‹ Derniers portraits littérairesChapitre 8 sur 60 · FRANÇOIS I*"" POETE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS I*"" POETE

die troyen, puisqu'elle s'est trouvée impuissante à suivre et à servir ceux qu'elle aime. D'heureux vers rachètent ces associations bizarres et ces images tirées de si loin. Toujours c'est aux meilleurs et aux plus généreux sentiments de son frère qu'elle s'adresse ; c'est le culte de l'honneur qu'elle échauffe et qu'elle entretient en lui :

Hais toy, qui as toujours foy conservée Et envers tons ta constance observée, Randaut content Dieu et ta conscience Par ta vertu, doulceur, foy, pacience, Tenant à tous parole et vérité, Honneur tu as, non ennuy mérité.

Ble le loue de sa clémence envers tes révoltés de La Rochelle ; die l'admire avec exaltation surtout pour sa loyale conduite el ses chevaleresques représailles envers Charles-Quint , son grand ennemi, lorsqu'il le fôta si royalement durant ce hasardeux passage à travers la France.

LTtalien a grand peine Ta creu,

Car la bonté, qui de Dieu est venue.

De l'inûdelle est tousjours incongnue.

Celluy qui est de la foy devestu

Ne peult louer en aultre sa vertu.

Or, dites-moi, qu'esse que Dieu demande ?

Qu'esse que tant il loue et recommande ?

C'est rendre bien pour mal, voire et aymer

Son ennemy : qui est le plus amer

Et dar morceau qui soit en TEseripture,

D'autant qu'il est contre nostre nature.

Le Roy l'a faict» et si l'a accomply :

Ce dont le cueur, s'il n'est de Dieu remply,

Plustost mourroit que de s'y accorder.

Je me tairay du surplus recorder.

Qui faict le plus, Il fera bien le molngs :

Son cueur eit pur et nettes sont ses maine.

70 DEBNTERS PORTRAITS.

François !•' répondait d'avance à ces dignes éloges, lorsque, de sa prison d*Espagne, il lui écrivait dans une chanson :

Gner résolu d'aultre chose n'a cure

Qae de l'honneur.

Le corps vaincQ, le cueur reste vainqueur (1).

A défaut de beaux vers , ce sont là de hauts sentiments , et ils se font écho dans cette correspondance rimée entre le roi et sa sœur.

Ou s*est fort occupé de Marguerite dans ces derniers temps» et les publications réitérées dont elle a fourni le sujet l'ont de plus en plus mise en lumière. Les railleries à la Brantôme et les demi-sourires, dont on pouvait jusqu'alors s'accorder la fantaisie en prononçant le nom de l'auteur de VHeptameron^ ont fait place peu à peu à une appréciation plus sérieuse et plus fondée. A travers les conversations galantes et libres qui étaient le bon ton du temps et où elle tenait le dé, on ne saurait méconnaître désormais en elle ce caractère élevé, religieux, de plus en plus mystique en avançant, cette faculté d'exaltation et de sacrifice pour son frère, qui éclate à tous les instants décisifs et qui fait comme l'étoile de sa vie. La duchesse d'Angoulême et ses enfants, Marguerite et François, s'aimaient tous les trois passionnément ; c'était, comme le dit Marguerite, un parfait triangle et une vraie trinité. Les expressions triomphantes dont est rempli le Journal de la mère du roi , et qui rappellent le Latonœ pertentant gaudia pectus^ se reproduisent

(1) Est-U besoin de faire remarquer l'intention de ces allitérations, assonances etconsonnances : cuer, cure, corps, cueur, vainqueur? 1^ poésie du xYi<^ siècle est pleine de ces vestiges d'une Yersiûcation antérieure. On lit à la page 12 du présent Recueil :

Ne nul plaisir que nature nous donne Ne nous est riens, si bientost ne retourne.

La rime n*y est pas, mais il y a assonance comme chex les anciens trouvères.

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dans les lettres et dans les vers de sa sœur. Ces deux femmes idolâtrent ce roi de leur sang dont elles sont glorieuses; elles débordent sitôt qu*elles parlent de lui. La mère écrit à son fils captif comme M""® de Sévigné à sa fille absente : « A ceste heure... je cuyde sentir en moy-mesme que vous seuffrez. » Marguerite se représente aussi comme une autre mère pour ce frère bien-aimé , quoiqu'elle n*ait que deux ans plus que loi ; et, le revoyant après une séparation, elle croit lire dans son seul regard toute une tendre allocution, qu'elle se traduit de la sorte à elle-même :

« C'est cellay que d'enfance

Tu as veu Uen, tu le voys et verras ; Ainsy Ta creu et le croys et croirras. Ne crains donc, sœur, par crainte ne diffère; Je suys ton roy, aussy je suis ton frère. Frère et petit n'as craint de me tenir Entre tes bras ; ne crains donc de venir Entre les miens, qui suis grand et ton roy : Car en croissant croist mon amour en moy. »

Ainsy parla Tœil plain de charité,

Et voz deux bras dirent : C'est veritté (1).

