‹ Derniers portraits littérairesChapitre 60 sur 60 · DERNIERE. MALADIE DE LOUIS XV · texte numérisé non relu

DERNIERE. MALADIE DE LOUIS XV

père, de paraître à la cour, après en avoir dit tout le mal que Ton peut dire de quelqu'un. Il faut igouler aussi que ce tendre serviteur du roi, qui l'aimait tant depuis vingt-quatre heures qu'il était malade, venait le voir environ huit jours par an quand il était en santé. Il y a des gens qui sont nés valets ; je crois que, sans calomnie, on peut ranger M. de Bouillon dans cette classe, et cela est assez simple, si, comme on le dit, il est ûls d'un frotieur. M. d'Aumont ne restait pas court aux expressions de douleur et de regret de M. de Bouillon ; il enchérissait encore en assurance de dévouement, et, à l'offre que faisait l'autre de ses chers bras, il marquait peu d'étonnement, et disait, avec un verbiage emphatique et que j'aurais peine à rendre, que si au lieu d'une vie il en avait quatre, il les perdrait pour racheter celle du roi avec une satisfaction et un bonheur inimaginables, quoiqu'il priât d'observer qu'il était fort heureux dans ce monde. J'entendais cette scène dans un coin, près de ces messieurs, et, trouvant ma sensibilité bien au-dessous de la leur, je me taisais, et me contentais de ne pas rire. Cependant les médecins étaient arrivés pour la consultation, et, d'après l'état du roi et le compte de la nuit, ils avaient opiné pour les vésicatoires ; ils avaient été mis, et quoiqu'on général ces messieurs ne disent pas leur avis, ils paraissaient peu contents. M. le duc d'Orléans, M. le prince de Condé, M. de Penthièvre, s'étaient déterminés k garder le roi et à s'enfermer avec lui. M. le duc de Chartres s'était retiré pour rester avec M. le Dauphin, pour le voir quand il le pourrait, et M. le duc de Bourbon avait suivi son exemple. La nuit du roi, qui avait été mauvaise, fut dite dans Versailles encore plus mauvaise qu'elle n'avait été réellement, et, hors M. d'Aiguillon, tout le monde croyait le roi à deux jours de sa mort. La joie était grande parmi les ennemis de sa maîtresse; on la voyait chassée dans la journée, on voyait tout le tripot dispersé, anéanti, écrasé, et chacun, se forgeant à son gré sa chimère la plus agréable, voyait le ministère présent succédé par lui ou par ses amis. M. le Dauphin, qui s'était montré triste et inquiet la veille au soir, le paraissait encore davantage le malin. Il s'était, ainsi que M** la Danphine et ses frères, renfermé dans son plus petit intérieur, et à son service près, qu'il voyait seulement à l'heure de son lever et de son coucher, il vivait en famille; il voyait aussi un demi-quart d'heure, à midi et demi, les princes qui ne voyaient pas le roi. Voilk comme il a passé le temps de la maladie. 11 allait avec une grande exactitude aux prières des quarante heures.

532 DEBNISBS POBTBÀITS.

toujours avec une très-bonne contenance, avec un air réellement abattu, et ne prenait part à rien en public.

