YIBGILB ET CONSTANTIN LE GRAND
Virgile invitait les Muses de la Sicile à élever un peu le ton accoinumé de Téglogue, le traducteur les exhorte nettement i célébrer la grande prédiction. Là où Virgile annonçait le retour d'Astrée et de Saturne, le traducteur ne parle que de la Vierge amenant le Roi bien-aimé. Lucine, toute chaste que rappelait le poète [casta, fave^ Lucina), n'est pas plus heureuse
^ qa'Âstrée; elle disparaît pour devenir simplement la lune qui nous éclaire; et si, dans le texte primitif, on la suppliait de présider, comme déesse, à la naissance de l'enfant, le traducteur lui ordonnera d^adorer le nourrisson qui vient de naître* (Test ainsi que les noms des divinités mythologiques se trouvent l'un après l'autre éliminés au moyeu de synonymes adroits ou de périphrases complaisantes. Il serait curieux de suivre en détail avec le critique cette traduction habilement infidèle et toute calculée, dans laquelle Téglogue païenne de Viigîle est devenue un poème chrétien, et qui transforme définitivement le dieu épiphane de la Sibylle en la personne même du Rédempteur. Grâce à ce rôle nouveau qu'une sem* blable interprétation créait à Virgile, et que la vague tradition Êivorisa, on comprend mieux comment le divin et pieux poète (le poète pourtant de Corydon et de Didou) a pu être pris sous le patronage de deux religions si différentes et si contraires, comment le christianisme du moyen âge s'est accoutumé peu à peu à l'accepter pour magicien et pour devin, et comment Dante, le poète théologien, n'hésitera point à se le choisir pour guide dans les sphères de la foi chrétienne. Il n'est pas jusqu'à Sannazar enfin qui , aux heures de la Renaissance, dans un poème dévot d'un style païen, ne fasse chanter Téglogue prophétique aux bergers adorateurs de Jésus enfant.
Au reste, ce n'est pas une certaine allusion générale et toute d'imagination qui pourrait ici étonner et choquer, si
. l'on s'y était tenu. Virgile est un poète véritablement religieux; il y a dans l'inspiration de sa muse un souffle doux, paissant, pacifique, qui lui fait adorer et invoquer en toute
52 D£HI«i£BS POBTRilTS.
rencontre les divinités clémentes. En lui s'est rass^blé, comme dans un harmonieux et suprême organe, Técho mourant de cette voix sacrée qu'entendirent, à l'origine de la fondation romaine, les Évandre et les Numa. Il n'y avait donc rien que de simple et plutôt d'heureux à un rapprochement et à un sentiment de tendre sympathie, tel qu'en pouvait éprouver pour lui un Dante touché du mystique rayon, ou encore un saint Augustin à travers ses larmes. A une certaine hauteur toutes les piétés se tiennent et communiquent aisément par l'imagination et par la poésie. Ce qui devient bizarre, ce qui devient mensonger et adultère, c'est l'appropriation prétendue littérale, c'est le détournement frauduleux de l'Églogue à un avènement qui n'avait pas besoin d'un tel précurseur.
J'en ai dit assez pour signaler aux curieux l'espèce d'intérêt philosophique et historique qui s'attache aux recherches philologiques de M. Rossignol. Sa méthode m'a rappelé plus d'une fois, par sa direction circonscrite et sa rigueur, l'ingénieux procédé que M. Letronne a si souvent appliqué à des points d'histoire, de géographie ou d'archéologie. J'oserai ajouter que M. Rossignol est de cette école, de même qu'il est aussi de celle du vénérable M. Boissonade en philologie. Esprit tout à fait français pour la netteté et la fermeté, M. Rossignol a le mérite de combiner en lui les traditions et quelquesunes des qualités essentielles de ces hommes qui sont nos maîtres, et à la fois de s'être formé lui-même avec originalité, avec indépendance, dans une étude approfondie et solitaire qui devient de plus en plus rare. Le jour où sa modestie lui permettra de sortir des questions trop particulières et de se porter avec toutes les ressources de son investigation et de sa science sur des sujets d'un intérêt plus ouvert, il est fait pour marquer avec nouveauté son rang dans la critique et pour se classer en vue de tous. Ce volume, qui doit être suivi d'une seconde partie, est un premier pas dans cette voie d'application où nos VŒUX l'appellent et où de plus compétents le jugeront.
VIRGILE ET CONSTANTIN LE GHjfivD. 53
J'ai oublié de dire que le volume est dédié à M. le comte Arthur Beugnol; il y a des noms qui portent avec eux des garanties de bon esprit, de critique exacte et saine, exempte de toute déclamation.
28 décembre 1847.
FRANÇOIS r POETE.
POB8IS8 ET C0RRB8P01IDAJ1CB REGUBILLIB8 ET PUBLIEES PÂH ■. ÀIHB CBAMPOLUON-FIGBiC. 1 ¥0L. III-4«y PÀBI8, 1847.
C'est une chose grave assurément pour un roi que de âtire des vers. Il n'est point permis aux poètes d*être médiocres; Horace le leur défend au nom du ciel et de la terre, au nom des colonnes et des murailles mêmes qui retentissent de leurs vers; et, d'autre part, la devise d'un roi, telle qu'elle se lit en lettres d'or chez Homère , et telle qu'Achille la dictait par avance à Alexandre, consiste à toujours exceller^ à être en tout au-dessus des autres (1). Voilà deux obligations bien hautes, deux royautés difficiles à réunir, et dont la dernière exclut absolument, chez celui qui en est investi, toute prétention incomplète et vaine. Hors de TOrient sacré, je ne sais si l'on trouverait un grand exemple de ce double idéal confondu sur un même front, et si, pour se figurer dans sa pleine majesté un roi poète, il ne faudrait pas remonter au Roi-Prophète ou à son fils. U y a eu des degrés toutefois; ce même Homère, . de qui nous tenons l'adieu du vieux Pelée donnant à son fils cette royale leçon de prééminence et d'excellence généreuse, nous représente Achille dans sa tente, au moment où lesenvoyés des Grecs arrivent pour le fiéchir, surpris par eux une lyre à la main et tandis qu'il s'enchante le cœur à célébrer la gloire des anciens héros. Le moyen âge, comme l'antiquité héroïque,
(1) Iliade. XI, 783.
