Amour mondain et Amour mystique
lienne s'alliant à la galanterie française! Maehiavel donnant la raain à Brantôme ! La poésie, Tari, le réveil des imaginations endormies, devenus complices de toutes les variétés de l'amour, depuis Tamour qui chansonne jusqu'à Taraour qui tue! Figurez-vous un riche exemplaire du Décaméron passant par des mains sanglantes et gardant, à chaque marge, des traces de sang! Tout s'altère, se falsifie, se corrompt et s'envenime sous les dissolvantes influences dont la reine Catherine prend l'initiative. Elle a des doigts de fée pour nouer, embrouiller et débrouiller les intrigues dont elle tient les fils, et auxquelles elle demande sa puissance. Elle crée une atmosphère particulière, subtile, chaude, saturée de parfums : parfums délétères, qui grisent lorsqu'ils ne tuent pas.
Ëtrange époque! Byzantine avec des airs ée jeunesse I Machinée comme un décor de théâtre, avec des trappes sous chacune de ses planches, recouvertes de brocart et de velours! Quand s'ouvre une fenêtre, on ne sait pas si c'est pour jeter à un amant une échelle de soie ou pour tirer sur un rival un coup d'arquebuse. Les rendez -vous sont des guetapens, les regards n'ont pas besoin d'être louches pour être faux, les sourires sont des pièges, les hommages sont des mensonges, les serments sont des trahisons. Le plus auguste des sacrements de l'Église sert parfois à sceller les réconciliations de la veille, qui seront les assassinats du lendemain.
Et cependant, au milieu de ce chaos où il semble
qu'il n*y ail de place que pour la défiance^ la terreur, la ruse, la haine, la violence et les représailles, quelle vie! Quelle fièvre de plaisirs! Que de fêtes! Que de beautés réunies pour faire tourner toutes ces têtes qui ne sont jamais bien sûres de ne pas tomber! Vous le savez, le drame et le roman se sont emparés du règne et de la cour des Valois, comme d'un domaine que l'histoire leur donnait à exploiter. Mais, en vérilé, lorsqu'on lit Hector de La Ferrière, on se demande si la réalité n'est pas plus romanesque que le roman, plus dramatique que le drame. On a vivement agité, dans ces derniers temps, la question de savoir si les femmes devaient indéfiniment rester dans l'état d'infériorité sociale et morale où les a reléguées V omnipotence de la barbe. On a rappelé les ouvrages de madame Sand, où la femme, supérieure au héros du récit, ne consent à cesser d'être vertueuse que par excès de vertu, c'est-à-dire de bonté, par pure concession aux exigences d'un être matériel et vulgaire, où elle garde, jusque dans ses défaillances, une sorte d'autorité maternelle, où la maman maintient ses prérogatives chez l'amante et a l'air de dire à la galerie stupéfaite et fort édifiée : « Ah ! s'il était à ma hauteur, Platon serait content de nous ! »
Sérieusement, ne serait-il pas permis, sans choir dans le madrigal, de soumettre à une revision, non seulement la République, qui aurait droit à être réformée, comme les conscrits boiteux, bossus, sourds, aveugles, scrofuleux et valétudinaires, mais la phrase proverbial et légendaire de je ne sais quel alcade : < Cherchez
la femme! » — Oui, cherchoos-la, mais que ce ne soit pas uniquement pour trouver la piste d*un crime, pour remonter au prologue d'une tragédie de famille, pour nous expliquer comment un millionnaire a fini sur la paille, comment un homme d*esprit est mort gâteux, comment un homme d'honneur s'est déshonoré. Que ce soit aussi pour la reconnaître et la saluer dans tout ce qui se fait de beau et de bien, pour distinguer Tempreinte de sa main Gne et délcate dans les menus détails de la vie intime qui exigent plus de dextérité que de force, pour déchirer que la femme est supérieure à Thomme, puisque c'est elle qui donne au monde ces trois types, étt^rnellement présents à quiconque voudrait médire de Thumanité : la sœur, la mère — et la sœur de charité.
