DEBNIERE MALADIE D£ LOUIS XV
despotiques de M. d'Aiguillon, qui » s'en étant servi quatre ans plus tôt pour se tirer des horreurs d'un procès criminel, l'avait employée depuis pour l'aider à se venger de tous ses ennemis, c'est-à-dire de tous les gens honnêtes, et pour se servir de tout le crédit qu'elle avait sur la faiblesse apathique du roi. Il lui avait conseillé de tenir le roi k Trianon; il la pressait actuellement de s'enfermer le plus souvent avec lui, et d'en écarter les princes et Mesdames. Il lui conseillait aussi de s'appliquer k ne faire appeler que tard ceux qui avaient droit d'entrer chez le roi, et d'obtenir de lui qu'il les fit sortir de bonne heure. Il voulait qu'il ne fût livré qu'k elle et k ceux qu'elle y introduirait. Le roi, comme je l'ai dit, avait déjk fait acte de soumission en disant k ses enfants de ne pas revenir sans qu'il les envoyât chercher. Il l'avait fait encore en n'appelant ses grands*ofGciers k Trianon qu'kquatre heures, et en les congédiant k neuf heures et demie; et voilk vraisemblablement ce qui se serait passé pendant le cours de la maladie du roi , si elle se fût prolongée sans devenir plus grave.
Je quittai donc Lemonnier, après en avoir appris l'état du roi, et après avoir su que lui-même en était exclu par M"** Dubarry, qui y était actuellement renfermée seule, ou avec M. d'Aiguillon. Cependant la fièvre se soutint dans la nuit avec assez de force, il y eut même de l'augmentation ; les douleurs de tête devinrent plus fortes, et nous apprîmes k huit heures du matin qu'on allait saigner le roi. Cette saignée avait été ordonnée par Lemonnier, d'accord avec La Martinière. Nous apprîmes aussi qu'on avait été chercher k Paris Lorry et Bordeu. Lemonnier , suivant son projet de la veille, avait demandé au roi du secours, et l'avait prié de choisir ceux des médecins qu'il désirait appeler en consultation. 11 a dit n'en avoir proposé aucun, et cela est vrai ; le roi les avait choisis l'un et l'autre, toujours d'après M"« Dubarry. L'un était son médecin , l'autre l'était de M. d'Aiguillon ; et celui-ci avait engagé la maîtresse k déterminer le roi k ce choix, espérant se servir d'eux, suivant ses besoins, dans le cours de la maladie. Lassonnefut aussi appelé; mais comme il étaitmédecin de M*°^ la Dauphine , il le fut purement du choix de Lemonnier. La nouvelle de la saignée Ht arriver tous les courtisans ; ceux qui avaient des charges , ceux qui n'en avaient pas, tout accourut, et le cabinet se trouva bientôt rempli de gens qui désiraient savoir des nouvelles du roi et n'avaient aucun moyen de s*eu procurer. 11 ne sortait encore presque personne de la chambre.