Un éditeur instruit, qui, dans un premier travail, avait jugé fort sainement, selon nous, de Marguerite, a cru devoir revenir sur ce jugement dans une seconde publication, et il a été conduit par une interprétation laborieuse à dénoncer dans le cœur de cette princesse je ne sais quel sentiment fatal et mystérieux , dont son frère aurait été l'objet. Mais la lettre qui, par ses termes obscurs, avait fourni matière à l'équivoque, a été depuis lors éclaircie , rapportée à sa vraie date, et une explication naturelle Ta replacée au nombre des témoignages de dévouement que Marguerite prodigua à son frère durant

(1) Page 183.

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Sa captivité. Cette lettre nWre rien d'ailleurs de plus expressif que ce qu'on lit en maint endroit du présent Recueil ;

0 quelle amoar ! et qui jamais Veust creue ! Qui en absence est augmentée et creue ; Là où jamais changement n'ay trouvé ; Tel vous ay creu, tel tous ay éprouvé (1) !

Dans un voyage qu'elle faisait en litière durant la semaine sainte de 1547^ accourant en toute hâte auprès de son frère malade, Marguerite accusait la lenteur du transport, et, dans une chanson composée le long du chemin, elle s'écriait d'un bond de cœur impétueux :

Âvancés-vous, hommes, chevaulx,

Asseurés-moi, je vous supplye.

Que nostre Roy, pour ses grands mauli,

 receu santé accomplie :

Lors seray de joye remplye.

Las ! Seigneur Dieu, esveillés-vous.

Et vostre œil sa doulceur desplye,

Saulvant vostre Christ et nous tous (2) !

De telles expressions de mysticité se mêlent perpétuellement à la profession de sa tendresse pour son frère. Il faut y faire la part du goût, et puis reconnaître aussi que, pour Marguerite, c'était une dévotion réellement que rafifeclion fratei^ nelle. Comme mouvement bien sincère de piété non moins que de poésie , je signalerai un très-bel et très-vif élan de prière à Dieu, père de Christ (page 181); le jet de Toraison s'y soutient d'un bout à l'autre ; c'est un curieux exemple de verve puritaine à cette époque.

Après cela, si l'on s'étonnait, si l'on souriait encore de voir cette Marguerite si fort eu contraste avec la première idée

(1) Page 185.

(2) Page 68,

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qn^oD se fait de Tauteur des Contes et nouvelles ^ nous répondrions qae ootre impression ne s'est formée que sur la lecture des fHèces qui attestent la suite sérieuse de ses pensées. Nous n'ignorons pas que les plusconfidentieUes même de ces pièces écrites ne disent jamais tout; nous savons que le xvi» siècle particulièrement avait ses grossièretés, et que le cœur humain a, de loot temps, allié bien des contraires. Il serait donc téméraire et presque ridicule de venir répondre de Tensemble d*one Tîe et d'en garantir après coup les accidents. Qu'il suffise d'avoir saisi la teneur et l'habitude élevée d'une âme dunmt les longues et définitives années.

Le Reemnl publié par M. Cbampollion donne, à la suite des vers, une soixantaine de lettres en prose , écrites par Fran^ çoisi*' ou à lui adressées, et presque toutes de galanterie. Une note en marge d'un manuscrit attribue plusieurs de ces lettres à Diane de Poiti^s. M. Cbampollion, en reproduisant ce nom de Diane , est le premier à faire remarquer que la supposition offre peu de certitude et de vraisemblance. Il n'y en a aucune en effet. Diane n'a jamais passé pour être avec François I^ dans de telles relations. De plus, les lettres de la maltresse anonyme trahissent une situation menacée ; il y est question de haines, de calomnies. On sent une favorite dont l'astre baisse, et celui de Diane montait au contraire. Ces lettres contiennent, au reste, assez d'indications indirectes pour qu'en s'y appliquant on ait le moyen peut-être d'en déterminer la source. Mais en valent-elles la peine ? Comme échantillon du style bizarre et alambiqué , je citerai une lettre de François I^s que le Recueil met à l'adresse de la duchesse d'Alençon, c'est-à-dire de Marguerite. Comprenne qui pourra ce jargon. L'hôtel Rambouillet n'a pas inventé, comme on va le voir, le style des précieuses :

« Uo ehascan se scait esjouir, ma mignonne, de son ayse; mais celay qoi l'a, a tant forte querelle, qu'elle a anticippë et occuppé toute demonstraUon, 8i qu'il se peult dire le sentir parfaictement. Par quoy,

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puisque par cette raison je ne puis» encores moins doibs-je faire tant d'injure à ma félicité que de l'obliger et soubsmettre à la folblesse de ma pleume. Seullement le peult sçayoir vostre esprit et amour pour estre perpétuellement escripte au pappier de vostre chair, par l'ancre de Yostre sang -, commung à tous G. A. (1). »