nous offrirait çà et là d« ees heureuses surprises , depuis Alfred pénétrant en ménestrel dans le camp des Dan(»s, jusqu*à Richard Gœur-de-Lion appuyant à la fenêtre* de sa prison la harpe du trouvère. Le siècle de saint Louis applaudissait aux chansons de Thibaut, roi de Navarre. En un mot, tant que la poésie a été un chant, tant que la harpe et la lyre n*ont pas été de pures métaphores , on conçoit cet accident poétique comme une sorte de grâce et d'accompagnement assorti jusque dans le rang suprême. Mais, du moment que les vers, ramenés à Télat de simple composition littéraire, devinrent un art plus précis, du moment que les rimes durent se cott^ cher par écriture, et qu'il fallut, bon gré mal gré, et nonobstant toutes métaphores, noircir du papier^ comme on dit^ pour arriver à Tindispensable correction et à l'élégance, dès lors il fut à peu près impossible d'être à la fois roi et poète avec bienséance. Que gagne la gloire du grand Frédéric à tant de mauvais vers (même quand lisseraient un peu moins mauvais), griffonnés la veille ou le soir d'une bataille, à chaque étape de ses rudes guerres? La force d'âme du monarque et du capitaine, en plus d'une conjoncture terrible, ne serait pas moins prouvée , pour n'être point consignée dans des pièces sqi-disant légères , signées Sans-Souci et adressées à d'Argens. L'opiniâtre rimeur n'a réussi , par cette dépense de bel esprit, qu'à introduire, on l'a très-bien remarqué, un peu de, Trissotin dans le héros. On sait qu'un jour Louis XIY aussi B'était avisé de rimer ; c'était sans doute dans le court instant où il se laissait tenter à cette gloire des ballets et des carrousels, dont un passage de Britannicus le guérit. Cette fois la leçon lui vint de Boileau, à qui il montra ses vers en demandant un avis. « Sire, répondit le poète, rien n'est impossible à Votre Majesté; elle a voulu faire de mauvais vers, et elle y a réussi. » Louis XIV, avec son grand sens« se le tint pour dit. Richelieu , qui était presque un roi , s'est donné un ridicule avec ses prétentions d'auteur. Â de tels personnages, chefs et gardiens des États, il est aussi beau d'aimer, de favoriser les
56 DEBNIEBS PORTBÂITS.
arts et la poésie, que périlleux de s'y essayer directement; et; plus ils sont capables de grandeur, plus il y a raison de répéter pour eux la magnifique parole que le poète adressait au peu* pie romain lui-même :
Ta regere imperio populos. Romane» mémento. Hs tibi erunt artes
On aurait tort pourtant et Ton serait injuste d'appliquer trop rigoureusement aux Poésies de François 1" ce que les précédentes observations semblent avoir aujourd'hui d*incontestable. Les vers d'amateur ne sont plus guère de mise en français depuis Malherbe; mais Malherbe n'était pas venu. Sans doute si François V^ avait pu lire à un Despréaux n'importe lesquels de ses épltres ou même de ses rondeaux , il aurait couru grand risque de recevoir la même réponse que s'attira Louis XIV; mais il n'y avait pas alors de Despréaux. Les meilleurs poètes du temps, à commencer par Marot, faisaient bien souvent des vers détestables, de même que les moins bons rimeurs rencontraient quelquefois des hasards assez jolis. Tout le xvi« siècle , à cet égard, nous présente comme un continuel et confus effort de débrouillement. François I«*, dès le jour où il monta sur le trône , donna le signal à ce puissant travail qui devait contribuer à répandre et à polir en défmitive la langue française. Grâce à l'impulsion qu'il com« muniqua d'en haut, ce fut bientôt de toutes parts autour de lui un défrichement universel. Lui-même on le vit des premiers mettre la main à l'instrument. Ce qui eût été, en d'autres temps , une prétention petite, était donc ici une noble erreur, ou plutôt simplement un bon exemple. Qu'on me permette une comparaison qui rendra nettement ma pensée. Il y eut un jour dans la Révolution française où l'on voulut remuer tout d'un coup le Champ de Mars et le dresser en amphithéâtre pour une solennité immense : les bras ne suffisaient pas; chacun s'y mit, et l'on vit de belles dames elles-mêmes.
FBANÇOIS l" POETE. 57
de très-grandes dames de la veille, manier la pelle et la bêche. Je pense bien que ces mains délicates firent assez peu d*ouvrage; mais combien elles durent exciter autour d'elles! Ce fut là en partie le rôle de François V^ poëte , et celui des Valois, y compris plus d'une princesse.