Voyez, dans le livre charmant d'Hector de La Ferrière, Jeanne de Piennes. Quel beau caractère, et quelle supériorité d'âme, de cœur, de vertu, de courage, si on la compare à son triste amoureux, à son époux selon la loi divine, François de Montmorency! C'est à peine si on ose invoquer comme circonstance atténuante en faveur de ce Montmorency, oublieux de la foi jurée, l'autorité paternelle, plus respectée alors qu'aujourd'hui, la vohirité impérative du connétable, dont l'arnbilion et l'orgueil n'admettaient ni ré^stance ni réplique. Qu'il est impitoyable, ce père! Qu'il est pusillanime, ce fils! Le roi Henri H a une fille, sinon légitimée, au moins reconnue, Diane de France, et j'avoue que ces deux noms me paraissent Lien séduisants ! Il demande au connétable la main de François pour sa fille, et il met dans
la corbeille quasi-royale de quoi grandir un Montmorency, ce qui ne semblait pas bien facile : le cordon de chevalier de l'ordre, le gouvernement de Paris et de nie de France; — sans compter la survivance de la pluce de grand-maître, dont le connétable est titulaire. Quel appât pour un insatiable appétit! Mais François est engagé d'honneur, d'amour et de mariage religieux, avec Jeanne de Piennes, et, certes, si la noblesse des parchemins se mesurait d'après celle des sentiments, c'est Jeanne qui ferait une mésalliance. Voilà le point de départ de cet émouvant récit : une lutte inégale entre une fière et chaste jeune femme, qui n'a, pour elle, que son amour et son droit, et toutes les puissances que l'ancien régime donnait pour complices à l'arbitraire... — Je me trompe; il en est une, la plus vénérable, la plus haute, la plus sainte de toutes, qui prend ici la défense de la faiblesse opprimée. Tandis que la majesté du trône, la gloire des armes, l'éclat des noms et des titres, les habiletés diplomatiques, conspirent contre la pauvre Jeanne, Rome refuse de consacrer cette injustice. Le mariage secret, qui a été célébré, a-t-il été consommé? Un mystère plane sur ce chapitre, et ajoute à l'intérêt romanesque. Les fières et loyales réponses de Jeanne aux divers interrogatoires ne laissent pas de doute. — « Il n'y a eu que des paroles; il ne m'a requise d'autre chose; je n'eusse pas d'ailleurs consenti. »
Par cette franche déclaration, Jeanne de Piennes donnait des armes contre elle. Elle n'en est que plus
louchante. Enfin, après bien des alternatives, la force remporte sur le droit. Le connétable Iriomphe; mais, si le privilège et le châtiment de l'orgueil n'étaient pas de s'aveugler pour s'assouvir, ce père inflexible et hautain aurait dû être moins fier de voir sa volonté accomplie, sa victime écrasée et son fils marié selon ses souhaits et ses ordres, qu'humilié d'avoir un fils si infidèle à ses promesses, si prompt à se contredire, à se dérober, à plier sous le joug paternel, à rétracter le soir ce qu'il avait affirmé le matin, à jouer, en un mot, le rôle le plus pitoyable dans ce roman dont il aurait dû élre le héros, et où il fut tour à tour girouette et cire molle. Je viens d'écrire le mot châtiment. La main de Dieu s'appesantit sur presque tous les acteurs de ce drame, sur tous les meneurs de cette odieuse intrigue. Diane de France, mariée à François de Montmorency, ne put mener à bien qu'une seule de ses grossesses, et son unique enfant mourut en bas âge. Le connétable, sur qui remontait la responsabilité la plus lourde, vit s'évanouir à Saint-Quentin son prestige militaire, et sa défaite eut des conséquences désastreuses. — « Henri II meurt de l'historique coup de lance de Montgomery. Le cardinal Carafa est étranglé dans sa prison par l'ordre de Pie IV, qu'il venait de faire pape. > Enfin, jusqu'à l'archevêque de Vienne, Marillac, un des juges de Jeanne de Piennes, qui sera plus tard cité à Rome et accusé de tendances calvinistes. Quant à François de Montmorency : — « Frappé dans ses enfants, malade de corps et d*esprit, il fut pris d'un tardif remords, et
sollicita de Pie IV rabsolution qu'il n*eûl peut-être pas osé demander à Paul IV. » — Il roblinl. Espérons, pour son honneur, qu*il ne parvint ni à se consoler ni à «^absoudre.
Et Jeanne de Piennes? On voudrait que sa vie mondaine se fût terminée avec cet amour dont elle eut à se repentir, mais non pas à rougir. Malheureusement, si romanesque que soit l'histoire, elle ne peut pas être toujours du même avis que le roman. Une fois que François de Montmorency fut marié selon la volonté de son père, on consentit à lui pardonner le mal qu'on lui avait fait. Elle rentra dans le monde, et reparut à la cour. Si les belles personnes qui entouraient la reine Catherine composèrent ce que l'on appela un escadron^ et ce qui fut plutôt un état-major, il est probable que Jeanne y mérita au moins le grade de capitaine. Hector de La Perrière, très bien renseigné, écrit cette phrase trop vraie : — t Lor^-qu une femme a été indignement trompée et abandonnée par un homme, malheur à celui qui vient après! » — Oui, malheur! Si cette femme, ayant conscience de sa beauté et de sa \a!eur, n'a pas l'âme assez haut placée pour sanctifier son infortune et en appeler du trompeur à Celui qui n'a jamais trompé, elle généralise ses rancunes, qui ne devraient être qu'individuelles, et qui deviennent collectives. Au lieu de se dire : « Celui-ci paiera pour tous, » — elle dit : t Tous vont payer pour celui-ci. » — Elle ne veut d'abord qu'essayer le pouvoir de ses charmes (vieux style), et se prouver à elle-même que l'inOdèle a été encore plus
aveugle que perGde. 11 lui plaît de lire dans les regards de ses adorateurs la réhabililalion de sa beauté et la condamnation du coupable. Mais bientôt elle prend goût à ce jeu cruel. Elle change sa revanche en représailles. Elle rend responsables de ce qu'elle a souffert ceux qui aspirent à la consoler de ses souffrances. C'est en multipliant ses victimes qu'elle se dédommage d'avoir été sacrifiée. Les moralistes et les romanciers, épris d'analyse psychologique, ont remarqué que la femme abandonnée, loin de rien perdre de son presti^'e, y gagne, au contraire, l'attrait du mystère et de l'inconnu. La curiosité assaisonne l'amour; on veut savoir; on veut deviner. Les plus généreux désirent et espôrent indemniser celle qu'ils aiment, et, souvent, c'est a leurs dépens que se solde l'indemnité.