La nouvelle de la petite vérole fut se répandre k Paris , et chacun dans ce premier moment ne douta pas que le roi ne succombât à cette maladie. L'effet était bien différent dans le peuple que trente ans auparavant , où le même roi , malade à Metz, aurait réellement trouvé dans sa capitale un millier d'hommes assez fous pour sacrifier leur vie pour sauver la sienne , et où tout son peuple , d'une voix unanime , lui avait donné, où ne sait pas trop pourquoi , le beau nom de Bien-aimé , dont il n'a jamais senti la douceur et le prix. Sa philosophie atait fait de grands progrès depuis cette époque, et la conduite avilie du roi, les infamies qui avaient été faites en son nom et auxquelles sa faiblesse apalbique s'était prêtée^ avaient fort aidé à cette philosophie. On ne voyait point dans Paris de gens inquiets courir, s'empresser, s'arrêter, pour savoir de ses nouvelles.Tout avait l'air calme et tranquille^ et tout était joyeut et content. Quoique ee sentiment fût le même à Versailles , l'air d'inquiétude j était plus général; c'est d'abord le pays du déguisement, et si le déguisement est permis dans un cas , c'est bien dans celui où quand on peut, sans blesser l'honneur, cacher ce qu'on pense, on ne peut pas le faire paraître sans étourderie et sans courir le risque k peu près sûr d'une Bastille éternelle. On parlait déjà, quoique vaguement , des sacrements dans tout le château ; on disait que le roi, qui avait tant de religion, allait les demander dès qu'il se verrait bien malade, ce qui ne pourrait pas manquer d'arriver bientôt. Mesdames en étaient persuadées , et avaient l'air de le désirer. Elles en parlaient ainsi, et attendaient le moment où la piété de leur père lui ferait désirer cette consolation dans sa maladie. Quelque ferme que Ton soit dans son opinion, quand on y attache un grand prix , et quelque raison que Ton croie avoir de l'être, on la voit encore avec plaisir être celle des autres, et celte idée y confirme davantage. Telle était la position où se trouvaient dans ce moment les ennemis du tripot ; la connaissance qu'ils avaient du goût du roi pour les sacrements, de son idée sur l'efficacité d'un acte de contrition, et sur le besoin qu'il en avait, leur persuadait bien qu'on touchait au moment où son amour pour la religion, ou son envie de donner un bon exemple en ce genre, allaient lui faire demander son confesseur ; mais leur opinion , partagée par Mesdames, la leur rendait encore plus certaine. Ils nageaient dans la joie, et cette joie n'était

DEBNIÂBB HàLADIB DB LOUIS XV. 523

troublée alors par aucune inquiétude. La tranquillité n'était pas aussi entière en haut. Bordeu y était monté dans la matinée, et avait fort effrayé la maltresse. Il lui avait dit dans ce moment que le roi était assez mal, que sa maladie prenait une mauvaise tournure , et qu'il lui conseillait de prendre ses arrangements pour partir bientôt , et pour parlir d'elle-même , sans attendre qu'elle fût renvoyée. La manière de Bordeu est tranchante, assez franche , même quelquefois dure. Il était médecin de M°^« Dubarry depuis sa naissance , et l'avait vue dans toutes les différentes époques de sa vie. Il l'amusait par ses contes et par sa gaieté, et avait alors plus de crédit que personne sur son esprit. C'est encore assez le propre des filles : les confidences qu'elles sont obligées de faire à leur médecin leur donnent presque toujours une entière confiance en eux , et on en voit peu n'en pas raffoler. Les conseils de Bordeu lui firent dans le moment assez d'impression ; mais comme elle était fille dans toute l'acception du terme , et que les filles ne réfléchissent ni ne calculent , et n'ont aucune suite, après avoir un instant pleuré, elle dit qu'elle verrait, et parut peu inquiète de la santé du roi. Ce que je rapporterai de l'intérieur de M"'*' Dubarry dans tout le cours de ce récit, je le tiens de Bordeu, qui m'a toujours assuré me dire la vérité. Elle ne tarda pas de faire part à M. d'Aiguillon de sa conversation, et de l'inquiétude où elle était. Celui-ci était instruit de son côté par Lorry, et plus encore par M. d'Aumont, de l'étatdu roi, des inquiétudes delanuit et de l'opinion générale. Soit qu'il affectât de n'y vouloir pas prendre part, soit que le si grand intérêt... (Le reste manque dans la copie,)

Note. — Cette Relation avait été imprimée en 4846, à an très-petit nombre d'exemplaires. En la reproduisant ici, je n'ai en qu'an but, c'est de montrer dans an frappant et hideux tableau comment les monarchies finissent, comment elles sont atteintes en quelque sorte de gangrène sénil». Louis XIV avait dit dans ses Instructions au Dauphin une belle parole trop méconnue par sou indigne petit-fils : « Les empires, mon fils, ne se conservent que comme ils s'acquièrent : c'esuè-^ire par la vigueur, par la vigilance et par le travail. »

I Ofl me permettra de terminer ce volume comme j'ai £ut d4jà pour quelques-uns des volumes précédents, je veux dire par quelques Pensées familières qui s'adressent moins au pablic des lecteurs qu'à des habitués et à des amis.

(Près d'Aigues-Morles, 1839.)

Mon âme est pareille à ces plages où Ton dit que saint Louis s'est embarqué : la mer el la foi se sont depuis longtemps, hélas! retirées, et c'est tout si parfois, à travers les sables, sous l'aride chaleur ou le froid mistral, je trouve un instant à m'asseoir à Tombred'un rare tamarin.