Ce qu'on appelle la Renaissance dans notre Occident constitue véritablement un des âges par lesquels avait à passer le monde moderne ; cet âge ou cette saison régnait depuis longtemps déjà en Italie, quand la France retardait encore. Les expéditions de Charles YIII et de Louis XII avaient rapporté les germes et sourdement mûri les esprits ; mais rien jusque-là n'éclatait. La gloire de François I" est d'avoir, à peine sur le trône, senti avant tous ce grand souffle d'un printemps nouveau qui voulait éclore, et d'en avoir inauguré la venue. Rien ne saurait donner une plus juste idée du brusque changement qui se fit d'un règne à l'autre que ces phrases naïves de la mère de François P"" , Louise de Savoie , écrivant en son Journal : « Le 22 septembre 1514 , le roi Louis XII , fort antique et débile, sortit de Paris pour aller au devant de sa jeune femme la reine Marie. » Et quelques lignes plus bas : « Le premier jour de janvier 1515, mon fils fut roi de France. » Son fils, son César pacifique, ou encore son glorieux et triomphant César, subjugateur des Helvétiens, comme elle le nomme tour à tour. Ainsi, succédant à ce bon roi antique et débile, et dont les rajeunissements mêmes semblaient un peu surannés de galanterie et de goût. Tardent monarque de vingt ans solennisa son entrée comme au bruit des fanfares et de la trompette. La victoire lui paya la bienvenue à Marignan, et les poètes tirent écho de toutes parts. Une vive et facile école débutait justement avec le règne, et saluait pour chef et pour prince le jeune Clément Marot. Le même roi, qui avait demandé à Bayard de l'armer chevalier, aurait presque demandé au gentil maître Clément de le couronner poëte. Mais ce n'était point dans de simples rimes que Français P** faisait consister l'idée et l'honneur des lettres ; il embrassa la Renais-
68 DSBNtEBS »0fiTllA1TS«
sance dans toute son étendue. Épris de toute noble ctsitnre des arts et de Fesprit, admirateur, appréciateur d'Érasme comme de Léonard de Vinci et du Primatice , et jaloux de décorer d*eux &a nation, comme il disait, et son règne , propagateur de la langue vulgaire dans les actes de l'État, et fondateur d*un haut enseignement libre en dehors de TUniversité et de la Sorbonne , il justifie , malgré bien des déviations et des écarts, le titre que la reconnaissance des contemporains lui décerna. Son bienfait essentiel consiste moins dans telle ou telle fondation particulière , que dans Fesprit même dont il était animé et qu*i1 versa abondamment autoor de lui. S'il restaurait dans Avignon le tombeau de Laure, il semblait en tout s'être inspiré de la passion de Pétrarque , le grand précurseur, pour le triomphe des sciences illustres. Les imaginations s'enflammèrent k voir cette flamme en si haut lieu. Montaigne, qui était de la génération suivante, nous a montré son digne père , homme de plus de zèle que de savoir, « eschauffé de cette ardeur nouvelle de quoy le roy François premier embrassa les lettres et les mit en crédit, » et rimitant de son mieux dans sa maison, toujours ouverte aux hommes doctes, qu'il accueillait chez lui comme personnes saintes. <x Moy, s'empresse d'ajouter le malin , je les aime bien, mais je ne les adore pas. » Ce fut cette sorte de culte que François 1*' naturalisa en France, et si un peu de superstition s'y mêla d'abord (comme cela est inévitable pour tous les cultes), dans le cas présent elle ne nuisit pas. On aime à voir, à quelque retour de Fontainebleau ou de Chambord, le royal promoteur de toute belle et docte nouveauté, et de la nouveauté surtout qui servait la cause antique , s'en aller à cheval en la rue Saint-Jean*de-Beauvais jusqu'à l'imprimerie de Robert Estienne, et là attendre sans impatience que le maître ait achevé de corriger Vépreuve,cBiiR chose avant tout pressante et sacrée. Bien des erreurs et des rigueurs suivirent sans doute de si favorables commencements ef compromirent )98 destinées finales du règne, Hais Félan , unç fois 4onné ,
FSAKÇOIS I*' POSn. 59
Suffisait à i^oduire de merveilleux effets ; les semences jetées au Tent p^étrèrent et firent leur chemin en mille sens dans les esprits; la politesse greffée sur la science s^essaya, et Ton en eut, sous cette race des Valois , une première fleur. Voilà de quoi excuser d'avance bien des mauvais ve^rs, si nous en rencontrons chez le roi poêle ; et, comme circonstance atténuante > il convient de noter aussi qu'un grand nombre furent écrits dans les ennuis d'une longue captivité, ce qui, au besoin, les explique et les absout encore. Car que faire en un gîte, à moins gue Ton ne songe? et que devenir dans une prison à moins que d'y soupirer et rimer sa plainte ? Le bon Bené d'Anjou, captif en sa jeunesse , avait usé ainsi de musique et de vers , en même temps qu'il peignait aux murailles de sa tour diverses sortes de compositions mélancoliques et d'emblèmes. Le^rand-oncle de François I«', Charles d'Orléans, en pareille disgrâce, avait également demandé consolation à la poésie et l'avait fait avec un rare bonheur de talent. Si François P' fut loin d'y réussir aussi bien , l'idée , l'intention du moins était délicate et noble. En toutes dK)ses y il faut surtout demander à ce prince généreux de nature le premier mouvement et l'intention.
Le recueil des Poésies de François I", que vient de publier M. Aimé Ghampollion, est tiré de trois manuscrits que possède la Bibliothèque du Boi; l'éditeur en mentionne trois autres qui se trouvent dans le même dépôt, mais qui ne sont ^ue des copies. Un amateur éclairé, M. Gigongne, possède aussi dans sa riche collection un manuscrit qui correspond, pour le contenu, à l'un des trois premiers, et qui paraît en être l'original. Ce manuscrit commence tout simplement par une lettre en prose que le roi prisonnier écrit à une maltresse dont on ignore le nom :
« Ayant perdu, dit-il, l'occasion de plaisante escriptare et acquis l'cabDance de tout contentement, n'est demeuré riens irivant en ma mémoire, que la souvenance de vostre heureuse bonne gracCi qui en
60 DERNIERS POHTHÀITS.
moy a la seulle puissance de tenir y\î le reste de mon ingrate fortune. Et pour ce que roccasion» le lieu, le temps et commodité me sont rudes par triste prison, vous plaira excuser le fruict qu'a meury mon esperit en ce pénible lieu... »
Cette lettre, avec la pièce de vers qui raccompagne, se trouve aux pages 42 et 45 de la présente édition ; mais, en la lisant au début, on comprend mieux comment François P' devint décidément poète ou rimeur, et comment Tennui l'amena à développer sinon un talent, du moins une facilité qu'il n'avait guère eu le loisir d'exercer jusqu'alors. Il redit la même chose dans la longue épître où il raconte son portement de France et sa prise devant Pavie :
Car tu sçaiz bleu qu'en grande adversité Le recorder donne commodité D'aulcun repoz, comptant à ses amys Le desplaisir en quoy Ton est soubmys.
