‹ Derniers samedisChapitre 12 sur 56 · LA NUANCE · texte numérisé non relu

LA NUANCE

On jouait à des jeux d^esprit :

Qu'est-ce, a-t-on dit, que la nuance?

Je l'ignorais, on me l'apprit, Et j'en ai gardé souyenançe.

— C'est, dit l'une, ce qu'un seul voit. — Pensait-elle à ce bien suprême

Que dans l'être aimé n'aperçoit Nul être au monde que nous-même?

— C'est la chose qu'on ne sent pas, Ou qu'on sent trop, ditrclle encore, — Un timide aveu fait si bas

Qu'on en tressaille ou qu'on l'ignore.

Un jeune homme dit à son tour :

— C'est la peur. — Mot profond, intime; Car la nuance est en amour

La passerelle sur Tabime.

— Ce qui se glisse entre les mots.

Reprit finement une femme. — Quand le passage entre eux est clos.

L'accent le met en eux. Madame!

— C'est, dit-elle, ce qu'à la fois On ne voit pas et l'on préfère; C'est le motif de tous les choix Qu'on fait, ne les croyant pas faire.

Ah! ce mot-là fut le vainqueur!

La nuance est si peu de chose Pour les yeux et tant pour le cœur!..

Mais ce fut bien mieux dit en prose.

Si j'avais le choix, ce ne serait pas dans une corbeille que je mettrais ces vers charmants, mais dans un vase. Si, par hasard, ce vase avait une fêlure, M. Sully-Prudhomme sait comment on fait d'un vase brisé un vase immortel.

13 décembre 1888.

Je retrouve, dans mes lointains souvenirs, le nom de Leopardi associé à celui d'Alfred de Musset, mais de façon à me renseigner bien mal sur le grand poète italien. Après une lecture! tel est le litre de la pièce de Musset. Dès lors, il semble que ses vers devraient refléter quelque chose des traits caractéristiques, de la physionomie originale du poète qu'il vient de lire. Oh ! que non pas! L'auteur de Rolla procède tout autrement. Jusqu'aux dernières strophes, jusqu'au vers :

Sombre amant de la mort, pauvre Leopardi!...

je défie le lecteur le plus attentif de deviner que Musset écrit sous l'impression d'une poésie vigoureuse, austère et triste. Lisette, Margot, Ninette, Ninon, la cornette au bout d'un cotillon, et mille détails anacréontiques, aussi étrangers à Leopardi qu'une chanson de Désau*

i. Traduction en vers français par Auguste Lacaussade.

giers au Lord Byron de Lamartine, des allusions Iransparentes à la versification de Victor Hugo, à ses chevilles et à ses antithèses, voilà tout ce que la lecture de Léopardi avaitinspiré à noire poète. On pouvait surprendre sur le vif, dans ce petit cadre, les deux défauts ou les deux manies que Sainte-Beuve a justement reprochées à Alfred de Musset, et qui gâtent tant de qualités charmantes : une affectation de dandysme, qui croirait déroger s'il serrait son sujel, en observait la logique, au lieu de le traiter cavalièrement, en grand seigneur, à bâtons rompus, par soubresauts, par à peu près, en multipliant, à côté, les digressions, les divagations, les incohérences, les apostrbphes, sans souci des transitions, en passant brusquement, par exemple, comme dans Bolla, du froid sourire de Voltaire aux nègres de Saint- Domîngue; — et le parti pris de nous rappeler sans cesse que, à ses yeux, les plus graves intérêts de la religion, de la politique, de la société, de la morale et même de la poésie se résument dans un sourire de Mimi Pinson, un regard de Berneretle ou un ruban de Rosalinde. C'est très joli sous le rayon de la vingtième année; même, cela vaut mieux que de faire une révolution comme Lamartine, ou de Tenvenimer comme Victor Hugo ; mais ce n'est pas le moyen de rester dans le ton, quand on se trouve en présence de figures graves et viriles, telles que Giacomo Leopardi.

M. Auguste Lacaussade, qui a fait, lui aussi, ses preuves de poésie, vient de rendre un éminent service aux deux littératures en appelant notre attention sur ce

grand lyrique et en nous offrant une traduction, en vers, de ses chefs-d*œuvre, précédée d'une éloquente notice sur cette vie si douloureuse, si tourmentée, si maladive et si courte. Je ne crois pas manquer de respect à mes lecteurs en supposant qu'ils me sauront gré de venir en aide à leur mémoire et de leur dire, d'après M. Lacaussade, ce que fut cet homme étrange et étrangement malheureux, toujours en quête de l'infini- et décidé à s'y anéantir au lieu de s'y retremper.

Giacomo Leopardi naquit, le 29 juin 1798, à Recanati, dans la Marche d'Âncône, petite ville assise à quelque distance de l'Adriatique, sur le versant oriental des Apennins. Ici j'ouvre une parenthèse : Leopardi était de douze ans plus âgé qu'Alfred de Musset, et il mourut vingt ans avant lui, en 1837. On peut cependant les regarder comme contemporains, et découvrir dans leur destinée, non moins que dans leurs inspirations, certaines analogies. Les derniers petits poèmes de Leopardi datent de 1836, c'est-à-dire de l'année où Musset publiait la Lettre à Lamartine, les Stances o la Malibran, la Nuit d^août, la Nuit d'octobre^ et deux ou trois autres bijoux poétiques, qui ne devaient pas, bêlas ! être suivis de beaucoup d'autres. A y regarder de près, la mort de Leopardi coïncida avec les premiers symptômes du rapide déclin de Musset; car le Caprice, son dernier Proverbe de quelque valeur, est de 1837. Mais il y a plus : si la page où il nomme le poète italien est parfaitement insuffisante pour le faire connaître, il se rapproche de lui et semble le côloyer de près dans quel-

ques-unes des poésies de sa seconde saison, notamment dans V Espoir en Dieu, qui n'a plus rien des amusantes équipées, du libertinage juvénile et des fringantes allures des Contes d'Espagne et (Tltalie et du premier Spectacle dans un fauteuil :

Je ne puis... malgré moi, l'Infini me tourmente; Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir...

Ici, Ton doit signaler une nuance : le poète français n'est ni un désespéré ni un athée. Pour lui, l'Infini n'est pas le néant, au contraire; il sert de voile à un Dieu qui se cache, mais qui existe, qui se fait deviner dans ses œuvres et sa toute-puissance, et que le poète bénira le jour où il pourra le voir, le saisir, le meltre en contact avec sou âme en deuil et en détresse. Il y a là une suprôme inconséquence. Le sceptique troublé, mais non converti, refuse de s'apercevoir que ce Dieu qu'il invoque, qu'il accuse presque de ne pas se montrer et de se jouer de ses tourments, lui a donné assez de lumière pour le connaître, le prier, Tadorer, se reposer dans sa grandeur et dans sa bonté, et que c'est sa faute, à lui enfant superbe, si cette lumière s'éteint au souffle de ses passions, s'il répugne à son orgueil de croire et d'espérer avec les âmes simples. N'importe! s'il ne s'agenouille pas encore, il lève les yeux au ciel sans lui reprocher d'être désert ou fermé. A l'insouciance du viveur ont succédé le doute, l'inquiétude, le sentiment du je ne sais quoi qui fait que l'incrédulité est le contraire du repos. Encore un pas, et cette religiosité

anxieuse ferait place à la religion ; celte âme, qui se débat avec llnfini, serait chrétienne. Si Musset n'a point franclii ce pas, c'est que ses vagues aspirations s'absorbaient dans ses vices. C'est, en un mot, parce qu'il a mal vécu.

Tout autre est Leopardi. Chez lui la passion de l'Infini n'est que la nostalgie du néant. Il rêve et il évoque

Des espaces sans borne, un surhumain silence, De l'absolu repos la morne somnolence.

Le silence infini de cette immensité Verse en moi les stupeurs de sa sérénité...

D'un inefTable émoi mon âme est oppressée; Et — du néant humain sondant le gouffre amer, Dans cette immensité s'abime ma pensée, Et doux m'est le naufrage en une telle mer...

Ici, le pauvre poète se contredit ou se calomnie. Si son âme est oppressée, ce naufrage ne peut être pour lui qu'une souffrance de plus; sans quoi, on aurait peine à s'expliquer le pessimisme qui a fait de Leopardi, en maint endroit, le précurseur de Schopenhauer. Ce poète du désespoir pourrait être consolé, si son âme s'unissait à l'Infini qui lobsède pour s'envoler avec lui vers les régions immortelles et se dérober aux douleurs humaines. Non ! il aime mieux être écrasé que soutenu, anéanti que relevé, foudroyé qu'illuminé. Il abdique en face de cette mystérieuse puissance qui l'épouvante et le tue. Il lui plait de renoncer à sa qualité d^être pensant, parce que sa pensée ne sait plus que faire d'elle-même et se sent perdue dans ces espaces déserts et vides que la foi lui enseignerait à remplir. Il se punit de son

impuissance par une sorle de suicide, ou plutôt il est comparable à ces amants qui assassinent leur maîtresse faute de pouvoir l'épouser, sauf à se luer ou à se manquer sur son cadavre.