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et ceux qui en sortaient ne parlaient pas; on ne disait rien. Cependant, la saigaée du roi faite , la fièvre subsistante , les médecins appelés, tout cela annonçait que Ton craignait une maladie, et donnait un grand champ aux spéculations de toute Ift cour. M"*® Dubarry persistait h croire que la tièyre du roi ne durerait certainement que vingt-quatre heures encore; elle voyait ce que M. d'Aiguillon lui faisait voir, et toujours, d'après ses conseils , se bornait à retarder Tappel des entrées et à occuper physiquement le roi d'elle. Les gens de son parti voyaient, comme elle, impossibilité k ce que le roi fût malade , et regardaient cette petite incommodité comme un moyen qui servirait encore k augmenter son crédit... Les ennemis de M. d'Aiguillon, au contraire , et ceux de M°*« Dubarry , désirant que quelques accès de fièvre répétés inquiétassent assez le roi pour lui faire recevoir les sacrements, le voyaient déjk assez malade pour ne pas douter que leurs désirs ne fussent absolument accomplis. Chacun croyait ce qu'il voulait croire, et chacun croyait égale* ment sans fondement. Tandis que ce grand intérêt occupait toute la cour, M. d'Aumont ne perdait pas de vue ses prétentions et le désir d'étendre et d'augmenter ses droits de gentilhomme de la chambre. Ce désir, qui lui était commun avec tous ses camarades, se montrait en lui d'une manière plus ridicule et plus grossière, parce qu'à la bassesse plate et vile qui, comme je le dis, était la base de son caractère, il joint une bêtise et une bonne opinion de lui qui en fait l'ornement. Il avait entendu dire que, pendant la maladie du roi à Metz , M. de Richelieu s'était enfermé seul avec lui et avait interdit la porte à M. de Bouillon et à mon grand-père, qui avaient eu l'un et l'autre la faiblesse de souscrire à cette volonté ridicule de M. le maréchal. Il voulait suivre le même plan; mais il avait affaire à gens qui connaissaient toutes ses prétentions, qui se tenaient en garde contre elles et qui, sans vouloir augmenter leurs droits, étaient déterminés à n'en rien laisser attaquer. Telles étaient les dispositions de mon père, les miennes, celles de M. de Boisgelin (4); c'étaient aussi celles de M. de Bouillon (2J , et nous nous étions tous proposé de ne laisser pénétrer ni rester aucun gentilhomme de la chambre dans l'iulérieur du roi sans que nous y fussions avec eux. M. d'Aumonl s'occupait aussi de reculer les entrées,
fl) Le comte do Boisgelin, l'un des maîtres de la garde-rohe, [i) Lo duu du Bouillon, grand-uhauibellan.
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c'est-à-dire de ne laisser entrer les personnes qui avaient droit d'entrer dans une chambre que dans celle qui la précédait; par ce moyen » il laissait libre et sans bruit la salle du conseil, qui précédait immédiatement la chambre du lit, et cet arrangement était raisonnable. Cependant MM. les capitaines des gardes , et nommément M. de Beauvau et M. le duc d'Ayen, s'en formalisèrent d'une manière qui me parut ridicule ; car ce change* ment, en procurant plus de tranquillité au roi, n'attentait nullement à leurs droits , et ne les confondait pas avec plus de monde, puisque la chambre où l'on plaçait leurs entrées était interdite k tous ceux qui ne les avaient pas. M. de Beauvau, d'ailleurs très-facile à vivre dans l'ordre ordinaire de la société, est ce qu'on appelle susceptible dans les choses qui tiennent à sa charge.
Cependant il était midi, et les médecins venaient d'arriver. On appela à la fin la garde-robe , et nous trouvâmes le roi entouré d'une foule de médecins et de chirurgiens, les questionnant avec une faiblesse et une inquiétude inexprimables sur la marche de sa maladie, sur leur opinion de son état , et sur les remèdes qu'ils lui donneraient dans tel ou tel cas. Les médecins le rassuraient , caractérisant sa maladie de fièvre catarrheuse ; mais ils montraient plus d'inquiétude dans la manière dont ils le traitaient que dans leurs paroles. Us avaient déjà annoncé qu'ils feraient une seconde saignée à trois heures et demie, et même une troisième dans la nuit, ou dans là journée du