On ne lui reprochera point d'ailleurs de surfaire le mérite de son œuvre ; dans cette même épltre, il commence en parlant bien modestement de son escript et de cette idée qu'il a eue de
Guider coucher en finy vers et mectre Unginllny vouloir soubz maulvais mettre.
L'aveu modeste n'est ici que l'expression d'une rigoureuse vérité : il serait difficile, en effet, de coucher ses pensées en plus mauvais mètre, L'épltre se peut dire une gazette en vers de la force de tant de chroniques rimées qui avaient cours alors, et dont, au siècle suivant, la Muse historique de Loret a été la dernière. A titre de témoignage officiel, elle a du prix. M. A. Champollion, dans le volume qu'il a publié sur la Cap^ tivité de François /•' (1), s'en est utilement servi pour rétablir
(1) Collection des documents historiques.
FBANÇOIS 1" POETS. 61
le vrai sur quelques particularités contestées. Mais, au point de vue littéraire, que pourrait-on dire en présence d'une enfilade de vers comme ceux-ci :
De tontes pars lors despouUlé ]e fuz, May s deffendre n'y servit ne reffuz; Et la manche de moy tant estimée Par lourde main fut tonte despecée.
Las ! quel regret en mon cueur fut bouté !
On se rappelle involontairement la belle lettre, de dix ans antérieure , que le roi écrivait à sa mère au lendemain de Marignan, et dans laquelle respire Tardeur de la mêlée. La teneur en est simple et toute militaire ; les traits mâles, énergiques, rapides, y naissent du récit :
t fit tout bien débattu, depuis deux mille ans en ça n'a point été TQe une si flère ni si cruelle bataille , ainsi que disent ceux de Ravennes, que ce ne fut au prix qu'un tiercelet. Madame, le sénéchal d'Armagnac avec son artiUerie ose bien dire qu'il a été cause en parUe du gain de la bataille, car jamais homme n'en servit nueux. .... Le prince de Talmond est fort blessé, et vous veux encore assurer que mon frère le connétable et M. de Saint-Pol ont aussi bien rompu bois que gentilshommes de la compagnie, quels qu'ils soient; et de ce j'en parle cvmme celui qui l'a vu, car ils ne s'épargnoient non plus que sangliers échauffés. »
Marignan était plus fait, sans doute, pour inspirer la verve que Pavie avec ses fers. Mais, dans le dernier cas, l'extrême infériorité du ton tient surtout à une autre espèce d'entraves. Toujours, comme on sait, la prose française eut le pas sur les vers, et il y a entre les deux épîtres de François I«' précisément la même distance qu'entre une page de Villehardouin et n'importe quelle chronique rimée du même temps.
Il ne suffirait pas de se rejeter sur l'état de la poésie française, à cette date du règne de François I"", pour expliquer
62 BBBNTBfiS POBTBAtTfi.
uniquement par celle imperfection générale les singulières faiblesses et le rocailleux plus qu'ordinaire de la veine royale. Sans doute, la poésie alors était fort mêlée et confuse ; pourtant, dès qu'un vrai talent se rencontre, il sait se faire sentir, et lorsqu'à travers les pièces de François !•' il s'en glisse quelqu'une de Marot, de Mellin de Saint-Gelais, ou même de la reine Marguerite, le ton change notablement, le courant vous porte, et Ton est à Tinstant averti. Une grande part du mauvais appartient donc bien en propre à la facture du maître, lequel n'était ici qu'un écolier. Ce ne serait certes pas sa sœur Marguerite qui, au milieu d'une prière en vers adressée au crucifix, s'aviserait de dire :
0 seur ! oyez que respond ce pendu !
Le xvi« siècle, même chez les poètes en renom, est trop babituellement sujet à ces accidents fâcheux qui g&tent etf pour ainsi dire, salissent les intentions les meilleures; ouûi là encore il y a des degrés , et les vers de François restent trop souvent hors de toutes limites. Si on n'avait de ce prince que les longues épitres et les pièces de quelque étendue oo même les rondeaux, on serait forcé, sur ce point, de donner raison contre lui à Roederer, qui s'est attaché à le dénigrer en tout.
Hâtons-nous de reconnaître qu'il y a dans le Recueil quelques agréables exceptions; il y en a même d'assez heureuses pour faire naître une idée qu'on ne saurait tout à fait dissimuler. Quand on lit de suite et tout d'une haleine cette série d'épttres plates, de rondeaux alambiqués et amphigouriques, et qu'on tombe sur quelque dizain vif et bien tourné, on est surpris, on est réjoui; mais il arrive le plus souvent que l'éditeur est obligé de nous avertir qu'il se rencontre quelque chose de pareil dans les œuvres de Marot ou de Saint-Gelais. On est induit alors, même quand le dizain en question ne se retrouve pas chez ces poêles, à soupçonner que ceux«d pour»
FBANGOIS 1'"^ P0Ë1K. 68
raient bien n'y pas être étrangers. En un mot, on est tenté de mettre le petit nombre de bons vers du roi sur le compte do valet dé chambré favori , ou plutôt encore Sur la conscience de raumônier-bibliothécaire (Saint-Gelais), qui s'y trouve môle si fréquemment.