Eh bien ! ce qu'il y a de curieux, — et M. Auguste Lacaussade ne me démentira pas, — c'est que Leopardi, incrédule jusqu'aux moelles, amoureux d'alhéisme, sombre comme un ciel sans horizon, en proie à une hallucination de somnambule au bord d'un abime, vivant dans un monde invisible où il fait froid, où il fait nuit, où les figures sont des fantômes, où les lointains sont (les mirages, où les sensations sont des vertiges, où les idées sont des songes, où les mots sont des négations, est, en somme, plus intéressant, plus attendrissant, même pour un chrétien, qu'Alfred de Musset. Pourquoi? Parce que, avec ce diable de Musset, on ne sait jamais à quoi s'en tenir. On craint d'être dupe, comme nous le fûmes, d'après lui-même, de sa Ballade à la Lune. On se demande s'il sied de prendre au sérieux ses bouffées de spiritualisme, ses recours au Dieu inconnu, ses doléances de martyr de l'Infini, ou s'il faut n'y voir qu'une pose^ une fantaisie de poète, fatigué des suites d'un souper, attristé d'une perte à la bouillotte ou agacé du dénouement d'une amourette travestie en grande passion romanesque. Nul ne fut plus poseur que Musset, avec ses airs d'élégante insouciance. Sa réputation, sur bien des points, était usurpée, ou établie à contresens. On l'a représenté comme le plus français des poètes contemporains, et il manque presque cons-

tamment de la qualilé la plus française, la clarté. On Ta salué comme un supplicié de Tamour, et tous ceux qui le virent de près, pendant, et après la crise, restèrent persuadés que, le monde lui ayant attribué ce rôle de victime d'une passion légendaire, il s'était laissé faire au profit de ses succès littéraires et mondains, comme Victor Cousin amoureux de madame de Longueville. On a vanté son naturel, ses qualités de prime-sautier, le peu de souci qu*il prenait pour assurer la fortune de ses ouvrages, et, dans tout cela, comme le disait Sainte- Beuve, il y avait bien de l'ajustement, de l'artificiel et du calcul. Je me souviens que, le lendemain de la première de Louison, qui serait tombée à plat, si elle avait été signée d'un nom inconnu, j'étais, de grand matin, au bureau de la Itevue des Deux Mondes^ fort embarrassé d'avoir à rendre compte de cette soirée glaciale. Je me concertais avec M. Buloz afin de trouver un bmis qui nous permit de laisser entrevoir la vérité sans blesser le poète. Tout à coup, nous vîmes arriver Musset, moins matinal d'habitude; très correct, très sérieux, pincé dans sa redingote, en homme qui aurait mis beaucoup d'eau dans son vin. Il nous apportait la pièce intitulée : Sur trois marches de marbre rose, qui n'est pas, tant s'en faut, un de ses chefs-d'œuvre. Dès lors, nous étions forcés de changer de ton. Il avait très justement pensé que ses vers désarmeraient notre critique, et que la Itevue, son obligée, n'oserait pas le chicaner dans le numéro où reparaissait sa poésie. J'ajoutai trois ou quatre morceaux de sucre, je supprimai deux ou trois

gouUes de verjus, et je m'indemnisai en disant tout bas à Henri Blaze de Bury : « Mieux vaudrait que les marches fussent en bois de sapin et qu'il les montât au lieu de les descendre. »

Avec Léo pardi, rien de pareil. Il n'est que trop sincère, et il n'en est que plus malheureux. Si le paradoxe ne ressemblait presque à un blasphème, je dirais que son athéisme, de quelque nom qu'on l'appelle, est d'un bon exemple; car il donne envie de se placer à l'extrémité contraire, pour éviter de souffrir ce qu'il a souffert, et pour goûter en paix ce qui l'aurait consolé. Hâtons-nous d'ajouter que tout, depuis son berceau jusqu'à son cercueil, concourut à développer en lui le germe de ces maladies de l'âme, que l'orgueil humain prend pour des signes de supériorité et qui ne marquent trop souvent qu'un manque de proportion, le défaut d'équilibre entre une imagination puissante et les facultés secondaires, mais essentielles, qui se chargeraient de la diriger, de l'éclairer et de la contenir. C'est une des faiblesses de l'homme, que les défaillances de sa santé exercent une fâcheuse influence sur l'emploi de son génie ou de ses talents. Avec tous les dons d'un enfant précoce ou plutôt d'un enfant prodige^ Giacomo Leopardi en eut les infirmités et les misères. Au point de vue de cette précocité presque maladive, il dépassa nos deux poètes, Victor Hugo et Alfred de Musset. A treize ans, il trar duisait des fragments des Pères de l'Église, et enrichissait de notes savantes la Vie de Plotin par Porphyre; puis il traduisait en sixains coulants et faciles, dit Sainte-

Beuve, le premier chant de YOdyssée^ le second chant de YEnéide et les Idijtles de Moschus. Ce cerveau d'adolescent était déjà une sorte d'anthologie grecque, latine et italienne, à un âge où les enfants ordinaires en sont encore à traduire péniblement Quinle-Gurce et Tile-Live. Mais voici le revers de cette médaille d'or. Dans cette petite ville de Recanati, où . personne n'est capable de le comprendre, il prend peu à peu l'habitude de se replier sur lui-même, et, au moment où il va passer de l'adolescence à la jeunesse, il perd, dans celte contemplation intérieure, sa foi, ses espérances, son ressort intellectuel, tout ce qui donne le courage de lutter contre les épreuves de la vie. Le voilà à dix-sept ans, désarmé, désenclianlé, prêt à devenir le poète du désespoir, en proie, comme nous dit M. Lacaussade, à l'ennui, à l'inexorable ennui, qui, d'après Bossuel, fait le fond de la vie humaine et dont on ne peut parler sans songer au plus illustre des ennuyés, à M. de Chateaubriand. L'auteur de Benéy ainsi qu'il nous l'a conté lui-même, bâillait sa vie; mais il eut, pour éviter d'aller jusqu'au bout de ce sentiment corrosif de toute création durable, ce qui manqua toujours à Léopard! : le prestige de son nom, do ses aventures, de ses premiers succès, de ses passions idéales ou romanesques, le bonlieur d'être entouré d'un groupe d'esprits distingués ou supérieurs, capables de l'apprécier, de l'admirei*, et même, au besoin, de l'avertir. Bien que sa religion, jusqu'aux dernières années de sa vie, fût demeurée un peu vague, elle était pourtant assez vivace pour que l'ennui dont il

se vantait ne dégénérât jamais chez lui, comme chez Leopardi, en préférences pour la négation universelle et le néant.

Remarquons aussi que les souffrances morales de Leopardi se compliquèrent des douleurs de sa patrie. C'est en 1818 qu'il écrit son petit poème : A V Italie, excellemment traduit par M. Lncaussade :

Je vois tes monuments, tes arcs, ô ma patrie, Les temples, les palais, qu'éleva ton génie ; Je vois tes murs, les tours qu'habitaient nos aïeux; Je ne vois plus ta gloire! Et vainement mes yeux, Eblouis du passé, cherchent des jours prospères Le glaive et le laurier, ceints jadis par nos pères! Gloire, glaive, laurier, comme un rêve effacé, Il ne reste plus rien d'un illustre passé...

Singulière rencontre ! On dirait que les accents plaintifs du patriotisme italien trouvent immédiatement un écho en France et en Angleterre : c'est en 1813 que Lamartine, dans le Golfe de Baïa, s'écrie :

de la liberté vieiUe et sainte patrie !

Terre autrefois féconde en sublimes vertus.

Sous d'indignes tyrans, maintenant asservie, Ton empire est tombé, tes héros ne sont plus;

Mais dans ton sein l'àme agrandie Croit sur leurs monuments respirer leur génie, Comme on respire encor dans un temple aboli La majesté du dieu dont il était rempli !

Dans le Dernier chant du Pèlerinage d*Barold, Lamartine, s'inspirant de lord Byron, lance à Tltalie dégénérée (franchement, je l'aimais mieux dégénérée

que régénérée, elle nous cofttait moins cher), la célèbre tirade, qui lui valut un duel avec le général Pepe :

... Adieu! Pleure ta chute en vantant tes héros! Sur des bords où la gloire a ranimé leurs os, Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine!) Des hommes, et non pas de la poussière humaine!

À un rang inférieur, Casimir Delavigne, presque à la môme époque (1821), publiait Parthénope, hymne en rhonneur de la grande insurrection napolitaine :

Entre! Quel est ton nom? — Je suis la liberté! Recevez-la, remparts antiques, Par elle autrefois habités !...