lendemain, si la seconde ne débarrassait pas le mal de tète. Le roi, dont les questions répétées avaient poussé les médecins à lui faire cette réponse, s'en montrait fort mécontent. Une troisième sai» (/n^6, disait-il, c'est donc une maladie! Une troisième saignés mê mettra bien bas, je votidrais bien qu*on nemefît pas une troisième saignée. Pourquoi cette troisième saignée ? Les rois ne peuvent rien dire qui ne soit répété et même interprété. Ses propos sur la troisième saignée coururent bientôt Versailles. Ils nous avaient frappés en les entendant; ils firent le même effet sur tous ceux qui les apprirent, et le sentiment général fut de conclure qu'une troisième saignée prouverait au roi qu'il était bien malade, et le déterminerait au renvoi de M"*« Dubarry. Ici on avait toiyours entendu dire qu'une troisième saignée devait faire recevoir les sacrements; et, suivant la disposition favorable ou contraire à la maîtresse , chacun craignait ou espérait de la voir ordonner. Comme le parti de ceux qui désiraient l'expulsion de M<~ Du*
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barry et de ses vils sectateurs n'était en général composé que de gens honnêtes, il se bornait à désirer tout ce qui pouvait en hâter le moment, mais ne formait à cet egardaucunesintrigues.il n'en était pas de même du vil parti qui la soutenait : accoutumé aux menées sourdes , à des intrigues basses et enveloppées , il était déterminé k les employer dans une occasion réellement intéressante. On entoura donc les médecins , on les chambra; oo fit envisager aux honnêtes, ou à ceux qu'on croyait tels, combien le roi avait été frappé de l'idée de cette troisième saignée, combien il se croirait malade s'il se la voyait faire, et quel était le danger de la peur pour un homme de cette faiblesse et de cette pusillanimité. On parlait plus clair k ceux que l'on croyait moins honnêtes , et on leur montrait que la troisième saignée allait faire recevoir les sacrements, renvoyer M™* Dubarry, et par conséquent qu'ils s'en feraient, en l'ordonnant, une ennemie irréconciliable , car on ne mettait jamais en doute qu'elle ne revînt bientôt après. Les Dubarry, les d'Aiguillon , les d'Aumont , les Richelieu , les Bissy , employaient leur éloquence, mettaient en jeu tous leurs moyens pour persuader la Faculté , et en étaient venus à bout. La médecine de Bordeu et de Lorry est assez complaisante, et se prête volontiers aux fantaisies des malades. Les conseils des courtisans leur firent en cette occasion un grand effet ; ils renoncèrent à reparler de cette saignée.
Lemonnier était trop politique pour ne pas, dans cette circonstance, être de l'avis des autres; Lassonne et Lieutaud, déterminés k renoncer k cette troisième saignée, remirent pourtant après la seconde saignée k en prononcer. Les chirurgiens furent, comme toujours, de l'avis des médecins, et il fut question de procéder k la saignée qu'on avait ordonnée k raidi. Le parti qui désirait tous les moyens qui feraient chasser M™® Dubarry et tous ses plais courtisans (et j'étais un des plus actionnés dans ce parti) s'efforçait de savoir exactement tout ce qui se faisait dans l'autre, mais se bornait k cela. La prudence lui interdisait toutes démarches; car le renvoi de cette femme étant nécessairement lié k un plus grand danger du roi, il eût été maladroit et dangereux de rien montrer de l'envie qu'on en avait. La lâcheté des médecins, qui les avait fait renoncer k l'idée d'une troisième saignée si la seconde ne produisait pas un assez grand soulagement, ne leur empêchait pas de penser qu'elle serait vraisemblablement nécessaire ; mais ils s'étaient engagés, et, pour satisfaire k la fois leur parole et leur conscience, ils prirent le parti