Il m*a toujours semblé que ce serait lé sujet intéressant d'un petit mémoire que d*examiner à part le groupe des poëies rois et princes au in^' siècle : François P' et sa sœur Marguerite, les deux autres Marguerite, Jeanne d'Âlbret, Marie Stilart, Charles IX, Hehri lY enfin ; car tous ont fait des vers, au moins des chansons. Mais il y aurait à discuter de près, à démêler le degré d'authenticité de certaines pièces qui ont couru sous leur nom. Brantôme, qui parle avec de grands éloges du talent poétique de la reine d*Écosse, nous apprend qu'on lui attribuait déjà, dans le temps, des vers qui ne ressemblaient nullement à ceux de Taimable auteur, et qui, selon lui, ne les valaient pas. « Ils sont trop grossiers et mal polis, disait-il, pour estre sortis de sa belle boutique. » Depuis lors on a paré à ce genre d'objection, et c'est plutôt le trop de poli qui rend aujourd'hui suspecte la prétendue relique d'autrefois. Au xviii^" siècle, il se glissa plus d'un pastiche dans ces recueils et annales poétiques dont les rédacteurs étaient eux-mêmes faiseurs et peu scrupuleux. M. de Querlon assurait l'abbé de Saint-Léger (]ue la chanson de Marie Stuart à bord du vaisseau (Adieu, plaisant pays de France) était de lui. Les beaux vers de Charles IX à Ronsard qui sont partout (U art de faire des vers^ dût-on s'en indigner...), OÙ se trouvent-ils cités pour la première fois? où voit-on apparaître d'abord les couplets d'Henri IV sur Gahrielle et sa chanson à l* Aurore (1)?
(1) Dans une Notice sur un Recueil manuscrit d'anciennes Chansons françaises, M.WiUems de Gand indique qu'il y a trouvé le fameux couplet :
Cruelle départie, Malheureux jour! etc., etc.
11 en conclut que Henri IV avait pris ce refrain à quelque chanson déjà
64 DBBNIEBS POBTBAITS.
On a là toute une série de petites questions en perspective. Les autographes imprévus et tardifs (ils seiûblent sortir de dessous terre aujourd'hui), s'il s'en produisait à Tappui des imprimés, devraient être eux-mêmes soumis à examen. Puis, quand la source originale serait sûrement atteinte, on aurait à discuter encore le degré de confiance qu'on peut accorder en pareil cas aux royales signatures ; car ces princes et princesses avaient le long du jour à leur côté, entendant à demimot, valets de chambre, aumôniers et secrétaires, tous gens d'esprit et du métier. LesBonaventuredes Periers, les Marot, les Saint-Gelais, les Âmyot, étaient en mesure de prêter plus d'un trait à un canevas auguste, et de mettre la main à la demande en même temps qu'à la réponse. Je ne sais plus quelle dame de la cour d'Henri III disait à Des Portes, en lui demandant de la faire parler en vers, qu'elle envoyait ses pensées aurimeur. On sait positivement que c'était là l'usage de la spirituelle Marguerite, femme d'Henri IV. Son secrétaire Maynard la faisait parler en vers tendres et passionnés, et lui-même, dans sa vieillesse, a trahi le secret lorsqu'il a dit :
L'âge affoiblit mon discours, Et cette fougue me quitte.
Dont je chantois les amours De la reine Marguerite.
Au xviii« siècle, n'est-ce pas ainsi encore qu'on voit la duchesse du Maine, dans ses joutes de bel esprit avec La Motte« lui lancer à l'occasion quelque madrigal qu'elle s'était fait rimer par Sainle-Aulaire, par M"« de Launay ou tel autre poët6 ordinaire de sa petite cour? On conçoit donc qu'il y aurait dans ce sujet matière à une discussion délicate, et qu'on en pourrait faire un piquant chapitre qui traverserait l'histoire
en vogue (voir le tome XI, n» 6, des Bulletins de l'Académie royale de BruxeUes).
FRANÇOIS 1*^ POBTB. 65
littéraire du xyr siècle. Mais, dans aucun cas , i] n*y aurait à en tirer de conclusion sévère et maussade contre les charmants esprits de ces rois et reines, amateurs des Muses. L'honneur de leur suzeraineté, de leur coopération intelligente et gracieuse, resterait hors de cause ; seulement la part du métier reviendrait à qui de droit.
Tant que François I*"" fut prisonnier en Espagne , il composa incontestablement sans secours et sans aide de longues épitres non moins ennuyeuses qu'ennuyées ; à sa rentrée en France, ses vers prirent plus de vivacité, et la joie du retour, sans doute aussi le voisinage des bons poètes, Tinspira mieux. Gaillard, qui avait feuilleté en manuscrit les Poésies du prince, a noté avec sens les meilleurs vers qu'on y distingue. Je ne rappellerai que ce couplet d'une ballade, qui gagne à être isolé des couplets suivants ; pris à part, c'est un dizain des plus frais et des plus vi& ; on dirait que le rayon matinal y a touché :
Estant seullet auprès d'une fenestre Par ung maUn, comme le jour poignoit, Je regarday Aurore^ à main senestre, Qui à Phebus le chemyn enseignoit, Et d'autre part m'amye qui peignoit Son chef doré, et viz sez luysans yeulx, Dont me gecta ung traict si gracieulx.
Qu'à haulte voix je fuz contrainct de dire : Dieux immortelz ! rentrez dedans vos cieulx. Car la beaulté de ceste vous empire.
Je retourne le feuillet, et je lis à la page suivante cet autre dizain, non moins égayé, mais qui est de Marot :
May bien vestu d'habit reverdissant, Semé de fleurs, ung jour se mist en place. Et quant m'amye il vit tant florissant, De grand despit rougist sa verte face,
66 DEBN1£BS POBTEAITS.
En me disant : Tu ciiydes qu'elle e£Eàce A mon advis les fleurs qui de moy yssent? Je lui respond : Toutes tes fleurs périssent Incontinant que yirer les Tient toucher; Mais en tout temps de ma Dame florissent Les grans Tertuz, que mort ne peult sécher.