Les Poésies de François I«', fort louées de son vivant, rentrèrent dans l'obscurité après lui : elles y restèrent, et personne alors ne songea à les publier. M. ChampoUion a relevé cet oubli qui tient à plus d'une cause. D'abord ces poésies, en général, sont décidément mauvaises, et les contemporains se doutent toujours bien un peu de ces choses-là, même quand ils ne les disent pas. Puis le goût changea brusquement à la mort de François l^. Les beaux esprits de sa génération, les Marot, les Bonaventure des Periers, Pavaient précédé dans la tombe ; sa sœur Marguerite le suivit de près. Le seul Meilin de Saint- Gelais survécut, mais il avait assez à faire de se maintenir lui-même contre le flot des poètes survenants. Dans les dernières années de François ^% Tinfluence de Marguerite, celle même de la duchesse d'Étampes , favorisaient à la cour une sorte de poésie semi-calviniste; les courtisans chantaient les psaumes de Marot. Diane de Poitiers , en arrivant à la pleine puissance, désira d'autres chansons, et le cardinal de Lorraine, bon catholique, fut de son avis. La jeune école païenne de Ronsard sWrait, et elle leur convint d'autant mieux, par le contraste. Henri II personnellement aimait peu les lettres, et il est à cet égard le plus terne de tous les Valois ; mais «a sœur, la seconde Marguerite, qui devint duchesse de Savoie, se déclara hautement protectrice de la jeune bande. Le passé fut rayé d'un trait et comme non avenu. Les Poésies de François \^ eussent reparu assez hors de propos en cette ère

(1) Je donne le texte de cette lettre d'après le manuscrit de M. Gigongne, noQ que ce texte soit plus intelligible que celui du Recueil imprimé, mais parce qu'il en diffère assez notablement. Les curieux, s'il en est, pourront comparer ensemble les deux galimatias.

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nouvelle. On mit en oubli bien d'autres productions de la veille plus dignes de survivre, et dans un recueil des Margue^ rites poétiques, espèce d'Anthologie finale qui résume la fleur du XVI* siècle (1), je ne vois point qu'à l'article Roses on ait daigné se souvenir de cette pièce si gracieuse de Bonaventure des Periers. La seconde moitié du siècle écrasa la première.

Aujourd'hui on doit des remerciements à M. Aimé Champollion, pouravoir exhumé et mis au jour cet ensemble des royales poésies. Historiquement , je l'ai dit, elles ont leur intérêt et même leur importance; au point de vue littéraire, je doute fort qu'elles ajoutent beaucoup à la réputation de François ^^ La discrétion, le choix, c'est là le secret de l'agrément en littérature, et l'esprit qui préside aux informations historiques obéit à des conditions différentes. Le moment serait pourtant venu, je le crois , de dresser une Anthologie française véritable, et d'y apporter à la fois la sévérité de l'érudition et celle du goût. Il y aurait avant tout à faire un travail philologique de révision ; car il est incroyable à quel point les textes de ces vieilles poésies se sont corrompus ; l'incorrection des copies ou des impressions s'est ajoutée à celle de la langue pour embrouiller le sens de certaines pièces, qui, bien rétablies, pourraient paraître ingénieuses. Nos Analecta auraient besoin par moments de la sagacité d'un Brunck ou d'un Jacobs ; mais des esprits de cette trempe ne croiraient-ils pas s'y rabaisser? Quoi qu'il en soit, une honnête mesure d'exactitude et de finesse suflBrail à l'œuvre. En ce qui est du xvi* siècle, on ne saurait se flatter , dans une telle Anthologie , d'édifier un Temple du Goût, mais on y figurerait très-bien un Temple de la Grâce. Chaque auteur y entrerait, selon son rang, avec un bagage irès-allégé. Pour le choix du bagage, on devrait être rigoureux et ne pas imiter ce compilateur qui, en introduisant Rémi Belleau, n'eut d'autre soin que d'omettre la pièce d'Avril,

(1) Les Marguerites poéiiques, tirées des plus fameux poètes françois, Uau anciens que modernes, par Esprit Âubert, 1613.

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précisément la perle du vieux poète ; il y a des faiseurs de bouquets qui ont la main heureuse ! Dans un tel Temple de la Grâce, Marot présiderait le groupe entier de ses contemporains pour le règne de François l^^; Louise Labé, à côté de lui, tiendrait la guirlande, au-dessus même de Marguerite. Bonavenlure des Periers n'y entrerait qu*avec une seule pièce, Gohorry avec une seule stance (1) ; le bon jurisconsulte Forcadel, un peu étonné, s'y verrait admis pour avoir une seule fois, je ne sais comment, réussi dans un dialogue rustique amoureux^ traduit de Théocrite. François I®' y serait comme roi, pour l'esprit vivifiant qu'il répandit autour de lui, pour les sourires et les rayons qu'il prodigua avec grâce ; mais, en fait de vers de sa façon , il n'en aurait guère présents qu'une vingtaine au plus, ce qu'il en pourrait écrire en se jouant sur une vitte, comme il fit une fois à Chambord.

Mal 1847.

(1 ] La Btance bien connue : La jeune filU est semblable à la rose, etc., etc. Vous croyez (et moi-même je l'ai cru) que cette stance est directement imitée du latin de Catulle? Non pas ; c'est traduit de VAmadis, où Gohorry, qui traduisait une parUe de ce roman espagnol, Ta rencontrée.

LE

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