Les deux prétendants les plus sérieux furent Gersay et d'AUuie; sinon le billon, au moins la monnaie d'un Montmorency. Mais Jeanne ne put échapper à la prédestination tragique, qui la vengeait de ses persécuteurs. Gersay, qu'elle eût probablement préféré, élait sous le poids d'une de ces équivoques, qui, à celle époque surtout, forçaient un gentilhomme d'exngérer la bravoure jusqu'à la folie, afin de prouver qu'il avait toujours été brave. On le soupçonnait d'avoir manqué de loyauté et de courage dans un duel nocturne où il tua son adversaire, le baron d'Ingrande. Il se lava de ce soupyon dans un bain de son propre sang. Jeanne de Piennes lui avait fait don d'une écharpe blanche, c A l'attaque du fort de Sainte-Catherine, il se porta à la m. 8
rencontre d'un gros de cavalerie, la tête entourée de celle échappe, qui servit de point de mire à Tennemi. Atteint d'une balle, il tomba raide mort. »
Restait d'AUuie. « Un petit secrétaire d'Élat >, dit Brantôme. Jeanne finit par l'épouser. Ce mariage ne fut pas plus beureuK que celui de François de Montmorency avec Diane de France. D'Alluie mourut en 1869, à peine âgé de trente-six ans. Il ne laissa pas d'enfant. Pas n'est besoin d'être sorcier pour deviner que Jeanne de Piennes, fière, aigrie, blessée dans son orgueil et dans son amour, dut souvent faire sentir à son mari qu'il n'avait élé pour elle qu'un pis-aller. Détestable condition pour êlre heureux en ménage ! La femme se renferme dans les souvenirs du haut desquels elle est tombée. L'époux, comme si ce n'était pas assez d'être jaloux du passé, est jaloux de la supériorité de celui qu'il remplace. — « Sachez, monsieur, disait l'héroïne d'un vaudeville de la rue de Chartres, que, si je n'avais pas épousé un épicier tel que vous, j'aurais pu épouser M. Chaboulard, pharmacien de père en fîlsl »
Après la mort de d'AUuie, commença pour Jeanne, « restée veuve à la fleur de l'âge > , — l'existence voilée de deuil et d'ombre, que nous aurions voulu pouvoir dater du jour où François de Montmorency épousa Diane de France. Rien de plus mélancolique, j'allais dire de plus lugubre, que ces épilogues où l'héroïne, encore éclairée d'un rayon de soleil couchant, nous apparaît réduite aux proportions d'une femme ordinaire, avec des rides sur le visage et des cheveux qui grisonnent.
Quand elle ne meurt pas dans l'exercioe de ses allributions romanesques, ou quand on ne peut pas ter^ miner le récit par la formule obligatoire : « Ils furent heureux et ils eurent beaucoup d'enfanls, » — le mieux est que Ton ignore ce qu'elle est devenue, et comment elle a fini. Le mystère est sa dernière auréole.
Au XVI® siècle, malgré tant de corruptions, de désordres et de scandales, cette auréole et ce mystère avaient un nom : ils s'appelaient le couvent. Les pécheresses ou les femmes trahies, plus ou moins ruinées au profit du Diable, gardaient toujours de quoi offrir le denier à Dieu. Une fois que les portes du cloître étaient retombées sur elles, l'oubli, au lieu d'être leur expiation, devenait leur suprême récompense. Si, deux cents ans plus tard, une actrice célèbre a pu dire : < Nous autres comédiennes, nous mourons deux fois, » — les femmes dont je parle, religieuses de la onzième heure, volontaires ou réfugiées du sanctuaire et de la retraite, étaient mieux partagées; elles avaient le droit de dire : « Nous autres chrétiennes, nous vivons deux fois, et la seconde vie est la réparation de la première. » — « Jeanne a disparu sans laisser de traces, écrit excellemment Hector de La Perrière, et cet inconnu, qui nous dérobe ses dernières années, ajoute encore au romanesque de sa vie. »
Ces émouvants récits ramènent sous ma plume une remarque que m'avaient suggérée les beaux livres de Mgr le duc d'Aumale et du duc Albert de Broglie. Grâce aux progrès des sciences modernes, l'art de tuer son
prochain, que l'on devrait pourtant aimer comme soimême, se perfectionne de jour en jour. Les engins de destruction et de mort arrivent à un tel degré de précision, de portée et de rapidité foudroyante, que bientôt, quand deux armées seront en présence, celle qui n'aura pas Tesprit de tirer la première sera anéantie en trois minutes. Et cependant, à ces époques où rarlillerie et la mousquelerie semblent être à Tétat d'enfance, les batailles et les sièges sont relativement plus meurtriers que Sébastopol et Soiférino. La noblesse française paie de tels tributs, que l'on se demande comment il lui est resté dans les veines assez de gouttes de sang pour teindre les bois de justice de Robespierre et de Danton. La mort, au xvi* siècle, a des goûts aristocratiques. Les sans-culottes et les tricoteuses^ qui criaient, en 1793 : c  bas les aristocrates I Les aristocrates à la lanterne ! « ne se doutaient pas qu'ils étaient les plagiaires des guerres d'ancien régime, qui cachetaient de sang les parchemins. On reprochait aux gentilshommes d'autrefois de n'avoir eu que la peine de naître. Ils avaient un autre privilège, sous le canon des Anglais et des Allemands : le privilège de mourir.