Le dizain du prince a certainement dé quoi lutter en grâce ayec celui de Marot; on ne peut toutefois s'empêcher de rémarquer que, dans le Recueil^ l'un est bien voisin de l'autre; et, en général, quand on trouve réunis un certain nombre dé morceaux qu'il faut rapporter à Saint-Gëlàis ou à Marot, c'est presque toujours aux environs de ces endroits-là que se rencontrent aussi les petites pièces du roi qui peuvent passer pour les meilleures. On n'est jamais sûr que la ligne de démarcation tombe exactement, et qu'il ne se soit pas introduit quelque confusion sur ces points limitrophes : Lucanus àti Appulus anceps (1).
Pour ce qui est du joli dizain de l'^lurore en particulier, il paraîtra piquant d'avoir encore à le rapprocher d'une épigramme de Q. Lutatius Catulus, que rapporte Cicéron dans le traité de la Nature des Dieux. C'est une épigramme tout à fait à la grecque^ mais la similitude de l'image reste frappante :
GonsUteram éxorientem Âuroram forte salutans,
Quum subito a Isva Roscius exoritur.
Face mihi llceat, Gœlestes, dicere vestra,
Mortalis visus pulchrlor esse deo.
Rien de plus naturel à supposer qu'une rencontre d'idées en semblable veine : ce qui ne laisse pas ici de donner à penser, c'est cette petite circonstance qui se retrouve dans les deux
(1) Ainsi l'éditeur a soin d'indiquer que les pièces de la page 96 sont de Saint-Gclais ; mais, en y regardant bien, il se trouve que le huitain : Cestez, nus yeulx, etc., de la page 94, est également de raumdnie^« poêle.
FRANÇOIS I*" POBTB. 67
pièces^ a lœva^ à main senestre. Est-ce pur hàâàrdf Seirait-ce qu^uD roi a pu avoir de ces réminiscences d'érudit?
Au reste, ce n'est pas nous qui refuserons à François P' des traits d'emprunt ou de rencontre, des saillies heureuses, des maximes galantes et un peu subtiles, quand il suffît d'un petit « nombre de vers pour les exprimer; il n'y a rien là qui excède la portée de talent qu'on est en droit d'attendre d'un prince spirituel et qui avait eu de tristes loisirs pour s'exercer. On regrette plutôt de n'avoir pas à noter plus souvent chez lui des bagatelles aussi bien tournées que celle-ci par exemple :
Elle jura par ses yeulx et les miens.
Ayant pitié de ma longue entreprise, Qae mes malheurs se tourneroient en biens ; Et pour cela me fut heure promise.
Je crois que Dieu les femmes favorise : Car de quatre yeulx qui furent parjurez, Rouges les miens devindrent, sans faintisé ; Lès siens eh sont plus beaulx et àzurez.
Sachbns seulement que ce n'est là qu'une très-agréable paraphrase, mais cette fois une paraphrase évidente de ces vers d'Ovide en ses Amours (liv. III, élég. 3) :
Perqne suos illam nuper jurasse recordor, Perque meos oculos ; et doluere mei.
Voici encore un sixain délicat, où le doux neuny est aux prises avec le sourire; nous le donnons ici dans toute sa correction :
Le désir est hardy, mais le parler a honte; Son parler trambie et fuyt, i'auitre en fureur se monte ; L'ong fainct vouloir ung gaing, dont il souhaite perte; L'ung veult chose cacher, que l'aultre fait appérle ; L'uog s'offre et va courant, i'auitre mentant refuse : Voyez la pauvre femme en son esprit confuse.
68 DEBMUSaS POBTBAIÏS.
L*épitaph6 d'Agnès Sorel est connue; rien n'empêche de croire à cette improvisation de cinq vers, et de nouveaux témoignages recueiUis par M. Vallet de Yiriville doivent, nous dit-on, en confirmer Tautben licite. Mais M. CbampoUion a conjecturé judicieusement, selon moi, que la pièce en tercets : Doulce^ plaisante^ heureuse et agréable nuict (page 150}, est trop compliquée pour être du monarque. J'ajouterai, comme raison à l'appui, que cette espèce de chanson est traduite dé l'Arioste (1), et elle l'a été depuis encore par d'autres poètes du X vi« siècle, par Olivier de Magny et Gilles Durant. Le chanteur remercie la nuit d'avoir favorisé son entreprise amoureuse, et il part de là pour dénombrer et décrire avec complaisance chaque détail de son aventure. Mellin de Saint-Gelais, qui le premier a donné en français d'autres imitations en vers de l'Arioste, a dû tremper dans celle-ci. Un tel travail de traduction suppose en effet une application littéraire qui tient au métier. Un roi peut rimer et fredonner ses propres saillies, mais il ne s'amuse guère à traduire celles des autres (2).
Et on me permettra d'indiquer ici une observation qui s'étend à toute la poésie française du xvi« siècle, et qui en détermine un caractère. Ce qui arrive lorsque, lisant des vers de roi et de prince et les trouvant agréables, on se dit involontairement : a Mais n'y a-t-il point là un secrétaire-poete caché
(1) Voir dans les Rime de l'Arioste le capitolo :
G plu che^ giorno a me lucida e chiara, Dolce, gioconda, avventnrosa notte, etc.
(2) Le manuscrit de M.Gigongne conUentaux dernières pages nnepièee qui rappelle un peu, pour le motif, la chanson de l'Arioste. mais qoi va fort au delà ; elle trouverait sa vraie place dans un Parnasse satyrique. Si cetle espèce de blason' du corps féminin était de François I**^, on devrait lui reconnaître une vigueur et une haleine dont il n'a fait preuve nulle part ailleurs; mais tout y décèle une verve exercée qui se sera mise au service de ses plaisirs. — Cette pièce, au reste, n'est pas inédite ; elle a été insérée dans le recueil des Blasons par Méon (Blason du corps) ; mais sauf une ou deux correcUons qui sont heureuses, son texte est peu correct, et même à la fin il y a de rinintelligible.