Il ne prévoyait pas que quarante ans après, son vœu poétique serait réalisé par Garibaldi, et que la France n'aurait pas lieu de s'en réjouir. Enfin, en 1833, Leopardi, quoique n'ayant plus que quatre ans à vivre, était encore dans toute la force de son talent, lorsque Auguste Barbier, dans il Pianto, se fit l'interprète des gémissements de Tltalie et des condoléances de la France, sa sœur. Il y a, de cela, cinquante-six ans ; était-ce la peine de dépenser tant d^hémistiches, d'alexandrins, de métaphores, de prosopopées, pour descendre des Scipions et des Paul-Emile à l'avocat Crispi! Les poètes sont de terribles gens, de grands innocents ou de grands coupables. Us se sont évertués à évoquer de glorieuses ombres, et le jour où ces ombres ont pris corps a été une de nos journées les plus^ néfastes. La poésie n'est

pas la politique ; heureusement pour elle quand elle s'en abstient; malheureusement pour nous quand elle s'en mêle.

Mais Leopardi était dans son droit de poète italien, et, si ses lecteurs ont dit, comme nous le rappelle M. Lacaussade : « Avec Manzoni, à l'église! avec Leopardi, à la guerre ! » nous ne pouvons que nous demander si l'auteur des Fiancés n'avait pas choisi la meilleure part. La double inspiration de Leopardi — le patriotisme et le désespoir, la patrie et le néant, — n'est pas une des moindres singularités de ce génie. Est-on citoyen, quand on cesse d'ôlre homme, et ne cesse- t-on pas d'être homme quand on se détache de la grande famille humaine pour se perdre, pour s'abîmer dans une immensité qui n'est ni la patrie céleste, ni la patrie terrestre? Ce lyrisme de la négation absolue, désespérante et désespérée, peut-il se concilier avec l'idéalisme, qui règne en maître dans la poésie de Leopardi? Il paraissait le croire, lorsqu'il écrivait : « Ne pouvoir être satisfait par aucune chose terrestre, et, pour ainsi parler, par la terre entière; considérer l'étendue incalculable de l'espace, le nombre et la masse prodigieuse des mondes, et trouver que tout est pauvre et petit pour la capacité de notre âme; se figurer le nombre des mondes infinis, l'univers infini, et sentir que son âme et que son désir sont encore plus grands que cet univers, et toujours accuser les choses d'insuffisance et de nullité, et souffrir de manque et de vide, voilà pour moi le plus haut signe de grandeur et de noblesse... »

L'infortuné poète voyait là un signe de sa grandeur; c'était aussi le secret de ses souffrances. Dans celte lutte san« issue avec Flnfini, rien ne Taverlissait que l'insuffisance, le \dde des choses, trop pauvres et trop petites pour la capacité de son âmey prouvait Texistence d'un être supérieur, assez grand, celui-là, pour remplir le vide, l'espace intermédiaire entre ces immensités qui ne suffisaient pas à l'âme et l'àme qui ne s'en contentait pas. Tant il est vrai qu'il n'existe pour l'athéisme qu'une logique : le culte de la matière, la jouissance immédiate, l'oubli de tout ce qui n'est pas la vie présente, avec ses plaisirs, savourés par les disciples d'Ëpicure, et ses douleurs, supportées par le stoïcisme païen! Pour avoir méconnu celte vérité, Leopardi fut horriblement malheureux. Mais qu'il est intéressant! Quel pathétique spectacle nous offre cette âme, pénétrée du sentiment de sa grandeur, et comparable à un grand seigneur qui, ayant égaré ses lettres de noblesse, ne se souviendrait plus de ses origines !

Ce ne fut pas sa seule inconséquence. Doué, nous Pavons dit, d'une sensibilité maladive, il se méfie de l'amour, des femmes et de lui-même. Il définit la femme < un animal sans cœur ». Il écrit à son ami : « La scélératesse des femmes m'épouvante, non pour moi, certes, mais pour les autres, dont je vois le malheur. »

Ne croit-on pas entendre la fameuse imprécation de Musset :

Amour, fléau du monde, exécrable folie?

Et cependant Leopardi eut, à deux reprises, sinon les joies, au moins les illusions de Tamour. Là s'arrête la comparaison. Léger comme un Français du xyhi" siècle, Musset s'accommoda fort agréablement de ce fléau du monde et de cette exécrable folie. Le lendemain de la mort de Leopardi, Ranieri, son Gdéle ami, écrivait : € Cet homme, digue en tout point d*un siècle meilleur, emporta intacte au tombeau la fleur de sa virginité, et, pour cette raison môme, il aima deux fois (bien que sans espoir), comme jamais homme n'avait aimé sur la terre. »

Athéisme et idéalisme, stoïcisme et sensibilité, virginité et amour, patriotisme et désespérance, que de contradictions! Quel beau sujet d'analyse et de revanche pour un moraliste chrétien! Quand je vous aurai dit que M. Lacaussade, dans son éloquente introduction, a douné en maître l'exemple de celte étude, si curieuse et si instructive, et que sa traduction — de poète à poète — a toute la saveur d'une œuvre originale, vous devinerez le plaisir que j'ai pris à me lancer à sa suite, non pas dans une immensité sans horizon et une énigme sans mot, mais dans ce monde invisible où il suffit de la lumière d'en haut pour tout éclaircir, et de l'idée de Dieu pour tout expliquer.

Mars 1889.

Ce charmant volume arrive d'autant plus à propos, qu'il était urgent de défendre le nom, le talent et les écrits de Paul de Saint-Victor contre les odieuses attaques des doublures de M. Zola. On eût dit une ville de TAttique envahie et saccagée par les barbares. Pouvaiton s'en étonner? Non; car, à toutes les qualités exquises de l'auteur i'Bommes et Dieux, répondaient symétriquement les vilenies de ces messieurs. Il a le charme, ils ont la laideur; il plaît, ils répugnent; son style est un enchantement^ leur langue est un affreux amalgame de tout ce que la grossièreté a de plus infect, le galimatias de plus amphigourique, le néologisme de plus interlope, l'afféterie de plus prétentieux, l'ordure de plus malpropre; ses phrases donnent l'idée d'un essaim d'abeilles éclairé d'un rayon de soleil, leur répertoire fait songer à un marécage pestilentiel où grouillent

1. Le Théâtre contemporain', Emile Augier; Alexandre Dumas fils,

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toutes sortes de reptiles venimeux et d'insectes nauséabonds.

Les œuvres d'Emile Âugier et d'Alexandre Dumas fils suffisent à défrayer ce volume. Ne sont-ils pas, en effet, les maîtres du tliéâtre contemporain? Incontestables, si on les compare à leurs rivaux ; discutables, si on étudie de près quelques-unes de leurs pièces. C'est ce qu'a fait Paul de Saint-Victor avec une supériorité, une sûreté de main, une maestria incomparables. Ce mérite n'est pas le seul. Sous cette plume prestigieuse, l'analyse se colore, s'anime et se fertilise; le didactique se fait pittoresque. Le compte rendu a des trouvailles qui lui donnent la valeur d'une œuvre d'art. La baguette magique se couvre de fleurs, comme la verge d'Aaron. Le critique, en s'assimiiant la pensée de l'auteur dramatique, se l'approprie, la ciselle, l'assouplit, la transforme, met une anthologie dans une scène. Figurez-vous un homme d'affaires si habile, que, en faisant admirablement celles de son maître, il fait merveilleusement les siennes.

Je ne voudrais rien risquer de désobligeant pour la jeune génération; mais comme c'est supérieur aux nouveaux venus, qui sont entrés dans la critique dramatique comme dans un pays conquis ou à conquérir, en fourrageant à droite et à gauche! Je mets à part Fran* cisque Sarcey, mon oracle en matière théâtrale, qui, d'ailleurs, n'est plus jeune. Sarcey, à force de se familiariser avec son sujet et son public, a fini par n'avoir que le style d'une conversation bourgeoise. Il est de la maison; l'habitude d'aller tous les soirs au spectacle ne

l'a pas blasé. Il se passionne, il s'amuse ou s'ennuie franchement; il rit aux éclats ou bâille à se démonter la mâchoire. Il se fâche contre l'auteur qui a manqué la scène à faire ; il le tutoie ; il lui dit : « Misérable ! N'astu pas honte, loi qui as tant de talent? » Il avoue n'avoir pas aimé beaucoup M. Frédéric Febvre dans tel rôle ou mademoisel'e Reichemberg dans tel autre. Tout à son affaire, comme le juste d'Horace, il analyserait par le menu un vaudeville de Cluny, quand môme l'insurrection gronderait dans les rues. Il ne voit rien en dehors de la pièce qu'il juge ; il la laisse où elle est, sur les planches, et de ces planches il fait un amphithéâtre où il la dissèque avec une sévérité chirurgicale, tempérée d'affection paternelle. Il ne lui emprunte pour lui-même que le plaisir de la juger, sans le moindre accent personnel, sans la moindre échappée du côté de l'idéal, des fenêtres ouvertes, de l'air libre et du ciel bleu. Ainsi comprise, la critique théâtrale fait partie si essentielle du théâtre même, qu'on ne pourrait plus les séparer.