En relisant ces tragiques histoires où les personnages les plus enviables sont ceux qui meurent de la main d'un ennemi de la France, je me figurais, en guise d'i/lustration, une gravure à l'eau-forle, d'après le tableau le plus féroce, le plus farouche, le plus sanguinolent, de Salvator Rosa, que le pinceau délicat et féerique de madame Madeleine Lemaire aurait encadrée dans une
guirlande de fleurs. Par ces fleurs symboliques, je n'entends pas les beautés féminines qui brillaient d*un si vif éclat à la cour galante et voluptueuse des Valois, — ce serait une fadeur, — mais la poésie, cette fraîche et charmante poésie de la Renaissance, qui fait presque regretter que Malherbe soit venu. Marot avait surtout de Tesprit; mais Saint-Gelais! Ronsard! Desportes! Baïf ! Les métaphores les plus usées, que notre rhétorique en détresse emprunte à Taurore, au matin, au printemps, aux roses, aux papillons, aux abeilles, aux gouttelettes de rosée dans le calice des magnoliers, semblent se renouveler en Fhonneur de ce renouveau^ se rajeunir pour se mettre à l'unisson de ces chefsd'œuvre de jeunesse et de grâce. Plus tard, sousla férule de Boileau, la langue et la prosodie seront plus correctes et plus savantes; mais la science, en poésie comme ailleurs, ne s'acquiert pas sans détriment pour la fraîcheur, le velouté, le duvet. Quel dommage que ce merveilleux épanouissement des imaginations ne se soit pas rencontré avec une langue faile, et que la poétique et la poésie ne soient pas écloses d'un seul jet! Et aussi, quel dommage que les Valois aient été des princes si pitoyables! Boileau, malgré ses perfections de courtisan, dit un jour à Louis XIV, qui avait commis quelques vers : € Sire, vos vers sont royalement mauvais! > — Ronsard ne l'aurait pas dit à Charles IX, et il ne l'aurait pas pensé. Hector de La Perrière a distribué avec un tact exquis ces citations poétiques, qui nous reposent l'esprit quand nous sommes un peu trop attristés de cette série d'in-
justices ou de violences et font l'effet d'un baume appliqué sur des blessures. Ces poésies charmantes ressemblent parfois au chœur des tragédies antiques, qui réclame les droits de Thumanité, de la justice et de la pitié, tandis que les acteurs du drame sont tour à tour emportés par leurs passions ou dominés par la Fatalité. Je résiste à l'envie de citer les vers de Desportes et de Ronsard; je me laisserais entraîner, et je veux me réserver une petite place, sinon pour la Jeunesse d'Henri III^ excellent chapitre d'histoire, mais qui m'exposerait à me répéter, — au moins pour Anne de la Boderie, qui représente VAmour mystique, sous Louis XIII, roi chaste dont l'exemple purifie l'atmosphère empestée de la cour des Valois ; une sorte de carême, succédant au «carnaval de la Renaissance, à ce que M. Lockroy père, acteur admirable et auteur applaudi, appelait, en 1833^ les jours gras sous Charles IX,
Anne de la Boderie! L'amour mystique! On ne saurait assez louer l'extrême délicatesse avec laquelle Hector de La Ferrière a traité ce sujet si délicat ; deux jeunes époux dignes l'un do l'autre, unis par l'amour le plus tendre, renonçant au bonheur le plus légitime pour se donner séparément au bon Dieu, qui n'exigeait pas un pareil sacrifice! Ainsi que l'auteur le laisse deviner sans y rien perdre de son émotion et de son respect, ces ut dièze de la dévotion et de la grâce divine restent toujours discutables. Les âmes privilégiées, exceptionnelles, qui en ont la vocation et le courage, ne devraient pas oublier que le plus précieux attribut de la piété est de
LE COMTE n. DE LA PERRIÈRE. 139
servir de modèle, et qu'il ne faudrait pas placer ce modèle assez haut pour le rendre inaccessible.
Ce qui ajoute encore à la sainte originalité de cet épisode, — j'allais dire de cette légende, — c'est que l'initiative de l'immolation extra -conjugale vient du mari d'Anne de la Boderie. La pauvre femme, bien que très pieuse, ne demanderait qu'à remplir tous les devoirs du mariage, que lui rend plus faciles et plus doux sa tendresse pour son époux, Jean Halbout de la Becquetière. C'est lui qui, tourmenté d'une nostalgie monastique et céleste, n'a ni repos ni trêve jusqu'à ce qu'il ait amené sa femme à partager ce projet ou ce rêve de séparation de corps qui achèvera de consacrer l'union parfaite des âmes. Or, il est reçu, d'après la théologie ou la morale mondaine, que l'épouse a pour mission spéciale de convertir son mari, s'il est indifférent, ou de l'inilier à la perfection chrétienne, quand il n'est encore qu'un chrétien de bonne volonté. Lorsque les rôles sont interverlis, il semble qu'il y ait quelque chose de dérangé dans la spiritualité du ménage, un renversement de l'invisible échelle qui monte de la terre au ciel.
