait être la suite nécessaire du renvoi de cette maîtresse. La santé du roi, le soin qu'il en avait, sa vigueur, paraissaient devoir éloigner cet événement, quand tout h coup il arriva au moment où on s'y attendait le moins.

Le mercredi 27 avril (1) au matin, le roi, étant à Trianon de la veille, se sentit incommodé de douleurs de tête, de frissons et de courbature. La crainte qu'il avait de se constituer malade, ou l'espérance du bien que pourrait lui faire l'exercice, l'engagea à ne rien changer k l'ordre qu'il avait donné la veille. Il partit en voiture pour la chasse; mais, se sentant plus incommodé, il ne monta pas k cheval, resta en carrosse , ût chasser, se plai> gnit un peu de son mal , et revint k Trianon vers les cinq heures et demie, s'enferma chez If"® Dubarry , où il prit plusieurs lavements. Il n'en fut guère soulagé, et quoiqu'il ne mangeât rien k souper, et qu'il se couchât de fort bonne heure, il fut plus tourmenté pendant la nuit des douleurs qu'il avait ressenties pendant le jour, et auxquelles se joignirent des maux de reins. Lemonnier (2) fut éveillé pendant la nuit; il trouva de la fièvre. L'inquiétude et la peur prirent au roi ; il fit éveiller JA^^ Dubarry . Cependant cette inquiétude du roi ne paraissait encore point fondée, et Lemonnier, qui connaissait sa disposition naturelle k s'effrayer de rien , regardait cette inquiétude plutôt comme un effet ordinaire d'une telle disposition que comme le présage d'une maladie. Il voyait avec les n^mes yeux les douleurs dont le roi se plaignait, et en rabattait dans son esprit les trois quarts, toujours par le même calcul. Voilk ce qui arrive toujours aux gens douillets ; ils sont comme les menteurs : k force d'avoir abusé de la crédulité des autres, ils perdent le droit d'être crus quand ils devraient réellement l'être. M"« Dubarry, qui connaissait le roi comme Lemonnier, pensait comme lui sur la réa-

(2) Premier m'îdccîn ordinaire.

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lilé des douleurs doot le roi se plaignait et t'inquiétait, mais regardait comme un avantage pour elle les soins qu'elle pour* rait lui rendre, et Toccupalion qu'elle pourrait lui montrer avoir de lui. La bassesse de M. d'A... (1) la servit parfaitement dans cette circonstance. Ce plat gentilhomme de la chambre, au mépris de son devoir, renonça au droit qu'il avait d'entrer chez le roi, d'en savoir des nouvelles lui-même, de le servir, pour empêcher d'entrer c^ux qui avaient le même droit que lui, et pour laisser le roi malade passer honteusement la journée à un quart de lieue de ses enfants, entre sa maîtresse et son valet de cham" bre. C'est là où commence l'histoire des plates et viles bassesses de M. d'Aumont; elles tiendront quelque place dans ce récit. Il est de cette lâche espèce d'hommes qui n'ont pas même le courage d'être bas et vils pour leurs intérêts , et dont la platitude est toujours au service de celui qui a l'apparence de la faveur.

Cependant il était trois heures, et personne n'avait encore pu pénétrer chez le roi. On n'en savait qu'imparfaitement des nouvelles, et par celles qui transpiraient on jugeait le roi seulement incommodé d'une légère indisposition. M*"** Dubarry en avait fait part k M. d'Aiguillon, qui était k Versailles, et avait, d'après ses conseils, formé le projet de faire rester le roi k Trianon tant que durerait cette incommodité. Elle passait par ce moyen plus de temps seule auprès de lui, et plus que tout encore elle satisfaisait son aversion contre M. le Dauphin, M™« la Dauphine et Mesdames , en écartant le roi d'eux, et rendait vis-k-vis de lui leur conduite embarrassante. L'incertitude où était Lemonnier de la suite de cette incommodité , l'embarras dont était dans une chambre aussi petite le service du roi, le scandale et Tindécence dont ce séjour prolongé devait être, rien ne pouvait déranger M^e Dubarry de ce projet déraisonnable et indécent, conçu pour narguer la famille royale. M. d'Aumont s'y prétait de toute sa bassesse , et n'avait même mandé k personne l'état du roi, pour faciliter k cette femme le parti qu'elle voudrait prendre. La famille royale n*en était même pas instruite par lui, mais elle l'était d'ailleurs ; et n'osant pas venir, comme elle l'aurait voulu, pénétrer dans son intérieur pour savoir de ses nouvelles, elle se bornait k désirer qu'on le déterminât k revenir

(1) Le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre, qui était û* année en 1774.