Tout autre est le procédé de Paul de Saint-Victor. Il ne néglige pas l'analyse; mais, après nous avoir dit assez pour que nous sachions à quoi nous en tenir sur le mérite et le succès, il s'empare de la pièce, la transporte chez lui, la fait sienne, non pas pour la soumettre à un travail de dissection, mais pour en extraire l'idée juste ou fausse qu'elle renferme et la féconder en la discutant. Il recompose les caractères, il relouche les portraits, il remet en scène les personnages, et, si nous avons assisté avec lui à la première représentation, il

nous amène souvent à découvrir ce que nous n'avions pas aperçu. Ce n'est plus un critique, c'est un interprète, traduisant l'ouvrage qu'il juge dans une langue si charmante, que souvent le lecteur y prend plus de plaisir que n'en a pris le spectateur.

Je rencontre un exemple dès les premières pages. Il s'agit de la Ciguë^ d'Emile Âugier, comédie antique, qui, en somme, a laissé peu de traces. Emile Âugier a-t-il commis un anachronisme en attribuant à Clinias, son héros, cette mélancolie, cette désespérance, ce dégoût de la vie, sentiment que l'on regarde comme moderne, et qui a inspiré la poésie du commencement de ce siècle? Paul de Saint-Victor prouve le contraire, et le voilà parcourant à vol d'oiseau et de critique-poète, la Bible, les Proverbes de Salomon, les symptômes de rimplacable ennui, du tœdium vitœ, qui se mêlent aux religions et aux mystères de TExtrême-Orient, et se révèlent dans les prodigieuses existences de ses despotes, tels que Sardanapale, réclamé d'avance par lord Byron. Nous sommes à cent lieues de TOdéon, où s'est jouée la Ciguë. Nous soulevons les voiles qui couvrent les théogonies et les légendes hindoues. Nous faisons connaissance avec Sidhârta, fils de Soudhodana, roi de Maghada, qui pousse ce dégoût de toutes choses bien plus loin que les héros de Goethe, de Byron, de Senancour et de Chateaubriand. Il prend la vie en horreur, s'échappe du palais de son père, rase ses cheveux, se revêt du suaire dont il dépouille un cadavre, et se livre, pendant six ans, à des jeûnes inouïs, à des macérations

affreuses, entrecoupées de méditations à faire sauter un crâne. Ce voyage aérien à travers les poésies et les religions orientales nous rappelle un des traits caractéristiques du talent de Saint- Victor : ce coloriste était un érudit. Dès le collège, il lisait, cherchait, furetait, étudiait à côté, ajoutant sans cesse le superflu à ce nécessaire qui, même pour les bons élèves, se renferme entre Homère et Virgile. Cette fois, au moment où nous serions las de le suivre et où les hauteurs de THima* laya nous donneraient le vertige, il nous repose, nous rassure, nous remet en possession de notre Évangile et de notre catéchisme, à l'aide de cette phrase : < Le christianisme, en sanctifiant cette tristesse, ouvrit un refuge aux désabusés du vieux monde. Il ne tua pas la mélancolie, mais il lui donna des ailes et la tourna vers le ciel. » Rapprochez de ce merveilleux hors-d*œuvre le chapitre sur la Dame aux Camélias. Ici, nous sommes en plein Paris, en pleine civilisation parisienne, dans un appartement trop moderne, funèbre et demi-mondain, dont les élégances frelatées sont en progrès, puisque les valets de chambre y sont remplacés par les huissiers. Civilisation, ai-je dit? C'est corruption qu'il faudrait dire; comment qualifier autrement cette curiosité maladive qui confond tous les rangs, toutes les vertus, tous les vices, la marquise et la pécheresse, Pénélope et Phryné, le gentleman et le commissaire-priseur, le Jockey-Club et la revendeuse à la toilette, devant les ècrins, la garde-robe et l'armoire à glace d^une courtisane? Paul de Saint-Victor décrit en maître ce pêle-

mêle de tous les inondes attirés à la vente de Marie Duplessis : cette manie des honnêtes femmes ou des femmes honnêtes de se donner, pendant quelques heures ou quelques minutes, Tillusion des mœurs faciles qu'elles ne doivent pas connaître, le mirage d'une vie à outrance qui devrait les épouvanter, la sensation approximative de ce qu'elles éprouveraient, si une subite métamorphose changeait pour elles la chambre nuptiale et la nursery en boudoir cosmopolite et polyglotte; quelque chose comme le miroir aux alouettes, avec cette différence que ces alouettes échappent au chasseur avant d'être toutes rôties.

Que de jolis mots ! quel bonheur d'expressions î Saint- Victor ne laisse pas partir une phrase sans rhabiller de sa livrée, la marquer de son chiffre et la teindre de ses couleurs. Et comme il reste idéaliste en présence de ces somptuosités de la matière I — « L'impression que nous laissa cette consomption fébrile fut plutôt une mélancolie des yeux qu'une tristesse du cœur. Il manquait au déclin de cette beauté mourante cette lueur de l'âme qui colore la cime des vies purifiées de la suprême rougeur des crépuscules. » Avec quelle délicatesse Fécrivain moralise l'immoralité! — « Quand la chasteté tremble sur sa couche de lis aux approches de la mort, il ne sied pas à la courtisane d'entrer, le front haut et le cœur tranquille, dans l'éternité... Que la Du Barry serait moins touchante si elle avait porté devant Téchafaud la sérénité souriante qu'il appartient seulement aux saintes et aux martyres de présenter à la mortl »

Avant d'aller plus loin, remarquons, chqz Paul de Sainl-Viclor, un autre trait de physionomie qui s'expliquait par ses traditions de famille, sa première éducation et la distinction de son esprit. Il était le plus catholique de tous ceux qui ne le sont pas. Une impiété plus ou moins grossière le blessait, comme s'il revenait d'entendre la messe, de même qu'une note fausse blesse l'oreille du dilettante, qui, sans être musicien, a l'oreille juste. Il remplaçait la foi absente ou à demi perdue par le tact, le goût, Tinslinct de respect et cette haine de la vulgarité qui nous fait préférer TorquemaJa à Gaudissart et le Saint-Office au Conseil municipal de Paris. Ce dilettantisme catholique (rien de moins, rien de plus) a eu l'oecasion de se produire à l'égard des comédies anticléricales d'Emile Augier, qui, se glorifiant d'être le pelit-fils de Pigault-Lebrun, voulut deux ou trois fois se montrer digne de cet honneur en continuant les traditions de son grand-père. A propos de l'impardonnable Fils de Giboyer, Saint-Victor écrivait : « C'est l'artillerie et non la pyrotechnie de l'esprit; ce ne sont pas des fusées, ce sont des balles que lance le dialogue. Une comédie si agressive est-elle légitime? L'objection a surgi dès le premier soir : elle n'a fait depuis que grandir. La première loi pour les combats de l'esprit comme pour ceux du corps est l'égalité du terrain et des armes. Dès qu^elle est un privilège, la polémique devient un abus. » On ne saurait mieux dire ; est-ce en dire assez à propos de cette personnalité insultante qui n^avait au théâtre d'autre précèdent que le Bégéarss

i76 DERNIERS SAMEDIS.

de Beaumarchais? Non; mais n*oublioDs pas que les feuilletoDS de Paul de Saint-Victor paraissaient dans un journal quasi-ofQciel, que le Fils de Giboyer est du 1*' décembre 1862, et que, à dater de celte époque, M. Emile Âugier devint un des auteurs favoris des Tuileries et de Compiègne. Plus heureux que M. Thouvenel et que le duc de Gramont, Giboyer, M. Maréchal, la baronne Pfeffers, le marquis d'Auberive et le comte d'Outreville étaient probablement dans le Secret de r Empereur.

Saint-Victor est plus explicite et plus incisif avec la comédie de Lions et Renards^ dont la chute complète punit, en 1869, Emile Augier de ses récidives, de sa manie de manger du jésuite, de dissimuler une tonsure sous un chapeau gibus et une soutane sous une houppelande. Que de mots charmants dans cette exécution polie ! — « Ses coups d'épée dans l'eau bénite effleurent à peine la question qu'il prétend résoudre. » — t Ce , conseiller des Dix de TÉglise occulte remplace la gueule de bronze, que l'Inquisition ouvrait aux délateurs, par la boite à cancans d'un petit journal. » — c Voilà donc cet escroc véreux, ce coquin de la pire espèce, ce baron de W^ormspire en gants jaunes, reçu avec transport, au moment où il est expulsé du monde, dans le giron de la Compagnie!... Le voilà désigné comme le successeur des Ignace, des Lainez, des Acquaviva, des Oliva, des Ricci, dans la royauté mystérieuse et presque papale du Gesii!!,.. etc., etc.. >