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défaire faire la seconde saignée lellement abondante , quVlle pût tenir lieu d'une troisième. En conséquence, on tira au roi la \aleur de quatre grandes palettes. Les rois doivent être accoutumés a voir leur gloire et leur santé être le jouet de l'intrigue et de rintérêt de tout ce qui les entoure. Le roi se montra encore bien lui pendant et avant cette saignée; sa peur, sa pusillanimité étaient inconcevables ; il ût venir du vinaigre qu'il lit mettre sous son nez, disant à la vue du chirurgien qu'il allait se trouver mal , se faisant soutenir par quatre personnes, et donnant son pouls à tâter k la Faculté, et faisant à chaque instant les mêmes questions aux médecins sur sa maladie, sur les remèdes, sur son état. Fous me dites que je ne suis pas mal, et que je serai bientôt guéri, leur disait-il, mais vous n*en pensez pas un mot; vous devez me le dire. Ceux-ci protestaient de dire la vérité, et le roi ne s'en plaignait, n'en geignait, n'en criait pas moins. Sa peur et ses craintes n'étaient pas celles de l'inquiétude bien intéressante ( ?), mais celles d'une faiblesse lâche et révoltante. Son mal de tête, qui n'avait pas cédé k la première saignée, ne cédait pas plus k la seconde, et il se répandait dans Versailles, k la grande satisfaction des uns et au grand chagrin des autres, que le roi entrait dans une grande maladie. Le roi, inquiet et souffrant, ne parlait que de lui quand il parlait, mais parlait peu. Il avait, vers les cinq heures, envoyé chercher ses enfants, qui étaient venus passer auprès de son lit une demiheure, sans en entendre et sans lui dire une parole. Il n'aurait pas pensé k se procurer celte visite, si L..., qui voulait lui eu procurer une autre, ne lui eût pas proposé d'aller chercher ses enfants. L... (1), premier valet de chambre du roi, livré, comme M. d'Aumont, k M"^« Dubarry, joignait sa bassesse k la sienne, pour la servir quand il le pouvait, et avait fait k cet égard de grands projets pour cette occasion. Quoique L... soit un homme vil et sans honneur, il ne faut pas confondre sa bassesse avec celle de M. d'A...; elle est d'un caractère un peu plus noble, au moins plus hardi. C'est une espèce de fou qui ne manque pas d'esprit, k qui les caresses de M™<^ Dubarry et la conûance du roi dans cet horrible rapport avaient tourné la tête, qui se croyait un personnage, un homme k crédit, que cette idée disposait k tout faire pour l'avantage de cet indigne fripon, mais qui au moins était capable de mettre plus de force et plus d'intrépidité dans ses infamies; homme d'ailleurs d'une crapule in-
(t) Laborde, qui fut aussi fermier-général.
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décenle, d'une déraison choquante et d'une insolence brutale. Il vojrail avec cha{?rin que les princes du sang et les grands-ofliciers remplissaient la chambre du roi, et qu'ils ne la quittaient pas, empêchant M"^«Dubarry d'y arriver. M. d'Aumont n'en était pas plus content; il avait promis h M. d'Aiguillon de faciliter fréquemment les visites de M"* la comtesse; il tint son petit conseil avec L..., et le détermina en conséquence k venir nous dire h tous dans la chambre que le roi voulait être seul.
Je ne croyais pas alors que son motif fût la bassesse et Tènvie de produire M"« Dubarry ; je n'y voyais que le projet de nous éconduire pour rester seul avec le roi, prétention de droits ; et quoique tout le monde à peu près fût déjèi sorti, je tins bon et lui répondis : Que si le roi voulait que je sorte, il me l'ordonnerait, mais qu'en attendant j'allais rester. M. de Bouillon ifint à mon secours el dit la même chose, et les gens qui étaient sortis, nous voyant rester, rentrèrent aussi. Je jouis alors de m'être opposé avec succès à cette prétention de M. d'Aumont. J*ai bien plus joui depuis, quand j'ai su le vrai motif de sa conduite, d'avoir empêché la visite qu'il voulait favoriser. Cependant le roi était gisant dans son lit, n'ayant nul désir de voir celle que M. d'Aumont avait tant k cœur de lui amener, et n'ouvrant la bouche, dans l'état d'affaissement où il était, que pour geindre el parler de lui à la Faculté. La quantité de médecins dont il était entouré m'avait, dans le commencement de la journée, apitoyé pour lui. Quatorze personnes, dont chacune a le droit d'approcher et de visiter un malade, me paraissaient un vrai supplice. Mais le roi n'en jugeait pas ainsi; et, outre que l'habitude l'empêchait de s'apercevoir de celte importunité, qui aurait été pour tout autre insoutenable, l'inquiétude et la peur la lui rendaient précieuse. La Faculté était composée de six médecins, cinq chirurgiens, trois apothicaires; il aurait voulu en voir augmenter le nombre. 