FAANÇOIS I**^ POETS. 69
derrière? » on peut le répéter avec variante en lisant tout autre poète du même siècle ; toujours on peut se demander, quand il s'y présente quelque chose de frappant ou de charmant : « Mais n'y a-t-il point là-dessous quelque auteur traduit, un ancien ou un italien? » Prenez garde en effet, cherchez bien, rappelez vos souvenirs, et tantôt ce sera TArioste * ou Pétrarque, tantôt Théocrite, ou tel auteur de V Anthologie^ ou tel italien-latin du x\^ siècle. Enfin, avec les écrivains français de cette époque, on est sans cesse exposé à les croire originaux, si on n'est pas tout plein des anciens ou des modernes d'au delàdes monts. Ils traduisent sans avertir, comme, aux âges précédents, on copiait les textes latins des anciens sans avertir non plus et sans citer. Abélard ramassait, chemin faisant^ dans son texte, des lambeaux de saint Augustin. On était bien loin d'agir ainsi dans une pensée de plagiat; mais la lecture, la science, semblait alors une si grande chose, qu'elle se confondait avec l'invention; tout ce qui arrivait par là était de bonne prise. Quand, au lieu de copier, on en vint à traduire, on se sentit encore plus autorisé, et l'on prit de toutes mains, en disant les noms des auteurs ou en les taisant, indifféremment. L'imitation et la traduction, par voie ouverte où dérobée, sont des procédés inhérents à toutes les phases de la Renaissance. On les pourrait signaler jusque chez les troubadours provençaux, et Bernard de Yentadour, par exemple, ne se fait faute de traduire Ovide ou Tibulle. Mais, à cet égard, le xyi« siècle en France dépasse tout. Dans Testime du temps, traduction en langue vulgaire équivalait, ou peu s'en faut, à invention. Montaigne a résumé avec originalité cette habitude d'appropriation savante dans son style tout tissu, en quelque sorte, de textes anciens : « Il fault mus* ser, dit-il, sa foiblesse soubz ces grands crédits. » Quant aux poètes d'alors, ils n'y entendent point malice à beaucoup près . autant que Montaigne, et ils sont aussi bien moins créateurs que lui ; ils y mettent moins de pensfes de leur cru ; mais souvent, quand le fonds les porte, ils ont l'expression heureuse.
70 DEHNlEfiS P0HTBAIT6.
forte ou naïve, et une véritable originalité se retroUYÔ (ttr H. On y est trompé, on se met à les applaudir et à les louer préd* sèment pour ce qu*ils ont emprunté d'aùtrui. Ils ùê oâéritént qu'une part de Féloge, qui doit presque tûujoutÉi remonte^ plus haut. Je noterai seulement trois ou quatre points de ditail, qui donneront à mon observation son vrai senè et tOttté il portée.
On vient de voir dans les Poésies de François I*' qu^anè dèé pièces qu'on y distingue pour la chaleur de ton et le mouvement se trouve être une traduction de TArioste. Là jolie chiâson de Des Portes si connue de toute la fin du siècle, 0 nmli jalouse nuity qui est la contre-partie de cette première diafisôn, et dans laquelle le poète maudit là nuit pour avoir o(hitrarié par son trop de clarté les entreprises de Taniatiti eM d» même une traduction de TArioste, et rien dans les éditiob^ M temps n*en avertit. Peu importait en effbt Les hommes liuh truits dealers savaient cela sans qu'on le leur dit, et ils n*cSiî • admiraient que plus le traducteur.
Vous ouvrez Baïf, le plus infatigable translateur en vers et qui ne laisse rien passer des anciens sans le reproduire bien ou mal ; mais quelquefois il vous semble se reposer, il parle e& son nom ; il a ses gaietés gauloises, on le jurerait, et ses propres gaillardises. Il nous dira dans une épigrâmme qui a pOûr titre : De son amour :
Je n'aime ny la pucelle, Elle est trop verte...
Je renvoie au feuillet 15 des Passe-temps. Pour le coup, ou croit avoir saisi chez le savant un aveu, une pointe de naturel, un grain de Rabelais. Mais non : ce n'est là qu'une tra^ duction encore d'une épigrâmme d*Onestes qu'on peut lire dans V Anthologie (1), et que Grotius a aussi traduite. Il est vrai '
(1) AnthoL palat., V, 30.
FBANÇOIS l'^ POBTB. 71
que, 61 l*on compare, Grotius a bien moins réussi que Balf.
Pans un tout autre genre, on connaît et Ton estime les comédies de Larivey . Il les donne pour les avoir faites à Vimita^ tio» des anciens grecs ^ latins et modernes italiens; voilà qui est franc ; mai^, en ces termes généraux, l'indication reste bien va|[U9. Que séance si Ton regarde de près ? Grosley a déjà très-bien remarqué que ce Larivey, sous son air champenois, fils naturel d'un des Giunti, fameux imprimeurs italiens, avait tourq^ et comme parodié en français le nom de son père {Varrivé, advena. ) Eh bien, ce qu*il a fait dans son nom il Ta fait dans ses œuvres ; il a traduit les pièces de théâtre que publiaient à Florence ou ailleurs ses parents les Giunti.Il les a rendues avec esprit, avec liberté et naturel , mais textuellement. Grosley avait noté le fait pour la comédie des Tromperies, littéralement traduite des Inganni de Nicolo Secchi. n en est de môme de la pièce qui a pour titre la Veuve ; il Ta prise tout entière, sauf quelques suppressions, de la Vedova de Nicolo Buonaparte, bourgeois florentin et Tun des ancêtres, (fit-on, des Bonaparte : cette Vedova originale avait paru chez les Giunti de Florence, en 1568. Les Jaloux encore sont traduits des Gelosi, comédie de Vincenzo Gabiani, gentilhomme de Brescia. De plus érudits, en y regardant, diraient sans doute la source des autres pièces, qui doivent ètris le produit facile d'une seule et même méthode (i). Voilà certes Larivey fort rabaissé comme ancêtre de Molière ; il lui reste l'honneur d'avoir élé l'un des bons artisans du franc et naïf langage.