N'insistons pas trop. Il me suffira de remarquer que ce terrible mystique, Jean Halbout de la Becquetière, prit, en entrant en religion, le nom de Frère Flzéar, ce qui nous ramène dans noire Provence, et signale, entre TElzéar normand et le Jean Halbout provençal, une émulation de sainteté. L'édifiante histoire de notre EIzéar et de notre Delphine a été, on le sait, admirablement racontée par une femme éminente, que regrellent
la Religion et les Lettres, la marquise de Forbin d'Oppède. Hector de La Perrière n'est pas reslé au-dessous d'une tâche analogue. Il a eu la main aussi légère que notre pieuse marquise. C'est en pareil cas qu'il faut savoir effeuiller une sensitive sans la faire souffrir, surtout quand cette sensitive est arrosée d'eau bénite. Encore une fois, l'admiration et le respect doivent nous laisser la liberté de notre jugement. Je ne crois pas être démenti par l'heureux auteur d'Amour mondain et Amour mystique, si je conclus en disant que le chrétien ne doit jamais sacrifier la Grâce à la Nature, mais que, lorsqu'elles veulent bien se réconcilier, il lui est permis de profiter de leur accord.
14 octobre 1888.
Madame la comtesse Diane vient d'accomplir et de réussir quelque chose de plus difficile qu^un petit volume de pensées fines, délicates, ingénieuses, souvent profondes, telles que ses charmantes Maximes de la vie. Elle a réhabilité un jeu d'esprit en forçant ce titre inquiétant de n'être pas une antiphrase. Je m'explique : Tespril individuel n'est pas commun; collectif, il est encore plus rare. On se figure qu'il s'accroît en se multipliant, et que la quantité ajoute à la qualité; on se trompe. Il suffit que cinq ou six hommes réputés spirituels se trouvent ensemble, avec leur réputation à soutenir, pour que tous aient moins d'esprit que chacun en particulier. Ce qui devrait les exciter les paralyse ; pourquoi? parce qu'ils cessent d'être simples, parce que leur nature devient un rôle, parce qu'ils se metlent à la torture pour éclipser le voisin, parce qu'ils posent au lieu
i. Le livre d*or de la comtesse Diane,
d*être tout bonnement eux-mômes, parce qu'ils sont en représentation au lieu d'être au coin de leur feu, en robe de chambre et en pantoufles, parce qu'ils méritent qu'on leur applique le vers-proverbe, tant de fois cité :
L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.
Avec le jeu des petits papiers, l'inconvénient s'aggrave. Sans doute, vous connaissez ce jeu, et peut-être l'avez-vous maudit, comme les suppliciés, au moyen ftge, maudissaient la question. La maîtresse de maison rassemble autour d'une grande table ronde l'élite de ses habitués. Chacun d'eux écrit sur un carré de papier une demande qu'il jette dans une corbeille. Puis, on tire au sort, et le hasard désigne l'heureux mortel ou l'infortuné qu'il charge de la réponse. Il en résulte un pêlemêle de surprises, de contrastes ; comme disait Royer- Collard à propos du disL*ours de réception de Victor Hugo à l'Académie française, on s'«tlend à de l'imprévu. Ainsi, chez la comtesse Diane, à en juger par les clefs que nous livre la première page, un amiral peut avoir à répondre à une question posée par un poète; un membre de l'Académie des sciences peut être obligé de donner la réplique à un diplomate, un fantaisiste à une reine; — oui, une reine, Carmen Sylva, la poétique reine de Roumanie, bien digne d'avoir Alecsandri pour ministre!
Voilà ce qui saupoudre de sel attique ou gaulois le jeu des petits papiers. L'amour-propre, qui se fourre partout, y est sans cesse en suspens entre une caresse
el une égralignure. Ah! s'il était possible de tricher! Si le questionneur pouvait être aussi le répondant! Avec quelle sécurité il ferait dans son cabinet la toilette de son esprit! Quel aplomb pour avoir l'air pris au dépourvu par le point d'interrogation, dont il aurait prémédité la réponse! Dans ces conditions accommodantes, il nous serait facile, sans recourir aux petits papiers, de faire çà et là une cueillette. — « Qu'est-ce que la conscience? — C'est le droit de changer. » (Labiche.) — « Qu'estce que le xv!!!** siècle? — Une souris accouchant d'une montagne. » (A. P.) — « Qu'est-ce que les affaires? — L'argent des autres. ?• (A. Dumas.) — « Qu'est-ce que l'athéisme? — La superstition des impies. » (Caro.) — « Qu'est-ce qu'une belle-mère? — L'apologie du célibat. » (Gondinet.) — « Qu'est-ce qu'un miroir? — A vingt ans, un ami; à trente, un flatteur; à quarante, un conseiller; à cinquante, un juge; à soixante, un exécuteur. » (A. P.) etc., etc..