11 se faisait tàler le pouls six fois par heure par les quatorze; et quand celte nombreuse Faculté n'était pas dans la chambre, il appelait ce qui en manquait pour en être sans cesse environné, comme s'il eût espéré qu'avec de tels satellites la maladie n'oserait pas arriver jusqu'à Sa Majesté. Je n'oublierai jamais que Lemonnier lui ayant dit qu'il était nécessaire qu'il fît voir sa langue, et le lit n'étant ouvert que de façon à laisser approcher k la fois l'un d'eux, il la tira d'un pied, appuyant ses deux mains sur ses yeux , que la lumière incommodait, et la laissa tirée plus dvi ^vx mvaviles, no la retirant que pour dire
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après rexamen de Lemonnier : A vous» Lassoone; et puis : A vous, Bordeu ; et puis : Â vous, Lorry, ele.; et puis, et puis, eoûu jusqu'à ce qu'il eût appelé Tun après l'autre tous ses docteurs, qui témoiguaient chacun à leur manière la satisfaction qu'ils avaient de la beauté et de la couleur de ce précieux et royal morceau. Il en fut de même, un moment après, pour son ventre, qu'il fallut tàter ; et il ût défiler chaque médecin, chaque chirurgien, chaque apothicaire, se soumettant avec joie à la visite, et les appelant toujours l'un après l'autre et par ordre. Mais ces visites se faisaient en prenant bien garde que le roi ne vit la lumière qui l'avait déjà incommodé, et dont il s'était plaint une fois. On mettait la main devant, et on ne laissait arriver les rayons que sur la partie que l'on voulait éclairer. Un garçon de la chambre avait été chargé de ce soin ; son attention n'était jamais en défaut. Il la poussait même plus loin que l'exactitude, et je dirai en passant comment elle nous procura une scène ridicule et plaisante. Il fut question de donner un lavement au roi. On le traîna à grand'peine sur le bord de son lit, et là on le posta dans l'attilude convenable à la circonstance, c'est-k-dire le visage enfoncé dans un oreiller, et le derrière à découvert et en position. La Faculté, rangée autour du lit, fit place, en se mettant en haie, au maître apothicaire, qui arrivait la canule à la main, suivi du garçon apothicaire qui portait respectueusement le corps de la seringue, et du garçon de la chambre qui portait la lumière destinée naturellement à éclairer la scène. M. Forgeot (c'est le nom du maître apothicaire) , placé avantageusement, allait poser et mettre en place la canule, quand tout à coup le garçon de la chambre, voyant que la lumière qu'il porto donne en plein sur le derrière royal, et imaginant apparemment que son effet peut être dangereux pour la santé ou au moins la commodité de Sa Majesté, arrache avec précipitation de dessous le bras d'un médecin un chapeau, et le place entre la bougie et le lieu où M. Forgeot dirigeait toute son attention. J'aurais peine à peindre la colère servile et méprisante de l'apothicaire, à qui celte éclipse avait fait manquer son coup, l'étonnement des médecins, l'indignation du petit garçon apothicaire, et l'envie de rire de la partie de l'assemblée he ireusement placée pour être témoin de cette scène. Cette histoire ridicule peut servir a faire connaître l'empressement peu réfléchi, l'exactitude machinale des subalternet, que la plus profonde vénération n'abandonne jamais.
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Cependant les médecins n'étaient pas contents de l'effet de leur remède, et l'accablement continuel du roi et les autres accidents leur faisaient craindre une fièvre maligne. Ils disaient cependant encore que la maladie était une fièvre humorale, mais consultaient fréquemment entre eux, et se laissaient voir inquiets. Bordeu avait été chezM™*^Dubarry, et lui avait annoncé une grande maladie pour le roi. Lorry avait dit à M. d'Aiguillon que l'état du roi pouvait devenir inquiétant ; mais la maîtresse et son favori n'en croyaient encore rien et n'en voulaient rien croire. L'inquiétude commençait pourtant à se répandre dans tout Versailles ; chacun commençait aussi à se faire un plan de conduite pour le cours de la maladie : je