Au fond, malgré bien des témoignages et des précau-

lions oratoires où le critique exprime Testime toujours, radmiratioQ quelquefois, on devine qu'il ménage Emile Augier, mais qu'il ne Taime pas. Voici, à propos de la fade, fausse, blafarde et mignarde comédie de Philiberte^ quelques lignes que notre cher et toujours regretté Louis Yeuillot n'aurait pas désavouées : c Ici, je demande la permission d'être de mon avis et de le dire en toute franchise. M. Emile Augier n'a ni originalité, ni manière. Il vague de la copie de Molière à Timitation d*Alfred de Musset, avec l'indécision du pastiche en quête. Son tempérament poétique se compose d'une propension saillante à la gaillardise et d'une foule de petites velléités romanesques et lyriques aussi embarrassées de croître et d'aboutir sur ce fonds gaulois, que le seraient des fleurs bleues semées sur un jambon. Grattez l'élégance vernie et superficielle de son style; vous trouverez une tendancei à peine contenue, à la panse et à la trogne de la facétie rabelaisienne et je ne sais quelle façon prosaïque et positive d'entendre les choses, peu favorable à la poésie... Le malheur est que la poésie de M. Augier n'a ni la franchise de sa crudité, ni l'embonpoint de sa nourriture. » Frère d'armes courtoises et damasquinées de Théophile Gautier, admirateur passionné de Victor Hugo, Paul de Saint- Victor ne pouvait oublier que M. Emile Augier, dont les débuts avaient coïncidé avec ceux de Ponsard, s'était laissé enrôler sous ce drapeau de l'école du bon sens, qui semblait fait avec la serviette d'un bourgeois mis au régime des viandes blanches et de l'eau claire. Emile Augier et Ponsard, chefs d'école malgré

178 DERNIEjlS SAMEDIS.

eux, ne tardèrent pas à décliner cet honneur; ils eurent e bon esprit de reconnaître qu'ils n'étaient pas de taille à personnifier une réaction contre les géants du romantisme, alors même que ces géants étaient restés à michemin entre Ossa et Pélion. Mais on s'en souvenait encore en 1852, et le vieux levain romantique de Théophile Gautier fit explosion aux dépens de Diane, drame que mademoiselle Rachel ne put sauver d'une demichute, et que Gautier qualifia de réduclion de Marion Delorme par le procédé Collas. Paul de Saint-Victor dut, pendant quelque temps, garder cette impression, sinon d'antipathie, au moins de tiédeur; pourtant, un quart de siècle s'était écoulé entre Diane et les Fomchambault^ et, heureusement pour Emile Âugier, les chapitres qui le concernent dans ce volume se terminent sur ce grand et légitime succès. Si nous exceptons le Gendre de M. Poiner, qui me semble le chef-d'œuvre du théâtre contemporain, mais où Jules Sandeau a eu sa part, les Fourchambault sont, selon moi, le chef-d'œuvre de Emile Âugier.

La seconde partie, qui conduit le riche répertoire de M. Dumas fils jusqu'à la Princesse de Bagdad — hélas! Saint- Victor n'a vu ni Denise ni Francillon, — a pour moi encore plus de charme. J'ai assisté à la première représentation de presque toutes les pièces que Saint-Victor analyse; je me souviens des impressions que je rapportais de chacune de ces soirées, et j'ai quelque plaisir à constater que l'opinion du merveilleux critique a été presque toujours d'accord avec la mienne.

II y a plus : j'attachais un intérêt particulier à savoir C6 qu'il pensait des Idées de Madame Aubray, dont Fauteur m'avait traité en privilégié. Lié de longue date avec mon ami Joseph Autran, il était venu lui lire sa pièce, et il m'avait fait Thonneur de m'admettre à cette lecture. Nous en avions la primeur avant Montigny et ses artistes. Le poète de la Fille d'Eschyle et son admirable femme composaient avec moi tout Tauditoire. Pour cadre, une jolie villa des environs de Marseille, dont les fenêtres s'ouvraient sur un jardin planté d'ormeaux et de platanes centenaires. Quel régal! quelle aubaine!

Dumas lit admirablement ; sa pièce est parsemée de ces mots qui jaillissent du dialogue comme des étincelles d'un foyer tisonné par une main nerveuse; d'ailleurs, tout concourait à nous enthousiasmer; et cependant, le lendemain, après mûres réflexions, je fis part à madame Âutran de mes doutes, de mes inquiétudes. Or, ces inquiétudes et ces doutes, je les retrouve ici, parés du beau style de Paul de Saint- Victor. Qu'aurait-il dit, s'il avait assisté à cette première lecture que devaient nécessairement modifier les répétitions? Le rôle de Barentin, destiné d'abord à Landrol, qui l'aurait joué correctement, mais sans éclat, fut confié à Ârnal, qui y retrouva un regain de verve et de succès. Barentin a une fille, Lucienne, c qui rachète, par sa candeur, la science infuse de ses sœurs aînées (les héroïnes ordinaires et extraordinaires de M. Alexandre Dumas); c'est la demoiselle à tablier et à bretelles vertes de l'ancien Théâtre de Madame, rentrant au Gymnase comme

dans son pensionnat, plus charmanle, mais aussi naïve. Cette naïveté passe quelquefois la mesure. A propos d'un bouvreuil malade, Lucienne récite, au second acte, une élégie qu'on pourrait accompagner sur la serinette. C'est le petit chat de l'Agnès He VÉcole des Femmes métamorphosé en oiseau. A ce degré d'enfantillage, l'innocence touche à l'insignifiance. Ce n'est plus une personne, c'est un âge que nous avons sous les yeux. >

Il y avait, vous le savez, un vague projet de mariage entre le jeune Camille, fils de madame Aubray, et cette petite grue de Lucienne Barentin, à qui Camille ne déplaisait pas. Eh bien ! dans la version primitive, afin de mieux accentuer tout ce que le caractère et les sentiments de Lucienne avaient d'enfantin, l'auteur lui faisait dire : < Mon bouvreuil est guéri! » Et ce mot terminait la pièce. Je dis tout bas à mes aimables hôtes : c Ce bouvreuil n'ira pas jusqu'au feu de la rampe; il s'y rôtirait. » — En effet, au moment où madame Aubray, prise au mot par ses idées et forcée dans ses retranchements^ vient de consentir au mariage de son fils avec Jeannine, c'est Barentin qui dit le mot de la fin. Lorsque Arnal s'écria avec un entrain de moraliste goguenard : c C'est égal, c'est raide ! » ce mot répondait si bien au malaise de toute la salle, qu'il fut accueilli par une explosion d'applaudissements et sauva la pièce; sauvetage qui n'eut pas beaucoup de suites, car le succès ne se soutint pas, et bientôt l'éclatant triomphe de la Grande- Duchesse fit pâlir les éloquents paradoxes de madame Aubray.

Rien de plus intéressant que cette série de rencontres du plus brillant de nos critiques avec le plus hardi de nos auteurs dramatiques. Ce qu'il faut admirer, c'est que le soin de sa propre phrase, les coquetteries de son style n'empêchent jamais Paul de Sainl-Victor d'analyser et de juger ce dont il parle. Si élégant qu'il soit, il ne se regarde pas dans la glace, quand il doit avoir les yeux fixés sur la scène. S'il enveloppe son idée dans une image, soyez sûr que l'image fait mieux ressortir l'idée, la rend plus nette et plus persuasive. Et puis, quand il le faut, quelle résistance aux séductions du talent et du succès, chaque fois qu'Alexandre Dumas, revenant à ses péchés mignons, s'alourdit et s'égare à plaider une thèse, ou essaie d'imposer-aux complaisances de son public une crudité brutale qui change en un cas pathologique l'étude morale ou comique ! Lisez les pages sur cette révoltante et odieuse Visite de noces, qui me rappelle une de mes nombreuses humiliations. En juin 1871, peu de temps après les crimes de la Commune, le déboulonnement de la Colonne et la victoire lugubre de l'armée de Versailles, j'avais lu, avec tout Paris, une lettre fort spirituelle et môme éloquente où M. Alexandre Dumas nous indiquait les moyens de nous relever de nos ruines, de nous retremper dans l'adversité, la vertu et le travail, de rattraper, jour par jour, la monnaie du lingot d'or que nous venions de perdre. En latin, les poètes sont aussi prophètes; mais il parait que, en français, les hommes d'esprit ne sont pas sorciers; car M. Dumas nous annonçait qu'au bout de dix ans la m. 11

France se retrouverait riche, honorée, intacte et puismante comme en 1869.