M. Gaston Bergeret nous dit dans sa préface : « Le jeu des pelits papiers n'est pas nouveau. Il florissait déjà du temps de Charlemagne, où Gisla et Richtrude rivalisaient d'esprit et de sentiment avec Angilbert et l'arche- .vêque Riculf. C'était Alcuin lui-môme qui tenait le Livre d'or. On en a conservé quelques extraits qui semblent avoir encore de l'actualité. Us ne valent guère ni plus ni moins que les petits papiers d'aujourd'hui. »
Il est probable que ce jeu était spécialement pratiqué par les chevaliers de la Table ronde. Il faut croire aussi qu'on le jouait sous le Premier Empire. Je lis dans les
Mécontents, de Prosper Mérimée : « C'est un jeu ; mais » il faut avoir de Tesprit pour y jouer... Chacun écrit 9 quelque chose sur ud pelit morceau de papier ; et puis, » il y eu a un qui lit, et tous les autres rient comme des > fous. »
— € Il faut avoir de l'esprit pour y jouer! > C'est bien cela, et cetle condition essenlielle est parfaitement remplie par les amis de la comtesse Diane. Elle nous offre la fleur du panier ou plutôt de la corbeille. Ici, j'éprouve un embarras et une tentation. L'embarras me vient de la difficulté d'appliquer les procédés ordinaires de la crilique ou de la causerie littéraire à des pensées qoi cesseraient d'ôtre piquantes si elles cessaient d'être concises. Les développer, c'est les affaiblir. Les discuter^ c'est comme si on essayait de tisser des ailes d'abeilles, de composer un bouquet avec les pétales d'une fleur, ou comme si on débouchait un petit flacon de précieuse essence pour en verser le contenu dans son pot à l'eau.
La tentation... Ah! elle est bien simple : rencontrer, une fois dans ma vie, la chance d'écrire un feuilleton spirituel d'un bout à l'aulre, et, pour réaliser ce prodige, n'avoir qu'à copier telle ou telle page de ce Livre d'or. Un excellent homme, admirateur passionné de madame de Sévignë, lui avait consacré un volume émaillé de citations. Jules Janin lui disait : c Vous avez manqué l'occasion de nous donner un chef-d'œuvre. Il fallait tout citer, et ne rien écrire. >
Il y aurait peut-être un moyen terme, dont j'ai essayé^
je crois, dans une circonstance analogue, ce que l'on pourrait appeler une éprouvetle et une pierre de louche : contrôler quelques-unes de ces réponses d'après mes propres souvenirs. Sont-elles ingénieuses? — Oui. — Sont-elles vraies? — Voyons. La comtesse Diane répond à cette question : « Est-on heureux de posséder ce qu'on a désiré? — Oui, quand cela arrive à temps. » — Rien de plus juste : aussitôt trois souvenirs, que j'appellerai Georges, Jacques et Gustave, pour être plus clair. Georges, un de mes camarades de collège, était pauvre et souffrait horriblement de ne pas être riche; sa pauvreté l'avait empêché de demander ou d'obtenir la main d'une charmante jeune fille, — Antoinette, — qui l'aimait sans oser le dire, vu que son père ne plaisantait pas sur la question d'argent. Les années s'écoulent. Antoinette s'est résignée à un mariage de raison. Tout à coup, un gros héritage fait de Georges un millionnaire. Antoinette, veuve depuis quelque temps, lui offre de rattraper le temps perdu; elle a cinquante ans; lui, cinquante-cinq. — Trop tard!
Jacques était un peintre remarquable et remarqué. A chaque Exposition, il espérait la croix d'honneur; il la désirait vivement. Sous l'Empire, ses opinions orléanistes retardaient sa nomination. Survint le ministère OUivier, plus éclectique. Après un nouveau succès au Salon de 1870, Jacques fut décoré... le IS août, entre Reichshoffen et Sedan ; une des dernières signatures de l'Impératrice et de M. Maurice Richard. — Trop tard!
Gustave était ambitieux, et tout justifiait son ambition : III. 9
études brillantes, diplômes, prix de discours français au concours général, succès oratoires à la conférence Mole, science préventive de tout le mécanisme parlementaire. Il avait vingt-neuf ans et onze mois le 1" février 1848, il se croyait sûr d'être élu, avant la fin de Tannée, dans le département de la Haute-Sarthe. Arriva la République, sans se faire annoncer, qui déplaça toutes les perspectives de Thorizon électoral. On prouva facilement à Gustave que les vétérans du parti légitimiste, longtemps tenus à Fécarl par les préfets de Louis-Philippe, avaient le droit de passer avant lui. Il se résigna, et attendit. Justement, le 25 novembre 18S1, un siège devint vacant par le décès d'un de ces anciens, mort de vieillesse. L'élection de Gustave semblait assurée.Mais le coup d'Etat du 2 décembre vint, encore une fois, déjouer toutes les prévisions de la sagesse humaine. Ce fut un ajournement de dix-huit ans. En juillet 1871, il avait dépassé la cinquantaine et perdu autant d'illusions que de cheveux. Sincèrement patriote, il se disait, en présence des épouvantables malheurs de la France, à propos de sa candidature à l'Assemblée nationale : — < Hélas ! Ce n'est plus la même chose ! > Il manqua son élection de quelques voix, parce que M. Thiers, inaugurant son œuvre dissolvante, donna sous main ses instruc* tions au préfet de la Haute-Sarthe, qui appuya la liste républicaine. En 1876, il fut nommé, puis invalidé, et il se le tint pour dit. — Trop tard!
Je lis, page 2, sous les initiales Âlp. P. — (Alphonse Penaud) : — « Pourquoi la mythologie n'a-t-elle pas
fait l'Hymen frôre de l'Amour? — Réponse : Pour ne pas répéter l'histoire de Gain. »
Ici il y a matière à discussion ou du moins à distinction. Comment Tentendez-vous? Si vous me dites que l'Hymen réussit à tuer TAmour, je vous répondrai que l'Amour est un braconnier qui, sans port d'armes, chasse bien des fois sur les terres de l'Hymen, au risque de tuer le propriétaire.