(Marseme, 1839.)

A quoi suis-je sensible désormais ? à des éclairs : l'autre jour j'en eus un bien doux. Nous voguions le soir hors du port, nous allions rentrer: une musique sortit, elle était suivie d'une quarantaine de petites embarcations qu'elle enchaînait à sa suite et qui la suivaient en silence et en cadence. Nous suivîmes aussi. Le soleil couché n'avait laissé de ce côté que quelques rougeurs ; la lune se levait et montait déjà pleine et

ronde : la Réserve et les petits lieux de plaisance aussi bien que les fanaux du rivage s*i]iuminaient. Cette musique ainsi encadrée et bercée par les flots nous allait au cœur: «Oh! rien n'y manque, m'écriai-je en montrant le ciel et l'astre si doux.» — «Oh! non ! rien n'y manque! » répéta après moi la plus jeune, la plus douce, la plus timide voix de quinze ans, celle que je n'ai entendue que ce soir-là, que je tf en tendrai peut-être jamais plus. Je crus sentir une intention dans cette voix si fine déjeune fille: je crus (Dieu me pardonne !) qu'une pensée d'elle venait droit au poète, et je répétai encore, en effleurant celle fois son doux œil bleu : Non ! rien, — Et, semblables à ces échos de nos cœurs , les sons déjà lointains de la musique mouraient sur les flots.

Ce soir, 31 mai, en descendant du Vésuve à cinq heures et demie, admirable vue du golfe : fines projections des îles sur une mer blanche, sous un ciel un peu voilé ; inefiabie beauté ! découpures élégantes ; Capri sévère, Ischia prolongée, les bizarres et gracieux chaînons de Procida ; le cap Misène isolé avec sa langue de terre mince et jolie, le château de l'Œuf en petit l'imitant , le Pausilippe entre deux doucement jeté ; en tout un grand paysage de lointain, dessiné par Raphaël. — Oh! vivre là, y aimer quelqu'un, et puis mourir !

Taime encore beaucoup à respirer les fleurs, mais je n'en cueille plus.

Pourquoi je ne fais plus de romans ? — L'imagination pour moi n'a jamais été qu*au service de ma sensibilité propre.

526 BEBNIEBS POBTliAnS.

Écrire un roman pour moi, ce n*élait qu'une manière indirecte d'aimer et de le dire.

(Â 44 ans.)

La nature est admirable , on ne peut l*éluder. Depuis bien des jours, je sens en moi des mouvements tout nouveaux. Ce n'est plus seulement une femme que je désire, une femme belle et jeune, comme toutes celles que j'ai précédemment désirées. Celles-là plutôt me répugnent. Ce que je veux, c'est une femme toutejeuneettoutenaissante à la beauté ; je consulte mon rêve, je le presse, je le force à s'expliquer et à se définir : cette femme dont le fantôme agite l'approche de mon dernier printemps, est une toute jeune fille. Je la vois ; elle est dans sa fleur , elle a passé quinze ans à peine; son front plein de fraîcheur se couronne d'une chevelure qui amoncelle ses ondes, et qui exhale des parfums que nui encore n'a respires. Cette jeune fille a le velouté du premier fruit. Elle n'a pas seulement cette primeur de beauté; si je me presse pour dire tout mon vœu, ses sentiments par leur naïveté répondent à la modestie et à la rougeur de Tapparence. Qu'en veux-je donc faire ? et si elle s'offrait à moi , cette aimable enfant, l'oserais-je toucher, et ai-jesoif delaflétrir?Je dirai tout : oui, un baiser me plairait, un baiser plein de tendresse ; mais surtout la voir , la contempler, rafraîchir mes yeux, ma pensée, en les reposant sur ce jeune front, en laissant courir devant moi celte âme naïve ; parer cette belle enfant d'ornements simples où sa beauté se rehausserait encore , la promener les matins de printemps sous de frais ombragesetjouirde son jeune essor; la voir heureuse: voilà ce qui me plairait surtout et ce qu'au fond mon cœur demande. Mais qu'est-ce ? tout d'un coup le voile se déchire, et je m'aperçois que ce que je désirais sous une forme équivoque est quelque chose de naturel et de pur, c'est un regret qui s'éveille, c'est de n'avoir pas à moi , comme je l'aurai» pu , une

PEIfSiCfl. 537

lille de quinze ans qui ferait aujourd'hui la chaste joie d'un père et qui remplirait ce cœur de voluptés permise;^, au lieu des continuels effarements. Ma prévoyance, il y a quinze ans, n'y a point songé, ou j'ai résisté à la Nature qui tout bas me l'insinuait, et la Nature aujourd'hui me le rappelle.