C'est ici qu'éclata ma naïveté. Poursuivi par mes souvenirs de 1848, où Tavènement de la République avait donné lieu à une véritable réaction en faveur de la morale et de la famille, je m'imaginais qu'il en serait de même en 1871, et que les auteurs dramatiques les plus en vogue allaient nous donner le bon exemple. Or, après l'interruption forcée, M. Dumas reprit possession du théâtre avec une Visite de noces f Je cède la parole à Paul de Saint-Victor; c*est, à tous les points de vue, ce que j'ai de mieux à faire : « M. Dumas prête à la morale, qu'il traite comme une chirurgie, l'impudeur tranchante d'une science expérimentale qui a le droit de tout éventrer et de tout décrire. Tous les organes étant égaux devant le scalpel, il tranche dans le cœur comme dans l'estomac. Il pousse ces pénibles études au degré où elles réclameraient le huis clos. U oublie que la littérature finit où la pathologie commence, que l'analyse d'un caractère ne doit pas empiéter sur la dissection, qu'il est des types et des choses dont l'écrivain doit se garder comme l'israélite du pourceau et comme le brame du paria. Une Visite de noces est moins un drame qu'une opération implacable faite par un chirurgien ironique. > Â mon grand regret, je ne puis suivre Paul de Saint- Victor à travers ce riche répertoire où il rend hommage aux grandes qualités de M. Dumas et fait justice de ses erreurs qu'on pourrait presque appeler des manies. Je me bornerai à deux légères chicanés : je crois, sans en

être sûr, que, dans le Demi-Monde^ Olivier de Jalin n'a jamais été l'amant de la baronne d'Ange, et que, dans le Père prodigue^ distinction plus essentielle, Âlbertine n^a jamais été la maîtresse d'André, fils du comte de la Rivonnière. Ma seconde remarque semblera peut-ôlre bien frivole et dans tous les cas ne saurait atteindre Paul de Saint- Victor. Ses amis et son éditeur ont cru sans doute donner à ce volume un gage de durée en généralisant sa critique et en évitant de mentionner les acteurs. Il me semble pourtant que, sans en abuser, on aurait pu nous rappeler comment le talent des interprètes explique tel ou tel succès qui, sans eux, resterait inexplicable. Ainsi, Got dans les Effrontés et le Fils de Giboyer ; Rose Chéri dans presque tous ses rôles ; la pauvre Desclée, dont l'organisation nerveuse et maladive ne fut pas sans influence sur une des crises du talent do M. Dumas. J'en conviens, il y a là de ma part un peu de futilité et d'égoïsme. Dans mon jeune temps, Alfred de Musset, qui était à peu près de mon âge, me conviait à un Spectacle dans un fauteuil. Aujourd'hui, grâce à Paul de Saint-Victor, ce serait encore un spectacle dans un fauteuil. Seulement, le fauteuil est au coin de mon feu, à deux cents lieues de Paris. Le spectateur est presque octogénaire, et c'est au moment de disparaître qu'il aurait à évoquer des figures disparues.

Avril 1889.

L'abbé de Félelz, qui s'y conDaissail, a défini l'esprit — assez peu définissable, — la faculté naturelle de traiter sérieusement les choses légères et légèrement les choses sérieuses. Dans le volume que j'ai sous les yeux, le charmant esprit de M. Ludovic Halévy se manifeste d'une façon plus persuasive encore, et qui s'accorde mieux avec les douloureux sujets de ses Notes et de ses Souvenirs. Songez donc! 1871-1872! La France frappée au cœur! Le sang coulant à flots de ses blessures, tandis que son impitoyable vainqueur lui arrache ses milliards et ses provinces! L'invasion avec son effroyable cortège de violences, de pillage, d'exécutions et d'incendies I Paris aux abois ! La province atteinte d'un vertige dont quelques scélérats profitent pour renouveler des scènes de la Terreur! Les ruines entassées par la guerre et la défaite, servant de prélude à d'autres

!. Notes et Souvenirs, i87f-f87S.

ruines, accumulées par le crime! Le génie révolutionnaire, démuselé, déchaîné, ne voyant dans la stupeur des honnêtes gens et les malheurs de la patrie, qu'un moyen d'assouvir ses passions furieuses! La Commune, chargeant ses fusils, s'approvisionnant d'huile de pétrole, se préparant à déboulonner la Colonne, offrant aux Prussiens de quoi assaisonner la joie de leur victoire. Les débris de noire armée, tombés en miettes, affolés, dans un tel état de démoralisation et de décomposition, qu'on ne sait pas s'ils ont encore un drapeau, s'ils obéiront à un ordre, s'ils accepleront une discipline, si les chefs peuvent compter sur ces soldats vaincus par les ennemis du dehors pour combattre les ennemis du dedans et sauver les restes de la France !

Maintenant, s'il est vrai, comme on ne saurait en douter, qu'un peu de comédie se mêle à toutes les douleurs humaines, comment faire pour lui laisser sa part dans cet épouvanlable chaos, qui rappelle l'écroulement des villes maudiles, où les feux de l'enfer remplacent le feu du ciel, et qui semble annoncer la fin, sinon du monde, au moins d'une race et d'un peuple? Comment s'y prendre pour opposer son sourire à ce désespoir, sans être accusé de manquer de patriotisme et d'insulter à nos misères? C'est difficile, mais ce n'est pas impossible, si l'on songe que, dans toute comédie, il y a un fond de tristesse, que les plus grands comiques sont aussi les plus mélancoliques, que nul ne pénèlre plus avant dans ces en-dessous où notre nature faible ou perverse se dédommage de ses sacrifices aux appa-

rences et des perpétuelles hypocrisies de sa mise en scène, et qu'enfin croire que comédie est synonyme de gaîté, c'est exactement comme si on supposait que la vie est synonyme du bonheur. Un trait caractéristique des Notes et Souvenirs de M. Ludovic Halévy, ce qui donne à leur grâce piquante une valeur sérieuse, c'est que Ton sent constamment un cœur français, déchiré par tout ce qui nous déchire, sous de légères ironies qui saisissent sur le vif un homme, une physionomie, un ridicule, un travers, le contraste des navrants spectacles qui lui donnent, comme à nous tous, envie de pleurer, avec telle ou telle note fausse, qui, par la dissonance même, lui donne presque envie de rire. Exemple : M. Thiers, qui, en avril 1871, est encore indiscutable et indiscuté, faisait assiéger le Paris de la Commune par Tarmée de Versailles. Un soir, au moment où nous attendions tous avec angoisse Tissue, douteuse encore et bien tardive, de ce siège, M. Thiers entend, à l'autre bout de son salon, un de ses convives dire que, depuis un mois, on aurait pu entrer à Paris par surprise.

— < Par surprise! s'écrie le petit bourgeois en se dressant sur ses ergots. Par surprise! Apprenez, mon cher monsieur, qu'on n'entre pas ainsi dans Paris fortifié... Je suis peut-être compétent dans la question : les fortifications de Paris sont un ouvrage immense, un ouvrage de premier ordre; elles ont arrêté les Prussiens pendant cinq mois... Ce n'est pas une petite affaire que d'avoir raison des fortifications de Paris. C'est une entre-

prise colossale, gigantesque... Ah! les fortifications de Paris!... Je les connais, moi, mieux que personne, les fortifications de Paris ! >

< Mon ami, ajoute Ludovic Halévy, avait reçu cette semonce, la tête basse, docilement, respectueusement; mais, le lendemain, il se vengeait en me disant :

« — Oui, M. Thiers veut entrer dans Paris, et il y entrera; mais il lui déplairait de voir fes fortifications tomber trop vite et trop facilement. 11 faut qu'il soit bien démontré que M. Thiers seul était capable de prendre cette ville rendue imprenable par M. Thiers. Amour-propre d'auteur! »

Ici, cet amour-propre était doublement comique, ou doublement odieux, à votre choix. Le ministre du 4" mars 1840 ne pouvait avoir oublié que, dans son arrière-pensée de Machiavel lilliputien, les fortifications de Paris étaient destinées, non pas à rendre Paris imprenable, mais à foudroyer une émeute parisienne, avant qu'elle dégénérât en révolution. La Révolution de février, accomplie cent fois plus aisément et plus vite que celle de 1830, s'était chargée de la réplique.

Mais, comme c'est bien lui, le patriote pour qui la patrie en deuil se résume dans sa petite personne, dans son ambition, dans sa vanité, dans sa gloriole ! Il est le premier personnage de l'État; un malentendu, dont nous serons dupes et victimes, l'accrédite auprès d'une Assemblée monarchique. Les royalistes consentent à oublier les méfaits, qui, en d'autres temps, avaient froissé leurs sentiments les plus chers et les plus sacrés. Nécessité n'a

pas de loi, et n'est-il pas rhoiume nécessaire, lui qui sera bientôt Thomme funeste, Thomme néfaste? S'il doit cette paire d'échasses aux calamités de la France, tant pis pour la France et pour nous! Son idéal, c'est lui! A présent qu'il nous est permis de le juger, de le condamner et de le maudire, ne vous semble-t il pas que la comédie, qui flétrit Tartufe, qui flagelle don Juan, qui raille Harpagon, qui fustige Trissotin, qui réser\'e à Basile une volée de bois vert, a le droit de s'emparer de M. Thiers, pourvu qu'elle s'habille de noir et qu'on lui défende d'être gaie? Elle n'en sera ni moins mordante, ni moins vengeresse.

