‹ Derniers samedisChapitre 14 sur 56 · Le Théâtre et les Mœurs · texte numérisé non relu

Le Théâtre et les Mœurs

être insérées dans un herbier. Si j'essaie de protester contre le succès d'une œuvre dangereuse et immorale, elle a eu le temps de se hisser sur son centième mille, et, du haut de cette pyramide de volumes, elle m'adresse le geste et le mot que les gamins de Paris ont enseignés à rinsupportable Bob, et qui font le désespoir de son malheureux abbé.

Je me vois donc, contre mon habitude, forcé à une sorte de liquidation, dont je demande pardon aux auteurs, mes créanciers. En pareil cas, le débiteur ne paie qu'une partie de sa dette. Je me rassure en songeant que cette demi-faillite passera inaperçue au milieu de toutes celles d'une sinistre année qui en a déjà subi de plus considérables, et qui, probablement, en verra bien d'autres.

 tout seigneur, tout honneur 1 A qui cette devise pourrait-elle mieux s'appliquer qu'à cet intrépide et charmant prince Henri d'Orléans, qui trompe, en tuant des tigres, sa faim de prince français avide de périls, de dévouements patriotiques, d'actions d'éclat et de champs de bataille? Vous connaissez l'histoire de ce figurant, à qui un sociétaire de la Comédie-Française, au moment de débiter sur un théâtre de banlieue le récit de Théramène, avait recommandé de ne pas rester impassible et de donner quelques signes d'émotion, et qui crut faire merveille en s'écriant : < Pauvre monstre! » tandis qu'Hippolyte fait dans le flanc du monstre une large blessure? Eh bien! dussiez-vous m'accuser de placer bien mal ma sensibilité, je suis tenté, moi aussi, de

LE PRINCE HENRI d'ORLÉANS. — J.-J. WEISS. 203

m'écrier : Pauvres tigres î Ab ! que j'aimerais mieux les savoir paisibles dans leurs jungles, sans autre inconvénient que d'inspirer la Muse de M. Leconte de Lisie, et pouvoir saluer du fond de ma solitude ces jeunes princes, debout, l'épée à la main, sur les marches du trône ! Duc de Chartres! Duc d'Orléans ! Prince Henri d'Orléans! Nobles cœurs, qui n'ont de battements que pour leur patrie, qui ne ressentent ses ingratitudes que pour l'aimer davantage! Etrange destinée que celle de cette racé royale! Le chef, l'ancêtre, Louis-Philippe, se résigne à être impopulaire en personni6ant le génie de la paix; la France le récompense de cet inappréciable bienfait en le sâcriGant aux citoyens Bocage, Caussidière et Sobrier. Après lui, s'échelonnent deux générations militaires, qui ne demanderaient qu'à illustrer son drapeau, à se dévouer à sa gloire, à s'inscrire sur le livre d'or où brillent les noms de Condé, de Turenne, de Maurice de Saxe, de Napoléon et de ses lieutenants, de Bugeaud, de d'Aumale, de Joinville, de Lamoriciére. Non, la France n'en veut pas; il lui plaît de faire de leurs talents et de leur bravoure des forces perdues, au profit des sieurs Tirard, Lockroy, Goblet, Constans et Floquet. Elle aime mieux se ruiner et s'avilir sans eux que se relever et s'enrichir avec eux! Jamais, entendez-vous bien? jamais famille plus loyale et plus française ne se mit à la disposition de son pays; jamais peuple en délire ne préféra plus follement à l'or pur le clinquant, le strass et le chrysocale!

Dans ces âmes fortement trempées, que de place

encore pour les vertus et les affections de famille ! Comme on s'aime! Comme on est digne de célébrer les noces d'argent! Quelle union, et comme ces esprits guerriers se font volontiers bourgeois pour mieux cbérir leurs femmes et leurs enfants! Ce n*est pas à eux que Ton reprochera de venir serefaire des austérités du carême conjugal et domestique en se plongeant jusqu'au menton dans le carnaval parisien. Ce n'est pas à leur occasion qu'on se demandera si les illustres visiteurs qui usent et abusent de Paris comme d'un mauvais lieu, sont beaucoup plus respectables que le mauvais lieu lui-même.

Quoi qu'il en soit, puisque nous sommes provisoirement réduits aux éléphants et aux tigres, quelle sève, quelle verve, quelle bonne humeur dans ces récits! Quelle simplicité, et aussi — ce qui n'est pas sans importance dans une famille qui tôt ou tard redeviendra famille royale — quelle bonne santé! On essaie de le dissuader d'aller chasser aux Sundarbands — {Delta de rOugly) — et cela, pour deux raisons, dont une seule suffirait : le climat est meurtrier, et c'est à pied que l'on doit y chasser le tigre, ce qui décuple le danger. Se rendre à ces raisons de prudence, allons donc! De l'audace, encore de l'audace, et toujours de l'audace! C'était le mot de Danton, qui trouvait plus commode de lâcher les tigres sur leur proie que de les occire; un fusil et une carabine de chez Gastine-Renette, une pincée de quinine, — et en avant! C'est de la même façon et avec le même mépris du danger que d'Aumale, le grand -oncle, se lançait sur la Smalah d'Âbd-El-

Page 1