Nos goûts vicieux et dépravés ne sont le plus souvent que des indications naturelles faussées et détournées de leur vrai sens.

vn.

Comme Salomon et comme Ëpicure , j'ai pénétré dans la philosophie par le plaisir. Cela vaut mieux que d'y arriver péniblement par la logique, comme Hegel ou comme Spinosa.

11 y a des hommes qui ont Vimagination catholique (indépendamment du fond de la croyance) : ainsi Chateaubriand, Fontanes ; les pompes du culte, la solennité des fêtes, l'harmonie des chants, Tordre des cérémonies, l'encens, tout cet ensemble les touche et les émeut. — Il y en a d'autres qui (raisonnement à part) ont la sensibUité chrétienne j et je suis de ce nombre. Une vie sobre, un ciel voilé, quelque mortification dans les désirs , une habitude recueillie et solitaire, tout cela me pénètre, m'attendrit, et m'incline insensiblement à croire.

Je suis arrivé dans la vie à l'indifférence complète. Que m'importe, pourvu que Je fasse quelque chose le matin, et que je sois quelque part le soir !

Je ne demande plus aux hommes qu'une chose : c'est de me

52S DEBNIEBS POBTBAITS.

laisser beaucoup de temps à moi, beaucoup de solitude, et pourtant de se prêter quelquefois encore à mon observation.

La pensée est la superfluité de la vie : dans la jeunesse, on peut la mener de front avec les autres dépenses du dedans; mais plus tard elle devient incompatible avec Texcès ou même avec l'usage des plaisirs.

xn.

Chaque jour je change ; les années se succèdent, mes goûts de rautre saison ne sont déjà plus ceux de la saison d'au-, jourd'hui; mes amitiés elles-mêmes se dessèchent et se renouvellent. Avant la mort finale de cet être mobile qui s'appelle de mon nom, que d'hommes sont déjà morts en moi !

Tu crois que je parle de moi personnellement. Lecteur ; mais songe un peu, et vois s'il ne s'agit pas aussi de toi.

(Après avoir lu les Époques de la Nature de Buffon :)

Tout est changement et mobilité : la danseuse Cérito détrône Taglioni, Verdi fait taire Donizelti ; chacun a le cri à son tour, il grido, comme disait Danle ; c'est ainsi que Tantique Nini ve n'est plus que ruine et bas-reliefs indéchiffrables ; c'est ainsi que quand l'amiral Wr^ngel visite la haute Sibérie, il trouve le silence de la mort dans ces contrées qui furent, selon Buffon, les premières florissantes du globe et le berceau touffu des antiques colosses. Contrée, empire, ou individu, ou monde, chacun a eu son jour; et que ce jour ait eu des milliers d'années, ou des milliers de jours, ou des milliers de minutes, il est passé sans retour, et une fois passé, ce

n*est plus qu*un point bientôt imperceptible dans la durée infinie.

L'ensemble des illusions morales au sein desquelles habitent la plupart des hommes ressemble à cette coupole étoilée du firmament qui nous fait Teffct d'ôtre notre dôme sur la terre. Ce n'est pas faux, mais ce n'est pas vrai non plus de la façon dont il nous semble. C'est une apparence qui console, qui enchante et repose et appuie le regard.

JesuisTesprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses. J'ai commencé franchement et crûment par le x viii« siècle le plus avancé, par Tracy, Daunou, Lamarck et la physiologie : là est mon fond véritable. De là je suis passé par l'école doctrinaire et psychologique du Globey mais en faisant mes réserves et sans y adhérer. De là j'ai passé au romantisme poétique et par le monde de Victor Hugo, et j'ai eu l'air de m'y fondre. J'ai traversé ensuite ou plutôt côtoyé le Saintsi monisme, et presque aussitôt le monde de La Mennais, encore très-catholique. En 1857, à Lausanne, j'ai côtoyé le Calvinisme et le Méthodisme, et j'ai dû m'efforcer à l'intéresser. Dans toutes ces traversées, je n'ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement (hormis un moment dans le monde de Hugo et par l'effet d'un charme), je n'ai jamais engagé ma croyance, mais je comprenais si bien les choses et les gens que je donnais les plus grandes espérances aux sincères qui voulaient me .convertir et qui me croyaient déjà à eux. Ma curiosité, mon désir de tout voir, de tout regarder de près, mon extrême plaisir à trouver le vrai relatif de chaque chose et de chaque organisation m'entraînaient, à cette série d'expériences,

5S0 DEBNIEB8 PORTRAITS.

qui n*ont été pour moi qu*un long cours de physiologie morale.