On le voit, c'esl plaisir de suivre, page par page, les ingéniosités de ces beaux esprits qui font songer tantôt à Marivaux, tantôt à La Rochefoucauld, tantôt à Joubert. Voilà, par exemple, un amiral qui brûlerait ses vaisseaux plutôt que d'écrire une vulgarité. Voilà un illustre mathématicien qui admet, sur la foi de la comtesse Diane, que, dans l'arithmétique du sentiment, un et un font un. Et ne serrez pas de trop près cette arithmétique paradoxale; elle vous dirait, l'impertinente, que parfois, dans le mariage, un et un font trois. Si vous demandez à la comtesse Diane : < Voudriez-vous avoir des ailes? » croyez bien qu*elle ne vous répondra pas comme Gubetta dans Lucrèce Borgia : c Oui, de faisan dans mon assiette. » — La réponse est bien féminine : — t Oui, pour revenir. » — Aussitôt se réveillent, dans notre mémoire, les deux pigeons de La Fontaine, qui s'aimaient d amour tendre, et les mésaventures de celui qui, s'ennuyant au logis, fut assez fou pour entreprendre un voyage en pays lointain. Revenir à quoi? Revenir à qui? A la maison où se sont écoulées les heureuses années de l'enfance et de l'adolescence? A l'infîdèle qui a imploré
son pardon ?À la patrie que l'on a quittée pour aller chercher fortune^dans le pays des dollars? La vie a des chapitres qui ressemblent à des histoires de revenants.
Parmi les aimables dilettantes du plus innocent des jeux de hasard, je remarque M. Eugène Mouton, qui, sous le pseudonyme de Mérinos, a publié de petits chefs-d'œuvre à* humour. Il est un des favoris de cette corbeille, bien différente de celle des agents de change, puisque les riches d'esprit sont sûrs de ne jamais s'y ruiner. On lui demande : « Pourquoi chante-ton quand on a peur? — Pour crier sans se l'avouer. — Comment se débarrasser d'un égoïste? — En lui parlant de soi. — Qu'est-ce que l'honneur? — Pour un homme, ne rien craindre; pour une femme, ne rien braver. — L'obstacle est-il pour vous une barrière? — C'est la barrière du combat. — Qu'est-ce que le souvenir? — Un portrait flatté. — Avec qui le secret esl-il plus difficile à garder?
— Avec sa conscience. — A quoi reconnaissez-vous un ami? — Il ne parle de mes défauts qu'à moi-môme. — A quoi sert la conscience? — Elle sert après, à donner des remords. — Qu'est-ce que l'exactitude? — Ne pas arriver trop tôt. — Quelle est la différence entre un gentilhomme-bourgeois et un bourgeois-gentilhomme?
— L'un oublie, l'autre voudrait faire oublier. — Qu'est-ce que l'amitié? — Une vieille fille. > Halte-là! N'est-ce pas un peu injuste pour Tamilié? Sauf de nombreuses exceptions, la vieille fille, telle qu'on se la figure d'après le type proverbial, est une maussade personne qui n'a pas trouvé à se marier, et qui, tout en maugréant, a coiffé
Sainte Catherine. Ses disgrâces lui laissent un fond d'aigreur, — acedia, — et celle aigreur s'exacerbe avec les années. On se la représente avec un bonnet invraisemblable, un tour de faux cheveux, des lunettes et une robe de soie puce. Son cœur étant demeuré à l'état de sinécure et de disponibilité, elle le dépense en menue monnaie ou plutôt en billon, au profil d'un carlin, d'un perroquet. Sa dévotion, quoique sincère, est suspecte, parce que l'on est toujours tenté de croire que c'est faute de mieux qu'elle a donné à l'église ce dont le monde n'a pas voulu. Elle a, d*ailleurs, à l'égard des faiblesses féminines, une intolérance et une ardeur de commérages où s'entremêlent la curiosité, l'envie, l'oisiveté et le regret.
Telle n'est pas l'amitié, cette consolatrice de ceux qui désespèrent d'inspirer un sentiment plus tendre. Bien différente des vieilles filles, et comparable aux grands crus de Bourgogne et de Bordeaux^ elle s'améliore à mesure qu'elle vieillit. Je la comparerais plutôt à une honnête femme, jeune encore, qui, redoutant les orages de la passion, se contente d'un bonheur raisonnable, et ne demande à la vie et au monde que ce qu'ils peuvent lui donner. Il est rare que les souvenirs légués par l'amour (légués, en tendez- vous bien? légués après décès), ne soient pas m^lés de quelque amertume; et n'est-ce pas déjà un sujet de tristesse, qu'il ait existé et qu'il n'existe plus. L'amour en cheveux gris — et il grisonne si vite! — ne rencontrerait que des sceptiques. L'amitié en cheveux blancs n'est que plus précieuse et plus sûre.
Lorsque je vois de vieux époux célébrer leurs noces de diamant ou d*or, je me dis qu'ils ont eu, de longue date, assez de sagesse pour chai^r Tamitié de servir d'exécutrice testamentaire à l'amour; sans quoi, leur diamant serait du strass et leur or du chrysocale.