fis celui de veiller le roi, et de le soigner de ma présence tant qu'elle durerait. On avait toujours dit, et avec assez de raison, que je le servais fort à ma commodité, et on avait voulu me faire de cette légèreté un grand démérite à. ses yeux ; mais son apathie, qui lui rendait tout indifférent, l'avait empêché de s'en choquer, et j'avais usé plus que personne de cette facilité que Ton admirait en lui pour les gens qui l'approchaient, et qui n'était que l'effet de la plus complète indifférence. Cependant je ne voulais pas, dans le moment où il était malade, ne pas le soigner aussi bien cl mieux que les autres; je croyais mon devoir attaché h ne le quitter que le temps absolument nécessaire pour mon repos ou mes repas. J'y voyais aussi mon intérêt, car j'acquérais par une conduite assidue pendant sa maladie, et par dix nuits passées auprès de son lit, le droit de reprendre après sa guérison mon train ordinaire de vie. J'étais déterminé aussi à cette conduite par le désir et le projet d'observer de près un événement aussi curieux, et de démêler les intrigues qu'il ferait nécessairement naître en abondance. Voilà quels étaient mon plan et mes motifs. Je me proposais aussi la plus grande retenue dans mes propos, et de ne rien faire paraître de l'envie que j'avais de tout ce qui pouvait amener le renvoi de la maîtresse et du ministre, sans cependant me permettre d'affecter jamais aucun sentiment contraire. Il était déjà dix heures du soir. Le roi avait été changé de son grand lit dans un petit,' pour la commodité de son service; son affaissement, ses douleurs, sa pesanteur augmentaient, et, malgré l'opinion qu'on avait de sa faiblesse et de sa peur, il paraissait bien évidemment qu'il commençait une grande maladie. Tout Versailles en était persuadé, excepté ceux qui ne voulaient pas rêlre. Les médecins l'étaient comme tout le monde.
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et leur silence l'annonçait; ils ne parlaient qu'entre eux, et remettaient encore au lendemain à vouloir prononcer sur le caractère de la maladie. La famille royale, fort inquiète, était revenue après son souper voir le roi, et se préparait à rester tard dans la chambre k côté pour voir le commencement de la nuit, quand tout à coup la lumière, approchée du visage du roi sans la précaution ordinaire, éclaira son front et ses joues, où l'on aperçut des rougeurs. Les médecins qui entouraient le lit, k la vue de ces rougeurs qui étaient déjk des boutons élevés sur la peau, se regardèrent entre eux avec un accord et un élounement qui fut l'aveu de leur ignorance. Lemonnier voyait le roi depuis deux jours avec des maux de reins, de l'aiTaissemenl, des maux de cœur; les quatre autres voyaient depuis midi les symptômes augmentés, et aucun, même en tâlant le pouls, ne s'était douté que la maladie pût être la petite vérole. Tout le monde le vit dans ce moment, et il était inutile d'être médecin pour en être convaincu. Geux-K^i sortirent de la chambre du roi, et l'annoncèrent k la famille royale en disant qu'enGn on savait ce qu'était la maladie, qu'elle était bien connue, que le roi était préparé k merveille, et que cela irait bien. Le premier soin de tout le monde fut d'engager M. le Dauphin, qui n'avait, jamais eu la petite vérole, k quiUer l'appartement; W^ la Dauphiue l'emmena. M. le comte de Provence, M. le comte d'Artois et* leurs femmes sortirent aussi; Mesdames seules restèrent. Elles n'avaient pas eu plus la petite vérole que M. le Dauphin, et en avaient peur : elles ne voulurent pas se rendre aux représentations que nous leur fîmes, et se montrèrent inébranlables dans le projet qu'elles avaient formé de ne point abandonner leur père. On aura peine k croire que cet acte de piété ûliale ait excité aussi peu qu'il l'a fait l'intérêt public. Les gens qui en parlaient se contentaient de dire que c'était bien, mais les trois quarts n'en parlaient ni n'y pensaient; et cette indifférence, ce froid pour une action réellement aussi belle, aussi touchante, que l'ou eût tant goûtée et vantée de particuliers, ne venait pas de l'occupation où était toute la cour de la maladie du roi; elle n'était produite que par la plate et mince existence de Mesdames, que l'on connaissait sans envie du bien, sans àme, sans caractère, sans franchise, sans amour pour leur père. On fut persuadé que c'était pour faire parler d'elles, ou machinalement, qu'elles se soumeUaient k un danger aussi évident. Leur oisiveté ordinaire fit croire k quelques-uns que c'était pour se donner une occuça-