XVÏ.

En philosophie comme en amour, il est de ces esprits grossiers qui vont droit au fait, ils pensent aussitôt à réaliser; c'est supprimer le plus délicat des plaisirs, qui est de connaître le vrai, de le goûter, et de savoir qu*il s'altère aussitôt qu'on le veut mettre en action parmi les homnaes. Le vrai, c'est le secret de quelques-uns. En un mot, j*aime à filer lentement ridée comme le sentiment; c'est là la parfaite philosophie, comme c'est le parfait amour. Il faut être philosophe comme Hamilton, et non pas comme Condorcet.

De ce que la vie serait en définitive (ce que je crois) une partie qu'il faut toujours perdre, il ne s'ensuit point qu'il ne faille pas la jouer de son mieux et tâcher de la perdre Je plus lard possible.

XYIII.

Je pense sur la critique deux choses qui semblent contradictoires et qui ne le sont pas :

•I« Le critique n'est qu'un homme qui sait lire, et qui apprend à lire aux autres,

2« La critique, telle que je l'entends et telle que je voudrais la pratiquer, est une invention, une création perpétuelle.

Ce que j'ai voulu en critique, c'a été d'y introduire une sorte de charme et en môme temps plus de réalité qu'on n'en

^KNSBBS. 531

incUait auparavant, en un mot, de la po^te & la fois et quelque physiologie.

Je n'ai plus qu'un plaisir, j'analyse, j'herborise, je suis un naturaliste des esprits. — Ce que je voudrais constitueryC'tst Vhistoire naturelle littéraire.

I! y a lieu plus que jamais aux jugements qui tiennent au vrai goût, mais il ne s'agit plus de venir porter des jugements de rhétorique. Aujourd'hui, l'histoire littéraire se fait comme l'histoire naturelle, par des observations et par des collections.

xxu.

On a besoin de renouveler, de rafraîchir perpétuellement son observation et sa vue des hommes, même de ceux qu'on connaît le mieux et qu'on a peints, sans quoi l'on court risque de les oublier en partie et de les imaginer en se ressouvenant. — Nul n'a droit de dire : Je connais les hommes. Tout ce qu'on peut dire de juste, c'est : Je suis en train de les connaître.

Assembler, soutenir et mettre en jeu à la fois dans un instant donné le plus de rapports, agir en masse et avec concert, c'est là le difficile et le grand art, qu'on soit général d'armée, orateur ou écrivain. Il y a des généraux qui ne peuvent assembler et manœuvrer plus de dix mille hommes, et des écrivains qui ne peuvent manier qu'une ou tout au plus deux idcc;s à la fois.

532 DBBNIBBS PORTRAITS.

Il y a des écrivains qui ressemblent au maréchal de Soubise dans la guerre de Sept ans : quand il avait toutes ses troupes rassemblées sous sa main, il ne savait qu*en faire, ei il les dispersait de nouveau pour mieux se faire battre. Je connais ainsi des écrivains qui, avant d'écrire, congédienl la moitié de leurs idées, et qui ne savent les exprimer qu'une à une : c*cst pauvre. C'est montrer qu'on est embarrassé de ses ressources mêmes.

L'homme ne fait jamais, en définitive, que ce à quoi il est obligé. Ceux qui ont la parole si prompte et si sûre sont tentés de rester un peH superficiels et de ne pas creuser les pensées.

Ceux qui, en tout sujet, ont par l'éloquence une grande route toujours ouverte, se croient dispensés de fouiller le pays.

De même qu'un arbre pousse inévitablement du côté d'où lui vient la lumière et développe ses branches dans ce sens, de même Thomme, qui a l'illusion de se croire libre, pousse et se porte du côté où il sent que sa faculté secrète peut trouver jour à se développer. Celui qui se sent le don de la parole se persuade que le gouvernement de tribune est le meilleur, et il y tend, et ainsi de chacun. En un mot, l'homme est instinctivement conduit par sa faculté à se faire telle ou telle opinion, à porter tel ou tel jugement, et à désirer, à espérer, à agir en conséquence.