Maintenant, saluons Messieurs les Anglais et Mesdames les Anglaises, avec leur jolie petite famille. Great attraction! c'est le cri du cœur dans la langue de Shakespeare, sur les lèvres des enfants d'Albion, qui, dans leurs voyages sur le continent, recherchent surtout les occasions de crier aoh ! le plus souvent possible. Oui, great attraction ! Un moraliste de mauvaise humeur a prétendu que, dans le malheur de nos amis, il y avait toujours un je ne sais quoi qui ne nous était pas désagréable. J'aime à croire qu'il se trompait; mais, d'abord, les Anglais ne sont pas nos amis ; et puis, quelle aubaine I quel régal! quel raffinement de jouissances! Crécy, Azincourt et Poitiers ne sont rien en comparaison. Pour mille guinées, ces touristes n'échangeraient pas Paris en feu, Saint-Cloud en cendres, les squelettes de ce qui fut naguère le palais des Tuileries, l'Hôtel de Ville, le Conseil d'Ëtat, le ministère des finances, contre un Paris

élégant, correct, coquel, pimpant, souriant, étincelant, magnifique, tiré au cordeau et à quatre épingles, étonnant l'Europe de son luxe, de ses splendeurs et de ses fêtes, possédant un souverain, une souveraine et une cour. Une nation qui gagne ou perd une bataille, cela s'est vu; une capitale qui fait sa toilette des dimanches pour recevoir des tôles couronnées et des hôtes illustres, ce n'est pas sans exemple. Mais une population qui passait pour intelligente, une ville qui se qualifiait modestement de Ville- Lumière, vaincue, décimée, exténuée, affamée, et ne trouvant rien de mieux, dans sa détresse, que le féroce plaisir de s'achever, d élargir et d'envenimer ses plaies, de jouer, sous le regard ravi de ses vainqueurs, un drame d'intérieur, où, n'ayant pas assez de ses humiliations présentes, elle traîne dans la boue ses gloires passées, voilà qui est plus rare, plus digne de piquer au jeu la curiosité britannique. Aussi, voyez celte figure, lestement croquée par Ludovic Halévy :

c Un Anglais est installé là, à Montrelout. Il a trois lorgnettes... trois... une grosse jumelle, une petite et une longue- vue avec ui\ pied... De temps en temps il consulte un plan de Paris et il prend des notes sur un petit calepin... Sa figure rayonne, autant que peut rayonner la figure d'un Anglais... Il est au bon endroit, le temps est clair, ses lorgnettes sont excellentes, et Paris brûle!... De temps en temps, il s'assied sur un petit pliant... Il n'a rien oublié... il a son pliant. Rien de plus irritant que la figure de cet Anglais épanoui et souriant...

Cela donne le désir de voir un peu brûler Londres »

Oh oui! oh oui! mais ce souhait ne sera pas exaucé; pourquoi? Parce qu'en France, grâce à la Révolution, le patriotisme consiste à tout démolir, et, en Angleterre, à tout conserver; parce que, en France, la tradition est traitée comme une vieille radoteuse dont on cherche à se débarrasser, et, en Angleterre, comme une vénérable aïeule devant laquelle on s'incline en lui demandant des leçons; parce que TAnglais ne sépare pas, dans ses affections et dans ses fiertés, son souverain et son pays, et que le Français croirait démériter de son pays, s'il ne s'efforçait pas de renverser son souverain; parce que, en France, une défaite est synonyme de la déchéance d'un gouvernement, et que, en Angleterre, les malheurs publics resserrent les liens entre le gouvernement et le citoyen.

Un peu plus loin, la scène serait bien drôle, si Ludovic Halévy et nous n'étions pas si tristes :

« Mardi 6 juin. — Devant les ruines de l'Hôtel de Ville, une famille anglaise : le père, la mère, une grande jeune fille de seize ans, un petit garçon de douze ans. Voici la conversation textuelle ;

LE MARI. — Ça ne fume plus.

LA FEMME. — Nou, ça uc fumc plus.

LA JEUNE FILLE. — C'CSt tfès bcaU.

LA FEMME. — Oui, très bcau, et tout à fait à sensation. {Quite sensationaL)

LE MARI. — C'est très beau, mais pas à sensation... ça ne fume plus... Il fallait venir il y a huit jours..* ça fumait encore.

LàFEMME. — Nous û'avoDs pas pu venir.. •

LE MARI. — Nous n'avons pas pu venir à cause de votre sœur qui s'était installée chez nous et qui ne voulait pas s'en aller...

LA FEMME. — Elle arrivait d'Amérique; je ne Tavab pas vue depuis deux ans.

LE MARI. — Je sais bien, je sais bien!... mais enfin, ça fumait il y a huit jours, et ça ne fume plus.

LE PETIT GARÇON. — Papa, il y a peut-être ailleurs quelque chose qui fume encore dans Paris* ^ LE MARI. — Il n'y a plus rien... non, il n'y a plus rien... Ah! il fallait venir huit jours plus tôt. Enfin!.., Allons voir la colonne Vendôme!...

LE PETIT GARÇON. — Elle ost toujours par terre, papa?

— LE MARI : Oui, HEUREUSEMENT. » — A SOU iuSU,

cette famille anglaise, si grotesque dans son inconsciente cruauté, si cruelle dans sa curiosité naïve, restait fidèle à sa littérature nationale. Elle nous donnait la seule comédie que notre deuil nous rendît possible : la comédie shakespearienne,. celle qui se fait avec le contraste de tout ce que l'homme a de plus petit et de tout ce que l'humanité a de plus grand.

Le contraste ! Sous une fine plume comme celle de Ludovic Halévy, le contraste est encore une des formes deYà'propos. Seulement, entendons-nous! Cet à-propos en sens inverse nous frappe surtout et nous serre le cœur, quand nous mesurons la distance entre 1871 et 1889, entre les illusions d'alors et les réalités d'aujour<-

d'bui. Car nous avions des illusions et des espérances au milieu de cet effondrement de toutes nos espérances et de toutes nos illusions. Il y a la flore des ruines, et il y a aussi Therbier des fleurs desséchées, le reliquaire des espoirs perdus.

Ludovic Halévy nous dit page 104 : « Lu et relu la lettre qu'Alexandre Dumas fils vient d'adresser au rédacteur en chef du Nouvelliste de Rouen. Que de passages éclatants d'esprit, de raison et d'éloquence! » Moi aussi, je Tai lue ei relue, celle lettre éloquente. Elle a été même pour quelque chose dans Terreur que j'ai commise en supposant qu'il en serait, dans des conditions infiniment plus larges, des lendemains de nos désastres, de l'invasion, du siège, de la Commune et de Tef* froyable rançon, comme des lendemains de la Révolution de Février et des sanglantes journées de Juin ; que le malheur nous rendrait sages; que, dans les esprits corrigés par celte terrible secousse, il y aurait une réaction dont les honnêtes gens pourraient profiter pour rétablir dans leurs droits séculaires les vérités que la Révolution avait méconnues, insultées et proscrites. Je me trompais; mais, malgré tout son esprit, Alexandre Dumas ne s'abusait pas moins. Mon erreur était d'espérer un retour aux principes sans lesquels la société ne peut que s'égarer et dépérir; la sienne était de croire que la société pouvait s'en passer, et qu'il lui suffirait, pour se relever de ses ruines, de se résigner, pendant dix ans, à une vie de travail, d'épargne et de sagesse, de renoncer au luxe et aux frivolités mondaines; quelque chose

comme un carême sans Pâques, ou un levier sans point d'appui. C'était méconnaître le caractère français, qui n^est bon à rien qu'à faire des sottises, si on veut qu'il se contente d'abstractions, de sentiments et d'idées, et si Ton refuse d'offrir à ces idées et à ces sentiments une étiquette, un nom propre, une épaulette, un visage. S'il était permis de plaisanter avec les destinées et les folies de la patrie, je dirais que la France préférera toujours un généra!-^ une généralité.

Lorsque, en juin 1871, Alexandre Dumas nous conseillait de ne penser, pendant ces dix ans, ni aux Abeilles, ni au Coq, ni à l'Aigle, ni aux Lis, son conseil n'était applicable qu'à une imperceptible minorité de savants, d'artistes, de travailleurs, d'académiciens, de philosophes et de sceptiques. Il compliquait, d'ailleurs, une situation qui, à cette date, était fort simple. Rayons d'abord l'Aigle et les Abeilles. Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment, sitôt après les affreux malheurs attirés sur la France par Napoléon III, un seul bonapartiste avait eu le courage de se manifester autrement qu'à l'état de Souvenir et Regrets. Avoir la gloire pour marraine et la défaite pour filleule, quelle ironie ! Le Coq gaulois et le Lis, après quelques années de brouille, ne demandaient qu'à faire bon ménage, et, pour sceller la réconciliation définitive, nous avions à l'Assemblée nationale une immense majorité royaliste. J'imagine que, depuis l'avènement de la République jacobine et de ses basses œuvres, Alexandre Dumas, malgré sa neutralité politique, a dû souvent se dire que le Lis avait du bon.

et que, si la France, humiliée et ruinée en juin 1871, avait trouvé moyen de se ruiner et de s'avilir cent fois plus encore, elle se serait probablement relevée par les moyens contraires.

On est enclin à croire ce que Ton désire. Je ne m'étais pas aperçu que les lendemains du siège et de la Commune différaient essentiellement des lendemains de la Révolution de février. En 1848, le suffrage universel, qui est devenu un grand coupable, était encore un petit innocent. En dépit des bouffées de socialisme et de communisme, la haute main restait acquise aux classes dites dirigeantes et, comme elles se sentaient atteintes dans leur amour-propre, froissées dans leurs intérêts, menacées dans leur avenir^ elles prenaient leur revanche en moralisant ce qu'elles n'avaient pas su prévenir et en réagissant contre tout ce qui leur semblait expliquer leur inexplicable défaite. Elles frappaient d'interdit toute idée inquiétante, comme la garde nationale de Paris, après les journées de Juin, appréhendait au collet et conduisait au poste tout individu soupçonné de connivence avec les barricades.