Mais, dira-t-on, c'est surtout l'école érudite, celle de la seconde moitié du xvi« siècle, qui procède ainsi ; la génération antérieure, qui se rattache à Marot et à l'époque de François P% est moins sujette à cette préoccupation constante et à cet art!-*
(1) C'est dang les oomédies de Laurent de Médicis, de François Grazzini, de Jérôme Razzi, de Louis Dolce, dont les noms ae trouvent mentionnéa dans la dédicace de Larivey à M. d'Amboise, qu'on aurait le plus de chances de rencontrer les ioiitatious et traducUons qui restent encore à déiermioer*
72 DERNIEBS POBTBÀITS.
iice. Je raccorderai sans peine; et pourtant, là aussi, on marche à chaque pas sur des traductions et des imitations indiquées ou sous-entendues. Je prends le petit recueil des Poésies de Bonaventure des Periers, le poëte valet de chambre de Marguerite de Navarre (1); j'y cherche et j'y glane à grand'peine quelques bons vers ou du moins quelques vers passables ; mais tout d'un coup une jolie pièce m'arrête et me réjouit : les Roses, dédiées à Jeanne, princesse de Navarre, qui sera la mère d'Henri IV. De prime-abord c'est d'un colons neuf et charmant.
Un Jour de may, qne Taube retournée Refraischissoit la claire matinée D'un vent tant doulx
un matin donc, le poète se promène au grand verger^ le long if» pourpris; il y voit sur les feuilles les gouttes de rosée toutes fraîches, rondelettes, et il les décrit à ravir. Il nous^nd eo vers gracieux les nuances et les parfums d'un beau jour naissant:
. L'anbe duquel avoit couleur vermeille Et vous estoit aux roses tant pareille Qu'eussiez doubté si la belle prenoit Des fleurs le tainct, ou si elle donnoit Le sien aux fleurs plus beau que nulles choses : Un mesme tainct avoient Taube et les roses.
Une réminiscence nous vient ; mais c'est Ausone, ce sont ses Roses elles-mêmes, cette délicieuse idylle qu'il nous a léguée, lui, le dernier des anciens :
Ambigeres, raperetne rosis Aurora ruborem^ An daret, et flores tingeret orta dies.
(1) A Lyon, Jean de Tournes. 1544.
rC
FBANÇOIS l" POETE. 73
Le vieux rimeur n*a pas indiqué son larcin, il Ta raéme recouvert assez ingénument quand il traduit le
Vidi Pœstano gaudere rosftria cultu ^
par
Là veis semblablement
Un beau laurier accoustré noblement Par art subtil , non vulgaire ou commun, Et le rosier de maistre Jean de Meun.
Les rosiers de Paestum traduits par celui de Jean de Meun, c'est ce qu'on peut appeler grefiFer la fleur antique sur la lige gauloise. La Fontaine usait heureusement de ce procédé-là.
Les derniers vers de la pièce ont été cités une fois par ' M. Nodier (i), qui s*est complu à y voir un caractère original ; ils rappellent naturellement ceux de Ronsard : Mignonne^ allons voir si la rose... L'un et Tautre poète avaient chance de se rencontrer, puisqu'ils avaient en mémoire le môme modèle. Bonaventure des Periers, après avoir décrit, mais bien moins distinctement qu'Ausone , les vicissitudes rapides de chaque âge des roses, conclut comme lui :
Vous donc, jeunçs fiUettes,
Cueillez bien tost les roses vermeillettes A la rosée, ains que le temps les vienne A deseicher. Et tandis vous souvienne Que ceste vie, à la mort exposée.
Se passe ainsi que roses ou rosée.
Golljge, virgo, rosas, dum flos novus et nova pubes. Et memor esto œvum sic properare tuum.
La rosée ajoutée aux roses par le vieux poète français est une grâce de plus, que la rime seule peut-être lui a suggérée.
(I ) Article sur Bonaventure des Periers (Revue des Deux Mondes, 1«*^ novembre 1839}.
74 DEBTflEBS POBTBATTS.
Bonaventure des Periers était moins heureux tout à côté, lorsque, essayant de traduire en vers blancs la première satire d'Horace : Qui fit, Mœcenas..,^ il disait, en la dédiant à son ami Pierre de Bourg : « D'où vient cela, mon amy Pierre, que jamais nul ne se contente de son estât? » L'imitation de Tantique, au seizième siècle, ne saurait durer bien longtemps sans détonner; et, bon gré mal gré, on se reprend à dire avec Voltaire : « Nous ne sommes que des violons de village auprès des anciens, p
Revenons à nos poésies. La protectrice de Bonaventure des Periers, la reine de Navarre, y tient une grande place. A tout instant elle adresse épîtres ou rondeaux à son frère, et celui-ci lui répond. Le talent de l'illustre sœur est incomparablement d'un autre ordre que celui du roi, et, chaque fois que c'est elle qui prend la plume, le lecteur le sent à la fermeté du ton et à une certaine élévation de pensée . Il ne faut pourtant pas s'attendre, même de sa part, à une délicatesse de goût qui n'existait pas alors, ni à une longue suite de bons vers, tels qu'il n'était donné d'en produire, à cette date, qu'à la seule veine fluide de Marot. Écrivant au roi pendant une grossesse, Marguerite débutera en ces mots :
Le groz ventre trop pesant et massif Ne veolt souffrir an vray le caeur naïf Vous dbejT, complaire et saUsfaire. . .
Dans les désastres et les rudes épreuves qu'eut à suppçrter son frère, elle le comparera tantôt à Énéas et tantôt à Jésus- Christ, de même qu'elle s'écriera, en parlant de Madame d'Ângoulême, leur mère, qui est restée courageusement au timon de l'État :
Â-tr«lle eu petur de mal, de mort, de guerre, Gomme Anchises qui délaissa sa terre ?
Elle se dira elle-même aussi infortunée que Creuse dans Tincen-