On peut avoir un idéal plus grand que soi, mais chacun fait commencer le joli au point où il sait atteindre lui-même.

La bonne chère, le goût el le choix qu'on y porte, est souvent un signe de délicatesse au moral. Le goût s'applique volonliers aux deux ordres ; Tabbé Gédoyn Ta très-bien remarqué : « Le goût, à proprement parler, emporte Tidée de je ne sais quelle matérialité. » Il y entre une part de sens. Le mot judicium des Latins a une acception plus étendue et un peu plus abstraite que notre mot goût. — Les gens d'esprit qui, à table, mangent au hasard et engloutissent pêle-mêle, avec une sorte de dédain, ce qui est nécessaire à la nourriture du corps (et j'ai vu la plupart des doctrinaires faire ainsi), peuvent être de grands raisonneui's et de hautes intelligences, mais ils ne sont pas des gens de goût.

XXVIIK

h', lerai aux hommes politiques de TÉcole doctrinaire et métaphysique un reproche qui étonnera au premier abord ceux qui les connaissent : c'est d*avoir trop peu d'amourpropre. Ces esprits, dans les théories sophistiquées et super- Unes qu'ils appliquent au gouvernement de la société, sup> posent trop que le commun des hommes leur ressemblent. L'humanité est plus grossière et plus forte en appétits que cela; c'est comme si l'on voulait juger de l'ensemble d'une végétation rustique par quelques fleurs panachées de la serre du Luxembourg.

(Après une séance de la Chambre des Pairs:)

Qui n'a pas vu une armée de braves en complète déroute, ou une assemblée pohtique qui se croyait sage, mise hors de soi par quelque discours passionné, ne sait pas à quel point

684 DEfiMlEBS P0ATAA.1TS.

il reste vrai que rhomme au fond n'est qu'un animal et un enfant. — (0 éternelle enfance du cœur humain l)

Si Ton va au delà des jeux éphémères de la littérature actuelle» qui encombrent le devant de la scène et qui gênent la vue, il y a en ce temps-ci un grand et puissant mouvement dans tous les sens, dans toutes les sciences. Notre xix^ siècle, à la différence du xviii*, n'est pas dogmatique, il semble éviter de se prononcer, il n'est pas pressé de conclure ; il y a même de petites réactions superficielles qu'il a Tair de favoriser en craignant de les combattre. Mais, patience ! sur tous les points on est à l'œuvre ; en physique, en chimie, en zoologie, en botanique, dans toutes les branches de l'histoire naturelle, en critique historique, philosophique, en études orientales, en archéologie, tout insensiblement change de face ; et le jour où le siècle prendra la peine de tirer ses conclusions, on verra qu'il est à cent lieues, à mille lieues de son point de départ. Le vaisseau est en pleine mer; on file des nœuds sans compter ; le jour où l'on voudra relever le point, on sera tout étonné du chemin qu'on aura fait.

En critique, j'ai assez fait l'avocat, faisons maintenant le juge.

Puisqu'il faut avoir des ennemis, lâchons d'en avoir qui nous fassent honneur : « L'envie et la médisance l'ont d(^jà attaqué ; il a eu les faux esprits pour ennemiSf c'est une bonne marque. » Lord Bolingbroke a écrit cela de l'abbé Alari; lâchons qu'on le puisse dire de nous.

PENSEES. 63ii

Ce serait encore une gloire, dans cette grande confusion de la société qui commence, d'avoir été les derniers des délicats. — Soyons les derniers de notre ordre, de notre ordre d'esprit.

XXXIY.

U fout du loisir pour Tagrément de la vie; les esprits qui ont toute leur charge ne sauraient avoir de douceur.

j'avais une manière; je m'étais fait à écrire dans un certain tour, à caresser et à raffiner ma pensée ; je m'y complaisais. La Nécessité, cette grande muse, m'a forcé brusquement d'en changer : cette Nécessité qui, dans les grands moments, fait que le muet parle et que le bègue articule, m'a forcé, en un instant, d^en venir à une expression nette, claire, rapide, de parler à tout le monde et la langue de tout le monde : je l'en remercie.

Page 1