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lion; d'autres crurent que MM°>*' de Narboane et de DurfoH, célèbres ouvrières en intrigues, avaient poussé MM"'«* Adélaïde et Victoire à cette conduite, dont elles espéraient retirer dans la suite l'intérêt; et que quant à M"*® Sophie, qui était une manière d'automate, aussi nulle pour l'esprit que pour le caractère, elle avait, selon sa coutume, suivi par apathie la Tolonté et le projet de ses sœurs. Mais la meilleure raison encore du peu d'eÎTet que faisait sur l'esprit de la cour et de Paris la conduite véritablement respectable de Mesdames, c'était l'objet de leur sacrifice. Le roi était tellement avili, tellement méprisé, particulièrement méprisé, que rien de ce qu'on pouvait faire pour lui n'avait droit d'intéresser le public. Quelle leçon pour les rois ! Il faut qu'ils sachent que, comme nous sommes obligés malgré nous de leur donner des marques extérieures de respect et de soumission, nous jugeons à la rigueur leurs actions, et nous nous vengeons de leur autorité par le plus profbnd mépris, quand leur conduite n'a pas pour but notre bien et ne mérite pas notre admiration; et, en vérité, il n'était pas besoin de rigueur pour juger le roi comme il l'était par tout son royaume. Revenons à la maladie. La manière dont les médecins avaient annoncé à Mesdames la petite vérole du roi leur parut, non pas un présage, mais une assurance de guérison. Elles rrpélèrent qu'il était bien préparé, citant cinq ou six exemples de gens de soixante-dix ans qui avaient eu la petite vérole, et allèrent se coucher persuadées que le roi était en bon élat, puisqu'il avait la petite vérole. Quelques personnes de Tinlérieur prirent aussi part à cette joie, et presque tout le monde se dit dans le premier moment: Voilà qui va bien; c'est l'affaire de neuf jours et d'un peu de patience. Je n'étais point de l'avis de tout le monde, et, sans dire le mien, je dis à Bordeu : Écoutez ces messieurs, qui sont charmés parce que le roi a la petite vérole. — Sandis ! dit Bordeu, c^est apparemment qu*ils héritent de lui. La petite vérole à soixante-quatre ans, avec le corps du roi, c'est une terrible maladie. 11 me quitta pour aller annoncer celte triste antienne à M'"^ Dubarry qui n'avait pas vu le roi de la journée, et qu'il elfiaya inliniment en lui disant à peu près les mêmes choses qu'il m'avait dites. Peut-être lui fit-il le danger moins fort qu'il ne me l'avait fait; mais il m'a toujours assuré lui avoir dit, à cette première visite, qu'il n'y avait préparation qui tînt, et que l'iuquiélude de tout ce qui s'intéressait au roi devait être fort conifidérable. Peudanl i\vie Bordeu était chez M*"* Dubarry, un agi-
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tail, dans une chambre auprès de celle du roi, si on lui dirait ou si on lui cacherait qu'il avait la petite vérole. Mesdames, en s'en allant coucher, s'étaient reposées, pour la décision de celte question, sur notre prudence, et s'en rapportaient à notre avis et à celui des médecins. Je fus appelé comme les autres à ce conseil, que je trouvai composé de toute la Faculté, hors Bordeu, de M. de Bouillon, de M. d*Aumont, de M. de Villequier. Les avis étaient assez partagés. Les médecins disaient beaucoup de mots sans prononcer rien qui conclût, et voulaient que nous décidassions. M. d'Âumont, plus verbeux que personne, faisait plus de phrases; mais, plus timide et plus sot, il n'était d'aucun avis ; son Gis (i) était un peu plus décidé pour qu'on cachât absolument au roi la nature de son mal, et M. de Bouillon voulait qu'on ne lui laissât rien ignorer. M. d'Âumont même se recordait à cet avis, car M. de Bouillon parlait plus fort, et c'est toujours ce qui entraîne les sols. J'étais le plus jeune, et, outre le peu de désir que j'avais