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. 1 k Versailles. La Marlioière (1), sur la nouvelle de rincommo- ^f dite du roi,, qui s'érait répandue, avait accouru kTrianon» et y H trouva le parti pris d'y faire rester le roi jusqu'à *sa parfaite gué- ^ rison , que l'on jugeait devoir être dans deux ou trois jours, > cette incommodité n'étant alors jugée qu'une forte indigestion. ' Quelque désir qu'eût Lemonnier de faire revenir le roi à Ver- ' sailles , il n'avait pas la force de s'opposer à la volonté de M"* Dubarry. Sa position, et plus encore son caractère, l'engageaient à tout ménager, et, ne voulant rien mettre contre lui, il ne pouvait pas avoir cette conduite franche et assurée, cette décision ferme et inébranlable qu'a l'honnêteté désintéressée. Le caractère brusque et décidé de La Martinière lui donnait cette force. Ce vieux serviteur du roi avait, depuis qu'il lui était attachéy'pris l'habitude de lui parler avec une liberté qui tenait de la familiarité, et même souvent de l'indécence. Il ne s'était jamais adressé qu'au roi pour tout ce qu'il avait obtenu de lui, et avait pris sur son esprit un ascendant qui le faisait réussir dans tout ce qu'il lui demandait, et qui même l'en faisait craindre. Il s'était, quatre ans auparavant, opposé à l'arrivée de ]!■« Dubarry. H savait qu'il lui déplaisait, et, sans s*en embarrasser, il n'agissait pas plus contre elle qu'en safaveur.La résolution oili il trouva le roi de demeurer à Trianon ne l'empêcha pas de travailler fortement à l'en détourner, et il y réussit avec facilité; car le roi, qui n'avait jamais eu dans sa vie que la volonté des autres, n'avait pas plus la sienne dans ce moment. Il fut donc décidé, malgré le désir obstiné de W°^ Dubarry, que le roi partirait pour Versailles dès que les carrosses qu'on avait en- Toyé chercher seraient arrivés. Pour donner une idée de la manière brusque et souvent grossière dont La Martinière parlait au roi, je rapporterai que le roi, déterminé k suivre son avis, loi disait, en lui parlant de sa maladie et de la diminution journalière de ses forces : Je sens qu'il faut enrayer. — Sentez phitôt^ lui répliqua La Martinière, qu'il faut dételer,

M. de Beauvau, M. de Boisgelin, M. le prince de Gondé, qui, par le manège de M. d'Àumont dont j'ai parlé, n'avaient pas encore pu voir le roi de la journée, le virent enfin k quatre heures ; et quoiqu'ils le trouvassent très-affaissé, très-inquiet et trèsplaignant, ils jugèrent son élal moins inquiétant et moins douloureux qu'il ne le disait, toujours par la connaissance de sa

(1) Premier chirarglen da roi.

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pusiiTanimité. Cependant les voilures étaient arrÎTées, et le roi s'était laissé porter dans son carrosse , se plaignant toujours beaucoup de mal de tête, de maux de reins, de maux de cceur. Ses plaintes continuelles, ses inquiétudes, sa profonde tristesse, confirmèrent M. de Beauvau et les aulres dans l'opinion qu'ils avaient de sa faiblesse et de sa peur; et il n'y avait personne à Trianon ou à Versailles qui imaginât encore que l'incommodité du roi pût être le commencement d'une maladie. Cependant tout Paris fut averti que le roi avait resté dans son lit jusqu'à quatre heures, qu'il était revenu en robe de chambre et au pas de Trianon, et qu'il s'était couché en arrivant. Tous les princes, tous les grands offîciers arrivèrent; j'arrivai comme les autres, mais sans beaucoup d'empressement, parce que je voulais voir, avant de partir de Paris, une penorme qui me tenait plus ao coeur que le roi et toute la cour, et que par parenthèse je ne vit pas (1). Je trouvai à mon arrivée le roi couché. Lemonnier, que je vis , me dit qu'il espérait , comme tout le monde , que la fièvre du roi cesserait dans la nuit, mais que son affaissement lui faisait craindre que non, et qu'alors le lendemain matin il lui demanderaitdu secours et de choisir un renfort de médecins, rappris aussi que la famille royale, qui était venue le voir à son arrivée, n'y était restée qu'un instant, et que le roi lui avait dit qu'il l'enverrait chercher quand il voudrait ia-voir. Tout cela était l'effet des persécutions de M°»e Dubarry, qui, enragée du retour du roi à Versailles, voulait se renfermer avec lui autant qu'il serait possible, et en exclure ses enfants. Quand je dis]que M™» Dubarry voulait, j'entends que M. d'Aiguillon voulait; car cette femme, comme les trois quarts de celles de son espèce, n'avait jamais eu de volonté. Toutes ses volontés se bornaient à des fantaisies, et toutes ses fantaisies étaient des diamants , des rubans , de l'argent. L'hommage de toute la France lui était k peu près indifférent. Elle était ennuyée de toutes les affaires dont son odieux favori voulait qu'elle se mêlât , et n'avait de plaisir qu'à gaspiller en robes et en bijoux les millions que la bassesse du contrôleur-général lui fournissait avec profusion; soit crainte, soit goût, soit faiblesse, elle était entièrement livrée aux volontés

(1) Une personne, c'est-à-dire une maîtresse. Les plus vertueux ont leur côté faible et leur coin chatouilleux. M. de La Rocheroucauld-Liancourt avait été galant dans sa jeunesse, et il n'est pas fâché de le faire sentir.

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