J'ai fait bonne mesure à M. Eugène Mouton; mais n'allez pas croire que ses spirituels partenaires n'aient pas, eux aussi, des atouts dans la main. On demande à M. Gaston Bergeret : A quoi servent les aveux? — 11 répond : « A faire croire qu'on n'est coupable que de ce qu'on avoue. » — Le petit papier interroge M. Ernest Fermer: « Qu'est-ce que l'égalité? » Il répond « La concession des forts, la prétention des petits. > Hippolyte Lemaire ne reste pas muet devant ce point d'interrogation : « Qu'est-ce qu'un parfum? » — Il réplique : € Un baiser de l'air : » Je m'arrête. Tout le volume y passerait. Il a déjà tant de traits de ressemblance avec le légendaire panier de cerises !
N'y a-t-il donc rien à critiquer dans le Liv7^e d'or de la comtesse Diane? Des vétilles. Je crois devoir prévenir madame L. A. que sa réponse à la question : « A quoi sert l'esprit? — Il sert à tout, et ne suffit à rien », est d'un âge intermédiaire entre celui de Mathusalem et le mien. Je voudrais aussi retrancher deux de ces questions et de ces réponses : « Qu'est-ce qu'un colonel? — - Celui qui sort de la ligne » ; — et un peu plus loin : « Quelle différence y a-t-il entre pécher et pêcher? — Une différence d'appâts. » — C'est drôle; mais, sur celte pente, nous verserions dans le calembour, qui est
LA COMTESSE DIANE. l^Jl
au mot fiD, à la pensée délicate, objectif des petits papiers, ce .que la chicorée est au moka, le thé suisse à celui de la porte chinoise^ la cassonade au sucre, le campéche au raisin, Tétain à l'argent, la carotte à la truffe, le général Boulanger à Napoléon P% Floquet à Berryer, le pitre au comédien, Lavigne à Blanche Barretta, Christian des Variétés à Got du Théâtre-Français, Paulus à Faure, une chanson de café-concert à la sérénade de Don Juan. Si Ton s'étonne de cette violente sortie contre un genre d'esprit que Ton m'accuse d'avoir trop cultivé, je répondrai : C'est justement pour cela! Je le déleste, comme un péclieur converti déteste ses vieux péchés. Lorsque, pendant plus de cinquante ans, on a couvert des rames de papier au service des causes vaincues, il est dur de s'entendre dire que l'on a tout gâté, parce- que, pour se distraire de tant de sujets de tristesse, on a commis çà et là quelques calembours, comme Homère (Oudeis), comme Walter Scott (jeu de mots intraduisible en français), comme Victor Hugo (question de pape ôté), comme M. Sauzet (petit tow à Gand) et comme Hector Berlioz {Brésilier son engagement). Je lis dans Touvrage fort intéressant de M. Adolphe Jullien, Berlioz, sa vie et ses œuvres : « Calembour excellent, disait-il avec orgueil d'un de ceux qu'il avait lancés certain soir, mais longuement préparé, bien entendu; car un calembour ne se bâcle pas comme un opéracomique. » — Je suis plus modeste; je n'ai jamais prétendu que mes meilleurs ou mes moins mauvais valussent le Pré aux Clercs ou la Dame blanche.
M. Gaston Bergeret n'a pas de peine à prouver Topporlunité et Tagrément de ce Livre d'or. La comtesse Diane a très bien fait de le publier. Le vif succès des Maximes de la vie avait suscité des envieux et des envieuses. J'en connais au moins une, que, par charité chrétienne, je me résigne à ne pas nommer. Ils et elles affirmaient que ces maximes exquises étaient une œuvre de collaboration^ que la comtesse Diane avait fait sa gerbe avec les fleurs et les épis apportés par les habitués de son salon. Eh bien ! dans ce nouveau recueil, où elle reparait presque à chaque page, elle garde une supériorité qui doit dissiper tous les doutes. Puisqu'elle a choisi pour pseudonyme le nom d'une déesse, je lui dirai en latin : c Et vera incessu patuit Dea, » — Il suffirait de détacher des Pensées de ses amis celles qu'elle a signées, pour composer une charmante plaquette, heureuse récidive des Maximes de la vie.
Me voici presque au bout de cette notice, et je n'ai pas nommé M. Suily-Prudhomme, un des plus riches tributaires de ce Livre dor. Il avait, on s'en souvient, présenté au public les Maximes de la vie, et il ne leur a pas porté malheur. On a tellement abusé du vers légendaire :
Môme quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes,
que je n'aurais pas osé le répéter. Mais, cette fois, je n'ai pas besoin de le deviner. Le poète, après avoir marché d'un pas leste et ferme à travers les feuillets du
Livre d*or, s'est loul à coup souvenu qu'il avait des ailes; il s'est reproché de n*en pas faire usage, et il les a déployées. Si nous voulions caractériser d'un mot ce qui fait le charme du Livre d'or, nous dirions : C'est la nuance. C'est ce je ne sais quoi d'insaisissable, que l'on retrouve dans la physionomie, dans le langage, dans les manières, dans les vêlements, dans le style, dans la littérature, dans la musique, qu'on serait fort embarrassé de définir, et qui fait que l'on distingue... que l'on distingue... silence à la prose! Voici les fleurs du Livre d'or rassemblées dans un poétique bouquet :