En 1871 et 1872, rien de pareil : sous de faux semblants d'ordre extérieur et de régime autocratique, les &n dessous se dépravaient de plus en plus; la démocratie gagnait tout ce que perdait la liberté; l'anarchie morale s'infiltrait dans les couches inférieures; le mensonge des candidatures ofBcielles corrompait jusqu'aux moelles le vote populaire ; il se frelatait d'autant plus qu'on lui apprenait à mentir; comme l'autorité [auctoritas) était

remplacée par la force, il était clair que, le jour où cette force fléchirait, la Révolution, avec tout son cortège de désordre dans les lois, de licence dans les mœurs, de perversion dans la politique, de dégradation dans la littérature, de honteux sacriSces à des ambitions faméliques, à un égoïsme abject, à un athéisme hideux, à d'ignobles convoitises, rattraperait le temps perdu. Ce qu'il y a eu de pire, c'est que les classes élevées, dont je parlais tout à l'heure, n'étaient plus préparées à la résistance et à la lutte. C'est le double inconvénient du despotisme démocratique, de débiliter ceux qu'il tranquillise et d'exacerber ceux qu'il réprime. Dans son charmant volume, Ludovic Halévy signale, à plusieurs reprises, des scènes trop gaies, trop mondaines,, trop parisiennes, à Versailles, Hôtel des Réservoirs, pendant qu'on se battait à Paris. Cet hôtel était devenu un petit Coblentz, où on se retrouvait avec des démonstrations bruyantes, et où le suprême bon ton consistait a opposer un élégant sang-froid aux calamités publiques et à renouer les conversations au fil qu'avaient brisé les premiers bulletins de Reichshoffen et de Forbach. Remarquez que, dans l'intervalle, quelquesuns de ces sémillants causeurs avaient eu le temps de se conduire en héros, de braver les balles prussiennes sous le drapeau de Charelte, de prendre part aux glorieuses étapes de Coulmiers et de Patay. Il faut accepter les Français tels qu'ils sont. Us seraient sans doute moins aimables, si à des heures d'héroïsme ils faisaient succéder des années de gravité.

Une veine comique, parfaitement permise, même en

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face de scènes poignantes pour notre patriotisme, c*est l'opposition permanente des exigences, des niaiseries, des naïvetés et des ridicules du moi en présence de spectacles qui devraient absorber le moi dans l'angoisse universelle. Ludovic Halévy en a tiré un excellent parti. Quoi de plus amusant (pardon! je suis forcé d'employer le même mot que s'il s'agissait d'un joyeux vaudeville, lel quele/?oi Candaule ou Tricoche et Cacolet), quoi de plus amusant que l'anecdote de celte vieille dame de Versailles qui a perdu son chien, et qui, au milieu de ces scènes apocalyptiques, ne voit, ne compte et ne pleure que son chien, la perte de son chien : c II est blanc, monsieur le commissaire, avec uoe tache noire sur le nez! > Sur le nez! c'est au sien que Ton rit, et elle s'écrie, indignée : a Tas de sans-cœur! »

Et, au moment où un gamin crie sous les fenêtres de rhôtel : c Demandez la dernière édition du Petit Moniteur... L'incendie de Paris!... un sou, le grand incendie de Paris!... > un vieux monsieur décoré qui se fâche tout rouge, parce que son bifteck ne l'est pas assez, et qui dit au garçon : < Il faudrait faire attention... saignant... je vous l'avais demandé saignant! »

Et cette logeuse, qui arrive éplorée chez le commissaire : c J'avais logé cette dame pour une nuit. Et savezvous, monsieur le commissaire, ce qu'elle a fait pendant cette nuit?... Elle a accouché; et, pour s'excuser, elle me dit : < Je vous demande pardon, ça n'est pas ma faute, ça ne devait arriver que dans six semaines... mais «es émotions, celte guerre, cette canonnade... on ne sait

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plus OÙ on en est!... EnOn, j*ai accouche, voilà le fait!... » Et savez-vous ce qu'elle a d'argent sur elle? cinquante-huit sous... ça n'est vraiment pas raisonnable!... On ne vient pas accoucher chez les gens, quand on n'a que cinquante-huit sous! »

Evidemment, pour cette logeuse, cet accouchement intempestif avec cinquante^huit sous pour payer la layette ^t les mois de nourrice, était le grand événement et le grand malheur de la journée.

Une part pour le comique, mais une portée plus sérieuse dans le joli chapitre sur le fonctionnement du suffrage universel. D'un côté cent mille ivrognes; — c'est à peu près le chiffre, chaque dimanche, sur le territoire de notre belle France; — de l'autre côté, dix individus, qui s'appellent Edouard Bocher, le duc de Broglie, le comte de Falloux, Mac-Mahon, Ganroberl, Dumas, Pasteur, Guillaume Guizot, Albert de Mun, Jules Simon... Le jour du vote, les dix individus comptent pour dix, et les cent mille ivrognes comptent pour cent mille; élections bachiques; le Triomphe de Bac- <:hus^ cette colossale erreur de M. Carolus Duran. Et quel mot documentaire, comme on dit aujourd'hui, ce mot de ce valet de chambre respectueux, obséquieux, correct, attentif, ne parlant au marquis son maître qu'à Ja troisième personne... Il va voter, il vole pour le candidat radical, et, au retour, il dit : J*ai annulé monsieur le marquis !

Ici, je puis apporter mon tribut, et même dire comme le Marseillais : Plus fortl J'étais à Cannes, le 8 février

1871; à Cannes, dont la population indigène mourrait de faim sans la colonie. Une communauté de tristesses — mais non pas de millions — m'avait lié avec deux régents de la Banque et deux des plus riches propriétaires du Nivernais. Ils représentaient à eux quatre une cinquantaine de millions. Nous allons voter dans la salle de la mairie, et nous sommes horriblement bousculés par cinq ou six électeurs déguenillés, qui n'étaient peutêtre pas ivres, mais qui abusaient de leurs droits de souverains. Après avoir voté, nous allons, pour changer d'air, faire un tour de promenade sur la route du Gannet, et nous rencontrons, groupés sur un parapet, nos électeurs, nos rois, nos maîtres de tout à l'heure, qui nous tendent la main et n*ous demandent le petit soûl

Autre chapitre que je vous recommande : le spirituel parallèle de Voltaire et de Mérimée, déclarant tous deux qu'ils n'étaient pas faits pour le métier de courtisan, qu'ils voudraient bien s'en débarrasser et reprendre leurs aises; Tun plus sincère que Tautre. Mérimée aimait franchement l'empereur et l'impératrice. Quand il forçait, pour leur plaire, son naturel et ses habitudes de célibataire, d'égoïste, d'épicurien, de mécréant, c'était un sacrifice à un sentiment vrai plutôt qu'à une pensée d'ambition et de vanité. Quand il écrivait à propos de la croix de grand-officier de la Légion d'honneur : « Je ne pouvais pas les aimer davantage : ils auraient dû réserver cela pour un autre », — il était de bonne foi. Chez Voltaire, cet esprit voué au mensonge, la courtisanerie

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avait cela de haïssable et de méprisable, qu'elle s'associait à une perpétuelle envie de se moquer de ceux qu'il flattait.

Les rangs n'étant pas alors confondus et nivelés comme ils le sont aujourd'hui, Voltaire, aussi vaniteux que s'il n'avait pas été spirituel, croyait se grandir en se hissant, s^ennoblir en s'insinuant, et devenir un important personnage en se familiarisant avec les rois, les princes et les princesses. Il croyait échapper à l'humiliation de cette besogne, en déclarant dans la coulisse qu'il ne pensait pas un mot de ce qu'il venait de dire ou d'écrire. Erreur! Ce double jeu changeait son obséquiosité en bassesse, son adulation en servilisme et son insolence en traîtrise. Le courtisan devenait une courtisane.

En finissant, j'adresserai à Ludovic Halévy une petite chicane. Ce n'est pas Âuber qui a dit : « Beethoven, c'est le premier; mais Mozart, c'est le seul. » — Un soir, en 1831, Rossini, très sensible aux marques de sympathie que lui avait prodiguées M. Guizot, était venu lui faire visite, au ministère de l'instruction publique. Il essayait de le distraire des tristesses d'un récent veuvage. Il venait de lui chanter, — comme personne ne l'a jamais chantée, — la cavatine de Figaro : Largo al factotum^ lorsqu'arrive M. Cave, alors chef de division aux beauxarts. Rossini prononce, avec respect, le nom de Beethoven, et M. Cave lui dit : a Beethoven, je croyais que vos deux génies ne devaient pas très bien s'accorder? — Beethoven, s'écrie Rossini avec chaleur, c'est le pre-

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mier. — Mais, alors, Mozart? — Mozart, c'est le seul! »

Après cela, si vous me dites qu*ils l'ont pensé et dit tous les deux, je vous répondrai : c Us en étaient bien capables. »

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