de parler, ma jeunesse m'interdisait de donner mon avis sans qu'on me le demandât. Je fus interpellé, et je dis que je ne mettais point en doute que si le roi apprenait qu'il avait la petite vérole, cette nouvelle ne fût pour lui le coup de la mort. Je parlai de sa peur, de sa faiblesse, que je donnai pour motifs de mon opinion, et je conclus avec fermeté k ce qu'on ne lui dit pas. Ou verra bien aisément que je donnais l'avis qui était le moins selon mes désirs ; mais il était selon ma conscience, et j'aurais été coupable de soutenir celui de M. de Bouillon, dont pourtant je désirais l'exécution, puisqu'en donnant au roi la certitude qu'il avait une maladie aussi dangereuse, il le déterminait à recevoir les sacrements, et k renvoyer tout cet odieux tripot, toute cette infâme et honteuse clique. D'ailleurs, je trouvais, au dedans de moi, assez juste que le roi, qui n'avait jamais dans sa vie goûté plus délicieusement aucun plaisir que celui d'inquiéter tous les gens qui l'entouraient sur leur santé, de leur annoncer la mort future ou prochaine, savourât d'avance, k son tour, la sienne, et se minât d'inquiétude. Je vis mon avis prévaloir, non sans regret, mais sans remords, et j'en aurais eu beaucoup de ne l'avoir pas donné, quoiqu'une autre fois je fus très-contrarié de le voir suivi. Il fut donc décidé qu'on ne parierait point au roi du caractère de sa maladie, qu'on ne la lui nommerait point, mais qu'on ne l'empêcherait pourtant pas de la deviner, si le
(1] Le duc de Villequier.
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Irailemcnt qu'on lui ferait et les boulons qui se mulUplieraient lui en donnaient connaissance.
Cependant la joie qu'avaient eue MM. de Bouillon et d'Aumont, en apprenant que le roi avait la petite vérole, ne dura pas longtemps. Leur espérance ou plutôt leur certitude d'une guérison prochaine ne tarda pas k s'évanouir, et ils s'aperçurent, après quelques moments de réflexion, qu'un vieillard de plus de soixante ans, qui a la petite vérole, ne se porte pas bien, et est dans quelque danger. D'ailleurs, l'état du roi était même plus fâcheux que ne l'est communément à cette époque celui de ceux qui ont cette maladie. Son affaissement continuait; il se plaignait de douleurs sourdes de tête, et l'agitation était excessive malgré rabattement. Il ne parlait pas, et avait les yeux fixes et hagards. La fièvre, qui était toujours très-considérable, augmentait fréquemment et par bouffées, et Lemonnier, qui le veillait, en disant qu'il élail comme il devait être, avait bien l'air de ne pas dire ce qu'il pensait. J'aurais dès lors été fort effrayé de l'état du roi si j'avais pris quelque intérêt à la conservation de ses jours. Son affaissement, le peu d'inquiétude qu'il témoignait, lui qui était l'homme du monde le plus douillet et le plus penaud, me paraissaient la preuve la plus décisive du danger de son étala ajouter au danger seul de la nature de sa maladie. MM. d'Aumont cl de Bouillon, qui veillaient comme moi, se montraienl d'une grande inquiétude. Ils se donnaient l'un et l'autre pour aimer le roi tendrement, et s'enlrelenaient toujours de ses rares et sublimes qualités. Leur conversation était souvent interrompue par de tendres et profonds soupirs, par des sanglots, par des gémissements, et quelquefois aussi par des moments de sommeil ; car heureusement leur inquiétude et leur douleur m leur ôlaient pas toute faculté de dormir. Sur le matin, et dans les moments où ils voyaient avec plus d'effroi l'état du roi, M. de Bouillon, qui, tout en pleurant, venait de s'éveiller, regarda tendrement La Martin ière, et lui avançant les deux bras: Vous voyez bien cela, lui dit-il, mon cher La Martinière^ ce sont mes deux bras y c'est certainement ce que f aime le plus au monde; eh bien! sHl les fallait pour sauver la vie du roi^ je vous dirais: Mon amiy coupez-les-moi tous les deux; c'est un si bon maître! 11 est bon de remarquer, en passant, que ce si bon niaîire, que ce pauvre M. de Bouillon aimait tant, ne lui parlait jaraais, disait toujours que c'était une triste et plate espèce, et lui avait, trois ou qualre ans auparavant, fait défendre, à la réquisition de son